‹ LamennaisChapitre 86 sur 101 · L' (( ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

L' (( ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE

do s'honorer; et l'on peut trouver que la France est bien dédaigneuse de ses propres richesses philosophiques, en dédaignant et en oubliant ce grand effort spéculatif dans lequel Lamennais a mis le meilleur de sa pensée et de son âme. »

Mais au temps où parut V Esquisse, on affectait de croire que l'auteur, « l'hérésiarque », comme disaient les plus bienveillants, n'avait entrepris ce grand ouvrage que pour formuler les dogmes de sa secte, tandis que Lamennais ne se proposait que de satisfaire son propre esprit avide de paix et de vérité. On n'a pas assez dit que sa sortie.de l'Église fut pour lui le commencement de cette paix tant désirée. Il ne trompait personne, il ne se mentait pas à lui-même, quand il affirmait à tout instant, à chaque occasion qui se présentait, qu'il se sentait plus libre, partant plus heureux qu'au temps où il se soumettait sans mot dire à une autorité qu'il se serait cru coupable de discuter. Un de ceux qui, parmi les anciens disciples de Lamennais, l'ont le mieux connu, Charles Sainte- Foi, écrivait de lui, après la rupture : « Hélas! il n'a plus à lutter aujourd'hui! La paix s'est faite en son âme. Il s'applaudit et se glorifie de cette tranquillité qui lui était inconnue autrefois, et il la regarde comme le signe heureux d'un état d'âme régulier et conforme aux desseins de Dieu sur lui. » Rien de plus juste ne pouvait être dit par personne de plus autorisé. Si jamais, dans le monde de la pensée, quelque grand esprit torturé par le doute, quelque âme généreuse en proie à toutes les tristesses des rêves éteints, a pu s'appliquer les beaux vers du poète romain, c'est assurément Lamennais. Il semble que ce soit pour lui que Lucrèce a dit, après le célèbre Suave mari magno tant de fois cité :

....Nil duleiùs est. bene quam muni ta tenere Edita doctrina sapientum templa serena, Despicere unde queas alios, passimque videre Errare atque viam palantes quœrere \itae....

Il a vraiment goûté ces joies supérieures. Né triste, il est resté triste d'aspect, de tempérament et souvent d'humeur; mais la joie de l'esprit, il l'a connue; il s'est reposé, non pas dans une conviction définitive, car sa vaste et robuste intelligence est restée en travail jusqu'à l'affaiblissement des derniers jours, et la vérité n'a pas cessé de se faire plus éclatante à ses yeux, mais la paix lui est venue de la certitude d'avoir enfin trouvé, dans la recherche obstinée et souvent pénible de cette vérité même, le seul emploi de la vie qui mérite la peine de vivre.

Les adversaires de l'auteur de l' Esquisse d'une Philosophie daignèrent faire grâce à la partie esthétique du livre, au traité de Y Art et du Beau souvent réimprimé à part et que l'on tient aujourd'hui pour une des productions achevées de l'auteur. Les idées esthétiques de Lamennais ne sont peut-être pas d'une; complète originalité — c'est là surtout qu'il paraît' s'être inspiré de Platon, — mais elles sont exprimées! en un langage d'une extrême beauté, et l'on aimera toujours à y revenir comme à une source fraîche et pure de vives émotions morales. Non seulement Lamennais est spiritualiste en esthétique, mais il est avant (ont religieux. L'art vient de Dieu et y retourne. (( De même que le beau réel est Dieu manifesté dans la nature qui lui sert de sanctuaire et de temple, de même Le beau dans les arts a son origine dans le. temple I m main, c'est-à-dire dans la demeure que l'homme a élevée à Dieu. Le temple est l'expression, de la divinité. En même temps qu'il représente Dieu,

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