‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 25 sur 34 · UNE VOIX DE PRISON · texte numérisé non relu

UNE VOIX DE PRISON

dans ma force, je mettrai sur tes lèvres ce que tu devras annoncer.

La terre est recouverte d'une vapeur de crimes; j'enverrai la tempête pour la balayer.

Les hommes d'iniquité se réjouissent dans leurs œuvres; ils croient leur puissance affermie à jamais. J'ai commandé à un petit ver d'en piquer la racine, demain l'arbre sera séché jusqu'au sommet.

Mon jour approche, il est là tout près.

Parle aux tyrans, verse mes menaces dans leur oreille; attache à leur âme la froide peur; qu'elle soit leur premi r supplice.

Ils se sont dit que je n'étais pas, ils apprendront que je suis !

Parle aux oppresseurs; enveloppe-les des plaintes, des gémissements, des cris de leurs victimes ; qu'ils les entendent dans leur sommeil, et les entendent encore dans leur veille; qu'ils les voient errer autour d'eux comme de pâles fantômes, comme des ombres livides; que partout les suive l'effrayante vision; que ni le jour, ni la nuit, elle ne s'éloigne d'eux; qu'à l'heure du crépuscule, lorsqu'ils s'en vont à leurs fêtes impies, ils sentent sur leur chair l'attouchement de ces spectres,. et qu'ils frissonnent d'horreur.

Parle aux opprimés ' dis-leur que mon œil est ouvert sur eux, que la voix de leurs souffrances a monté jusqu'à moi, que je la changerai en voix d'allégresse.

Dis-leur que, livrés aux hommes méchants, aux hommes d'égoïsme et de haine, ils triompheront d'eux par la justice et par l'amour.

S'il se pouvait que le mal détruisît l'univers, il renaîtrait d'une seule larme du juste.

Parle à tous ceux qui pleurent, à tous ceux qui ■désirent selon le bien, qui, dans leurs prières, m'adressent ce vœu pur : Que votre règ^ne arrive !

Il arrivera, je l'ai promis, je l'ai juré par moimême.

Fils de l'avenir, cueillez des palmes, préparez des cantiques pour célébrer sa venue. Déjà les petits enfants sourient dans leur berceau, car ils l'ont aperçu dans leurs songes prophétiques.

Et Satan, au sein des ténèbres, tressaille d'une muette terreur ; à l'Orient mystérieux, là d'où s'épanche la vie, il a découvert un signe menaçant, quelque chose de splendide et de formidable, comme l'ombre de ma main.

Le soleil s'était levé brillant; sa lumière ruisselait sur les pentes des monts, perçait les ombres noires des forêts, scintillait, réfléchie par l'humide poussière qui recouvrait les fils légers, le réseau impalpable et mobile étendu sur les prés, les champs ; de fraîches odeurs, comme l'haleine des génies de la terre, embaumaient l'air calme ; des voies mystérieuses, épandues au loin, murmuraient des sons inconnus, que l'oreille saisissait à peine, dernier écho des songes de la nuit.

Vous êtes grand. Seigneur, dans vos œuvres.

Et je vis sortir de chaumières dispersées çà et là sur les coteaux, dans les vallons, des hommes âgés et d'autres plus jeunes, pâles, amaigris, courbés sous des instruments de labourage. Ils marchaient lentement, comme s'ils eussent traîné je ne sais

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quel poids interne. Quelquefois, s'arrêtant, leur regard contemplait toutes ces divines magnificences.

Et ils étaient tristes.

Gonflés d'une sève féconde, les arbres leur disaient : Voyez ces fleurs, bientôt elles se changeront en fruits qui mûriront pour vous.

Et ils étaient tristes.

La vigne disait : J'élabore en secret dans mes rameaux un suc fortifiant qui vous ranimera, qui réchauffera vos membres glacés, quand l'hiver sera venu.

Et ils étaient tristes.

Les prairies disaient : Nous avons préparé un banquet pour vos brebis, vos taureaux, vos génisses ; amenez-les, ils vous rendront, en cent manières diverses, ce que nous leur aurons donné.

Et ils étaient tristes.

Et les guérets aussi disaient : Vos greniers sontils prêts ? Le jour, la nuit, nous travaillons pour les remplir. N'ayez aucun souci ni pour vous, ni pour vos femmes et vos petits enfants. Dieu nous a chargés de pourvoir abondamment à leurs besoins.

Et ils étaient tristes.

