LE LIVHK DU PEUPLE
Dieu qui en a donné Tinvincible désir à l'homme en a mis aussi dans son cœur l'infaillible pressentiment.
Lève les yeux : ici est le travail, la tâche à remplir, ailleurs est le repos, la vraie joie, la récompense certaine du devoir accompli jusqu'au bout.
Lorsque, après les fatigues de la journée, le laboureur voit le soir venir, il rentre en paix dans sa chaumière, songeant à la moisson cachée dans les guérets, que les nuées humecteront de leurs tièdes ondées, que le soleil mûrira : car il sait que la nuit ne sera point éternelle.
De Tesclava^e moderne
Cet opuscule, si violent, suffira pour faire apprécier le talent de Lamennais polémiste. Il ne faut pas chercher ici l'impartialité : un réquisitoire n'est pas un exposé. Il sera curieux, peut-être, de constater que plusieurs de nos contemporains n'ont guère fait que reprendre les idées autrefois émises par Lamennais — sans malheureusement les préciser plus que lui.
On conclurait facilement de ces quelques pages que toute dépendance d'un homme à l'égard d'un autre homme est injuste, comme si le christianisme n'avait pas réussi à définir, et souvent à faire respecter, les droits des serviteurs aussi bien que des maîtres.
Chez les anciennes nations, le peuple n'existait pas. Ce que nous appelons le peuple, c'étaient les esclaves. Hommes de travail, ils cultivaient le sol, vaquaient au service intérieur de la maison, exerçaient les arts mécaniques, quelquefois les arts libéraux, et les plus importants, tels que la médecine. Membre de la cité, et seul, à ce titre, investi des fonctions publiques, l'homme libre gouvernait, administrait, jugeait, ou, affranchi de tout autre soin que les soins domestiques, vivait oisif, soit de ses revenus, soit des revenus de l'Eat ; car l'Etat
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nourrissait les citoyens incapables de pourvoir à leur subsistance.
Ainsi l'homme libre possédait, ou pouvait posséder, ne dépendait que des lois, participait de droit et de fait à la souvenaineté, et c'était là son caractère.
L'esclave, au contraire, vendable, achetable, était, comme le cheval et le bœuf, la propriété du maître, dépendait de ses volontés, n'en pouvait lui-même avoir aucune, pur instrument, pure chose, privé qu'il était, selon le droit admis alors universellement, de personnalité et de nom : d'oii, jusqu'à notre temps, l'expression d'homme sans nom, vestige, après tant de siècles, reconnaissable encore, de l'esclavage antique.
Son abolition ne s'opéra qu'avec une extrême lenteur, par un progrès presque insensible, et l'on ne doit pas croire que jamais elle ait été complète, au sein même de la civilisation chrétienne la plus avancée. On le verra clairement lorsque tout à l'heure nous parlerons de l'époque présente.
Le premier pas vers l'affranchissement ne fut qu'une légère modification dans la servitude. Le serf, en effet, et une partie de l'Europe est encore couverte de serfs, ne se distinguait de l'esclave ancien que par une dépendance personnelle un peu moins profonde. Le mariage religieux lui créait une famille, et c'était beaucoup : longtemps les plébéiens combattirent à Rome pour conquérir ce droit. Quoique inféodé à la glèbe et appartenant lui et les siens au possesseur du sol, un faible commencement de propriété (il est vrai, très précaire) était cependant compatible avec son état, que l'influence des
mœurs générales et, pour ainsi dire, la sourde germination des idées dans lesquelles ses mœurs avaient leurs racines, améliorait progressivement. Si le caractère d'homme n'était pas respecté en lui, il y était au moins reconnu. L'esclavage devenait de jour en jour une contradiction. Ce changement, presque inaperçu, renfermait tout l'avenir de l'humanité.
Le servage, originairement, s'étendait aux habitants mêmes des villes où s'agglomérait la population industrielle et commerçante. Le besoin que l'on avait d'elle, le profit que les classes privilégiées tiraient de ses travaux, les moyens que sa richesse, difficile à saisir sans en tarir la source, lui fournissait pour en acquérir à prix d'argent les immunités, objet de ces ardents désirs, changèrent peu à peu sa condition jusqu'à l'époque où commença cette opiniâtre et glorieuse lutte dont l'affranchissement des communes fut le fruit. Car la liberté veut être conquise, jamais elle n'est concédée volontairement, et il est remarquable que partout elle a été primitivement due aux efforts généreux de l'artisan, toujours le premier à la réclamer, le premier à l'obtenir en mourant pour elle.
