‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 22 sur 34 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Après avoir consacré plus de cent pages aux mémoires adressés au Pape, Lamennais donne un exposé de l'état du catholicisme en Europe. Ce travail est intitulé : Des maii.v

AI TAIUKS I)i: HO.MK 203

(/(• ilùjliac ci de ht Sorivlc cl des moijeiis d'ij remédier. Nous croyons devoir en citer l'épilogue, laissé inaclievé par Lamennais. Peu de pages, dans notii- piose, ont autant de vie, de mouvement et d'éclat.

Des siècles et des siècles avaient passé; c'était sur le soir d'un de ces longs jours qui sont les jours de Dieu; le soleil, enveloppé d'un linceul de nuages blafards, était descendu sous l'horizon, la nuit se faisait; une atmosphère lourde, étouffante, pesait sur la terre ; troupeaux fatigués, les peuples gisaient dans ces vastes parcs qu'on appelle empires, royaumes, et de temps en temps soulevaient avec effort leur col meurtri du joug, pour trouver un peu d'air et rafraîchir leurs poitrines brûlantes : et ces parcs étaient gardés par des gens armés ; et toutes les fois qu'il s'y faisait le moindre mouvement, on entendait un cliquetis de chaînes.

Et je regardais cela, et mon âme, absorbée dans une profonde stupeur, se troublait en elle-même, lorsqu'une voix : « Fils d'Adam, que vois-tu ? » Et comme je ne répondais point : « Tu vois, ditelle, les nations rachetées par le Christ ! »

Et sur une colline escarpée j'aperçus un immense édifice étincelant de mille feux, et je montai, et mes yeux éblouis de la lumière des candélabres réfléchie par l'or, le cristal et les pierres précieuses, découvrirent, sur de hauts sièges couverts de pourpre, des hommes dont le front hâve était ceint de diadèmes; et regardant la plaine, ils disaient : « Tout ce qui dort là est à nous !» Et à leurs pieds étaient d'autres hommes, dans une posture courbée; et tous, l'œil fixé sur les hommes à dia-

dème, semblaient épier un geste, un regard, et, mettant un genou en terre, ils disaient : « Tout ce qui dort là est à vous ! »

Et l'on dressa des tables somptueuses chargées des mets les plus délicieux, des vins les plus exquis, et les hommes à diadème, et les hommes courbés s'assirent autour de ces tables, et le parfum des fleurs, et une mélodive suave enivraient leurs sens, et ils flottaient mollement dans un nuage de volupté. De fois à autre, on entendait du dehors comme le son aigre de fers qui se choquent, et ils riaient ; comme le sifflement du fouet qui pince la peau et enlève un lambeau de chair sanglante, et ils riaient; comme les sourds gémissements qui sortent d'un cachot, et ils riaient; comme les sanglots de l'angoisse, comme le hoquet de la faim, comme le râle d'un homme qu'on étouffe, et ils riaient !

Puis, les hommes à diadème s' étant retirés dans un autre lieu, leurs visages s'obscurcirent, et ils commencèrent à se parler en secret. La défiance, la colère, la haine étaient dans leurs yeux, et leurs lèvres souriaient, et ils s'embrassèrent. Alors il se fit un mouvement parmi les gens armés qui gardaient les parcs, et la multitude qui gisait là jeta un cri affreux, et la flamme de l'incendie rougit l'horizon, et des ruisseaux de sang sillonnèrent la plaine, et les femmes, tenant sur leur sein leurs petits enfants, fuyaient échevelées, et leur pied à chaque pas heurtait contre les cadavres. Alors je me retournai vers les hommes qui avaient souri et s'étaient embrassés : le diadème était tombé du front de plusieurs d'entre eux; les autres s'écrièrent: « C'est bien, notre nom sera glorieux à jamais ! »

AFFAIIU-S I)K HOMK 265

Et ils se partagèrent ce qui avait échappé au feu et au g^laive.

Et je regardais cela, et mon âme, absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même, lorsqu'une voix : «Fils d'Adam, que vois-tu?» Et comme je ne répondais point : « Tu vois, dit-elle, les oints du Seigneur, les vicaires temporels du Christ ! (') »

Et ma poitrine gonflée palpitait, et je redescendis dans la plaine, et je cherchais un refuge contre la vision qui me poursuivait, et je rencontrai des vieillards revêtus d'habits sacerdotaux (-).

