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EMOTION QU ELLES CAUSENT

objet d'admiration. Il parut aux uns s'être abîmé dans la fosse commune, comme dans l'enfer; aux autres, il sembla que nul acte plus haut, accompli par un cœur plus noble, n'avait encore glorifié la sainte pauvreté. La sépulture hideuse et grandiose de Lamennais restera à jamais dans la mémoire des hommes.

Le dominicain Lacordaire écrivait de Toulouse à son jeune ami, l'abbé Perreyre : « Quelle mort ! aucune dans l'histoire ecclésiastique ne m'a fait une aussi douloureuse impression, pas même celle d'Arius. Arius fut foudroyé honteusement dans un lieu destiné aux plus vils besoins du corps; mais il n'avait pas lui-même écrit le testament de ses funérailles. Cet abandon, ce cercueil des pauvres, cette fosse commune sans aucun signe laissé à un seul ami, ce silence universel sur une tombe qui devait être illustre, tout cela me fait un spectre qui me poursuit. »

Il n'y a qu'à rester sur un tel mot.

A l'évêché d'Amiens où l'abbé de Salinis occupait le trône épiscopal, avec l'abbé Gerbet pour grand vicaire, la nouvelle de la mort de leur ancien maître fut apportée aux deux premiers disciples de Lamennais, par un de leurs amis et commensaux de La Chênaie, Joseph d'Ortigue. « Mon Dieu! que ce jour fut triste, dit l'abbé de Ladoue dans son livre sur l'École mennaisienne. Je vois encore la figure atterrée de l'abbé Gerbet. Trop affecté pour pouvoir parler, il se contenta de dire à Dieu : Seigneur, grâce et miséricorde! »

Miséricorde! Ce fut le cri général des âmes vraiment chrétiennes. L'abbé Gerbet l'implorait. Une femme d'une grande piété, la baronne Cottu, qu'il avait longtemps conseillée et dirigée dans les voies

de la spiritualité, faisait mieux que d'implorer la miséricorde divine; elle y croyait, ainsi qu'en témoigne une inscription touchante, de sa propre écriture, au bas de la photographie de Lamennais dormant son dernier sommeil sur son lit de mort, avec son grand nez acéré comme un glaive, ses yeux clos à jamais, ses pommettes saillantes, ses joues émaciées, sa chevelure abondante et noire qui ombrageait un front à peine ridé, et sa barbe toute blanche qui avait poussé dru dans les dernières semaines de sa vie. Miséricorde! Miséricorde! Que de fois cette parole a dû être dite ! On aimerait à savoir si tel fut le cri de M. de Montalembert, le disciple bien-aimé.

ce Vers le mois de juin 1854, raconte M. J. Marie Peigné dans son petit opuscule Lamennais, sa vie intime à La Chênaie, une voiture s'arrêta, le soir, à la porte de la petite chapelle de La Chênaie. Un vieux prêtre, cassé parla douleur plus encore que par l'âge, en sortit, et s'agenouillant sur les dalles, inclinant devant un autel dénudé sa tête blanchie, pleurant à chaudes larmes, il pria longtemps,... longtemps, et il sortit.

« A peine avait-il fait quelques pas que, jetant les yeux sur une des fenêtres de la maison, et levant les bras vers une image que lui seul pouvait apercevoir, il s'écria : « Féli! Féli! mon frère, où es-tu? »

a C'était l'abbé Jean de La Mennais. »

Tels furent la vie et les œuvres, le caractère et la destinée de Félicité Robert de La Mennais.

Rebelle, apostat, réprouvé, damné, toutes ces qualifications empruntées au langage de la théologie n'ont aucun sens pour l'historien philosophe. Elles ne doivent même pas se trouver sous sa plume, quand il en vient à juger un homme de cette valeur morale, un publiciste de cette importance sociale et politique, un écrivain de ce mérite littéraire, à la fois polémiste, poète et penseur.

Il faut prendre Lamennais dans ses origines, dans son éducation, dans les divers milieux où s'est écoulée son existence pleine de travail, d'incertitudes, de combats, de tourments et de douleurs, avec son tempérament, ses relations, ses passions tout intellectuelles, ses colères et ses haines, avec son grand amour de l'humanité et cet amour plus grand encore de la justice et de la vérité qu'il sut élever jusqu'au sacrifice, avec ses rêves magnifiques qui trop souvent ne furent que des utopies décevantes et dont il fut le premier à souffrir, mais qui furent aussi, dans

son orageuse carrière, sa force et sa consolation et qui finalement seront ses vrais titres de gloire aux yeux de la postérité.

