‹ LamennaisChapitre 7 sur 12 · I.A MOUT · texte numérisé non relu

I.A MOUT

Les regrets mêmes ont leur charme ; ils semblent, en se prolongeant dans la vie, nous guider vers ceux que notre bonheur sera de retrouver pour no plus les perdre... cette joie amère et poignante attachée aux souffrances du cœur fait bien du mal, et pourtant on l'aime ; on la saisit comme un dernier reste de ce qui nous est échappé.

Dieu sépare ce qu'il avait uni, mais pour opérer bientôt une réunion éternelle. Arrêtonsnous à cette pensée si consolante, si douce ; écartons de notre douleur les illusions de la terre, qui nous empêchent de regarder au delà, qui nous concentrent dans l'état présent, et nous dérobent le sentiment des réalités invisibles. Un voile transparent aux yeux de la foi, et que déchire le plus léger souftle, nous sépare de ceux que nous avons perdus et qui nous attendent ; voilà tout. Ils s'en sont allés les premiers s'emparer de cette vie, la seule véritable, et tout à l'heure nous les suivrons.

L'impuissance où la maladie nous met de penser sérieusement à ce qui nous importe

le plus à ce moment, a été souvent éprouvée. Mais on se flatte toujours qu'on fera exception, qu'on aura le temps, et l'heure arrive, et Ton s'en va comme on avait vécu.

ÉTERNITÉ, FIN DE l'hOMME

On vous jette à la tête l'éternité, comme si ce n'était rien. Je m'étonne toujours de la légèreté avec laquelle on manie celte étonnante et immense idée.

L'éternité ! ah ! comprenons-nous bien ce mot-là ? Ce n'est, ce me semble, que dans la solitude, loin de toute distraction, que l'âme trouve en soi assez de place pour cette im mense idée, si effrayante, à la l'ois, et si consolante.

Il n'y a que 1 éternité qui ne recommence pas, et c'est parce qu'elle ne finit point; vaste présent, d<»nt nul jamais ne trouver;» les limites.

Gl LA MENNA1S

Le temps ne nous manque jamais pour penser aux plaisirs qui passent ; n'en trouveronsnous point pour penser à notre sort éternel ?

Encore un peu de temps et que nous importera tout ce qui nous peine si fort aujourd'hui ? Éternité ! que ce mot nous console, nous anime, nous soutienne au milieu de nos épreuves.

Jugeons des choses par leur rapport, non avec ce qui passe, mais avec ce qui ne finera jamais.

Tout ce qui finit est court et rien n'est pénible à celui qui espère.

Etre retranché de la société éternelle, c'est être éternellement puni de mort, ou privé à jamais de tout bien, puisque Dieu les renferme tous. Mais ce retranchement terrible, ce n'est pas Dieu qui l'opère par un acte particulier; il est la suite, l'effet nécessaire de la violation des rapports qui nous unissent à lui; nous mourons à la vérité, à l'amour, à l'espérance, comme le

corps mourt quand nous violons volontairement ses lois, et jamais l'âme ne périt que par un suicide.

Qui que nous soyons, il nous faudra paraître un jour devant Dieu; cités à son tribunal redoutable pour y rendre compte de notre foi, voulons-nous n'avoir pour toute réponse à articuler que ces paroles : « Cela m'était indifïér nt; je n'y ai point songé » ? Ah ! loin de nous celle indifférence coupable, ce mortel assoupissement bientôt suivi d'un si terrible réveil ! Sachons ce que nous devons croire, pour savoir ce que nous devons faire, ce que nous devons espérer, ce que nous devons craindre. Voilà la véritable science de l'homme; les autres ne sont que des curiosités futiles, des jeux d'enfants dont on berce son ennui, ou dont on amuse ses loisirs.

En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente, l'importance qu'ils attachent à toul ce qui s'y rapporte, le désir qui les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle jouissance, croirait-on

Ci LA ME NX AI S

jamais qu'ils soient persuadés que cette vie doive finir, et finir si tôt ? Dans leurs longues prévoyances, ils n'oublient rien que l'éternité : elle seule ne les touche en aucune manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songentils de loin en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des affaires. Profonde pitié, et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur est différent ! // a passé sur la terre comme un homme errant, comme un voyageur qui se détourne pour se reposer un peu. Voilà notre modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel. nous devons n'user des choses d'ici-bas que pour la simple nécessité, et ne voir dans ce qui est au delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? Le voyageur altéré approche ses lèvres de la l'on laine, et é tanche sa soif de l'eau la plus proche ; il s'assied contre le premier arbre qu'il rencontre sur le bord du chemin ; et puis, ayant reprisses forces, il recommence à marcher. Vue seule pensée l'occupa, celle d'achever promptement sa course, [ra-t-il

attacher son àme aux objets divers qui frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il traverse et qu'il ne reverra jamais? Or, nous sommes tous ce voyageur. Oue m'importe la terre, o mon Dieu ! que m'importe ce lieu étranger d'où je sortirai dans un moment ! Je vais à la maison de mon Père ; le reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela, pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes vœux ?

