PHILOSOPHIE PRATIQUE
Voyageurs d'un moment dans des régions étrangères, ne mettons pas un triste orgueil à nous persuader que nous n'avons pas de patrie.
On croit faire beaucoup de tenir encore aux grands principes quand tout le monde s'en éloigne; on espère même y ramener les autres par des ménagements dangereux, et une fausse condescendance, qui engage à sacrifier ce qui paraît moins important à ce qui est essentiel : comme si le traité entre la vérité et l'erreur était un compromis d'arbitres.
Tel est le penchant qu'on a maintenant à
tout rapporter aux sens qu'eux seuls sont consultés dans cette cérémonie sainte où l'Église donne à l'enfant, qui entre dans la vie, un protecteur et un modèle; de sorte qu'il semble aujourd'hui que nommer un chrétien soit uniquement l'art de trouver un son qui flatte l'oreille.
La vérité, la justice ont leurs droits. Il y a des choses que la charité ordonne de dire avec force, quelque dures qu'elles soient à l'amourpropre de ceux à qui elles s'adressent. La répréhension doit être mesurée sur l'importance de l'objet qui la provoque.
Idées sublimes que la religion nous a rendues si familières, qu'à peine excitent-elles notre attention. Nous jouissons dédaigneusement des bienfaits du Christianisme, comme des bienfaits de la nature : plus ils sont grands, multipliés, continuels, moins ils nous étonnent et moins ils nous touchent.
L'indill'érence [en tant qu'] état d'Ame, est synonvme d'insouciance C'est un état de lan-
gueur qui, s'emparant de la volonté, oie à l'homme jusqu'au désir de connaître la vérité qu'il ne peut ignorer sans péril, et le rend comme insensible à ses plus grands intérêts. Il ne nie rien, il n'affirme rien ; il s'endort sans s'inquiéter s'il y a un réveil, ni de ce que sera pour lui ce réveil.
Cerles, il est élrange qu'il soit nécessaire d'engager les hommes à être attentifs, quand il s'agit d'eux-mêmes et de leur premier intérêt... Les préjugés, l'entraînement, les distractions, il n'en faut pas tant à un être d'un jour pour qu'il refuse d'examiner ce qui, après tout, n'est qu'éternel.
Ce n'est point parce qu'il se glorifie de sa raison que l'homme s'égare, mais parce qu'il se méprend sur sa nature, en s'atlribuant ce qui n'est pas à lui. Dans son orgueil, il confond la capacité de connaître avec la puissance de produire. Il oublie que son intelligence, purement passive à l'origine, naît et se développe à l'aide des vérités qu'on lui donne, et qu'elle ne possède que ce qu'elle a reçu. Doué du pouvoir
de combiner ces vérités primitives et d'en tirer des conséquences, pouvoir borné comme toute action d'un être fini, il cherche en soi la certitude ou la dernière raison des choses, et, ne l'y trouvant pas, il commence à douter. Les vérités se retirent, la nuit se fait ; au milieu de cette nuit, il cesse de se reconnaître lui-même; seul et fier de sa solitude, il essaie de créer ; il remue d'obscurs souvenirs, et croit peupler d'êtres réels son entendement désert, parce qu'il évoque des fantômes. Mais bientôt détrompé, las de ce vain labeur, il ferme les yeux et s'assoupit dans des ténèbres éternelles.
La grande erreur de la jeunesse est de se croire capable de se gouverner elle-même. Emportée par une vivacité aveugle, elle agit au hasard et sans prévoyance : elle veut juger de tout sans savoir la raison de rien ; la prudence qui réfléchit et qui s'arrête, lui parait faiblesse et timidité; elle marche hardiment dans des ténèbres qu'elle n'aperçoit point, et tous ses pas sont des chutes.
L'orgueil persuade à l'homme qu'il est beau
de se faire un nom qn'on répète, d'acquérir ce qu'il appelle la gloire : et le voilà qui se met au travail, non pour sauver son âme, mais pour étonner quelques instants des créatures passagères comme lui, dont les applaudissements, qui tout à l'heure s'éteindront dans la mort, lui tiennent lieu de tout, et de Dieu même. Quelle pitié, et que la folie de l'orgueil - Jeux est prodigieuse! Il oublie l'éternité, il oublie le ciel, pour un vain bruit, qu'encore le plus souvent il n'obtient pas, et qu'il n'entend, lorsqu'il l'obtient, que dans un moment à peine saisissable.
Soutenus par les hautes pensées de la foi, le*, chrétiens ne se laissent ni séduire par les vaines espérances que les hommes mettent dans d'autres hommes, ni intimider par les revers, ni déconcerter par les obstacles que la violence ou la ruse ne cesse de leur opposer. Quand viendra le jour du triomphe, ils ne seront plus peut-être ; mais qu'importe? Vaincre, ce n'est pas ee que Dieu leur commande ; leur devoir est de combattre, voilà tout. Malheur à ceux qui. las de oe sacré combat, transitent avec
le mal, ou dont les lâches désirs sont satisfaits pleinement par quelques heures de repos! Malheur à ceux qui disent : La paix, la paix, quand il ri y a pas de paix !
Après l'établissement du christianisme, l'éducation passa naturellement entre les mains de la religion, parce que la religion, dont l'objet est de protéger tous les genres de faiblesse, dut venir au secours de la faiblesse de l'esprit, qui est l'ignorance, et de la faiblesse du cœur, qui est les passions.