Cette révolution, car c'en était une, et plus grande qu'on ne pouvait le soupçonner alors, cette révolution constitua proprement le tiers état. Les rapports réciproques des différentes classes ayant changé, le mot peuple changea également de signification. Jusque-là, le peuple, c'était le serf, à peu près uniquement. Placé comme une base inerte au plus bas degré de la société, il en portait tout le poids. Sans droits aucuns, il ne voyait au-dessus
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de lui que des maîtres, et tous ses devoirs se résumaient dans le devoir absolu d'une obéissance aveug^le. La religion seule le relevait, mais dans une autre sphère, et c'est à elle, c'est au Christianisme qu'il dut de pouvoir peu à peu sortir de cet abîme d'abaissement. Car le Christianisme le déclarait enfant de Dieu, frère du Christ, égal, dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, à ses oppresseurs, et cette contradiction entre la foi religieuse et le fait social conduisait forcément ou au redressement du fait social ou à l'abolition de la foi religieuse.
Après l'établissement des communes, qui donna naissance à la bourgeoisie, à mesure que, par une lente progression d'affranchissement, le servage disparaissait, il se forma, au sein du système féodal, une classification nouvelle. La nation se partagea en nobles et en roturiers, et cette distinction continua de rappeler, par la réalité des choses, sous des noms différents, l'esclavage ancien, modifié seulement et non détruit.
Un ambassadeur de Venise près de François II, décrivant la constitution de la France à cette époque, parle des trois ordres, dont le dernier est Vétat du peuple ou le tiers état. Expliquant ensuite ce que c'est que la noblesse : « Par le mot de nobles on entend, dit-il, ceux qui sont libres et qui ne paient au roi aucune espèce d'imposition ('). » Si le caractère distinctif du noble était d'être libre, le caractère distinctif du peuple était de ne l'être pas.
0) Discours de Michel Soriano, Vénitien, touchant son ambassade en France.
Qu'était donc le peuple ? Dans les cahiers de la province d'Anjou, pour les états généraux convoqués à Orléans en 1560, après de vives plaintes sur les abus, les exactions, les oppressions des deux premiers ordres, on lit ce qui suit : « Reste le tiers état, lequel trouvons sans macule publique. C'est celui qui soutient les guerres ; en temps de paix, entretient le Roi, laboure la terre, fournit de toutes les choses nécessaires à la vie de l'homme : toutefois est grandement taillé de subsides et de taxes insupportables (•). »
En 1614, sous Louis Xlll, les actes authentiques des Etats généraux constatent l'existence des mêmes faits. Le Tiers ayant osé dire que les trois ordres sont jrèresy la Noblesse répond : « Qu'il n'y a aucune fraternité entre elle et le Tiers ; qu'ils ne veulent pas que des enfants de cordonniers et de savetiers les appellent leurs frères, et qu'il y a autant de différence entre eux et le Tiers comme entre le maître et le valet. »
Puis, déléguant un député pour porter plainte au roi de l'insolence de ce valety cet organe officiel de l'ordre entier de la Noblesse s'exprime ainsi : « J'ai honte, Sire, de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés. Ils comparent votre Etat à une famille composée de trois frères. Ils disent que l'ordre ecclésiastique est l'aîné, le nôtre le puiné et eux les cadets. En quelle misérable condition sommes-nous tombés. Et cette parole est véritable ! Eh quoi! tant de services signalés rendus de temps
(0 Ilisloire de l'Etal de la France, tant de la république que de la religion, sous le règne de François II, par Régnier, sieur de la Planche, t. II, p. 76.
