VI. — Œuvres politi/ues et sociales
Désormais Lamennais vivra à Paris; toujours il gardera au cœur la nostalgie de sa chère Bretagne.
Toujours aussi il conservera ses habitudes de travail. En 1837 paraît'le Livre du Peuple. Lamennais y coradamne labsolutismc comme le socialisme. C'est uniquement dans le respect des droits et l'accomplissement des devoirs qu'il faut chercher le principe d'une nouvelle'^organisation sociale. Pour rendre le peuple heureux et libre, les vertus individuelles, civiles et sociales suffisent : la sociologie n'est qu'une morale élargie.
Afin de répandre cette idée, l'écrivain se fait à nouveau journaliste et donne des articles au Monde. Il s'aventure même dans quelques réunions de société. Il y rencontre Bérangcr, Listz, George Sand, dont il s'écarte d'ailleurs très vite. La société où l'on s'amuse, tandis que le peuple cherche du travail et du pain pour demain,'lui inspire autant de mépris que l'opportunisme du gouvernement. « La France, écrit-il, pourrit sur un fumier. »
XXX INTRODL'CTION
De plus en plus, la violence dirige sa plume : VEscIavage Moderne, par exemple, fait songer aux pages les plus hardies de nos contemporains. Sans doute, Lamennais n'a jamais rien d'un collectiviste, rien même d'un socialiste, mais au lieu de rappeler à tous leurs devoirs autant que leurs droits, il multiplie les excitations à la révolte. H devient tribun, il attise les haines plus qu'il ne suscite d'elforts et n'apporte de lumière.
wSes emportements éclatent en une brochure cinglante : Le Pays et le gouvernement (1840).
Malgré ses 58 ans, l'écrivain se voit condamner à un an de prison. Prisonnier, il peut faire neuf pas en diagonale dans sa chambre qui ressemble à une cave. C'est là pourtant, dans ce sombre cachot de Saintc- Pékigie, que furent écrites des pages charmantes, c'est de là que datent Une voix de prison. Le passé et l'avenir du Peuple.
De ces petits livres, le premier devrait être plus connu ; c'est en maints endroits un modèle où la poésie la plus fraîche, les images les plus simples, les symboles les plus suggestifs s'allient sans efTort à une éloquence qui vient du cœur et en sait trouver le chemin. La langue est parfaite, d'une gracieuse aisance, d'une ampleur souveraine.
Le ton est plus didactique dans Le Passé et l'Avenir du Peuple, où Lamennais précise un peu sa théorie de l'évolution dogmatique et sociale et montre « l'humanité se développant à mesure qu'elle avance dans la conception de Dieu et de l'univers ».
La propriété individuelle reste nécessaire, le socialisme, le communisme sont bafoués comme des absurdités et des doctrines d'esclavage. L'association, le droit de sulîVage, l'importance plus grande donnée au travail dans les questions économiques conduiront les peuples loin de la misère et de la servitude vers une
INTRODUCTION XXXI
organisation où leurs droits ne seront plus méconnus.
Pour y arriver, il faut tenir grand compte des idées morales, il sudit pour cela d'un vague christianisme, sans dogme et sans chef.
(^ette religion, sans prêtre et sans autel, ressemble assez ù la religion des meilleurs parmi ces génies i)ersans dont Amschaspands et Dannuuh nous livrent la correspondance. Sous ces noms étranges se cachent de si)iriluels épistoliers cjui décrivent les misères et les beautés de notre monde. Très au courant de la politique, ils critiquent tout avec une impertinence extrême, au hasard de la i)lume, sans ordre, mais toujours avec art.
Ces divers ouvrages n'enrichirent i)oint Lamennais. Depuis longtemps, dans sa pauvreté, le succès de son Imitation lui procurait quekjucs ressources. I^sjiérant, ill'avoae, voir «ses pages se changer en j)ain)),il publia en 1845, une Traduction des Evangites dont les commentaires n'étaient que le résumé de sa proi)re pensée plus humanitaire ([ue religieuse. Le succès fut mince.
Pauvre, isolé, malade, Lamennais travaille toujours, toujours il réfléchit, essayant de systématiser ses idées philosophiques, sociales et religieuses.
Il parvient enfui à mettre au net cette Esquisse d'une Philosophie dont il ébauchait déjà le plan, jadis, aux plus belles années de sa vie.
Beaucoup en avaient parlé, bien peu la lurent.
Cependant, VEsquisse est d'allure grandiose. Elle essaie de synthétiser toutes les données relatives à l'absolu, à l'esprit, à la nature. L'écrivain y fait preuve non seulement de connaissances scientifiques remarqual)les, mais aussi d'un réel esprit philosophicjue.
Lidée directrice, banale aujourd'hui, était alors une nouveauté : c'est celle du développement universel, de l'évolution étendue à toutes choses. Conformément h la loi générale, la religion se dévelopi)o naturellement, le miracle, la révélation n'y peuvent trouver place.
XXXII INTRODUCTION
Plus que jamais idéologue, Lamennais sacrifie les faits à la théorie. Qui doute encore de lesprit systématique de ce Breton, n'a qu'à lire VEsqiiisse.
Du troisième volume on a extrait, sous le titre de VArt et du Beau, trois cents pages qui peuvent être mises entre toutes les mains. On y trouve une clarté, une majestueuse simplicité à laquelle les philosophes ne nous ont guère habitué.
L'Esquisse devait comporter cinq volumes, elle s'arrête au quatrième. Cet immense labeur n'apporta guère de consolation au grand écrivain.
A 64 ans, le voici seul, presque sans ressources. Un de ses amis, l'abbé Houet, le trouve par un soir d'hiver sans feu, dans une chambre plus que modeste, au quatrième étage.
Sa détresse ne l'empêchait pas de rendre service aux petites gens du voisinage. Il va même jusqu'à abandonner tous ses travaux littéraires pour veiller pendant plus de trois semaines un malade difîicile qu'il soigne avec une touchante abnégation.
Survint la Révolution de 1848. Le 4 Mai, élu par le déparlement de la Seine comme représentant du peuple, Lamennais entre dans l'Assemblée. Tandis que Lacordaire siège au sommet de la Montagne, il prend place à l'extrême gauche.
Quelques amis s'unissent à lui pour fonder le journal Le Peuple Constituant. En Juin, il prend la défense des insurgés. Mais l'assemblée rétablit le cautionnement : <( Il faut de l'or, beaucoup d'or pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre ! »
La nuit, « au vent, sous la pluie, dans la boue, marchant en plein Nord », il fait, malgré ses 60 ans, la demi-lieue qui sépare l'Assemblée, où il veut rester jusqu'à la fin, de son logis de la rue Tronchet. Pauvre, toujours soulïrant, il ne croit plus qu'à ses rêves.