La Nature entière leur criait :

Je suis votre mère ; venez, venez tous vous abreuver à ma mamelle intarissable.

Et ils étaient tristes, et leur poitrine s'élevait et s'abaissait, et de grosses larmes tombaient de leurs yeux.

Que veut dire cela. Seigneur ? et qu'y a-t-il donc au fond du cœur de l'homme ?

Ils sont tristes, parce que les fruits ne mûriront

point pour eux ; parce que le suc de la vig^ne ne les réchauffera point en hiver; parce qu'ils n'auront de part ni à la toison de leurs brebis, ni au lait de leurs génisses, ni à la chair de leurs taureaux; parce que d'autres moissonneront leurs guérets, où ils ont semé avec sueur et fatigue; que déjà ils entendent leurs petits enfants tout en pleurs dire : J'ai faim, et voient le cœur de celles qui leur donnèrent la vie se briser; parce qu'une race violente, sans amour, sans pitié, s'est placée entre eux et la commune Mère, et qu'elle ne souffre point que leurs lèvres s'approchent de sa mamelle intarissable.

Et votre justice, Seigneur!

Elle aura son jour, n'en doute point ; et ce sera un jour saint dans le ciel, et le jour d'une grande joie sur la terre.

Mon Dieu, ayez pitié du pauvre prolétaire !

Quand je naquis, mon père n'était plus. Un jour, le spectre décharné qu'on appelle Misère entra dans sa demeure; il lutta contre lui corps à corps, il lutta longtemps, mais enfin ses forces s'épuisèrent. Alors descendit l'ange qui délivre, et, se penchant sur son chevet : Tu as, dit-il, accompli ta rude tâche en ce monde; maintenant,] passe à une meilleure vie.

Ma mère l'ensevelit de ses mains, puis elle resta seule. Seule, non; le spectre était toujours là.

Elle pleurait, ma mère, car elle manquait de langes pour envelopper son premier-né.

Après, elle pleura bien plus encore, voyant que son lait tarissait faute de nourriture, et que la

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chaleur de son sein et sa faible haleine ne réchauffaient qu'à demi les pâles membres de l'enfant.

A force d'amour, en me donnant de sa vie, elle conserva la mienne. Travaillant le jour, la nuit, sans feu l'hiver, et l'été sous la tuile brûlante, son souci, durant ces longues heures, était de me préserver de tout ce qu'elle souffrait pour moi, et sa joie de me sourire.

Cependant, je croissais. Elle redoubla d'efforts pour qu'un peu d'instruction in'applanît les sentiers où j'aurais à marcher plus tard. Oh! comme son cœur battait, lorsque, après l'école, elle voyait l'enfant revenir content et gai, comme on l'est à cet âge, vêtu de sa petite blouse serrée d'une ceinture de cuir, un béret sur sa blonde chevelure, son carton suspendu à l'épaule par un bout de filet !

Puis vint le temps de l'apprentissage. Je me réjouissais dans la pensée que bientôt je rendrais à celle de qui j'avais tout reçu quelque chose de ce que sa tendresse inépuisable m'avait donné. Je me voyais, dans mes rêves, lui apportant le fruit de mon premier travail, et lui disant : Mère, à moi le labeur maintenant, et à vous le repos.

Hélas ! elle avait épuisé en peu d'années sa vie entière. Celui qui, du ciel, s'était fait le soutien, le consolateur de la pauvre veuve la rappelait à lui. Son déclin fut rapide. Elle s'éteignit enfin dans mes bras. Près de passer, ses lèvres muettes me souriaient encore, et son regard mourant me bénit une dernière fois.

Lorsqu'on la descendit dans la fosse, et que la terre, en tombant, rendit un son toujours, toujours

plus sourd, mon Dieu, mon Dieu, vous seul savez ce qui se passa en moi.

Désormais seul en ce monde, j'y étais comme n'y étant pas, me nourrissant de mes souvenirs, de vagues rêveries et d'espérances tristes.

Un jour, une lueur plus douce m'apparut au milieu de ces ombres. Sur ma route solitaire, la Providence guida une jeune fille orpheline comme moi. La rosée du printemps est moins pure que n'était son cœur. Après un premier regard, nos yeux se baissèrent, et notre silence seul parla. Nos âmes, se penchant l'une vers l'autre, s'unirent en ce moment pour jamais.