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immémorial, tant d'honneurs et de dignités transmis héréditairement à la Noblesse et mérités par ses labeurs et fidélités, Tauraient-ils, au lieu de l'élever, tellement rabaissée qu'elle fût avec le vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est la fraternité! Chacun reconnaît qu'ils ne peuvent en aucune façon se comparer à nous. »
Ecoutez maintenant l'esclave du dix-septième siècle et son cri de détresse : « Chose horrible et détestable, non seulement à voir, mais à ouïr raconter! Il faut avoir un triple acier et un grand rempart de diamants autour du cœur pour en parler sans larmes et sans soupirs : le pauvre Peuple travaille incessamment, ne pardonnant ni à son corps ni quasi à son âme, c'est-à-dire à sa vie, pour nourrir l'universel du royaume ; il laboure la terre, l'améliore, la dépouille ; il met à profit ce qu'elle rapporte; il n'y a ni saison, mois, semaine, jour, ni heure qui ne requière son travail assidu; en un mot, il se rend ministre et quasi le médiateur de la vie que Dieu nous donne et qui ne peut être maintenue que par les biens de la terre. Et de son travail, il ne lui reste que la sueur et la misère ; ce qui lui demeure le plus présent s'emploie à l'acquit des tailles, de la gabelle, des aides et autres subventions. Et n'ayant plus rien, encore est-il forcé d'en trouver pour certaines personnes, lesquelles déchirent votre peuple par commissions, recherches et autres mauvaises intentions trop tolérées. C'est miracle qu'il puisse fournir à tant de demandes ; aussi s'en va-t-il accablé.
» Ce pauvre Peuple, qui n'a pour tout partage
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que le labeur de la terre, le travail de ses bras et la sueur de son front, accablé de la taille, d'impôt du sel, doublement retaillé par les recherches impitoyables et barbares de mille partisans, et ensuite de trois années stériles, a été vu manger l'herbe au milieu de prés avec les brutes; autres, plus impatients, sont allés à milliers en pays étrangers, détestant leur terre natale, ingrate de leur avoir dénié la nourriture, fuyant leurs compatriotes pour avoir impiteusement contribué à leur oppression en tant qu'ils n'ont pu subvenir à leurs misères. »
Malgré un progrès incontestable à d'autres égards, qu'y aurait-il aujourd'hui même à changer dans ce tableau? Le Peuple gémit toujours sous le fardeau des mêmes charges ; il soutient les guerres^ entretient le roi, laboure la terre, met à profit ce quelle rapporte, se rend ministre et quasi-médiateur de la vie que Dieu nous donne; et le fruit de tout cela, la récompense de ces incessants bienfaits, quelle estelle? La sueur, l'angoisse, la nudité, la faim, tant qu'il respire, et après, sa part dans la fosse banale. c En effet, le prolétaire est l'homme qui vit de son travail et qui ne pourrait vivre s'il ne travaillait. Ainsi le prolétariat a pour terme correspondant le salaire ou la rétribution accordée par le capitaliste en échange du travail. La nécessité de vivre rend donc le prolétaire dépendant du capitaliste, le lui soumet irrésistiblement, car dans la bourse de celui-ci est la vie de celui-là. Que cette bourse se ferme, que le salaire vienne à manquer à l'ouvrier, il faudra qu'il meure, à moins de mendier, autre servitude plus humiliante, plus dure; et, en outre, la loi punit la mendicité comme un délit. Imagine-t-on
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une dépendance comparable à celle-là, comparable à une dépendance fondée sur le droit absolu de vie et de mort ?
Le prolétaire dépend, en second lieu, du capitaliste, quant à la quotité du salaire. Ce n'est pas qu'il ne puisse le débattre; mais, d'une part, la législation, telle au moins que les tribunaux l'interprètent et l'appliquent, favorise constamment le capital aux dépens du travail; et, d'une autre part, le capitaliste pouvant toujours attendre, tandis que le travailleur ne le peut pas, et dès lors, maître des conditions du contrat réciproque, fixe seul, en réalité, sauf la concurrence entre les capitalistes eux-mêmes, le salaire ou le prix du travail.
Le capitaliste et le prolétaire sont donc entre eux, de fait, à peu près dans les mêmes relations que le maître et l'esclave des sociétés antiques; aussi le mot même est-il resté : on dit le maître et l'ouvrier, et l'on dit très vrai.
Qu'était l'esclave à l'égard du maître ? Un instrument de travail, une partie, et la plus précieuse, de sa propriété. Le droit reçu attachait radicalement à l'esclave ce caractère de chose possédée, et la contrainte physique le forçait à l'obéissance. Des chaînes et des verges étaient la sanction de ce droit monstrueux de l'homme sur l'homme.
Qu'est aujourd'hui le prolétaire à l'égard du capitaliste ? Un instrument de travail. Affranchi par le droit actuel, légalement libre de sa personne, il n'est point, il est vrai, la propriété vendable, achetable de celui qui l'emploie. Mais cette liberté n'est que fictive. Le corps n'est point esclave, mais la volonté l'est. Dira-t-on que ce
soit une véritable volonté que celle qui n'a le choix qu'entre une mort affreuse, inévitable et l'acceptation d'une loi imposée ? Les chaînes et les verg-es de l'esclave moderne, c'est la faim.
