‹ LamennaisChapitre 98 sur 101 · SES OBSÈQUES CIVILES · texte numérisé non relu

SES OBSÈQUES CIVILES

envahis par une foule nombreuse. Des brigades de sergents de ville empêchaient le peuple d'approcher. Le cercueil sortit de la maison et fut placé sur le corbillard des pauvres ; tout le monde se découvrit, et le convoi se mit en marche pour se rendre au cimetière du Père-Lachaise. Il y avait une vingtaine de personnes derrière le cercueil. Des brigades d'agents de police précédaient le convoi; d'autres l'escortaient; d'autres enfin le suivaient, pour empêcher le cortège de grossir. En effet, à travers les rues populeuses, ce convoi sans prêtres, sans symboles religieux, accompagné d'un si grand déploiement de police, à cette heure inaccoutumée, excitait la plus vive curiosité. On demandait qui était ce mort, que l'on reconduisait ainsi, avec tant de précautions. « C'est Lamennais! » disait-on. Aussitôt l'on voyait les passants prendre un parti, celui d'attendre la fin du cortège pour s'y joindre ; nombre de boutiquiers en tenue de travail rentrèrent précipitamment chez eux, pour déposer leurs tabliers, leurs balais et revenir prendre place dans la foule. A l'arrivée au Père- Lachaise, l'enterrement avait pris les proportions d'une manifestation grandiose. Mais l'entrée du cimetière ne fut permise qu'aux personnes qui avaient formé le convoi, et la foule dut se disperser, non sans avoir entendu le récit de ce qui se passa autour de la fosse.

On s'acheminait, en effet, suivant la volonté formelle de l'illustre défunt, vers ces longues et lugubres tranchées, où il était d'usage alors de déposer, les unes à côté des autres, le plus souvent sans les séparer par un peu de terre, les bières de sapin qui renfermaient les pauvres dépouilles des déshérités de la vie. Le cercueil de Lamennais fut mis à la place que le hasard lui destina, et sous les yeux de ses amis, il

fut recouvert de cette brune et grasse argile de la fosse commune, qui est restée si effroyable dans le souvenir et l'imagination du peuple. Du moins son grand ami lui aura rendu ce dernier service de le délivrer du supplice de cette promiscuité posthume. Ce que la haine n'a pas rougi d'appeler « l'enfouissement » de Lamennais n'a pas peu contribué à déterminer l'administration municipale à supprimer la fosse commune. Cette mesure fut prise, en effet, dans un délai assez rapproché de sa mort. Quand tout fut terminé, le fossoyeur demanda : « Faut-il une croix? » Auguste Barbet répondit : « Non». Aucune autre parole ne fut prononcée, et les amis du grand génie disparu redescendirent la funèbre colline, en s'entretenant de ses services, de ses vertus, de ses malheurs et de sa gloire.

Lamennais fut enseveli avec honneur et vénération par les écrivains de son parti ; quant à son parti luimême, il ne tarda pas à l'oublier. La publication de ses Oeuvres posthumes, de ses Œuvres inédites, de quelques parties de sa vaste Correspondance a ramené à plusieurs reprises l'attention sur lui, mais l'attention d'un public restreint de philosophes et de lettrés, et jamais celle de cette populeuse démocratie qui ne sait même plus aujourd'hui ce qu'a été pour elle ce grand esprit, l'un de ses plus glorieux précurseurs. Ses ennemis au contraire n'ont cessé de le poursuivre de leurs malédictions; et les plus habiles, cessant de l'outrager, ont jugé qu'il valait mieux, dans l'intérêt de leur cause, faire le silence autour de sa mémoire.

La fin de la vie de Lamennais qui, pour ses amis comme pour ses adversaires, en fut le digne couronnement, devint pour les âmes pieuses un objet d'horreur, comme pour les âmes fortes et courageuses un

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