Né à la veille de la terrible commotion qui, à la fin du xvme siècle, bouleversa la société française, ea abolissant l'ancien régime, en déracinant la vieille foi religieuse et monarchique ; élevé au sein d'une famille pieuse et fière, sur les confins de la noblesse, aussi dévoué au Roi qu'à Dieu, il grandit au milieu des1 orages de la Révolution et en face des tempêtes dont les côtes de son cher pays de Rretagne sont incessamment assaillies : son imagination comme son cœur demeurèrent toujours sous l'impression de ce qu'il j a de tumultueux et de violent dans la nature comme dans la société; sa nature ardente et inquiète fut comme l'océan lui-même, toujours en mouvement! tantôt paisible et douce, tantôt et le plus souvent vio-è lente et inapaisée.

Une fausse vocation sacerdotale, qui lui fut d'abord indiquée, puis bientôt imposée par l'indiscrète el imprévoyante tendresse d'un frère qui l'aimait sans bien le connaître, fit le malheur de sa vie : c'est ce qu'il a dit lui-même. Peut-être se trompait-il. Le vrai malheur de Lamennais a été dans son éducation faite sans maîtres, sans règle ni discipline, et qui le porta et le ramena tour à tour de l'impiété raisonneuse au mysticisme le plus exalté. Il n'y a point à croire que c'est son état de prêtre qui a jeté Lamennais dans le camp des défenseurs de l'absolutisme pontifical et monarchique. Comme il était déjà engagé parmi les défenseurs du trône et de l'autel avant de l'être dans le sacerdoce, ce n'est pas sa fausse vocation qui eut sur son caractère la plus fâcheuse influence. Il était né bon, affectueux dans les rapports de la vie pour ceux qu'il aimait; il resta toi

tou-

jours tel, et jusqu'à la fin tous ceux qui l'ont approché se sont attachés à lui. Mais ce qu'il y avait à ses yeux de faux et de faussé dans sa situation le rendit gauche, timide, défiant, sans diminuer la haute et juste idée qu'il avait de sa propre valeur. La défiance, la timidité, comme il arrive souvent, le firent accuser de hauteur et d'orgueil. Peut-être en prit-il le pli à son insu; ce qui est certain, c'est qu'il eut souvent à souffrir lui-même de la domination qu'il exerçait par son impérieux esprit. Cette domination, volontairement acceptée par ceux que son génie emportait dans des sphères supérieures de pensée et d'action, développa en lui une tendance qui n'était déjà que trop marquée, une obstination inflexible dans ses idées comme dans ses résolutions. Il y apportait son tempérament de Breton, sa dialectique à la fois forte et subtile de théologien au savoir incomplet et suranné, et surtout son énergie morale qui n'avait d'égale que son courage. Toute sa vie, il manqua de souplesse. Il se sentait incapable de plier et se jugeait au-dessus de toute soumission, non point à cause de son orgueil qui n'était pas si grand qu'on l'a dit, mais à raison de sa loyauté : toute soumission lui eût paru manquer de sincérité, et la sincérité avec lui-même comme avec les autres, telle a été la grande, l'unique loi à laquelle Lamennais ait jamais obéi.

Par là, il a mérité d'être rangé parmi les plus nobles et les plus sévères consciences qui aient paru.

Peu d'hommes ont possédé à un plus haut degré que Lamennais cette faculté si rare de se donner tout à tous, qui est par excellence la vertu de l'apôtre. Jamais sa personne, son talent, ses fatigues, ses déboires n'ont compté pour quoi que ce fût à ses yeux, en comparaison de la cause qu'il servait, des avantages que la société et plus tard l'humanité devaient