Quelques-uns s'inquiètent pi us des jugements

des hommes que de celui de Dieu. Etrange folie ! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que nous importera le blâme ou l'estime des créatures? Nous ne serons ni condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. G'esl la Vérité qui nous jugera et sa sentence sera éternelle.

11 est étrange qu'il faille sans cesse redire à l'homme : Pense à ton âme, le temps fuit, l'éternité s'avance ; demain, aujourd'hui peut-£tre

elle aura commencé pour toi ; et cependant il est vrai que, si on ne lui rappelait à chaque heure cette vérité formidable, à chaque heure il l'oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette créature tombée.

Quoi que prétendent quelques sophistes que l'espérance inquiète et fatigue, celte vie rapide a de touffues suites. Toutes nos destinées ne s'accomplissent pas entre le berceau et la tombe : et l'homme, en passant sur cette terre si souvent arrosée de ses larmes, ne recueille pas les hautes idées de Dieu, d'ordre, de just;ce, de vertu, d'immortalité, comme un tribut qu'il doive bientôt aller porter au néant.

Nous éprouvons le besoin d'un bien parfait, infini, vers lequel notre volonté tend avec une force invincible. Nous voulons être heureux, el ne pouvons le devenir que par la possession de ce bien, qui est Dieu même. Hors de lui nous ne trouvons qu'inquiétude, ennui, dégoût, une stérile fatigue de l'âme épuisée par le travail du désir. Soyons de bonne foi dans notre misère : aussi bien, comment nous la déguiser?

Une prompte expérience nous apprend qu'aucun

objet terrestre n'est le bien où nous aspirons et qu'en vain nous le cherchons ici-bas autour de nous. Tous les siècles retentissent de celle maxime. Nous voyageons, il est vrai, dans un monde d'illusions, mais le temps se hâte de rompre le charme ; les fantômes séduisants, auxquels nos vœux prêtent une réalité imaginaire, s'évanouissent au milieu de noire cœur. Dieu ne l'a fait si grand que parce qu'il y voulait habiter. Il s'est préparé en nous comme une demeure immense où tout ce qui n'est pas lui se perd et disparaît.

Peu digne d'occuper la pensée et moins encore de fixer l'amour d'une créature qui connaît et contemple Dieu, le monde physique marche sans notre concours et pourvoit à nos besoins selon des lois invariables; comme si le Tout-Puissant lui eût défendu Je troubler dans ses hautes fonctions l'être qu'il (it à son image.

La plupart des hommes se perdent, parce que. ne pensant jamais, ou presque jamais, à

LA MENNA1S

la fin pour laquelle Dieu les a mis sur la terre. ils ne voient que celle terre, ne s'occupent que d'elle, y arrêtent tous leurs désirs, et fascinés par les faux biens qui les séduisent et qui passent, s'endorment dans une illusion lamentable, dont ils ne se réveillent qu'à la mort.

Des hommes se sont rencontrés que tout intéresse, hors leur sort éternel. Ils n'ont pas, disent-ils. le temps d'y songer, mais ils en ont abondamment dès qu'il s'agit de satisfaire la plus frivole fantaisie. Ils ont du temps pour les affaires, du temps pour les plaisirs, et ils n'en ont pas pour s'assurer s'il y a un ciel, un enfer Ils ont du temps pour s'instruire des plus vaines futilités de ce monde, où ils ne passeront qu'un jour, et ils n'en ont pas pour s'assurer s'il existe un autre monde, qu'ils doivent, heureux ou malheureux, habiter éternellement. Ils ont du temps pour soigner un corps qui va se dissoudre, et ils n'en ont pas pour s'informer s'il renferme une âme immortelle. Ils ont du temps pour aller au loin convaincre leurs yeux de l'existence d'un animal rare, d'une plante curieuse, el ils n'en onl pas

pour convainvre leur raison de l'existence de Dieu. Inconcevable aveuglement !