L'homme ne crée rien, son pouvoir se borne à disposer de ce qui est; et si le sentiment du juste et de l'injuste, si l'idée de Dieu n'avaient préexisté dans son esprit et dans son cœur, il lui eût été aussi impossible de les inventer que de tirer du néant un nouvel être... Mais l'homme qui ne peut rien créer, peut détruire; il peut altérer sa propre nature, jusqu'au point d'en effacer quelques-uns des traits primitifs ; il peut se dégrader enfin et cette triste faculté n'est que trop prouvée par l'expérience. Ainsi l'habitude du sophisme, ou abus de l'esprit,
fausse sa rectitude naturelle; l'habitude du vice et du crime, ou l'abus de la liberté, étouffe la conscience, et anéantit l'être moral. Né pour commander à tout ce qui l'environne et à luimême, l'homme abdique trop souvent ce noble empire pour se rendre l'esclave des objets les plus vils et de ses propres penchants. Les organes destinés à servir l'intelligence la maîtrisent ; et dans cet indigne asservissement, ses lumières s'éteignent, son libre arbitre s'affaiblit, ses affections se dépravent ; le désordre s'empare de ses pensées, de ses désirs, sans règle désormais et sans frein ; la raison dépossédée se dénature dans l'abjecte servitude où elle gémit d'abord, et où bientôt elle se complaît ; les sens, faits pour obéir, abusant contre eux-mêmes d'un pouvoir usurpé, s'usent, dépérissent, et l'homme entier est détruit.
Les hommes veulent tout savoir, excepté la seule chose indispensable. Leur orgueil se complaît dans des spéculations presque toujours dangereuses ou au moins stériles pour le salut. En s'efforçant de pénétrer des mystères impénétrables, ils s'égarent dans leurs
10 LA M-ENNAIS
pensée?, et ne saisissent que l'erreur, au moment où ils croient ravir à Dieu son secret.
11 y a deux doctrines; mais il n'y a qu'une vérité. Il y a deux doctrines : l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme, changeante comme lui. La Sagesse incréée, le Verbe divin, répand la première dans les âmes préparées à la recevoir; et la lumière qu'elle leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus d'abondance à l'humble de cœur; et comme elle ne vient pas de lui, qu'elle peut à chaque instant lui être retirée, qu'elle ne dépend en aucune façon de l'intelligence qu'elle éclaire,, il la possède sans être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le père. « Cette idée m'appartient: j'ai dit cela le premier; on ne savait lien là-dessus avant moi. » Esprit soperbe, voilà ton langage. .Mais bientôt on conteste à «cite puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de ses idées fausses qu'elle a crues vraies,
de ses découvertes imaginaires : le lendemain on n'y pense [dus, el le lôjmps emporte jusqu'au nom de l'insensé qui ne vécut que pour èlre immortel sur la terre. OJés.;s. daignez mettre en moi votre vérité sainte, et qu'elle me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit.
Rien de plus rare qu'un désir sincère da salut; et c'est ce qui doit nous faire trembler, car notre sort à chacun sera ce que nous l'aurons fait : Dieu nous aide, il vient par sa grâce au secours du libre arbitre, mais il ne le contraint pas. Or, que voyons-nous ? Quel spectacle nous offre le monde ? Nous ne parlons point ici de l'impie résolu à se perdre, et déjà marqué du sceau de la réprobation ; nous parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de Jésus-Christ. Dans la spéculation, ces chrétiens veulenl se sauver; mais ils veulent en môme temps, ils veulent surtout posséder les biens et goûter les jouissances de la (erre. Ils donneront à Dieu, en passant, quelques prières obligées; ils s'informeront de sa loi pour connaître ce qu'elle commande
strictement, puis, tranquilles de ce côté, ils se jetteront à la poursuite des honneurs, qu'ils nomment légitimes, ou ils s'endormiront dans une vie de mollesse permise à leurs yeux parce qu'elle ne viole en apparence aucun précepte formel. Mais dans tout cela, où est la foi qui doit régler toutes nos actions sur la vue de l'éternité ? Où est l'amour perpétuellement occupé de son objet, l'amour avide de sacrifices ? Où est la pénitence ? Où est la Croix ? 0 Dieu ! et c'est là désirer le salut !
Une des plus dangereuses tentations et des plus déliées est celle de l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche de sa vigilance, l'âme que la grâce avait élevée au-dessus de la nature et de sa corruption glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est garanti de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus ; l'amour-propre s'arrête à celle pensée et s'y repose avec complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se préfère peut-être à tel ou tel autre ; el l'on en vient jusqu'à s'attribuer secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offensent le plus ce
Dieu jaloux et vengeur qui ne donnera sa y loir e à nul autre et qui résiste aux superbes ! Que fait-il cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles qui étonnent et qui consternent, ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur sa propre justice ! La ruine l'attend.
Bien que les hommes sachent que la vie présente n'est qu'un état de passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux; mais ils veulent l'être dès ici-bas ; ils cherchent sur la terre un bonheur qui n'y est point, et qui n'y peut pas être, et en cela ils se trompent misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du monde, et après s'être fatigués à leur poursuite ils voient que tout est affliction d'esprit et que l'homme na rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil. Les autres, convaincus du néant de
ces biens, se tournent vers Dieu ; mais ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit satisfait dès à présent, toujours prêls à s'inquiéter et à se plaindre quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu'il les éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas que la nature humaine est malade, ei incapable en cet état de tout bonheur réel; que les épieuves dont ils se plaignent sont les remèdes nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté, pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une confiance pleine d'amour.
Si l'amour individuel, sensilif, organique, domine dans l'homme, la pensée s'affaiblit et s'éteint en proportion, et cela de plusieurs manières. La prédominance de la sensation obscurcit les idées, abaisse l'esprit et le fixe, pour ainsi dire, dans le relatif, le contingent et le variable. La lumière intellectuelle du Verbe, enveloppée de plus en plus dans les ténèbres de l'organisme, s'affaiblit et s'éteint, comme une lampe au milieu d'épaisses vapeurs.
Lue feuille légère, aussi fugitive que le temps, dont elle nous apporte les nouvelles, obtient tcite notre attention, occupe toutes nos facultés, îandis que nous avons là près de nous, dans les auteurs qu'inspira l'esprit de Dieu, des messagers de l'éternité qui demandent audience et ne l'obtiennent pas.
Nous recevons les bienfaits de Dieu comme s'ils nous étaient dus, et nous nous affligeons des bornes qu'il y met, comme s'il nous ôtait ce qui est à nous. 11 y a bien de l'injustice et de l'ingratitude en cela.