Et je pénétrai plus avant dans le temple, je parcourus de longues nefs désertes ; les voûtes se perdaient dans l'obscurité; une horreur silencieuse m'environnait et le frisson courait dans mes veines. Au fond du sanctuaire, sur un autel éclairé d'une lampe mourante, j'aperçus comme une grande ombre, je ne sais quoi d'inexprimable, une forme divine qui semblait plier sous des chaînes.

Et je regardais cela, et ma chair tremblait, et mon front se mouillait d'une sueur froide, lorsqu'une voix : « Fils d'Adam, que vois-tu? » Et comme je ne répondais point : « Tu vois, dit-elle, le Christ, rédempteur du monde ! »

(') II s'agit uni(jiiement des rois dans ce passage.

(-) Ici, Lamennais montre les prêtres ordonnant aux peuples d'obéir aux rois « quoiqu'ils fassent, sans résister ». Il aurait dû se souvenir (jue les premiers apôtres surent dire : (( Il vaut mieux obéir à Dieu (juaux liommes. » Les princes du temps les firent pour ce mot battre de verges. Il aurait l)u se souvenir aussi ([ue les martyrs ont appris à tous (ju'il est plus digne de l'homme de mourir pour ses convictions que d'obéir aux rois.

Alors je tombai la face contre terre ; ma vie du temps fut comme suspendue, et ce qui se passa en moi n*a point de nom dans les langues humaines.

Revenu à moi-même, je me retrouvai au milieu de la foule, et c'était un mélange inouï de pleurs et de joies insensées, de prières et de blasphèmes, des danses dans un tombeau, une orgie dans un Heu saint.

Tout à coup une sorte de tonnerre lointain, une rumeur sourde, confuse, horrible, ébranla les airs ; d'instant en instant elle croissait ; les peuples effrayés demandèrent : « Qu'est-ce que ce bruit? » Et il leur fut dit : « C'est le vent du Seigneur qui passe! » Et les forêts s'inclinaient comme l'herbe, et les colonnes des temples fracassés se heurtaient comme les genoux d'un homme pris de vin; et les combles des palais, emportés tels que des brins de paille, disparaissaient dans la poussière, et les murs croulaient, et les trônes craquaient comme un morceau de bois sec sur le genou d'un enfant. Repoussés par la tempête, les fleuves débordaient, la mer surmontait ses rivages, et toutes ces eaux, se mêlant, s'agitant, poussaient et repoussaient les débris, et on les voyait, roulés par les tourbillons, s'entasser, monter peu à peu du sein de l'abîme, et puis, dans le flux et le reflux des ondes, cette énorme montagne de ruines élevait au-dessus des flots sa tête fangeuse et ceinte de cadavres flottants comme d'une couronne.

Le Livre du Peuple

Lamennais, à la Cliênaie comme à Paris, en 1818, comme en 1830 et en 1800, se mettait toujours à la disposition des gens du peuple (ju'il connaissait : la correspondance avec Benoit d'Azy en tait foi. Son dévouement était sincère, il payait de sa personne et savait au besoin sacrifier ses jours, ses nuits pour soigner un pauvre malade. Ciette abnégation ne justifie pas pourtant certaines théories inspirées par son système de philosophie où la vérité se confond avec le consentement de tous et où, par suite, le droit ne peut être séparé de la volonté de tous.

(Citons (juclques phrases significatives : (( Ce que veut le peuple, Dieu lui-même le veut, car ce que veut le peuple c'est l'ordre essentiel, éternel ». (( Dans la cité de Dieu tous sont égaux )). (( Le dépositaire du pouvoir exerce un simple office révocable : ({u'il soit votre serviteur, rien de plus ».