Nous ne comptons pas, certes, le progrès moral ou la reconnaissance du droit, et ce prog^rès est grand, parce que, en relevant la dignité humaine et en consacrant le principe fécond de l'égalité naturelle, il en prépare un autre ; parce qu'il produira tôt ou tard le fait social qui lui correspond logiquement. Mais, dans l'état présent des choses, la condition du prolétaire supérieure moralement, est, en ce qui tient à la vie physique, souvent audessous de celle de l'esclave.
Car enfin, l'esclave était au moins toujours assuré de la nourriture et du vêtement, d'un abri pour s'y réfugier le soir, de soins pendant la maladie, à cause de l'intérêt que le maître avait à le conserver ; et le même intérêt empêchait qu'on ne l'accablât sous le poids d'un travail excessif; tandis qu'on peut impunément accumuler sur le prolétaire les fatigues les moins tolérables, et que jamais il n'est sûr du lendemain. S'il souffre, qui s'en inquiète? S'il meurt, qui le sait? Un autre lui succède : tant les rangs sont pressés, tant la faim est prompte à remplir ces places.
Ainsi voilà le sort du pauvre : dépendre entièrement de qui l'emploie; vivre quand on occupe ses bras, quand il y a pour le riche quelque profit à tirer de lui, mourir quand le tavail lui manque ou quand le salaire est insuffisant. Est-ce là, oui ou non, de l'esclavage ? En vérité, je m'étonne peu que quelques-uns, n'envisageant que le côté matériel des
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choses, le présent séparé de l'avenir, en soient venus à regretter, au milieu de notre civilisation si vantée, la servitude antique.
Dans ses rapports avec la distribution de la justice, l'ordre civil présente une choquante inégalité qui va fréquemment jusqu'à l'oppression. Ainsi, en ce qui touche les personnes, quelle sévérité pour le peuple ! Sur le moindre indice de délit, on enlève au travail qui nourrit sa famille le pauvre prolétaire ; pour lui point de caution: qui la fournirait? On le jette donc en prison, sans aucun souci de sa vieille mère infirme, ni de sa femme, ni de ses enfants. Là, dans cette prison, au milieu de ce qu'une société corrompue a de plus immonde et de plus pervers, il compte douloureusement les jours qui le séparent des siens; il se représente leurs larmes, leurs souffrances, leurs poignantes angoisses; il entend la nuit, dans la fièvre d'un demi-sommeil, chacun d'eux lui crier : « J'ai faim ! » et quand, reconnu innocent, on lui dit : Va-t'en, il sort avec une santé ruinée, un avenir perdu. Qu'importe à ceux qui font les lois, à ceux qui les appliquent ?
Tandis que sur la paille humide des prisons du gouvernement, ou dans le secret de ses oubliettes nouvellement décorées du nom de cellules pénitentiaires par une niaise et atroce philanthropie, des malheureux creusent leur douleur, toujours, toujours, pendant les longues heures d'attente, leurs nobles juges s'en vont, durant six mois, sept mois, se reposer aux champs et promener dans les parcs verdoyants de leurs châteaux, sous les ombrages de leurs riantes villas, leurs loisirs aristocratiques. Croyez-vous que si le prisonnier était un des leurs,
que si par son nom, ses relations, sa richesse, il appartenait à ce qu'on appelle encore les classes supérieures, les hautes classes, on osât prolonger ainsi son supplice préventif ? Alors on se souviendrait des prescriptions de la loi, ou, au défaut de la loi, on trouverait que l'humanité parle un langage plus impératif, plus sacré encore. Mais le prolétaire, est-ce un homme? Ce n'en est du moins pas un pour vous, hauts et puissants seigneurs de ce serf, maîtres dédaigneux de cet esclave.