La nature sent ce qui la blesse, elle le sentira toujours, Tordre même l'exige ainsi ; mais quand on se soumet pleinement, sans hésitation et sans réserve, quand on ne veut que ce que Dieu veut, où peut être le trouble ? Voilà le but où nous devons tendre, sans nous décourager, sans nous lasser jamais.
Si nos misères sont grandes, la miséricorde de Dieu l'esl encore plus. Il faut apprendre à se supporter avec patience, et ne pas s'obser-
ver trop curieusement ; fixons nos regards sur Dieu plus que sur nous. Regardons le but où nous tendons sans Irop nous embarrasser de ce qui se passe à nos pieds ; c'est le moyen d'avancer plus vite. 11 peut y avoir un certain désir de perfection qui est inquiet et dont la source est moins dans la grâce que dans la nature. Xon in commotione Dominus (1). Le Seigneur est dans la paix parce qu'il est luimême cette paix ; et quand nous la trouvons en nous, elle est le signe de sa présence ; elle accompagne presque toujours ses secrètes opérations. Nous aimerions à nous voir bien haut pour nous admirer, pour nous reposer en nousmêmes ; et, tout au contraire, il n'y a de repos que dans le sentiment de notre bassesse, dans une conviction profonde de notre impuissance, et dans un humble abandon entre les mains de Celui de qui nous attendons tout, et qui ne nous refusera rien de ce qui nous est nécessaire. Allons à lui avec la confiance et l'ingénuité de l'amour, comme de petits enfants se jettent dans le sein de leur mère, san> trou-
(1) III, Rois. XIX. il.
hle pour le passé, sans défiance pour l'avenir, avec une humilité calme et douce. Sinile parvalos venire ad me (1).
Une trop minutieuse surveillance de soimême mène à l'exagération des scrupules et part souvent d'un amour- propre secret qui aime mieux s'accuser que de ne pas s'entretenir de soi.
Lisez chaque jour un chapitre du Nouveau Testament et quelques versets de Y Imitation, moins pour éclairer votre esprit que pour nourrir votre cœur et le calmer. Il y a tant de paix dans les paroles dictées par l'Esprit- Saint, qu'il en passe toujours un peu dans notre àme.
Je vous engage à ne pas même vous occuper de tout ce que peuvent dire les uns et les au'res. Allez droit à Dieu sans écouter les hommes ; ce serait au moins perdre du temps et nous n'en avons pas à perdre, il est trop précieux. Qu'importe qu'on vous accuse d'exagération? Les saints n'étaient-ils pas, en ce sens,
Marc, X, 14.
des exagérés? Ceux qui ne le sont pas, ce sont des tièdes que Dieu vomira de sa bouche : Quia tepidus es, et nec frigidus, nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo 1 . N'affectons rien, mais ne sacrifions rien non plus aux vaines opinions et aux vains discours des hommes. Faire avec simplicité ce qui est bien, et tendre toujours à ce qui est mieux, voilà la grande règle.
L'essentiel n'est pas que nous soyons ici ou là, mais où la Providence veut que nous soyons. Laissons-nous donc conduire par elle comme e petits enfants qui, les yeux fixés sur leur mère et heureux parce qu'ils la voient, ne demandent pas même où on les mène.
En général, il est 1res pénible et presque toujours un peu dangereux de voir habituellement des personnes irréligieuses. Elles ne vous ôtent pas la foi, mais elles attristent et dessèchent l'âme Cependant, comme il ne dépend pas de vous de les éviter toujours, voici ce qui me paraît le plus sage pour votre conduite. Ne
(1) Apoc., III, 16,
demeurez avec qu'aussi longtemps qu'il est nécessaire pour que toutes les convenances soient observées. Imposez-leur-en par un ton sérieux. Prenez peu de part à ee qui se dit, à moins que la conversation ne soit telle que vous puissiez l'avouer tout entière. Alors même, ne vous abandonnez pas à une sorte d'entraînement qui vous oterait de votre autorité ; on ue vous permettrait pas d'en reprendre le ton aussi aisément. Xe disputez jamais. Un mot dit froidement, un geste, un regard, le silence qui parle si haut, voilà vos armes ; n'en employez pas d'autres.
Mon Dieu, qu'il y a de l'homme dansl'homme!
el que le nombre est grand de ceux qui, suivant L'expression de l'Apôtre, quœruni quœ
sua siint, non <ju<-(> Jesu-Chrisli .
Même en tout ce qu'il y a d'aimable et d'aimant autour de vous, défiez vous d'une sorte de délicatesse excessive qui vous tourmenterail, in rêvant sans cesse quelque chose au delà de- réalités. Nous ne sentons pas tous au même degré, ri qous n'avons pas tous la même
manière de sentir. C'est souvent une grande source de peine de juger des autres par soi, et de vouloir ou étendre ou resserrer leurs âmes à la mesure de la nôtre... Il y a des sentiments destinés à vivre solitaires ; on ne les comprend pas, on les repousse, on en a même pitié, quand on a le cœur bon ; ce sont des exilés de l'autre vie; ils aspirent après elle, mais quelquefois ils se lassent d'attendre, et cela ne vaut rien.
Le vrai et solide christianisme est prodigieusement rare... Chacun l'accommode à sa façon, en prend ce qui l'arrange, laisse le reste, se concentre ici-bas, et puis se plaint amèrement de ce que la terre est la terre et n'est que cela.
Vous êtes à l'âge où l'on se décide : plus tard on subit le joug de la destinée qu'on s'est faite, on gémit dans le tombeau qu'on s'est creusé sans pouvoir en soulever la pierre. Ce qui s'use le plus vite en nous, c'est la volonté. Sachez donc vouloir une fois, vouloir fortement : fixez votre vie flottante et ne la laissez plus emporter à tous les sou flics comme le brin d'herbe séchée.
Ne remarquez-vous pas comment, depuis le commencement de la vie jusqu'à sa fin, le présent est toujours sacrifié à l'avenir; c'est, à mon avis, une grande preuve que cet avenir renferme en effet nos véritables destinées... L'homme, dans la vie présente, se forme, pour ainsi dire et se prépare à naître à la véritable vie, et ce que nous appelons la mort n'est que l'enfantement : Omnis creatura ingemiscit et partant usque ad hue.
