‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 2 sur 34 · II. — Conversion. — Vocation · texte numérisé non relu

II. — Conversion. — Vocation

En 1804, Jean Lamennais était ordonné prêtre et Félicilé, son frère, faisait sa première communion solennelle. Le rêveur opiniâtre se décidait, dans la maturité de ses 22 ans, à commencer une vie sérieusement chrétienne. Un an après, fatigués, malades, attristés par la mort de leur frère Louis, les deux frères vont à La Chênaie chercher un peu de repos. Féli travaille toujours. Il apprend l'hébreu, étudie de Bonald et ne se soucie pas plus de sa faiblesse que des reproches de >r des Saudrais : « Tu te plains de maux de tête, plains-toi de toi. Vous ne savez pas vous distraire, vous amuser et choisir vos idées, rejetant celles qui déplaisent, qui attristent. »

Après avoir travaillé ensemble, les deux frères publient, en 1808, Les Réflexions sur l'état de l'Église en France pendant le XVIIF Siècle et sur sa situation actuelle. Aussitôt paru, le livre est saisi par la police de l'empereur. L'ouvrage combattait l'individualisme, l'indilTérence et se moquait de cet état social où l'on « estime par sous et deniers ce que Dieu doit coûter à la société ». Déjà les Lamennais insistaient sur la suprématie pontificale.

De plus en plus Félicité se sent attiré par un idéal; la vie ordinaire ou mondaine lui répugne. Le 7 Mars 1809, à 27 ans, il avise son père qu'il a choisi l'état ecclésiastique. Le père finit par se résigner et donne son consentement. Féli reçoit alors la tonsure. « J'obéis, disait-il, à des conseils que je dois respecter. »

Il subissait alors l'infUience d'amis sincères, exaltés.

VI INTRODUCTION

assez peu psychologues. Jean est même obligé d'écrire à l'abbé Brute : « Je vous le demande en grâce, ne mettez rien dans votre réponse qui puisse enflammer une imagination si vive. »

Dans ses lettres, le nouveau tonsuré se répand en invocations enthousiastes. Elles témoignent d'une vie intérieure très sérieuse, d'une humilité vraie que la lutte contre soi apprend seule. Il prie beaucoup, s'inquiète en songeant au sacerdoce et cherche la paix dans rétude. « Que penser, dit-il à Jean, de ces couches de coquillages qui s'éloignent d'autant plus des espèces connues qu'ils sont plus éloignés de la surface du sol? Peut-on se passer du système de Dcluc qui considère les six jours comme six époques indéterminées? »

Le 24 Décembre 1809, il reçoit les ordres mineurs ; son humeur devient très noire « Il n'est ])ersonne dans le désir de qui je désire subsister. Toute liaison et même toute communication avec les hommes m'est à charge ; je voudrais pouvoir rompre avec moi-même et c'est aussi ce qui arrivera, mais malheureusement pas tout de suite. Encore un peu de temps. »

« Peut-être, ajoutait-il, mon âme se relèverait-elle un peu si j'étais un peu plus éclairé sur ma destinée. Cette pauvre âme languit et s'épuise entre deux vocations incertaines qui l'attirent et la repoussent tour à tour. » Il hésitait alors entre la vie du prêtre et celle du moine : l'indécision le rendra toujours amer, exagéré.

Les faits extérieurs n'étaient pas de nature à lui rendre le calme. L'école de Saint-Malo, dont s'occuppaient les deux frères, disparaissait à cause de l'Université, le père de la famille était ruiné, l'hôtel de la rue Saint-Vincent vendu.

Cependant, La Tradition de VEglisc sur rinstitniion des Hnêqncs parut en 1814. Au long de ces trois volumes

INTHODICTION VII

trop oubliés, les deux frères niontrnicnt l'intcrvcnlion constante de l'autorilé du piipp dans l'institution des évè(|ucs : une fois encore les «gallicans étaient visés.

Survint la chute de ri'jnj)ire. Viili voudrait en |)rofiter pour se mêler aux luttes politiques, fonder un journal, établir une inij)rinierie : tout cela sans (juitter sa chère solitude de La (Ihénaie, car il est et restera toujours un incorrigible idéaliste. En fait, ii rédige simplement quelques articles et un réquisitoire contre l'Université. Puis son rêve le reprend d'une vie paisible et i)ieuse au fond du cloître : il y ferait si doux étudier, prier et mouiir ! De plus en plus l'intluencc de Jean et de Tcsseyrc est profonde. Au cœur sensible de Félicite, il faut des confidents, des amis, des conseillers : les tempéraments sombres débordent souvent de tendresses insatiables, les caractères les plus ombrageux sont parfois les plus confiants aux heures troublées. « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui me soutienne, qui me relève ; de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse dire absolument tout. A cela peut-être est attaché mon salut. »

Malgré ces désirs d'intimité absolue avec Jean et quelques âmes chaudes, Lamennais crut prudent de s'éloigner lors des Cent jours.

L'exilé partout est seul. Privé de sympathie, il souffrit beaucoup de cet exil volontaire en Angleterre. C'est là pourtant qu'il rencontra, à 32 ans, Henry Moorman : il l'aima passionnément, avec une vivacité, une fraîcheur de sentiment que beaucoup ont perdue à 20 ans. 11 fit plus, il convertit son ami en lui exposant tout un système d'idées où se trouve déjà cette théorie du sens commun qui seule, d'après lui, permet d'échapper au scepticisme.

En même temps, il vouait une confiance absolue à l'excellent M. Carron, qui dirigeait un pensionnat pour les enfants des émigrés. Ce « bon et tendre père » le

VIII INTRODUCTION

mit en relations avec ISV^^ de Lucinière. Royaliste convaincue autant que chrétienne, celle-ci s'attacha cordialement à l'exilé. Elle put toujours critiquer librement son très cher abbé Féli républicain. Quand viendra la mort, M''^' de Lucinière s'empressera autour du malade : plus forte que toutes les épreuves, cette amitié du moins resta fidèle.

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