Au lecteur,

Ce livre, cher lecteur, t'offrira peut-être quelques enseignements utiles; il t'instruira de tes droits et de tes devoirs; il t'apprendra combien il t'importe de défendre les uns avec fermeté et d'accomplir fidèlement les autres. Car, sans devoir, qu'est-ce que l'homme ? une espèce de monstre isolé, dépourvu de liens, de relations sympathiques.

d'amour, retiré en lui-même la bête de proie dans son antre, et vivant là d'une vie solitaire, morne, aveugle, poussé par la faim à la rapine, et dormant quand il est repu.

Et sans droits, qu'est-ce que l'homme ? Un pur instrument de ceux qui ont des droits, leur animal domestique, ce qu'est pour eux leur cheval, leur bœuf. Est-ce qu'à cette seule pensée, tu ne sens pas toute ton âme se soulever de honte et d'indignation, toi, la plus noble créature de Dieu et son image, le roi de ses œuvres, au sein desquelles il a voulu que ton œil ne vît, dans ce qu'elles ont de plus élevé, dans les êtres semblables à toi, que des frères, tes égaux par nature, et pas un maître ?

Mais tu ne peux rien seul. Tu ne pourras donc jamais ni conserver tes droits sans cesse attaqués, ni les reconquérir, que par l'union avec tes frères ; et point d'union sans la pratique rigoureuse des devoirs, sans le dévouement mutuel qui fait que, vivant en tous par l'amour, chacun a la force de tous pour appui de son droit et pour sa défense.

Quand tu aura bien compris ceci, et que tu seras bien résolu à y conformer de tout point ta conduite, une grande espérance luira sur le monde : et cette espérance s'accomplira si tu comprends encore que les bonnes et saintes résolutions, pour produire leurs fruits, doivent s'incarner dans une action permanente, infatigable.

Les meilleures pensées, les plus purs sentiments et les plus féconds ressemblent au grain qui demeure stérile si on ne le dépose dans une terre préparée avec soin, et si on ne le cultive pendant sa croissance.

m: MV1U-: or imii'LK '2()9

Des actes, des actes, et encore des actes, ou \ous croupirez éternellement dans votre misère.

Au lieu de cela, chacun de vous s'assied dans son coin et s'y endort, parce qu'il ne sait comment agir et qu'il n'a pas foi dans sa propre action. Il doute, et c'est ce qui le perd, car le doute énervant relâche tous les ressorts de la volonté, affaiblit, engourdit toutes les puissances de l'âme.

Je sais bien que vous êtes entourés de miHe gênes, de mille difficultés, de mille entraves : je sais bien que ceux qui vous chassent au travail, le fouet dans une main et tenant de l'autre le bout de la corde qu'ils vous ont passée au cou, surveillent tous vos mouvements et ne souffrent pas que vous vous écartiez, ni à droite ni à gauche, du sillon qu'ils vous forcent de creuser à leur profit ; mais quand une corde et un fouet suffit pour contenir l'homme sous le joug, c'est que déjà il n'est plus un homme.

Il se redresse toujours quand il veut : quand ce qui fait vraiment l'homme n'est pas mort en lui, il peut toujours faire acte d'homme.

Voyez, chez une nation voisine, ces millions d'ouvriers, pâles d'épuisement et de besoin, mais dont la poitrine renferme un cœur que l'oppression n'a point abattu ; voyez-les se levant tous ensemble et réclamant, par les voies légales, leurs droits méconnus et foulés aux pieds.

Ils croient en Dieu et en eux-mêmes ; ils croient aux temps des semailles, à la moisson future, et c'est pourquoi ils la récolteront. Leur fermeté calme, mais persévérante, inflexible, inébranlable, vaincra toutes les résistances. Le jour de la justice, si long-

temps attendu, apparaîtra pour eux, et l'avenir racontera comment d'une prison leur courage se fit une patrie.

Dites, dites, est-ce que leur voix n'est pas venue jusqu'à votre oreille? ou est-ce que cette grande voix, cette voix d'un peuple entier, disant je veux, n'a rien remué en vous?

Ce qu'il peut, vous le pouvez. Vous pouvez parler, vous pouvez demander d'être compté pour quelque chose dans une société qui ne subsiste que par vous.

Vous pouvez demander votre part d'influence dans l'administration de la chose publique, qui est avant tout votre chose à vous.