Qu'importe, après tout, en quels lieux s'écoulent ce peu de jours qui nous sont donnés? Est-ce la peine de tant s'occuper du cours d'un ruisseau, dont la source tarira si tôt? Qu'il humecte et rafraîchisse en passant quelques pauvres plantes desséchées, cela suffit, et beaucoup au delà, pour qu'il ne puisse pas se plaindre de sa destinée.
Je prends un plaisir extrême à voir cette vie passer comme l'oiseau qu'on entrevoit à peine et qui ne laisse point de trace dans les airs ; et quand, après cela, s'arrêtent mes regards sur celle immense éternité, fixe, immobile, vaste
comme mon cœur, inépuisable comme ses désirs, je voudrais m'élancer dans ses profondeurs. Mais patience, allons jusqu'au bout ; le bout n'est pas loin. Et puis le repos, la joie, l'éternelle vision de tout bien.
L'étrange chose que la vie ! mais il faut la prendre telle qu'elle est ; Dieu ne l'avait pas faite ainsi, et notre tâche est de la refaire comme elle était originairement, avant le jour fatal où il fut dit à celui de qui nous la tenons : Tu mourras de mort.
Une postérité nombreuse n'a pas cessé d'être une bénédiction parce que les hommes n'ont plus de foi dans la Providence, et qu'en violant partout les lois naturelles de la société, ils ont porté le trouble dans l'œuvre de I)ieu et semé les maux sur la terre .
Chaque chose a son moment caché dans les trésors de la science de Dieu; les lumières dont il nous est donné de jouir ici-bas se déroulent successivement comme les flots de l'Océan qui dans un ordre magnifique et jamais
interrompu viennent l'un après l'autre baigner ses rivages immenses.
La science ni le génie ne sont point infaillibles : il faut que la faiblesse humaine se décèle toujours par quelque endroit. La Providence a voulu que dans les monuments mêmes qui attestent avec le plus d'éclat la grandeur de l'homme, on aperçût des traces humiliantes de l'infirmité de sa nature, et l'ineffaçable empreinte de sa fragilité.
11 n'en es! pas des œuvres de Dieu comme des ouvrages de l'homme. Tout se lie dans les premières par un étroit, mais imperceptible enchaînement : l'œil le plus perçant n'y saurai! découvrir aucun point de division, ni rien de ce qui annonce la force fugitive de l'homme, qui, borné à un point de la durée, el poui ainsi dire isolé du passé ef de l'avenir, imprime à toutes ses productions je ne sais quel caractère tranchant, qui les sépare de tout ce qui les environne. Ses plans incertains el variables sont dans une perpétuelle opposition avec le plan éternel et unique de la Providence. Cependant .
aveugle et remuant, il faut qu'il agisse, et on remarque son action dans l'univers, comme sur une glace polie et brillante on aperçoit l'empreinte du doigt d'un enfant.
Il y a deux sciences : une science vraie et une science fausse. Dieu est le principe de Tune, l'autre vient de l'enfer, et c'est elle qui a perdu le premier homme. La science vraie enseigne les devoirs ; la fausse science les combat. Il y a, en outre, une multitude de connaissances uniquement relatives à la terre, et qui sont utiles ou nuisibles, selon l'usage qu'on en fait : mais c'est déjà en abuser que de les estimer au delà de ce qu'elles valent. Elles ne méritent pas le nom de lumières, car la seule vraie lumière est celle que Jésus-Christ est venu apporter au monde.
Si les anges sont les ministres de la miséricorde de Dieu, ils le sont aussi de sa justice et de ses vengeances. C'est par eux qu'il frappe les nations coupables et les peuples prévaricateurs ; car toul vient d'en haut : et les catastrophes qui bouleversent le monde, les cala-
mités qui l'affligent, ont leur cause, non dans le hasard des événements, ou dans le mouvement fatal dune matière aveugle, comme le disent les faux sages, mais dans les lois toutes spirituelles qui régissent l'univers créé, et dans l'invisible action d'un ordre d'êtres supérieurs à l'homme.
Tandis qu'en nous montrant le Ciel la religion nous fait supporter avec une égale constance ces deux grandes épreuves des forces humain.'-, la prospérité et le malheur, la philosophie, s'efforçanl de concentrer sur la terre les désirs infinis d'un être immortel, a mis le désespoir à l'extrémité de toutes nos joies el de tontes nos douleurs.
La liberté n'esl pas l'indépendance ; car l'indépendance est une chimère, un mot vide de sens à moins qu'il ne signifie le néant. Tout être créé dépend nécessairement de son auteur; il dépend des autres rire avec lesquels ,1 a des rapports: il dépend de loul ce qui est, parce qu'il n'existe rien d'isolé el qu'une mutuelle communication, un mutuel assujcttis-
sèment entretient l'harmonie dans le masnifique ensemble des œuvres de Dieu... La liberté, selon sa notion la plus générale, est l'état d'un être que rien ne détourne de sa fin, ou n'empêche d'arriver à la perfection qui lui est propre.
Après une expérience si longue, si frappante, il semble que les hommes devraient avoir des idé?s précises et arrêtées sur le grand phénomène de la vie sociale. Il n'en est pas ainsi cependant. Parcourez les écrits des publicistes qui ont traité... cet important sujet ; loin d'y trouver une doctrine constante et uniforme, ils ne vous offriront guère qu'un amas de principes incohérents, d'assertions contradictoires, avancés avec une morgue dogmatique imperturbable : de sorte qu'à l'aspect d'un si profond désordre de pensées, de tant d'orgueil et de tant de faiblesse, on est contraint de reconnaître que le monde va indépendamment de nos conceptions, et en vertu d'une sagesse audessus de la nôtre.
Toutes les croyances fuient devant la philo-
sopbic, et, passant comme une trombe à travers l'esprit humain, elle renverse tons les principes, déracine toutes les idées, brise toutes les espérances.