Quelle que soit sa misère, il peut arriver, cependant, qu'il ait des intérêts à défendre, une injustice à repousser, qu'il soit, en beaucoup de circonstances, obligé de recourir à la protection des tribunaux. En droit, la loi, sous ce rapport égale pour tous, lui en permet l'accès ; il lui est, de fait, presque entièrement fermé par d'autres dispositions légales. Car ses intérêts, à lui, sont minimes; ce sont des intérêts de pauvre, quelques francs peutêtre; mais ces quelques francs, c'est son pain, sa vie. Or, on a élevé à tel point les frais de justice, qu'on la lui a rendue presque inaccessible, et que d'ailleurs, gagnant sa cause, il perdrait encore plus qu'il n'aurait gagné par la sentence des juges. Force lui est donc, le plus souvent, de subir en silence les iniquités dont il est victime, et d'en appeler des hommes à Dieu.
Frères, ce profond désordre, cette rébellion impie contre Dieu et sa loi, cette insolente, cette criminelle violation du droit vital de l'humanité, doit avoir un terme. Vous ne sauriez désormais la souffrir plus longtemps sans vous en rendre les complices directs. L'intérêt, le devoir, tout vous
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presse d'accomplir l'œuvre sainte de la rég^énération sociale.
Mais par quel moyen s'effectuera-t-elle ? Par quelle voie tenterez-vous d'arriver au but qu'il s'agfit d'atteindre? Grave question qu'il importe d'examiner attentivement, car toute méprise serait funeste.
Sachez bien, premièrement, et n'oubliez jamais, qu'à aucune époque il n'y a de possible que ce qui est mûr dans les esprits, ce qui, préparé peu à peu, est devenu l'objet d'une attente et d'un désir général ; que toute réforme qui se présente comme une perturbation radicale des choses existantes, le renversement de ce qui a encore dans les idées, les habitudes, les mœurs, l'opinion vraie ou fausse des masses, des racines vivantes, échoue toujours ; qu'ainsi rien de plus pernicieux que les purs systèmes de l'esprit, principalement s'ils offrent un fâcheux caractère de rigidité absolue ; que les théories contestées, le fussent-elles même à tort, les théories qui répug-nent au grand nombre, les spéculations économiques et philosophiques inapplicables, au moins actuellement. Elles ont pour effet d'effrayer et de retenir dès lors dans une déplorable inertie les hommes même les mieux disposés et dont le concours serait le plus utile, quelquefois le plus indispensable.
Un certain sens universel détermine la limite entre ce qui se peut à un moment donné, et ce qu'on essayerait vainement. Le possible d'aujourd'hui n'est pas le possible de demain. On ne saurait, sans se préparer de lamentables déceptions, faire abstraction du temps et de ce que le temps amène
avec soi. Pour réussir, il faut se placer au milieu du courant des choses humaines, car c'est là seulement qu'est la force réelle. Si, dans le lointain, vous avez aperçu un rivage heureux où doive aborder la société, le fleuve l'y portera de luimême, mais non par un brusque élan. Comment l'y conduirait-il sans traverser les lieux qui l'en séparent encore ?
Tout s'opère, dans la nature, par voie de développement, par un progrès continu, gradué, et cette loi est sans exception. Aucune violence ne parviendrait à hâter d'une seconde la croissance d'un brin d'herbe; pas davantage ne peut-elle hâter la croissance de la société. Aussi la violence répugne-t-elle instinctivement aux masses. Elles la redoutent, d'abord, à cause de ses effets immédiats, qui sont le trouble et la destruction; elles y voient, en outre, un indice de faiblesse morale et de desseins équivoques. Car, ou l'on veut ce que veut la grande majorité du peuple, et alors tout cède de soi-même à sa puissance irrésistible; ou l'on veut ce qu'il ne veut pas, et alors la violence recouvre une pensée de tyrannie.
On ne réussit encore qu'à deux conditions essentiellement inséparables : un dévouement complet, désintéressé à la cause commune, un sentiment profond de la justice aimée pour elle-même. Sans cela, chacun, ne songeant qu'à soi, s'isole et croupit dans son égoïsme ; sans cela, l'intérêt personnel, étroit et sec, radicalement incompatible avec l'esprit de sacrifice, étouffe au fond de l'âme les mouvements généreux, les fermes et saintes résolutions, divise, abaisse, et pousse sur la pente des
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convoitises brutales. L'homme que rien ne soulève au-dessus de lui-même est serf par nature.
Toute pensée, tout désir dont l'individu isolé est le terme, se résout dans un intérêt soit de repos, soit de jouissance actuelle et presque toujours de jouissance brutale. On veut vivre tranquille, on veut vivre mollement. On ferme sa porte pour n'être point troublé, pour ne pas entendre la plainte de ceux qui passent dehors nus et affamés, les lugubres lamentations de la misère et de la souffrance.
