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Lamennais

« L'Italie est plus belle que la Bretagne, mais jamais l'Italie ne sera la Bretagne pour moi. J'aime mieux nos bruyères que ses orangers, notre ciel gris et terne que son ciel brillant, notre Océan verdàtre que ses mers azurées. Et puis qui me rendrait mes souvenirs? »

Ces souvenirs, Lamennais les devait à son enfance. Nous n'en connaissons pas beaucoup d'épisodes authentiques, mais nous savons qu'il aima passionnément cette (( terre de granit recouverte de chênes », «es ajoncs, ses genêts d'or, ses fleurs de blé noir, ses bruyères mauves, ses côtes âpres et nues, ses écueils blanchis par l'écume, « ses longues grèves désertes où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sur la nuée et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer. »

(( Ce pays nostalgicpie où croît la lleur du rêve » séduit toute âme soulïrantc et rêveuse. Le jeune regard de Lamennais s'enivrait à le contempler. Ce fut un charme, au sens ancien du mot. Le charme jamais ne fut rompu.

Plus que Chateaubriand, i)lus que Renan, Lamennais est Breton. II est Breton par les images qui viennent

II INTRODUCTION

sans cesse sous sa plume pour dire la tempête et le bruit qui court devant elle, le mouvement des flots, les reflets sur les vagues, les lueurs sanglantes du crépuscule. Il l'est par son amour pour la solitude, par sa tristesse naturelle, par sa ténacité aussi. Il est Breton, enfin, par sa familiarité avec la mort, par sa calme assurance en un monde invisible. Croyant la mort prochaine, il disait à l'abbé Gerbet, en 1827 : v Mon ami, j'ai envie de m'en aller, j'en ai bien assez de la vie. Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, cette nuit serait la dernière. » Et en 1854, quand vint l'agonie, les lèvres du vieillard murmuraient encore ces mots étranges : « Ce sont maintenant les bonnes heures. » La mort était pour lui la grande initiatrice, celle dont le visage tout à l'heure nous sourira, un peu plus loin, au détour du chemin et qui nous mènera au pays des clartés non décevantes. En toute sincérité, il pouvait écrire : « Ma vie me paraît comme une grande illusion ; je ne trouve de repos qu'en égarant mon esprit dans un avenir qui n'est pas de la terre. »

Félicité (ce nom sonne comme une ironie) parut en ce monde le 19 janvier 1782. Le père, armateur, habitait un bel hôtel de la rue Saint- Vincent. La mère se retrouvait dans son fils : il avait ses lèvres minces, ses yeux gris, l'ovale de son visage. Hélas! à quatre ans, l'enfant perdait celle dont les caresses auraient pu adoucir sa nature sauvage. D'elle, il ne se rappellera que deux choses : l'avoir vue réciter le chapelet, l'avoir entendue jouer du violon.

Dans ses premières années, Féli soufi'rit beaucoup. Un vice de conformation : une dépression considérable de l'épigastre, un corps grêle, de fréquents évanouissements faisaient de lui un malade : il le restera toute sa vie.

Absorbé par les afi^aires, l'armateur, au moment où la Révolution appauvrissait la famille et dispersait les

INTRODUCTION III

maîtres, ne pût s'occuper de l'éducation de ses fils. L'oncle des Saudrais s'intéressa à l'Y'li. Il lui apprit à lire avec profit, la i)luinc à la main. L'élève travaillait un peu à sa fantaisie. Il s'obstinait à ne pas revoir ses règles avant de composer ses thèmes et écrivait sans sourciller : Xocmiis Imbiiit trcs filins, mais, à côté, sur la même feuille, il copiait correctement une épigramme latine contre les moines.

Trop laissé à lui seul. Féli en vint à détester le catéchisme; il trouvait plus intéressants les volumes du XVIII'' siècle qu'il emportait dans sa chambre. Ces lectures sans méthode, sans contrôle, jetaient, et pour longtemi)s, le désarroi dans cette jeune Ame. L'oncle aurait dû se fâcher, mais lui-même lisait tant ! D'ailleurs, ne lui allirmait-on pas que son neveu restait à genoux aux chapelles voisines plus que les enfants de son âge?

Quand vint l'époque de la première communion, la Terreur battait son plein. Il est vrai, l'abbé Vielle venait la nuit dire la messe dans la famille ; pourtant, soit à cause de son caractère, soit à cause de ses idées, Féli ne prit pas l'habitude de communier,

Lamennais ne fit sa première communion solennelle qu'à 22 ans, en 1804. Le fait ne saurait trop être souligné car, de passer 22 ans dans rinditîerencc pratique, si ce n'est dans le scepticisme raisonné, influe sur toute la vie. De là vient sans doute l'importance qu'avait aux yeux de Lamennais le problème de la certitude, comme aussi cette habitude de voir dans le christianisme une force morale, une discipline nécessaire, plus qu'une vie surnaturelle.

Vers 13 ans, l'élève apprit le grec, l'anglais, l'allemand, l'italien. II voulait tout savoir et se passionnait à la fois pour Rousseau, pour C.atulle et pour Anacréon. Bientôt, il s'éprit de musiijue : jeune homme, il fera honorablement sa partie de flûte aux concerts de la ville.

IV INTRODUCTION

Un de ses amis écrivait qu'à 20 ans Lamennais avait la tète un peu romanesque. Nous savons qu'il se battit en duel. Une tradition uniquement orale prétend même qu'il aima. L'épisode, en tout cas, fut d'imporiance assez mince psychologiquement puisque, en 1850, Lamennais pourra dire : « La vie humaine n'a qu'un printemps et encore ne sais-je ce qu'il est, je ne l'ai connu que par oui-dire. »

La mère morte, le père ruiné, la maison était triste. « L'ennui, a écrit Lamennais, naquit en famille, une soirée d'hiver. » Intelligent, impressionnable, maladif^ le jeune homme laissait se développer un fond d'incurable tristesse qui assombrira sa vie entière. Personne^ au reste, n'était là pour diriger cet esprit inquiet, le comprendre, lui faire aimer la vie.

Souvent, après avoir lu Les Confessions ou Zaïre, il montait aux remparts de Saint-Malo. Seul en face de l'Océan, tandis que son œil regardait le scintillement des Ilots ou suivait les nuages noirs chassés par l'orage, il laissait sa pensée aller éperdument : c'était sa grande volupté, — plus tard il avouera que ses idées le préoccupent trop. Etendu sur la bruyère, écoutant le fracas de la marée montante, il s'accoutumait à oublier les hommes et les choses, à aimer ses rêves» ses visions plus que la réalité, — jusqu'à la mort, il restera un voyant, un songeur, un solitaire. « Une profonde tristesse, avouera-t-il, me dévore intérieurement depuis ma première enfance car je ne me suis jamais bien senti en ce monde, j'en ai toujours désiré un autre; et (juand je détournais mes regards du seul où nous devions espérer la paix, mon imagination, jeune encore, en créait de fantastiques et ce m'était un grand charme dans ma solitude. Sur les bords de la mer, au fond des forêts, je me nourrissais de ces vaines pensées et ignorant l'usage de la vie, je l'endormais, en berçant dans le vague mon àme fatiguée d'elle-

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même. Jamais je ne serais sorti volontairement de cet état. » Il en devait sortir bientôt, mais il en avait trop longtemps subi l'emprise.

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