Vous pouvez demander que les portes des lieux oii l'on déKbère sur vous, sur vos intérêts, sur votre vie même, soient ouvertes à ceux que vous aurez vous-mêmes choisis pour vous représenter ; que le droit de suffrage vous élève de la vile condition de serfs politiques à la dignité de citoyens.

Vous pouvez demander de n'être plus, dans le pays qui vous doit et sa puissance et sa richesse, ce qu'y sont les animaux des champs et de bassecour.

Vous pouvez demander qu'on daigne enfin vous reconnaître pour hommes, qu'une loi impie n'efface plus désormais le sacré caractère que Dieu a, de son doigt, imprimé sur votre front.

Vous pouvez demander cela, le demander sans cesse, le demander toujours plus haut; et, si vous le demandez ainsi, qui répondra non?

Ils n'oseraient. Veuillez donc seulement, et le monde changera de face.

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Que si, au contraire, chacun de vous, inactif, silencieux, se tient à l'écart, reg-ardant de là comment vont les choses et se plaignant qu'elles vont mal, renoncez à l'espoir que jamais elles aillent mieux, et, sous le poids des maux que vous légfuerez à vos enfants, n'accusez que vous-mêmes, votre indolence et votre insouciance, votre ég-oïsme et votre lâcheté.

L'c^oïsme est le §rand mal sccîal

Si jusqu'ici vous n'avez recueilli que si peu de fruit de vos efforts, comment s'en étonner ? Vous aviez en main ce qui renverse, vous n'aviez pas dans le cœur ce qui fonde : la justice vous a manqué quelquefois, la charité toujours.

Vous aviez à défendre votre droit, vous avez ou l'on a souvent attaqué en votre nom le droit d'autrui : vous aviez à établir la fraternité sur la terre, le règne de Dieu et le règne de l'amour; au lieu de cela, chacun n'a pensé qu'à soi, chacun n'a eu en vue que son intérêt propre; la haine et l'envie vous ont animés. Sondez votre âme, et presque tous vous y trouverez cette pensée secrète : Je travaille et je souffre; celui-là est oisif et regorge de jouissances : pourquoi lui plutôt que moi ? et le désir que vous nourrissez serait d'être à sa place, pour vivre comme lui et agir comme lui.

Or, ce ne serait pas là détruire le mal, mais le perpétuer. Le mal est dans l'injustice, et non en ce que ce soit celui-ci plutôt que celui-là qui profite de l'injustice.

Voulez-vou3 réussir? faites ce qui est bon par de bons moyens. Ne confondez pas la force que dirig-ent la justice et la charité avec la violence brutale et féroce.

Voulez-vous réussir? pensez à vos frères autant qu'à vous ; que leur cause soit votre cause, leur bien votre bien, leur mal votre mal, ne vous voyez vousmêmes et ne vous sentez qu'en eux ; que votre insouciance se transforme en sympathie profonde et votre égoïsme en dévouement. Alors vous ne serez plus des individus dispersés, dont quelques-uns mieux unis font tout ce qu'ils veulent : vous serez un, et, quand vous serez un, vous serez tout; et qui désormais s'interposera entre vous et le but que vous vouiez atteindre ? Isolés à présent, parce que chacun ne s'occupe que de soi, de ses fins personnelles, on vous oppose les uns aux autres, on vous maîtrise les uns par les autres; quand vous n'aurez qu'un intérêt, une volonté, une action commune, où est la force qui vous vaincra?

Mais comprenez bien quelle tâche est la vôtre, sans quoi vous échoueriez toujours.

Ce n'est point de vous faire individuellement un sort meilleur, car la masse resterait également souffrante, et rien ne serait changé dans le monde : le bien et le mal y subsisteraient en même proportion : ils y seraient seulement, quant aux personnes, distribués différemment : l'un monterait, l'autre descendrait, et ce serait tout.

Ce n'est point de substituer une domination à une autre domination. Qu'importe qui domine ? Toute domination implique des classes distinctes, par conséquent des privilèges, par conséquent un

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assemblagre d'intérêts qui se combattent, et, en vertu des lois faites par les classes élevées pour s'assurer les avantagées de leur position supérieure, le sacrifice de tous ou de presque tous à quelquesuns. Le peuple est comme l'eng-rais de la terre où elles prennent racine.

