‹ LamennaisChapitre 89 sur 101 · COMMENCEMENTS DU REGNE DE PIE IX · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DU REGNE DE PIE IX

paraît guère que Lamennais s'y soit bien vivement associé. Non qu'il y fût indifférent, mais il était devenu fort sceptique à l'endroit de Rome, de la hiérarchie, des congrégations qui forment les conseils de la papauté. « Une chose m'a frappé à Rome, disait-il dans les Discussions critiques. En ce qui touche les doctrines générales du christianisme, les opinions théologiques et philosophiques, on y écoute tout, on y discute tout avec un calme extrême, avec une impartiale froideur, qui quelquefois ressemble assez à de l'indifférence; mais s'agit-il des droits du pape, de son autorité, de ses prérogatives; s'agit-il surtout des intérêts du pontificat, ces gens si impassibles s'animent soudain, leur visage se colore, leur parole se passionne, leur voix prend de l'accent; ce ne sont plus du tout les mêmes hommes. Pourquoi cela? )) Après les événements de 1849, la sortie du pape de Rome, le séjour à Gaëte, la rentrée à la suite de l'armée française et l'inauguration de la politique ultra-réactionnaire de 1850, Lamennais a certainement dû s'applaudir lui-même de la vérité de son observation.

Dans les commencements, il était plutôt sympathique à Pie IX. Il écrivait au baron de Vitrolles : « Nous verrons jusqu'où le nouveau pape poussera cette vertu qui sera mise chez lui à plus d'une épreuve. Il aura fort à faire entre l'Autriche et les autres puissances, entre les puissances et ses sujets, dont l'irritation croît chaque jour. Il me semble impossible qu'il ne fasse pas quelques concessions. Mais comme forcément elles seront insignifiantes, elles n'apaiseront point le mécontentement, et, trois mois après, la guerre recommencera. Il faut que le vieux inonde s'en aille, et il s'en va de fait. » Lamennais voyait juste, mais il se croyait trop près des évé-

nements. Son impatiente imagination lui représentait toutes choses se précipitant en quelque sorte à sa volonté et selon ses désirs. Tout au contraire se produit lentement dans l'humanité comme dans la nature. Il est surprenant qu'un homme, doué d'une pensée assez vigoureuse pour introduire dans l'ordre supérieur des spéculations philosophiques un principe comme celui de l'évolution, car à cet égard il a été aussi un précurseur, n'ait pas eu le sang-froid nécessaire et la possession de soi-même qu'il aurait fallu pour appliquer ce principe aux faits contemporains. Mais chez Lamennais, il n'y avait nul sens de la politique, qui est l'art de se rendre et de tenir compte des réalités.

Au milieu de l'effervescence véritable que déterminèrent dans le inonde catholique les velléités libérales de Pie IX, Lamennais reçut de son ancien ami, le Père Ventura de Raulica, général des Théatins, l'ouvrage que ce religieux venait d'écrire sur le grand agitateur de l'Irlande, Daniel O'Connell. Cet envoi était accompagné d'une lettre où le Père Ventura, après avoir dit que son livre n'était que le résumé des grandes et magnifiques doctrines que les anciens écrits de Lamennais avaient développées dans son esprit, exprimait la crainte que son ami, ayant abandonné ces doctrines, ne fût pas aussi heureux qu'il méritait de l'être, et il en venait à l'objet même de sa démarche : « J'ai aussi une ambassade à vous faire : c'est de la part de l'ange que le ciel nous a envoyé, de Pie IX que j'ai vu ce matin. Il m'a chargé de vous dire « qu'il vous bénit et vous attend pour vous embrasser ». C'est le Pasteur qui cherche sa brebis, c'est le Père qui va à la recherche de son enfant. Aussi je ne désespère pas de vous voir revenir à l'ancien drapeau, pour travailler ensemble comme

nous l'avons déjà fait, à la gloire de la religion et au bonheur de la pauvre humanité. » Et le moine théat.in ajoutait à son livre et à sa lettre le portrait du nouveau pape.

Cette démarche prouve le prix que Rome eût attaché à la rentrée de Lamennais dans le giron de l'Église, et il n'est pas douteux que souvent elle a dû réfléchir sur les moyens à prendre pour amener sa rétractation. Mais Lamennais n'était pas homme à se laisser faire, ainsi que le prouve sa réponse au Père Ventura.

« Je n'ai jamais douté un seul instant de vos sentiments à mon égard; vous ne pouvez douter non plus de ceux que je vous ai voués depuis si -longtemps et qui ne s'éteindront qu'avec moi. Mais toujours unis par le cœur, nous avons cessé de l'être complètement par les convictions de l'esprit. Celles que vous savez être les miennes — et que vous ne pouvez partager, je le comprends — sont mon être même, ma foi, ma conscience, et j'y trouve plus de bonheur que je n'en goûtai jamais en aucun temps de ma vie. Elles me consolent des maux présents par l'espérance, certaine à mes yeux, de l'avenir digne de lui, de sa puissance et de sa bonté, que Dieu prépare au monde. Il s'agite et se transforme sous sa main. Nous assistons à une grande mort et à une grande naissance : seulement, nous voyons la tombe et le berceau est encore voilé.

« Je prie de tout mon cœur Celui qui dispose souverainement des choses humaines de bénir les desseins qu'il inspire lui-même au Pontife vénérable dont les peuples, en ce moment, encouragent les efforts par leurs acclamations unanimes. La mission que la Providence a confiée à son zèle est immense. Il ne marchera point en arrière; il marchera jus-

qu'au bout avec fermeté dans la route glorieuse ouverte devant lui. Veuillez mettre à ses pieds mes vœux et mes respects.

(( Je garderai le portrait comme un souvenir précieux de l'ami tendre à qui je suis heureux de redire avec quelle sincère et vive affection je lui serai toujours dévoué. »

Le Père Ventura de Raulica comprit-il, en recevant cette lettre, que toute démarche, du genre de celle qu'il avait tentée, ne pourrait être reprise sans aboutir au même insuccès? Il se contenta d'écrire de nouveau à Lamennais que « dans la position qu'il avait prise, il lui paraissait impossible qu'il n'éprouvât point des troubles intérieurs capables de le rendre le plus malheureux de tous les hommes, et que s'il ne les éprouvait pas, il était à son avis le plus malheureux de tous les pécheurs ». Mais ayant eu l'occasion de le revoir à Paris chez le baron de Vitrolles, le religieux italien crut pouvoir se permettre d'affirmer que Lamennais, en présence de ce dernier, avait parlé dans les termes du dernier mépris des « malheureux » à qui il avait fait partager ses nouvelles opinions touchant la foi. Ici l'imposture est manifeste. Lamennais était incapable d'une telle hypocrisie, et le Père Ventura l'accuse d'une bassesse qui n'aurait pas trop répugné, à ce qu'il semble, à ce moine que l'on a connu tour à tour, sous la robe du théatin, démagogue effréné et suppôt du plus violent absolutisme. Il n'y a donc pas à s'étonner que Lamennais ait pris ses mesures pour éviter qu'un tel personnage s'approchât de son lit de mort.

Les catastrophes privées qui signalèrent la fin de la monarchie orléaniste, la mort tragique de la duchesse de Praslin, le procès en concussion fait à de hauts personnages, anciens ministres, ajoutèrent

Page 1