Quand on en est là, nul remède, nul autre avenir pour la société qu'une dissolution dégoûtante, une mort inévitable et un sépulcre infâme.
Le devoir est la loi de vie, la loi selon laquelle la créature intelligente se conserve, se développe et atteint sa fin.
Que le devoir donc préside perpétuellement à votre action, la dirige, la féconde. Oubliez votre propre intérêt pour ne songer qu'à celui de vos frères. Que chaque soir vous puissiez vous dire : J'ai travaillé pour eux; j'ai voulu diminuer la somme des maux et accroître celle des biens futurs; j'ai coopéré selon mes forces aux desseins de Dieu, à l'accomplissement de son œuvre; j'ai vécu non pour moi, mais pour l'humanité?
Que si, abjurant un vil égoïsme, tout désir purement individuel, toute vue étroite et matérielle circonscrite dans le présent, vous élevez vos regards plus haut; si vous embrassez dans un saint, un ardent amour, non seulement vous et les vôtres, non seulement ceux au milieu desquels s'écoule votre rapide existence, mais la famille humaine
tout entière, mais tous les siècles qui viendront, alors croyez, croyez fermement au succès certain de vos efforts.
Comme le soldat qui tombe dans le combat, peut- M être ne serez-vous pas témoin de la victoire; mais le cri de triomphe de vos frères vainqueurs, les chants d'allégresse des peuples affranchis, de Thumanité désormais en possession d'elle-même, retentiront sur vos cendres émues, et, au fond du tombeau, vous tressaillerez d'une joie immortelle.
Le Pays
et le Grouvernement
Conclusion
Peuple, dis-moi, qu'es-tu? Ce que tu es! Si j'ouvre la charte, j'y lis une solennelle déclaration de ta souveraineté. Cela fut écrit après ta victoire. Si je reg-arde les faits, je vois qu'il n'est point, qu'il ne fut jamais de servitude égale à la tienne : car l'esclavag^e ancien ne privait l'homme que de sa liberté, le tien te prive de la vie même. Paria dans l'ordre politique, tu n'es, en dehors de cet ordre, qu'une machine à travail. Aux champs, tes maîtres te disent : « Laboure et moissonne pour nous. » Tu sais ce qu'on te dit ailleurs, tu sais ce qui te revient de tes fatigues, de tes veilles et de tes sueurs. Refoulé de toutes parts dans l'indigence et l'ignorance, décimé par les maladies qu'engendrent la faim, le froid, l'air infect des bouges où tu te retires après le labeur du jour et d'une partie de la nuit, réclames-tu quelque soulagement, on te sabre, on te fusille, ou, comme le bœuf à l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des assommeurs payés et
patentés. Puis les geôles s'ouvrent pour te recevoir, on intronise sur la sellette le souverain légal, et des jugeurs correctionnels l'envoient de là dans un cul de basse fosse. Car, enfin, peuple, il faut que tu le saches : « Les ouvriers n'ont pas le droit de s'entendre pour améliorer leur sort (*) »
Réforme ! Réforme ! Tel est le cri qui doit retentir d'un bout à l'autre du pays, de Brest à Strasbourg, de Rayonne à Dunkerque. Qu'il sorte de toutes les bouches et émeuve tous les cœurs. Qu'il soit comme le gage et le lien de l'union parfaite, indissoluble de tous les enfants de la France, tous libres désormais, tous égaux, tous frères, tous admis au même titre à la confection de la loi, à la gestion des affaires communes, et marchant ensemble à la conquête des mêmes biens.
La réforme est le seul remède contre la corruption, la seule garantie contre le despotisme, le seul moyen d'arriver à une solution des grands problèmes économiques dont les esprits sont préoccupés, la seule espérance de salut pour la France parvenue au bord de l'abîme où l'a conduite, de honte en honte, le système funeste dont nous avons retracé le développement.
Mais la France ne saurait périr : le monde a besoin d'elle. Si donc, je le dis aux timides, si vous ne voulez pas de réforme pacifique, vous aurez une réforme violente. Choisissez. Nous sommes à l'un
(•) Paroles du substitut du procureur du roi daus les procès pour délit de coalition, jugés en police correctionnelle le 10 septembre dernier et jours suivants.
(Note de Lamennais).