Votre tâche, la voici ; elle est grande : vous avez à former la famille universelle, à construire la Cité de Dieu, à réaliser progressivement, par un travail ininterrompu, son œuvre dans l'humanité.

Lorsque, vous aimant les uns les autres comme des frères, vous vous traiterez mutuellement en frères; que chacun, cherchant son bien dans le bien de tous, unira sa vie à la vie de tous, ses intérêts à l'intérêt de tous, prêt sans cesse à se dévouer pour tous les membres de la commune famille, également prêts eux-mêmes à se dévouer pour lui, la plupart des maux sous le poids desquels gémit la race humaine disparaîtront, comme les vapeurs qui chargent l'horizon se dissipent au lever du soleil, et ce que Dieu veut s'accomplira, car sa volonté est que, l'amour unissant peu à peu, d'une manière toujours plus intime, les éléments épars de l'humanité, et les organisant en un seul corps, elle soit une comme lui-même est un.

Justice et Charité

Plusieurs ne vous parlent que de vos devoirs, d'autres ne vous parlent que de vos droits : c'est séparer dangereusement ce qui de fait est insépa-

rable. Il faut que vous connaissiez et vos devoirs et vos droits, pour défendre ceux-ci, pour accomplir ceux-là; jamais vous ne sortirez autrement de votre misère.

Le droit et le devoir sont comme deux palmiers, qui ne portent point de fruit s'ils ne croissent à côté l'un de l'autre.

Votre droit, c'est vous, votre vie, votre liberté.

Est-ce que chacun n'a pas le droit de vivre, le droit de conserver ce qu'il tient de Dieu ?

Est-ce que chacun n'a pas le droit d'exercer sans obstacle et de développer ses facultés tant spirituelles que corporelles, afin de pourvoir à ses besoins, d'améliorer sa condition, de s'éloigner toujours plus de la brute et de se rapprocher toujours plus de Dieu ?

Est-ce qu'on peut justement retenir un pauvre être humain dans son ignorance et dans sa misère, dans son dénûment et son abaissement, lorsque ses efforts pour en sortir ne nuisent à personne, ou ne nuisent qu'à ceux qui fondent leur bien-être sur l'iniquité en le fondant sur le mal des autres ?

La colère de ces hommes mauvais, lorsque le faible secoue des chaînes qui l'étreignent, n'est-ce pas la colère de la bête féroce contre sa victime qui se débat ? et leurs plaintes, ne sont-ce pas les plaintes du vautour à qui sa proie échappe ?

Or, ce qui est vrai de chacun est vrai de tous ; tous doivent vivre, tous doivent jouir d'une légitime liberté d'action, pour accomplir leur fin en se développant et se perfectionnant sans cesse. On doit donc mutuellement respecter le droit les uns des autres, et c'est là le commencement du devoir, la justice.

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Mais la justice ne suffirait pas aux besoins de l'humanité. Chacun sous son empire jouirait à la vérité pleinement de son droit, mais resterait isolé dans le monde, privé des secours et de l'aide perpétuellement nécessaire à tous. Un homme manquerait-il de pain, on dirait : Qu'il en cherche ; est-ce que je l'en empêche? Je ne lui ai point enlevé ce qui était à lui. Chacun chez soi et chacun pour soi. On répéterait le mot de Caïn : « Suis-je chargée de mon frère? » La veuve, l'orphelin, le malade, le faible seraient abandonnés. Nul appui réciproque, nul bon office désintéressé : partout l'égoïsme et l'indifférence ; plus de liens véritables, plus de souffrances ni de joies partagées, plus de respiration commune.

La nature entière nous avertit de l'indispensable besoin que tous ont les uns des autres; le précepte divin du secours mutuel et du dévouement et de Tamour nous est à chaque instant rappelé par ce que nos yeux voient autour de nous. Lorsque le temps est venu pour elles d'aller chercher en d'autres climats la pâture que le Père céleste leur y a préparée, les hirondelles s'assemblent; puis, sans se séparer jamais, elles voguent, nautoniers aériens, vers les rivages où elles se reposeront dans la paix et dans l'abondance. Seule, que deviendrait chacune d'elles? pas une n'échapperait aux périls de la route ; réunies, elles résistent aux vents; l'aile débile ou fatiguée s'appuie sur une aile moins frêle. Pauvres douces petites créatures que le dernier printemps vit éclore, les plus jeunes, abritées par leurs aînées, atteignent sous leur garde le terme du voyage, et, sur la terre lointaine où la

Providence les a conduites par-dessus les mers> rêvent le nid natal et ses premières joies, ces joies mystérieuses, ineffables, que Dieu a mises pour tous les êtres à l'entrée de la vie.