Non le ciel, dans ses plus saintes joies n'a rien au-dessus des heures ravissantes qui s'écoulaient dans nos entretiens. Je lui disais : Nul ne s'intéresse ni à toi ni à moi ; le monde est pour nous un désert. Pauvre petite tourterelle des bois, j'irai chercher ta nourriture et te bâtirais un nid où tu reposeras à l'abri du froid et de l'orage.

Elle répondait : Et moi, occupée d'autres soins pendant ton absence, je te délasserai, au retour, de tes fatigues par mes caresses : mais, ô mon bien-aimé ! reviens vite.

Je me consumais dans mes désirs ; elle, plus sage, réprimait mon ardeur, disant : Il faut songer à ceux qui viendront : faisons-nous d'abord quelque épargne.

Le terme de cette longue attente approchait lorsque voilà le travail qui manque. On retranche sur le salaire, on retranche encore : prends cela ou meurs de faim.

Nous n*avons que nos bras, mais nos bras sont

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à nous ! Ainsi répondent les prolétaires. Ils se concertent pour vivre : on les jette en prison.

Justice des hommes, comme tu trembleras dans ta peur quand se lèvera 1 1 justice de Dieu.

Le reste est un rêve funèbre.

Après des semaines de secret, je la revis deux fois, trois peut-être, à travers les grilles du cachot. La dernière fois, ses yeux creusés brillaient d'un feu étrange, ses genoux fléchissaient, elle se soutenait à peine.

Puis, je ne la revis plus.

O ma mère ! ô ma bien-aimée ! Est-ce vous que j'aperçois là-haut dans cette lumière? Qui m'appelle? Est-ce vous? Ne me quittez pas! Je sens mes liens qui se brisent : un moment, un moment encore, et nous serons réunis.

Mon Dieu, ayez pitié du pauvre prolétaire !

C'était un soir d'automne : une tiède brise venait du couchant, souffle léger des mers endormies. Le soleil flottait à l'horizon dans un océan de vapeurs diaphanes. Des nuages d'un bleu sombre, fleurs aériennes, étalaient sur leurs bords des corolles de mille formes, teintes de couleurs sans nombre, dont les nuances mélangées se perdaient dans un fluide d'or. Le goéland effleurait de son aile les flots calmes et, sur la grève, l'hirondelle marine poussait son cri plaintif, seul bruit qu'on entendît avec celui de la vague expirante au pied des rochers. Au-dessus, la masse noire de la prison projetait au loin son ombre gigantesque.

Et peu à peu l'air devenait comme une eau qui

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se trouble, et le crépuscule étendait son voile toujours plus obscur sur le faîte du mont.

Une voix sortait des entrailles de Tonde et s'élevait, vague, immense, semblable aux soupirs de l'Esprit do l'abîme, e'i, des hauteurs du roc solitaire, une autre voix, se mêlant à cette voix, s'en allait à travers la nuit mourir sur la plage déserte.

Et celle-ci disait :

Ils ont enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux, elle est libre !

Parce que je t'aimais, ô ma patrie! parce que je te voulais grande, heureuse, ceux qui te trahissent m'ont jeté dans ce cachot.

ils ont enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux, â elle est libre !

Elle est libre et se rit d'eux, vils esclaves de leur bassesse même, serfs infâmes de la peur, à jamais ensevelis dans leur lâcheté et murés dans leurs crimes.

Ce qu'ils ont là en leur puissance, qu'est-ce ? Rien. Aujourd'hui un peu de chair, demain une poignée de cendres.

Leurs verrous arrêtent-ils ma pensée, mon amour? M'empêchent-ils d'être au milieu de vous, frères? et votre vie, n'est-ce pas ma vie?

Quand vous souffrez, je souffre avec vous ; quand vous luttez, je lutte avec vous; il y a comme un souffle invisible qui passe de vous en moi, et de moi en vous. Qu'ils le saisissent s'ils peuvent !

Ils ont enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux, elle est libre ?

La voix se tut quelque instants; ensuite elle reprit :

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Comme au dehors tout se tait, tout repose ! Au milieu de ce silence, quelque chose en passant effleure l'ouïe attentive ; est-ce un son, ou le rêve d'un son?

Tandis que la terre, les eaux et les airs assoupis se peuplent de songes, que la vie se ranime au sein du sommeil, dans ses mois embrassements, mes souvenirs à moi se réveillent et m'emportent dans les temps qui furent et ne seront plus jamais.