tirer de son triomphe, de la joie qu'il éprouvait à chercher la vérité, à la dire et à la répandre, et enfin de cet intime bonheur qu'il trouva toujours à marcher vers une perfection de plus en plus grande. 11 n'était pas né dans le parti de ceux qui regardent le progrès comme la fin même de l'homme et de l'univers; mais dès que cette grande idée apparut clairement à sa puissante intelligence, elle s'en empara et détermina cette évolution continue que l'on a prise pour les reniements et les égarements de cet esprit sans cesse en travail. Lamennais a beaucoup travaillé en tout temps, mais jamais avec plus d'ardeur que dans la dernière partie de sa vie. Ses forces épuisées ne lui ont pas permis de combler les lacunes qu'il apercevait dans l'ensemble de ses connaissances ; la tournure même de ses idées premières s'opposait peut-être à ce qu'il parvînt à les modifier, à les changer complètement, mais il n'en a pas moins eu la passion de s'instruire, pour instruire les autres. Son savoir comme son talent d'écrire n'étaient pour lui que des moyens de propagande. Nul philosophe n'a moins philosophé que lui, pour se reposer dans la contemplation des idées pures. Impropre à toute action dans la vie politique, il était, si l'on peut ainsi parler, homme d'action dans la vie de la pensée, et tout poète, tout rêveur qu'il fût, parfois même mystique, il n'était pas un contemplatif.

On lui a reproché d'avoir fait deux parts de sa vie, l'une pour le passé, l'autre pour l'avenir, et surtout de les avoir opposées l'une à l'autre, comme si cette cassure que l'on croit apercevoir dans la vie intellectuelle de Lamennais et qui est plus spécieuse que réelle, avait été le résultat d'une délibération de son propre esprit avec lui-même, comme un acte motivé de sa volonté. Que ceux que Lamennais a quittés lui

adressent ce reproche, cela peut encore se comprendre. Mais comme le dit Eugène Pelletan, nous qui l'avons possédé les derniers, nous ne pouvons que lui faire un mérite de cette évolution qui finalement l'a donné à la démocratie, à la science, à l'avenir. Nous tous, nés dans le parti de la liberté philosophique et politique, nous n'avons eu qu'à nous laisser aller au courant, pour être ce que nous sommes et pour penser ce que nous pensons. Mais lui, c'est tout différent : il a eu à douter, à lutter, et à triompher de lui-même et de toutes ses anciennes, idées. Si le triomphe est méritoire et glorieux, de telles luttes morales ne vont pas sans souffrance, et celles que Lamennais connut et subit, non pas seulement dans ce que l'on nomme la crise de sa vie, mais dans tout le cours d'une existence morale qui tout entière se passa pour lui à se modifier, à se transformer, à se perfectionner incessamment, durent souvent lui paraître au-dessus des forces de la pauvre humanité. Il y trouva cependant la paix et même le bonheur, car dès que sa pensée eut modifié ses convictions, il n'hésita pas à en faire l'aveu, et c'est cet aveu qui a fait sa grandeur.

Que l'on cesse donc de l'accuser de s'être renié lui-même, et que l'on comprenne enfin le mot qu'il a dit et qui l'explique dans toutes ses variations et dans toutes ses contradictions : il n'a pas changé, il s'est continué.

Cette unité et cette continuité ne l'ont pas empêché de travailler pendant un demi-siècle à trois œuvres bien différentes l'une de l'autre et cependant jointes l'une à l'autre par les liens de la plus étroite dépendance.

Il a été fondateur ou précurseur comme l'on voudra de trois partis ou de trois doctrines qui remplissent toute l'histoire religieuse du xixc siècle.

Lamennais a d'abord été le maître et le docteur du catholicisme ultramontain ; ensuite, le maître et le docteur des catholiques libéraux; enfin, quand on y regarde de près, il est aujourd'hui en passe, tout exclu de l'Église qu'il ait été, de devenir le maître et le docteur du socialisme chrétien.

C'est sa conception même de la religion qui lui a imposé cette action successive et continue. Lamennais n'a jamais considéré la religion que comme le fondement même des sociétés; et de toutes ses idées c'est la seule permanente et indéfectible, c'est en quelque sorte la substance même de son esprit.

Il ne voit d'abord de salut pour la société que dans sa subordination à la religion, et c'est alors que mettant le catholicisme romain au-dessus de tout, il est théocrate, et résume tout dans la personne infaillible et sacrée du Pape, chef de l'Église.