Deux doctrines sont en présence dan- le monde : l'une tend à unir les hommes, et l'autre à les séparer ; l'une conserve les individus en rapportant tout à la société, l'autre détruit la société en ramenant toutà l'individu... Des sentiments que produisent ces deux doctrines opposées résultent deux genres de sacrifices : le sacrifice de soi aux autres, ou le sacrifice d'amour ; le sacrifice des autres à soi, ou le sacrifice de haine.
11 existe nécessairement, pour toutes les intelligences, un ordre de vérités ou de connaissances primitivement révélées, c'est-ù-din reçues originairement de Dieu conuiie ïes conditions de la vie, ou plutôt comme la vie même ; et ces vérités de foi sont le fond immuable de ti.u- h- esprits, le lien de leur société, et la raison de leur existence. Si nous pouvions changer nos idées 7. • •nliellcs, les perdre enliè-
renient, nous en former d'autres, nous changerions notre nature. L'homme, qui a le pouvoir de rapprocher, de combiner les idées ou les vérités qu'il a reçues, et d'en découvrir les rapports, est dans une telle impuissance d'inventer une vérité nouvelle, que le genre humain lui-même, depuis son origine, n'en inventa jamais aucune.
Il ne faut pas commencer par nier l'homme si l'on veut le servir. Le caractère des esprits de ce temps est de s'élever au-dessus de l'expérience, de rêver des êtres abstraits et des lois abstraites, auxquelles on s'efforce ensuite de plier le monde réel.
Il n'existe et ne peut exister d'union véritable qu'entre les esprits : donc la société, et toutes les lois essentielles de la société, sont de l'ordre spirituel ou religieux, et la perfection de la société dépend de la perfection de l'ordre spirituel ou religieux.
Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien comprendre à la féli-
cité des enfants de Dieu. Quelquefois il les plaint comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de mépris; quelquefois, il les contemple avec une sorte d'étonnement stupide. Il n'a nulle idée de ce qui se passe dans l'âme unie à son Créateur, nulle idée des consolations et du calme délicieux dont elle jouit.
Rien ne produit plus de calamités, ni des calamités plus terribles que la résistance à ce que la nature des choses et des êtres, c'est-àdire à ce que Dieu même a rendu nécessaire ; et le mal en soi, le mal essentiel n'est que cette opposition à Dieu.
L'action est la condition nécessaire de la vie, el c'est parle mouvement, réalisation du devoir, que l'homme peut parvenir au repos éternel... Tendre au repos par l'activité, telle est donc la loi de tous les esprits créés. Mais ce repos, que peut-il être sinon le bonheur ou la possession, la jouissance, l'amour parfait du souverain bien parfaitement connu ?
Les lois de la nature s'enchaînent comme les
êtres eux-mêmes, et tendent à s'unir dans la loi une de l'intelligence infinie, qui forme comme la législation universelle des êtres dont Dieu est le monarque, et à laquelle tous sont soumis. Car bien que tous ne la connaissent pas, tous lui obéissent et le privilège des êtres les plus élevés est de lui obéir librement.
Selon les lois générales de la production, du développement et de la conservation des êtres, la puissance, l'intelligence, l'amour de l'homme se développant sans interruption, devraient développer et perfectionner simultanément l'organisme même, puisque se développer c'est changer et reculer sa limite. Et comme l'obstacle à ce développement est cet organisme même ou le principe d'individualité, ce principe devrait être pleinement soumis à l'intelligence et à l'amour dont l'objet est le vrai et le bien. Tel est l'ordre primitif, la loi fondamentale de l'homme comme de tous les êtres intelligents. Mais est-ce là ce qui existe de fait, ce que nous observons en nous-mêmes et dans les autres hommes ? Loin de là. L'organisme prévaut plus ou moins dans tous les hommes,.
c'est-à-dire qu'au lieu de s'approcher incessamment du vrai et du bien, ils tendent à s'en éloigner sans cesse, en se fixant dans la région du relatif et du contingent, en ramenant tout à l'individualité. L'intelligence, qui devrait commander, est assujettie. La volonté la force d'obéir aux lois de l'organisme; et dès lors, ses lois prédominant, l'organisme en subit complètement l'influence, et se dissous dès lors, selon sa nature propre, au lieu de se transformer.
Il existe entre les biens d'ici-bas et notre cœur une disproportion qu'aucun art ne saurait faire disparaître.
La vie est une sorte de mystère triste, dont la foi seule a le secret.
Qu'est-ce que notre pauvre vie? Une plainte fugitive qui, en montant vers le ciel, se transforme en un chant éternel de joie.
Ce qu'on appelle la vie, c'est désirer une chose, en faire une autre, toujours attendre et, en attendant, souffrira peu près de tout et peu
jouir du reste; voilà notre destinée, si nous ne considérons que la terre.
La vie se passe à préparer sa vie.
Je ne sache rien qui marque davantage la misère de l'homme, que cette facilité surprenante à se contenter de quelques distractions frivoles, avec une capacité immense pour la vérité.
Vie triste et rapide, où les hommes, emportés comme par une tempête violente, s'entrevoient à peine en passant, se font de loin un dernier signe et s'évanouissent sans retour.
Savcz-vous pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures ? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux, mais à deux mondes.
La souffrance esl le grand maître des hommes : mais son enseignement est long.
On avance promptemenl vers l'éternité quand on esl sans' cesse poussé par des orages.
L'homme est si impuissant pour l'homme ! C'est sa plus douloureuse misère.
Profonde misère du cœur humain ! on veut être heureux; on nepeutl'ètre qu'ensoumettant sa raison à la foi, et ses désirs à l'ordre immuable : on le sait, on l'avoue, et cependant ce n'est jamais sans un effort au-dessus de la nature qu'on renonce à la triste liberté de se corrompre et de se perdre. Tel est l'empire de l'orgueil sur l'homme, qu'il repousse la lumière qu'il n'a point créée, et prend en haine le bonheur même qui lui est imposé comme une loi. Preuve effrayante de sa dégradation originelle ! quand le ciel ne demande, en quelque sorte, qu'à s'ouvrir pour le recevoir; quand il est maître, en obéissant, de s'en assurer la possession, il y a quelque chose en lui qui choisit et qui veut l'enfer.