Que le soleil était beau et la nature riante ! Qu'elle était vive et douce et pure, la joie de l'enfant assis près de la haie d'ég-lantiers et d'épine odorante, prêtant l'oreille au vague murmure des feuilles agitées, des jeunes rameaux qui plient et se relèvent, ou s'égarant dans le taillis épais déchiré par les ronces ou poursuivant, la main à demi avancée, tremblant et respirant à peine, l'insecte au long corsage, aux ailes transparentes, sur les joncs des bords de l'étang!

Nul regret dans le passé, nul souci dans l'avenir : de limpides horizons semés parfois de légers nuages, que bientôt chassaient des brises parfumées.

Te souvient-il, ma sœur, de nos courses du matin sur l'herbe baignée de rosée, de nos jeux dans les bois, et des nids auxquels, presque en larmes, tu me défendais de toucher à cause de la pauvre mère ?

Et les jours et les ans coulaient, et, retirée ellemême, émue de tristesse et de joies inconnues, l'âme étendait ses ailes mystérieuses sur une vie nouvelle près d'éclore.

Et après les rêves enchantés, les ardeurs, les tendresses, les enivrements du jeune âge, vinrent les sévères devoirs de l'homme, le grand, le saint

combat, où tomber c'est vaincre, où mourir c'est revivre.

Et ils sont tombés, et ils ont vaincu, ceux que je vis frappés de la balle, ou percés à terre par l'épée du lâche.

Et ils sont tombés, et ils ont vaincu, ceux encore qui, en murmurant d'une voix éteinte le nom de la patrie, expirèrent, après de longues tortures sur la paille des cachots.

Troupes glorieuses des forts, vous êtes là près de moi, et vous me dites : Entends-tu, frère, les vieux martyrs qui d'en haut nous appellent ? Cou- Â ronnés de splendeur, ils s'en vont, messagers divins, de sphère en sphère, chantant le cantique de l'avenir.

Une vertu émane d'eux, pénètre au cœur du peuple, et ses battements deviennent plus pressés, et la terre et les cieux tressaillent, et les mondes, palpitants au sein de l'immensité, se disent l'un à l'autre : Une grande justice va se faire ; avez-vous senti passer le souffle de Dieu?

La voix se tut de nouveau, comme perdue dans le vague de l'espace. Puis, tout à coup, vibrant avec force :

Ils ont enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux, elle est libre.

Seigneur, vos décrets sont impénétrables. Qui a descendu dans les profondeurs de votre justice et dans les abîmes de votre science ?

Votre sagesse a des secrets cachés au fond de l'éternelle lumière qui vous illumine intérieurement, et les plus élevées de vos créatures ressemblent au

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petit oiseau qui voltige sur les bords de l'Océan immense.

Toutefois, Seigneur, dans votre bonté, dans votre condescendance de père, permettez que votre serviteur vous supplie de dissiper un doute qui l'obsède et d'apaiser le trouble de son cœur.

Après des jours sombres et de violents orages, la terre reverdissait, les arbres se couvraient de fleurs, l'espérance germait dans tous les sillons. On n'entendait que des voix qui disaient : Vous qui souffrez, essuyez vos pleurs, la source en va tarir enfin. Ne sommes-nous pas frères ? Nul, au temps de la moisson, ne s'en ira le soir les mains vides et l'âme triste.

La patrie grande et forte relèvera sa tête humiliée ; la loi régnera souverainement dans sa majesté inviolable, et la liberté fleurira sur les derniers débris d'institutions iniques.

Seigneur, n'est-ce pas là ce qu'on disait ?

Mais vous aviez d'autres desseins.

Seigneur, voilà ce qui me trouble et ce qui trouble aussi beaucoup d'autres. Les peuples se regardent avec étonnement, et ils se demandent où donc est votre justice, où votre providence?

Qu'ils se demandent plutôt s'ils étaient prêts, si le monde était prêt pour le bien qu'ils appellent et que je leur réserve.

Qu'est-ce que le droit ? Le savent-ils ? Saventils ce qu'est le devoir? En ont-ils en eux la racine? Ils veulent la liberté, et ne savent pas que la liberté, c'est l'oubli de soi, le dévouement mutuel; que la liberté c'est l'amour. Non, il leur fallait encore cette épreuve.

Fils du temps, tout te paraît long- : va, et redis aux peuples ce que tu viens d'entendre.

Quelques rayons de soleil, g-lissant à travers les vases de fleurs posés en dehors de l'étroite fenêtre, pénétraient dans la petite mansarde, et, reflétés par le papier d'une teinte ja.une qui recouvrait les murs, veloutaient d'un rouge d'or les objets noyés dans une moelleuse lumière.