Plus tard, il s'aperçoit qu'il est nécessaire, si l'on veut que la religion reprenne son empire sur la société, que l'Église cesse de vivre en hostilité avec les principes qui font la vie des peuples modernes, issus de la Révolution. Il devient alors libéral, sans cesser d'être catholique, déclarant même qu'on ne peut être l'un sans être l'autre : il unit la religion et la liberté, pour qu'elles se prêtent un mutuel appui et renouvellent tout dans le monde.

Enfin, au moment même où Rome le frappe, son esprit a marché. Il est arrivé à reconnaître que l'Église, pour ne pas périr, doit revenir elle-même à l'esprit du christianisme primitif, au christianisme évangélique, principe premier du christianisme social. Il brise avec la hiérarchie, avec tout l'appareil dogmatique et disciplinaire, tout en restant fidèle à l'essence même de la religion chrétienne qui lui paraî d'essence divine. Il veut spiritualiser la démocratie;

il l'élève au-dessus des appétits matériels, cherche à la soustraire à l'empire des passions et des forces brutales; loin de se déclarer l'adversaire des réformes sociales, il les réclame avec énergie ; mais en même temps, il déclare qu'il n'y a point de droits sans devoirs corrélatifs, et il fait plus et mieux que d'exposer une théorie sociale, il démontre l'identité nécessaire de la politique et de la morale.

Ainsi l'on retrouve Lamennais au fond de toutes les manifestations religieuses de nos contemporains du xixc siècle. On aura beau réclamer, beau protester, cette influence a été vraiment extraordinaire ; elle est persistante; elle continuera de s'exercer , malgré toutes les affirmations contraires, et quelque dépit que l'on éprouve de ne pouvoir se séparer d'un homme que l'on croyait avoir exclu pour jamais du giron.

Lamennais a été ainsi et restera tout ensemble un serviteur du passé et un précurseur de l'avenir. Après avoir été repoussé de la communion catholique il est venu se refaire, se reposer et mourir dans la communion démocratique. A le bien prendre, dans l'unité de son génie, on devrait le considérer comme un trait d'union entre les deux communions. Mais c'est un effort d'esprit que ni l'une ni l'autre des deux communions n'est en état de produire, c'est une victoire sur soi-même que nulle d'elles ne peut remporter.

On voit ici tout ce qu'il y a eu d'utopique dans le rêve généreux de Lamennais. Jamais, depuis les prophètes d'Israël, depuis les millénaristes et tous les autres hérétiques condamnés par l'Église, on n'a connu d'homme plus dénué de ce sens pratique qui est le synonyme du sens politique, plus étranger à la connaissance des hommes et des partis, plus résolu-

ment chimérique et plus naïvement idéaliste que Lamennais. C'est pourquoi la lecture de ses livres est si complètement abandonnée par notre démocratie affairée, positive, butée aux réalités, avide de solutions pratiques.

Mais clans ce monde tout n'a qu'un temps. L'esprit public, pour se renouveler, a coutume de passer par. différentes phases où, comme en autant de creusets, il s'affine, s'épure et se transforme. Il n'est personne qui ne pressente qu'au xxc siècle où nous allons entrer demain, la France, l'Europe, le monde civilisé assisteront à des crises nouvelles, qui seront la manifestation d'un esprit peut-être tout différent de celui qui règne aujourd'hui. Dans ces crises, le nom, la pensée, les efforts, les aspirations d'un homme tel que Lamennais ne seront pas oubliés. Il a eu des coups d'œil d'une trop longue portée, des coups d'aile d'une trop large envergure, pour ne pas faire quelque impression sur cet avenir au-dessus duquel il plane comme un aigle de génie. Pour les politiques, il est certain qu'il s'est égaré; mais pour les autres, et c'est le grand nombre, il n'est pas moins certain que ses égarements démontrent son opiniâtre volonté de trouver le bon et droit chemin. Il a erré, en cherchant la vérité; et s'il s'est trompé, si, du fond de l'abîme, il a crié par instants avec trop d'impatience et de colère, il a, comme le moine Hildebrand, comme le grand pape Grégoire VII, à côté duquel il aura un jour la gloire d'être placé, il a aimé la justice et haï l'iniquité. Que faut-il de plus pour recommander son nom à la reconnaissance et à l'admiration des hommes?

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