Les biens et les maux d'ici bas fatiguent presque «'gaiement les âmes vides d'avenir. On se repaît de chimères, on vit d'attente; puis l'on s'en va, quand on s'imagine qu'il ne reste plus rien à désirer ou à souffrir.
38 LA MEXXAIS
Chose étrange ! pour dégoûter l'homme de la vie, il suffit de la lui livrer tout entière, de le rassasier de ses plaisirs ; alors, connaissant tout et ennuyé de tout, il saisit avidement la mort comme une dernière sensation, ou une dernière espérance.
Le bonheur des êtres est dans leur perfection, et plus ils s'approchent de la perfection, plus ils s'approchent du bonheur. Jusqu'à ce qu'ils y arrivent, on les voit agités, inquiets, parce que tout être qui n'a pas atteint la perfection qui lui est propre, ou qui n'est pas tout ce qu'il peut et doit être, est dans un état de passage, et cherche le lieu de son repos, comme un voyageur, égaré dans des régions étrangères, cherche avec anxiété sa patrie.
Que cherchez-vous dans le monde ? le bonheur ? Il n'y est pas. Écoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde.
Dieu permet que notre Ame soit quelquefois
comme abandonnée. Nulle consolation, nulle lumière ; mais de toutes paris des épreuves, des tentations, des angoisses ; elle se croit près d'y succomber, parce qu'elle n'aperçoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors ? dire comme Jésus : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? Cet élal est le plus grand exercice de la foi, c'est pour l'âme une image de la mort; froide, sans mouvement, insensible en apparence, elle est comme enfermée dans le tombeau et ne tient plus, ce semble, à Dieu que par une volonté languissante, dont elle n'esl pas même assurée. Oh ! que de grâces sont le fruit de cette agonie supportée avec une humble patience ! Oh ! que de péchés rachète celle passion! C'est alors (pie s'achève en nous le mystère du salut, et que nous de venons véritablement conformes à Jésus, pourvu qu'avec une foi sincère, inébranlable, nous ne cessions de répéter celle parole de résignation : « Oui, mon Père, j'acceptececalier ; je veux l'épuiser jusqu'à la lie : oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi. »
Il y a des temps de vertige où les hommes
vont comme des aveugles et prononcent des paroles dont ils ne comprennent pas le sens. La Providence permet, pour des fins qu'elle connaît, ces tristes exemples de notre faiblesse, et si l'on considère combien la plaie de l'orgueil est profonde en nous, on trouvera qu'ils seraient encore assez utiles, quand ils ne serviraient qu'à nous apprendre le peu que nous sommes.
Ce qu'on a appelé le vague des passions n'est au fond qu'un désir de la sensation en général et indéterminé comme elle. Solitaire et individuel parce que la sensation elle-même est individuelle et solitaire, il produit la mélancolie, sorte de tristesse, de sommeil et de langueur qui porte à la solitude, et qui n'est dans l'être qui en est atteint que la conscience obscure de la vie supérieure qui lui manque, et le sentiment de sa privation.
On esl tourmenté de n'être rien, de u'èlre bon à rien ; tout en s'a vouant son incapacité, on en soutire ; on se figure un état et des occupations auxquels on sérail plus propre : quelle
niiscre ! Eh ! pourquoi s'obstiner à vouloir rendre à Dieu des services qu'il ne veut recevoir de nous? Mais c'est qu'à tout prix et à toute force il faut nourrir celte vie secrète d'amour-propre, qui languit clans l'obscurité, et expire, faute de pâture, dans le vide du parlait anéantissement. « Oh, que nous ne sommes rien ! » s'écriait Bossuet ; et à mon tour je m'écrierai volontiers : « Oh ! qu'il fait bon n'être rien ! la belle, la sainte vocation ! Mais qu'il est difficile d'y être fidèle ! »
La Croix qu'on porte est toujours eelle qu'on ne voudrai! point porter. Toutes les autres nous paraissent légères de loin. On est fort contre les maux qu'on ne sent pas et l'on se croit capable de soulever des montagnes dans le temps même où Ton succombe sous un brin de paille.
Il y a une impuissance de rien faire pour ceux qu'on aime qui tourmente beaucoup, et c'est en cela surtout que Dieu nous fait sentir notre misère.
A combien d'épreuves Dieu [mel parfois nos
cœurs ! Il faut voir en cela une marque de tendresse ; tout coopère au bien de celui qui aime et qui croit. Si Dieu nous envoie des peines c'est qu'il veut les consoler. Il nous rappelle à lui. en nous faisant sentir le néant des créatures. « Dieu seul ! Dieu seul ! » répétait un grand saint. Ge n'est pas que nous ne puissions, que nous ne devions nous aimer en lui, mais d'un amour résigné pleinement à sa volonté souveraine. Ce n'est pas ici le temps de jouir ; il viendra plus tard. Attendons en paix: encore un moment. Si la route est dure quelquefois, le terme est bien doux ; marchons avec courage, avec une tranquille confiance : Procedamus in pace, comme le chante l'Église dans ses prières.
11 y a une vue admirable de la Providence dans les malheurs qui nous arrivent. Plus heureux selon la manière de juger du monde, combien de pensées de religion nous aurions eues de moins. Et si nous souffrons tant de la privation d'un objet aimé, que seraitce donc si nous venions à perdre le seul bien véritable, le seul bien infini? Voilà ce que Dieu
veut nous faire sentir. Il plante de sa main la croix dans nos cœurs ; ayons l'espérance qu'elle y prospérera, car ce n'est qu'à son ombre que le bonheur germe et s'élève jusque dans l'éternité.
Nos affections se froissent et se brisent à chaque pas sur la terre. Ce sont de pauvres voyageurs égarés qui s'entre-heurtent dans les ténèbres.