Une jeune fille, simple en ses vêtements, parée de ses seuls cheveux ondoyants comme les plantes suspendues aux parois des rochers, qui se soulèvent et retombent au souffle de la brise, suivait avec l'aiguille les contours d'un dessin tracé sur une toile légère. Son visage était pâle ; il y avait, non de la tristesse, mais une sorte de rêverie mélancolique et vague dans ses yeux, que voilaient de longs cils noirs, et sur son front une pureté céleste.

Quelquefois elle cessait un moment son travail, sa tête virginale se relevait comrre un lis sur sa tige flexible, et ses regards, étrangers aux choses du dehors, se repliaient en elle-même et contemplaient là tout un monde visible à elle seule.

Egarés au loin sur des perspectives indéfinissables, ils s'allaient perdre en des horizons perdus eux-mêmes dans l'indécise lueur de l'espace sans bornes. Une nature dont la nôtre n'est que l'ombre étalait et ses riches couleurs et ses formes ravissantes, et de son sein fécond s'exhalait, pure, suave, une haleine de vie qu'aspirait avec volupté l'innombrable multitude des êtres.

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Et l'air, animé par la voix de ces êtres, palpitait : des mers, des lacs, des fleuves, des savanes, des rochers, des bois sortaient toutes ensemble les mille et mille voix dont se formait cette voix universelle, et, s'unissant et se pénétrant, leur divine harmonie, propagée en tous sens dans les plaines élhérées, y déroulait ses ondes immenses.

Et, retirée en elle-même plus avant encore, la jeune fille entendait au dedans de son âme, dans ses secrètes profondeurs, des sons mystérieux et des paroles qui ne sont point de la langue des hommes. Alors tout le reste se voilait; sa pensée saisissait ce qui n'a point de forme apparente, son amour embrassait une beauté invisible, près de laquelle toutes les autres s'effacent, et mourait et renaissait par un flux et reflux du feu qui consume la vie et qui la renouvelle, qui est la vie même dans son impérissable essence.

Et le temps s'évanouissait avec les réalités fugitives dont il mesure la rapide durée, et, plongée en celui de qui tout sort, vers qui tout revient, l'âme s'abreuvait de lui dans le calme enivrant d'une

ineffable extase.

C'était le jour de Saint-Sylvestre, le jour qui clôt cette série presque sans mélange de vaines pensées, d'espérances trompeuses, de soucis et de douleurs, qu'on appelle l'année.

Mon âme, prise de tristesse, cherchait Dieu, pour se reposer en lui quelques instants et y puiser, avec un peu de calme, les forces nécessaires au travail de la vie.

Une église était là, j'y entrai; et, comme je me recueillais en moi-même, tout à coup des paroles interrompues, brisées, frappèrent mon oreille. La voix qui jetait cette espèce de cri ne sortait pas de la poitrine, elle résonnait entre les os du crâne, sèche et perçante, semblable au cri aigu d'un verrou qu'on pousse, ou de clefs qui se choquent dans la main d'un geôlier.

Et mes regards se portant du côté d'oii venait la voix, j'aperçus un homme âgé, maigre, de petite taille, dont les cheveux plats retombaient à la hauteur de ses lèvres pincées et minces, le long de ses joues creuses, et les yeux, recouverts de je ne sais quoi de transparent, scintillaient comme ceux de l'once.

Près de lui, à droite, était un esprit de lumière; à gauche, une affreuse lémure.

L'esprit de lumière disait : Sonde tes reins, compte, si tu peux, les iniquités amassées au fond de ta conscience, tant d'infâmes abus de ton pouvoir, d'innocents sacrifiés aux passions de ceux qui distribuent les faveurs, les richesses. Qu'as-tu fait de la loi ? Qu'a été pour toi la justice ? Un calcul d'intérêt, rien de plus. Tu as trafiqué des souffrances et des pleurs, et de la vie du faible; pour monter, tu as mis le pied sur son cadavre.

As-tu cru celer tes prévarications à Celui qui voit tout? Quand tu mentais solennellement, croistu que Dieu ne t'entendît pas? Crois-tu que son œil ne perçât pas le voile de ton hypocrisie détestable ? Insensé ! Le dernier de ses ministres te suivrait à l'odeur de crime qui s'exhale de toi, et tu as cru te cacher de lui dans la fange de ton âme.

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