Un homme vivait de son labeur, lui, sa femme et ses petits enfants; et comme il avait une bonne santé, des bras robustes, et qu'il trouvait aisément à s'employer, il pouvait sans trop de peine pourvoir à sa subsistance et à celle des siens.

Mais il arriva qu'une grande gfêne étant survenue dans le pays, le travail y fut moins demandé, parce qu'il n'offrait plus de bénéfices à ceux qui le payaient, et en même temps le prix des choses nécessaires à la vie augmenta.

L'homme de labeur et sa famille commencèrent donc à souffrir beaucoup. Après avoir bientôt épuisé ses modiques épargnes, il lui fallut vendre pièce à pièce ses meubles d'abord, puis quelquesuns même de ses vêtements ; et quand il se fut ainsi dépouillé, il demeura privé de toutes ressources, face à face avec la faim. Et la faim n'était pas entrée seule en son logis : la maladie y était aussi entrée avec elle.

Or, cet homme avait deux voisins, l'un plus riche, l'autre moins.

Il s'en alla trouver le premier et il lui dit : « Nous manquons de tout, moi, ma femme et mes enfants : ayez pitié de nous. »

Le riche lui répondit : « Que puis-je à cela ? Quand vous avez travaillé pour moi, vous ai-je retenu votre salaire, ou en ai-je différé le payement ? Jamais je ne fis aucun tort ni à vous ni à aucun autre : mes mains sont pures de toute ini-

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quité. Votre misère m'afflig'e, mais chacun doit songer à soi dans ces temps mauvais : qui sait combien ils dureront ? »

Le pauvre père se tut, et, le cœur plein d'angoisse, il s'en retournait lentement chez lui, lorsqu'il rencontra l'autre voisin moins riche.

Celui-ci, le voyant pensif et triste, lui dit : « Qu'avez-vous ? il y a des soucis sur votre front et des larmes dans vos yeux ? »

Et le père, d'une voix altérée, lui exposa son infortune.

Quand il eut achevé : « Pourquoi, lui dit l'autre, vous désoler de la sorte ? Ne sommes-nous pas frères ! Et comment pourrais-je délaisser mon frère en sa détresse ? Venez, et nous partagerons ce que je tiens de la bonté de Dieu. »

La famille qui souffrait fut ainsi soulagée, jusqu'à ce qu'elle pût elle-même pourvoir à ses besoins.

Plusieurs années passèrent après lesquelles les deux riches comparurent devant le Juge souverain des actions humains.

Et le Juge dit au premier : « Mon œil t'a suivi sur la terre : tu t'es abstenu de nuire à autrui, de violer son droit ; tu as accompli rigoureusement la loi stricte de la justice; mais, en l'accomplissant, tu n'as vécu que pour toi; ton âme sèche et dure n'a point compris la loi de l'amour. Et maintenant, dans ce monde nouveau oii tu entres pauvre et nu, il te sera fait comme tu as fait aux autres. Tu as réservé pour toi seul les biens qui t'avaient été départis; tu n'en as rien donné à tes frères : il ne te sera rien donné non plus. Tu n'as songé qu'à toi, tu n'as aimé que toi : va, et vis de toi-même. »

Et, se tournant vers le second, le Juge lui dit : « Parce que tu n'as point été seulement juste, et que la charité pénétra ton cœur, parce que ta main s'ouvrit pour répandre sur tes frères moins heureux les biens dont tu étais le dépositaire, et qu'elle essuya les larmes de ceux qui pleuraient, de plus grands biens te seront donnés. Va, et reçois la récompense de celui qui a pleinement accompli le devoir, la loi de justice et la loi d'amour. »