L'instruction est un bien ou un mal selon l'usage qu'on en fait, les fruits qu'on en tire; ou plutôt, elle n'est qu'un moyen pour arriver à une fin, laquelle est la connaissance et la pratique des devoirs.

Il est écrit que nous rendrons compte au jour du jugement, même d'une parole oiseuse. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur : tout est sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens inulilesvous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites; et cependant, que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de plus?

Triste assemblage de tous les contrastes, l'homme offre encore d'imposantes traces de grandeur. Roi de la terre, il en change la surface, il dompte les forces aveugles de la nature,

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et sa débile existence est le jouet de tout ce qui l'entoure. Sa pensée va saisir jusque dans les abîmes les plus profonds de la nature inorganique les premiers éléments de la forme, et traversant les cieux, qu'elle mesure en passant, s'élève jusqu'à la forme première, jusqu'au Verbe infini ; et puis tout d'un coup on voit celte intelligence si haute, si sublime, tomber et s'ébattre au sein du doute et de l'erreur. Son amour aspire à un bien infini ; il veut être heureux, il le veut invinciblement, et rien ne satisfait le vœu de son cœur ! Il s'ennuie, il gémit, il soupire ; l'angoisse est le fond de son être, la plainte est sa voix naturelle. Effrayant mystère et qui l'expliquera? Le mal est entré dans le monde !...

Il n'est rien qu'on n'endure volontiers pour une fortune périssable, pour acquérir des richesses que la mort dévorera demain ; on ne croit pas trop les payer en les achetant au prix de mille fatigues, de mille périls, des plus dures privations. Les biens éternels, infinis, - >nl les seuls qui nous paraissent toujours trop chers.

Emporté dans des routes diverses par une force inconnue, il faut que l'homme se hâte de parlera l'homme s'il en veut être entendu, et les générations elles-mêmes s'entrevoient à peine en passant, tant le mouvement qui les entraîne est rapide. Tel est l'ordre établi ; rien ne saurait le changer, ni nos désirs, ni nos regrets, ni nos craintes, ni nos espérances ; quelques-uns ne le connaissent pas ; il y a une douce ignorance de jeunesse qui se figure dans un vague avenir un enchantement éternel ; mais peu à peu, sur l'horizon brillant des chimères, s'élève comme un astre sinistre, la réalité qui, de ce moment, flétrit sans relâche, l'une après l'autre, toutes les grâces dont l'imagination embellissait cette courte existence et la conduit triste et nue au tombeau. Et, après tout, qu'importe où on se trouve ? En Europe ou en Amérique, partout celte poignée de terre qu'on se hâte de jeter sur les derniers restes de l'homme, recouvre les mêmes douleurs et protège le même repos, et, de ses invisibles liens, une forte espérance unit encore du fond du sépulcre tous ces morts chrétiens, quisommeillent dans les deux hémi-

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sphères, en attendant la voix puissante qui les réveillera.

Tant de pensées de la terre, eè pas une pensée du eiel ; un désir si ardent de ce qui va finir, et une insouciance si profonde de ce qui est éternel ; ces grandes et vives espérances toutes renfermées dans un étroit espace de temps, et au delà de ce temps rien de prévu, rien de préparé, rien de souhaité peut être : quel sujet de réflexion !

Attachons-nous chaque jour pins fortement' à ce qui ne passe point. En peu d'années, peutêtre en peu de mois, que reste-t-il de ce qui nous occupe aujourd'hui si vivement ? Oh ! que nous aurons des idées bien différentes, lorsqu'on viendra nous dire: songez à votre âme ; dans un moment vous comparaîtrez devant le souverain juge ; dans un moment voire sentence vous sera prononcée. Ce ne sera pas alors les plaisirs que nous aurons goûtés, les penchants que nous aurons satisfaits qui nous consoleront, mais les sacrifices faits ;i Dieu et à ses lois éternelles. Jo ne sais pas en

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vérité ce qu'on peut chercher, ce qu'on peut désirer en ce monde que nous quitterons demain ; mais les sens entraînent, et l'on s'habitue à compter pour quelque chose ce qui nous affecte dans cet instant si court qui ne reviendra plus.

Nous ne voyons que la terre; Dieu voit plus loin; il dispose toutes choses pour achever en nous l'œuvre du salut, pour nous conduire au bonheur qu'il réserve à ses saints, et quand nous gémissons, c'est souvent de ses miséricordes mêmes.