Il semble à notre impatience que les jours d'épreuves ne finiront pas. Nous nous en allons, prolongeant par l'imagination, dans un avenir -ans bornes, les peines présentes, au lieu de porter chaque jour en paix la croix de chaque jour. En paix, ce n'est pas assez ; il faut encore la porter avec amour ; car qu'y a-l-il de meilleur, de plus aimable, et do plus doux que la croix ? Relisez le dernier chapitre du deuxième livre de ['Imitation : De régie via sanctx crucis ; il ne console pas seulement (\c> souffrances; il donne un grand désir de souffrir, à l'exemple de Jésus qui a tant souffert pour nnw<. Que toutes les philosophjes humaines
sont stériles et faibles auprès de cette sublime philosophie de la Croix ! Mais on ne saurait la comprendre, à moins que Dieu lui-même ne la révèle au cœur : Si seines donum Dei(i).
Dieu n'a pas voulu donnera l'homme le pouvoir de soulager l'homme; il se l'est réservé à lui seul, afin que, placés ici-bas entre les douleurs de cette vie d'épreuves et la pitié stérile d'une impuissante amitié, nous nous élevassions jusqu'à la source de toute vraie consolation : Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos (2).
Il est une grande loi à laquelle on fait en général bien peu d'attention, et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage : c'est la loi de souffrance, sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand, ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache point les hommes les uns aux autres. Il faut qu'ils aient souffert ensemble pour s'aimer autant qu'ils sont capables d'aimer...
(1) Saint Jean, IV, 10.
(2) Matthieu, XI, 28-.
Heureux ceux qui pleurent ! Il y a plus de vérité dans celle parole, et plus de consolai ion réelle, que dans les innombrables Irailés des philosophes sur le souverain bien.
Je ne dis pas que nous devions ne point senlir les peines dont celle triste vie abonde, mais elles ne doivent jamais nous agiter, nous décourager; selon les desseins de Dieu, pleins de sagesse et de miséricorde, ce sont des flots qui doivent porter le malheureux au rivage; son impatience d'abord, et ensuite son abattement en font des vagues qui 1 engloutissent.
Quelquefois il prend des désirs extrêmes de s'en aller au loin chercher le repos dans quelques déserts ! mais le travail n'est-il pas partout, et la peine aussi? Nous portons en nous notre douleur, elle vit de nous, plus que de tout 1' reste. Or donc, le mieux est de porter sa croix où elle nous est donnée, telle qu'elle nous est donnée, aujourd'hui, demain, el les jours suivants, jusqu'au dernier jour.
N'esl-il pas vrai qu'on se trouve bien à
46 LA MKN.VvIS
l'étroit dans la vie? Sa durée n'a nulle proportion avee nos pensées, nos désirs, nos projets. On a beau se hâter, la mort nous devance. Or donc, faisons chaque jour ce qui nous est ordonné pour chaque jour, et abandonnons le reste à Dieu, qui abrège noire travail dans sa bonté.
Disons-nous bien que, sous une forme ou sous une autre, les misères de cette vie nous suivront jusqu'au bout, que c'est l'apanage de noire condition présente, que nous ne sommeici-bas qu'à ce prix : et puis remercions Dieu qui appelle ainsi nos regards et nos désirs en avant, et délie peu à peu nos liens, au lieu de les rompre.
Quand l'homme veut venir au secours de l'homme, il ne trouve en soi qu'une impuissance désolante. Le désir d'apporter quelque bonheur est à peu près stérile et ressemble à celui d'un homme qui rêve et dont la volonté la plus énergique ne peut rien, pas même remuer le bras.
Mon Dieu, que je sen> vivement cette ter-
rible impuissance où l'homme est d'aider l'homme, cette stérilité désolante du désir qui ne soulage rien et ne console rien ! Adressons nous donc directement à celui qui peut et à qui seul il est donné de guérir les plaies qu'il a faites, également plein de miséricorde lorsqu'il envoie l'épreuve, et lorsqu'il ramène la paix.
Nous avons tous part à ce calice si amer à la nature. N'oublions pas que notre Sauveur y a bu le premier, qu'il l'a épuisé jusqu'à la lie, et, si notre àme aussi est triste jusqu'à la mort, songeons que notre espérance a sa racine dans ces grands mystères de douleur.
Il y a en nous une secrète inclination à retenir nos douleurs, à nous cramponnera ce qui nous tourmente, inclination mauvaise en soi, car elle a son principe dans l'orgueil. Nous nous complaisons dans l'énergie et la durée de nos sentiments, qui, nous élevant à nos propres yeux, augmentent l'estime que nous faisons de nous-mêmes, et, ce nous semble, justifient la préférence intérieure que nous nous accordons sur Les autres.
Qui voudrait parcourir une seconde fois ce cercle de douleurs qu'on appelle la vie ?... A mesure que j'approche du terme, je me sens plus attiré vers ce monde mystérieux, dont celui-ci n'est que le portique ouvert à tous les vents, au soleil, à la pluie, comme si la Providence avait voulu nous inspirer l'envie d'entrer dans le temple.
Je n'ai guère connu de la vie que son côté douloureux. En a-t-elle un autre ? Je l'ignore ; je sais seulement qu'elle a un but et que peu importe tout le reste, pourvu qu'on l'atteigne. 11 n'y a que cette pensée qui soit sage, parce qu'elle nous ramène à Dieu, hors duquel tout est ténèbres et misères sais espérances.
Hymne des morts.
Ils ont aussi passé sur celte terre, ils ont descendu le fleuve du temps; on entendit leurs voix sur ses bonis, et puis Ton n'entendit plus
rien.
Où sont-ils ? Oui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans te Seigneur !
Pendant qu'ils passaient, mille ombres vaines se présentèrent à leurs regards; le monde que le Christ a maudit leur montra ses grandeurs, ses richesses, ses voluptés ; ils les virent, et soudain ils ne virent plus que l'éternité.
Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux tes morts qui meurent dans le Seigneur !
Semblable à un rayon d'en haut, une croix, dans le lointain, apparaissait pour guider leur course; mais tous ne la regardaient pas.
Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans te Seigneur !