Conditions de l'amélioration 1

du sort du peuple

L'égalité parfaite, absolue, non des droits (celleci constitue Tordre même), mais des positions et des avantages annexés à chaque position, n'est point dans les lois de la nature, qui a distribué inégalement ses dons entre les hommes, les forces du corps et celles de l'esprit. Sans cela, que serait la société? Comment subsisterait-elle, comment se développerait-elle, si la diversité des génies et des aptitudes ne produisait comme une série de destinations correspondantes aux fonctions qu'elle implique, depuis les humbles jusqu'aux plus élevées ? Ceux-ci labourent les champs, ceux-là cultivent la science, et tous contribuent à leur manière au bien commun.

Le mouvement même de la vie sociale oppose un obstacle invincible à l'égalité des fortunes : établie le matin, le soir elle n'existerait plus ; l'indus-

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trie, plus ou moins intelligente, plus ou nnoins active, la bonne ou mauvaise économie, l'auraient déjà détruite. Et l'on ne doit pas s'en plaindre; car ce continuel effort de chacun, cet instinctif emploi de ses facultés pour augmenter son propre bien-être, est une des conditions du bien-être général.

Ne pensez pas non plus que votre état si misérable puisse complètement changer tout d'un coup. Ce changement total et subit est, quoi que vous fassiez, impossible. 11 impliquerait une violence telle, qu'au lieu de réformer la société, il briserait les ressorts de la société.

Lorsque vous aurez réussi à donner pour fondement à l'organisation politique l'égalité chrétienne des droits, la régénération, voulue de vous et que Dieu vous commande de vouloir, s'accomplira de soi-même, dans ses trois branches inséparables, l'ordre matériel, l'ordre intellectuel et l'ordre moral.

D'où vient le mal dans l'ordre matériel ? Est-ce de l'aisance des uns? Non, mais du dénûment des autres ; de ce que, en vertu des lois faites par le riche pour l'exclusif intérêt du riche, il profite seul du travail du pauvre, de plus en plus stérile pour lui. De quoi donc s'agit-il ? D'assurer au travail ce qui lui appartient équitablement dans les produits du travail même : il s'agit, non de dépouiller celui qui possède déjà, mais de créer une propriété à celui qui maintenant est privé de toute propriété.

Or, comment y parviendra-t-on ? Par deux moyens : l'abolition des lois de privilège et de monopole ; la diffusion des capitaux que le crédit multiplie, ou des instruments de travail rendus accessibles à tous.

L'effet de ces deux moyens, combinés avec la puissance incalculable de l'association, serait de rétablir peu à peu le cours naturel de la richesse, artificiellement concentrée en quelques mains, d'en procurer une distribution plus égale, plus juste, et de l'accroître indéfiniment.

Rien de ce qui doit durer ne se fait qu'à l'aide du temps, par la lente, mais sûre influence de l'énergie organisatrice. Lorsqu'une prairie jaunit et se dessèche parce qu'on a détourné le ruisseau qui l'arrosait, il faut, pour qu'elle reverdisse, y conduire de nouvelles eaux, qui, répandues sur sa surface, pénétreront au pied de chaque brin d'herbe et ranimeront sa vie languissante.

Le travail affranchi, maître de soi, serait maître du monde, car le travail c'est l'action même de l'humanité accomplissant l'œuvre dont l'a chargée le Créateur.

Peu à peu croîtra le bien-être de tous, de proche en proche le mal ira s'affaiblissant, par une suite naturelle du progrès général. Sans doute, il ne sera jamais ici-bas détruit entièrement; sans doute, il y aura toujours des souffrances sur terre. Et c'est, ne l'oubliez jamais, que tout ne finit pas sur la terre; que la vie présente, pour le genre humain comme pour l'individu chargé d'accomplir une œuvre laborieuse, mais grande et sainte, n'est qu'une préparation nécessaire à une existence plus parfaite.

Peuple, garde-toi d'incarner tes sublimes espérances dans la boue que tu foules aux pieds. Durant ce court passage, tu n'es entouré que de fantômes, d'ombres vaines : les réalités te sont invisibles, l'œil de chair ne peut les saisir ; mais

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