Il n'est point d'erreur plus grande que celle qui

nous porte à vouloir toujours nous faire notre destinée. Notre vie n'est pas à nous ; c'est à la Providence d'en disposer comme il lui plaît. Tout, dans ses desseins, est ordonné pour une fin qui n'est pas de la terre, et jamais nous n'aurons de paix, tant que nous ne transporterons pas au delà de cette terre el nos pensées ei nos affections. Le cœur est mal a l'aise ici-bas; qu'est-ce pour lui que ces jours qui passent, cette durée à peine sai-

:>; la mexnais

sissable qui va finir en un moment ? Trouvez où placer là seulement l'image de cette félicité à laquelle il aspire, et qui ne le satisfait même en espérance que parce qu'elle est sans terme et sans mesure. De ce côté-ci de la tombe, il n'y a que des épreuves et des illusions; le repos et les biens réels sont au delà Encore un peu de temps, un peu de travail, un peu de larmes, et puis, dans le s mu de Dieu, l'immuable joie et l'éternelle réunion.

Notre erreur et notre tourment est de chercher la vie dans ce qui passe ; elle n'est point là. Oubliant ses vraies destinées, notre cœur se prend à ce qui ne lui est que montré parla terre ; il s'y arrête, il s'y complaît comme dans la dernière fin. Alors souvent Dieu rappelle à lui ces objets de noire affection, afin que nos regards en les suivant s'élèvent vers Celui qui nous les rendra. Loin donc de nous plaindre de sa rigueur, bénissons sa miséricorde, qui vient nous chercher jusqu'au fond des temps pour nous ramener à la seule félicité qui n'a de bornes que celles de l'Être

infini qui renferme en soi tous les biens, et qui n'a de terme que l'Éternité.

Ne cherchez pas à découvrir ce que la sagesse divine nous cache. Ce que nous savons suffit à notre espérance, à notre amour. Si Dieu a couvert d'un voile cette grande félicité qu'il nous a promise, c'est qu'il ne nous serait pas bon de la contempler de la terre. Travaillons à la mériter, commençons par là ; le plus difficile assurément ne sera pas de s'en contenter quand il nous sera permis d'en jouir.

La science, dangereuse en ce qu'elle nous tente continuellement d'amour-propre, est la plus grande des vanités, lorsqu'on ne la rapporte pas à un but plus solide et d'un ordre plus élevé. En toutes choses ne regardons que Dieu et notre salut.

Quelle vertu a-t-on inventée depuis Jésus- Christ ?

C'est un devoir pour l'homme de tendre à la perfection, parce que la perfection n'est elle-même que l'accomplissement de tous les devoirs.

Croire sincèrement être ce qu'on est, voilà toute l'humilité, cette vertu si rare et si pénible à l'homme.

Toute notre force consiste à nous sentir faibles, et toute notre grandeur à nous humilier profondément.

L'abnégation de soi-même est la première condition de toutes les grandeurs chrétiennes.

La patience est de toutes les vertus celle dont l'usage est le plus fréquent, et nous ne saurions solder le moindre compte avec la vie sans un appoint de patience.

Notre douleur c'est nous, et la tristesse même a je ne sais quel charme dont il faudrait se détacher comme du reste à cause de Dieu.

Il n'y a de bonheur qu'au sein de la vérité parce qu'il n'y a de repos que là. L'erreur enivre, rinditïerence assoupit, mais ni l'une ni l'autre ne comble le vide du cœur.

Le mal est une opposition de la volonté libre de la créature à la volonté du Créateur et à ses lois.

L'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu considéré comme vérité suprême. L'erreur dans les actions, ou le péché, sépare l'homme

de Dieu considéré comme souveraine justice et auteur de l'ordre.

Les passions troublent Tordre moral; la religion, qui a pour but de le rétablir, doit donc combattre les passions.

S'il faut des vertus, et par conséquent de la force, pour être religieux, il ne faut que des passions, et par conséquent de la faiblesse, pour être incrédule.

Chose étrange que les doctrines de volupté n'aient jamais pu faire un heureux, et que cette merveille fût réservée, comme tant d'autres, à la doctrine de la croix !

Le devoir l'a ligue : on ne veut marcher qu'en descendant.

L'orgueil trouve beau de ne rien croire parce que les passions trouvent commode de ne rien pratiquer.

Qui se connaît se méprise, et qui se méprise

est libre, car il est affranchi de l'opinion. Le plus pesant joug est celui que l'orgueil nous impose.

L'on n'estime guère dans les autres que les qualités que l'on croit posséder soi-même. C'est une manière de se louer.