11 y en avait qui disaient: « Qu'est-ce que ces flots qui nous emportent ? Y a-t-il quelque chose après ce voyage rapide ? Nous ne le savons pas, nul ne le sait. » Et comme ils disaient cela, les rives s'évanouissaient.
Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux tts morts qui meurent dans te Seigneur !
Il y en avait aussi qui semblaient, dans un recueillement profond, écouter une parole secrète; et puis, l'œil fixé sur le couchant, tout à coup ils chantaient une aurore invisible et un jour qui ne finit jamais.
Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux tes morts qui meurent dans le Seigneur !
En traînés pêle-mêle, jeunes et vieux, tous disparaissaient tels que le vaisseau que chasse la tempête. On compterait plutôt les sables de la
mer que le nombre de ceux qui se hâtaient uY passer.
Où sont-ils? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !
Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande tristesse était dans leur cœur; l'angoisse soulevait leur poitrine, et comme fatigués du travail de vivre, levant les yeux au ciel, ils pleuraient.
Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !
Des lieux inconnus où le fleuve se perd, deux voix s'élèvent incessamment. L'une dit : « Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur, écoutez mes gémissements, prêtez l'oreille à ma prière. Si vous scrutez nos iniquités, qui soutiendra votre regard ? Mais près de vous est la miséricorde et une rédemption immense. » Et l'autre : « Nous vous louons, ô Dieu ! nous vous bénissons ; saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées. La terre et les cieux sont remplis de votre gloire
04 LA MENXAIS
Et nous aussi nous irons là, d'où partent ces plaintes ou ces chants de triomphe.
Où serons-nous ? Oui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans te Seigneur!
Vit-on jamais à l'heure de la mort un chrétien donner le même exemple que tant d'inciVdules, abjurer .^a doctrine et regretter d'avoir cru ?
Joies, soucis, plaisirs, peines, que demeuret-il de tout cela ? Rien. Ce qui est de la terre s'évanouit à l'entrée du tombeau. Cet homme s'en est allé seul avec sa conscience : où ? Voilà toute la question.
Où se précipite cette foule? Jeunes et vieux, riches et pauvres, se pressent, se mêlent, se confondent. Une invisible main les pousse, à travers un étroit passage, vers une porte qu'ils se hâtent de franchir. Au delà que se trouvet-il ? Ils le sauront tout à l'heure : à présent ils n'ont pas le temps d'y songer.
Nous nous en allons vers notre vraie patrie,
vers la maison de noire Père ; mais à l'entrée, il \ a un passage où deux ne sauraient marcher de front, et où Ton cesse un moment de se voir : c'est là tout.
Quand tout nous assure que ceux des noires qui s'en sont allés devant jouissent déjà du bonheur que nous pouvons perdre encore, comment ne pas louer Dieu et bénir ses miséricordes, de ce qu'il a daigné rappeler à lui sa pauvre créature qui n'était sur la terre que pour mériter la paix, la paix éternelle, inénarrable, qui ne lui sera plus ravie.
Qu'est-ce que la mari ? Le lendemain des grandeurs, (\vx richesses, des plaisirs. On se conclu' dans les pompes el les voluptés, on se réveille dans le sépulcre, sous un froid linceul, entre l'oubli de la terre el l'éternité de l'enfer ou du ciel.
Toi ou lard il arrive ce moment si horrible à la nature, el si consolant pour la foi ; ce moment qui consomme noire révolte ou noire sacrifice, noire perle on notre salut. VA nous aussi nous
tremperons nos lèvres dans le calice qui parut si amer à l'Homme-Dieu ! Et nous aussi nous connaîtrons les transes de l'agonie, et les sueurs de l'angoisse, et le travail du dernier passage ! Nul n'échappe à l'arrêt prononcé contre la race humaine. Mais en moulant au calvaire, le chrétien sait que son Libérateur l'y a précédé ; il y trouve encore sa croix ; il jette snrelle un regard d'amour, et tout se calme en lui, hors le désir d'être avec Jésus. On l'entend qui l'appelle d'une voix toujours plus faible; elle s'éteint, la prière cesse, et l'éternel cantique de joie commence dans les cieux !
J'ai vu, mon Dieu, porter avec pompe un puissant de la terre à sa dernière demeure, et ce spectacle paraissait grand. Un cortège immense de prêtres, de soldats, d'hommes en dignité, accompagnait le mort posé sur un char orné de draperies et de franges d'argent : je pensais que ce drap de velours chargé d'insignes et de décorations ne recouvrait, peutêtre, que le cadavre d'un damné !
Ouvrez cette tombe, qu'y découvrez-vous?
un peu de cendre, quelques ossements. Amenez les peuples, amenez le genre humain devant ces ossements et celle cendre ; la voix de tous les hommes, leurs acclamations réveilleront-elles la vie de cette poussière ? Elle ne se ranimera que pour recevoir sa dernière sentence.
Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints: voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu peut-être et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années, que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à L'établissement de sa famille ? Aussi s'en esl-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien ! maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en amasser de nouveaux; du reste, nul souvenir du mort. Quelque chose de lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il avait une âme rachetée du sang «le Jésus-Christ : où est-elle? A l'instant où elle
LA MLWNAIS
quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible, terrible alternative ! El à présent, plongez-vous dans les soins de la terre, différez votre conversion : dites encore : il sera temps demain. Insensé ! ce temps dont tu abuses creuse ta fosse, et demain ce sera l'éternité.
Toutes les séparations de la terre sont si courtes, qu'à peine puis-je comprendre qu'on leur donne ce nom. Il n'y a qu'une séparation réelle, une seule, mais terrible, épouvantable, sans retour et sans espérance. Le reste n'est rien, et trop au-dessous de l'attention du chrétien, sursam, sursum corda !
J'admire comment les hommes savent se faire des spectacles de tout, et un luxe de la mort même. Il y a quelque chose d'étrange dans ce contraste de l'orgueil et d'une grande misère. Qu'apportent-ils avec tant de pompe ? des ossements. Ils y mêlent quelques fleurs, souvent plus durables que leurs souvenirs, et en voila pour jamais.