La morale est une plante dont la racine est dans le ciel, et dont les fleurs et les fruits parfument et embellissent la terre.

Le Christianisme rendit l'homme ami de l'homme : et comment ? En lui apprenant à aimer Dieu. Sa doctrine est une doctrine d'amour, et voilà pourquoi elle enfante de si sublimes vertus ; car toute vertu est sacrifice, et tout sacrifice est un acte d'amour... Qu'y a-t-il d'impossible à celui qui aime? il meurt ; il fait plus, il vit, il souffre volontairement, pour épargner à ses semblables des souffrances.

La lumière se répand dans les cœurs sincères : et voilà pourquoi, tandis que tout pa-

raît obscur à la raison dispuleuse et hautaine, tout est clair pour les âmes droites, du moins tout ce qui intéresse véritablement l'homme. C'est de l'orgueil que sortent les ténèbres, de l'orgueil, père des préventions, des secrètes répugnances contre la vérité, des doutes désolants et des passions sans nombre qui maîtrisent l'entendement et l'entraînent loin du soleil des intelligences, loin de la source de la vie, loin de Dieu. Il nous a faits pour le connaître, mais il a voulu que notre foi fût libre... et, attachant à la plus difficile vertu la récompense la plus haute, il a fondé notre bonheur tout entier sur une humble obéissance.

« Aimez Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit, de toutes vos forces, voilà le premier et le plus grand commandement. Le second lui est semblable : Aimez votre prochain comme vous-même. Ces deux commandements renferment toute la loi. »

Ils renferment en effet et la justice et la charité, qui n'est que la perfection de la justice. Nul devoir qui n'en découle. 11 est également impossible d'y rien ajouter, d'en rien retrancher,

et c'est en les observant que l'homme achève de devenir semblable à Dieu autant qu'il peut l'être. La foi sanctifie son esprit, en rendant ses pensées conformes aux pensées divines; l'amour sanctifie son cœur, en le remplissant des mêmes sentiments que Dieu a pour lui-même et pour les êtres qu'il a créés : et par là s'explique ce précepte, jusqu'alors incompréhensible : Soyez parfaits comme votre Père céleste ett parfait.

Dans les temps de ferveur, lorsque l'âme est comme inondée de la grâce, on se croit sûr de soi, on s'imagine être à l'abri des chutes, et cette persuasion est un piège très dangereux, parce qu'elle porte au relâchement, affaiblit la vigilance et diminue peu à peu l'horreur que doivent inspirer les occasions du péché. On est d'autant moins soigneux de les fuir, qu'on pense être plus certain de ne pas succomber. Cependant, la ferveur se dissipe aveccette humble défiance que le chrétien doit avoir de ses propres forces. La négligence, la tiédeur fonl chaque jour de nouveaux progrès ; l'orgueil, toutes les passions se réveillent ; la

grâce, trop méprisée, se retire, et cette âme malheureuse, qui naguère se croyait impeccable, livrée à elle-même, tombe enfin dans les plus honteux désordres.

Bien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le caractère de l'orgueil.

Or, privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme est-il capable ? A quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations ? Tout se perd dans le vide de son àme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l'amour nous seront donnés : humilions-nous, et le salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil.

Nul ordre dans le monde, nulle vie que par l'obéissance ; elle est le lien des hommes entre eux et avec leur auteur, le fondement

de la paix et le principe de l'harmonie universelle.

Il v a en nous une secrète malice oui se cornplaît à découvrir les imperfections de nos frères : et voilà pourquoi nous sommes si prompts à les juger, oubliant qu'à Dieu seul appartient le jugement des cœurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui, descendons dans la nôtre : nous y trouverons assez de motifs d'être indulgents envers le prochain et de trembler pour nous-mêmes. Vous n'êtes chargés que de vous, vous ne répondrez que de vous. Ne jugez donc point, afin que vous ne soyez point jugé.

Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans chaque homme, sans en excepter un seul, à quoi cela vous servirait- il, si vous vous ignorez vous-même? On ne vous interrogera point, au dernier jour, sur la conscience d'aulrui. Laissez donc là une sollicitude dont presque toujours l'orgueil et la malignité sont le principe ; et occupez-vous d'un soin plus agréable à Dion et plus utile pour vous.

La grande, la vraie science est de se connaîlie soi-même : ce doit êlre notre étude de tous les instants. Alors on apprend à se mépriser, à gémir sur la plaie de son cœur, sur l'amourpropre effréné qui nous domine, sur les secrètes convoitises qui nous tourmentent, et Ton s'écrie comme l'Apôtre : Qui me délivrera de ce corps de mort ?

Il y en a qui, après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans l'abattement et abandonnent lâchement la victoire: et c'est qu'ayant compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil. 11 ne suffit pas de résister un jour, deux jours: il faufcombatlre sans relâche jusqu'au bout. Ne dites point : « Cette guerre est bien longue ! » Rien n'est long de ce qui finit.

La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre une faiblesse si déplorable, en s'efforçant de résister aux mouve-

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ments soudains qui s'élèvent en nous. Celui qui n'est pas maître de soi court un grand péril, il est à chaque instant près de tomber. 11 faut s'exercer à vouloir, à dompter l'imagination qui emporte l'âme, à soumettre le cœur et ses désirs à une règle inflexible.

( le n'est pas assez d'être patient avec les autres, il faut l'être encore avec soi-même. Ce je ne sais quoi d'aigre et de virulent que nous ressentons en nous après avoir commis quelque faute vient plutôt de l'orgueil humilié que d'un repentir selon Dieu. L'homme humble qui connaît sa faiblesse ne s'étonne point de tomber; il gémit de sa chute, en implore le pardon, et se relève tranquille, pour combattre avec un courage nouveau. Faillir est mal sans doute; mais se troubler n'est qu'un mal de plus. Le trouble a sa source ou dans une sorte de dépit superbe de se trouver si infirme, ou dans le défaut de confiance en Celui qui guérit notre infirmité. Et si, la tentation survenant, ilarrive que vous succombiez, veille/ et priez davantage encore ; mais ne perdez jamais la paix.

Ne voyons jamais dans les hommes, quelles que soient leurs idées et leurs opinions... que des frères à servir, des pécheurs à ramener, ou des chrétiens à confirmer dans la foi et dans la vertu. Dépouillés complètement de tout esprit individuel, ne craignons pas moins l'esprit de corps, qui produit les dissensions, isole et rompt toujours, à quelque degré, la perfection de l'unité catholique. Nous avons tous le même but, nous servons tous le même maître. Qu'importe par qui le bien se fasse, pourvu qu'il soit fait? Partout où nous le voyons accompli, réjouissons-nous-en, comme s'il nous était propre, autrement ce serait nous que nous servirions, et non pas le bien, et non pas Dieu.

La résignation est une grande vertu, mais quand de plus il s'y joint un humble désir des souffrances, on ne saurait trop remercier Dieu d'une disposition qui ne vient point de nous, mais uniquement de sa grâce et de son amour pour ses pauvres créatures rachetées du sang de son Fils.

La foi n'est point une opinion, mais la vérité

même de Dieu ; elle n'est point raisonnement, mais obéissance, et sans cela où serait le mérite de croire ? Le mérite est de se soumettre à une autorité plus haute et de courber cette fière raison sous un joug qu'elle ne porle jamais sans murmurer.

Heureux qui, détaché de tout et de lui-même, ne voit, ne cherche, ne désire que la volonté de Dieu. Hàtons-nous donc de travailler à sa gloire, à la construction de son Église, au salut des âmes qui se perdent en si grand nombre. Hàtons-nous... d'employer au moins les dernières heures du jour à cultiver le champ du père de famille.

Ne nous arrêtons pas trop aux impressions sensibles. La vraie piété en est entièrement indépendante. Quand nous ne trouverions qu'amertume dans le service de Dieu, les raisons de le servir seraient toujours les mêmes, et la volonté qui seule est en notre pouvoir, ne devrait pas un instant être ébranlée par cette épreuve.

Défiance de nous-mêmes, confiance en Dieu,

voilà le fondement de la vie chétienne. Abandonnons-nous doucement entre les mains de Celui qui a promis de nous soutenir si nous sommes fidèles à sa grâce; allons à lui en grande humilité et simplicité. Réfléchissons peu sur nous-mêmes, et seulement autant qu'il est nécessaire pour nous corriger. Point de trouble, point d inquiétude, même après nos fautes, mais un humble et prompt repentir, avec une résolution ferme de n'y jamais retomber volontairement. Soyons comme la balle qui n'a pas plus tôt touché la terre qu'elle rebondit aussitôt. Que nos actions les plus indifférentes soient animées par la foi et cet esprit d'amour qui donne un prix infini aux moindres choses... Quand on aime, on met son bonheur à plaire à l'objet aimé. Aimons Dieu, et sa loi nous deviendra facile. Aimons Dieu, et nous n'aurons de volonté que la sienne, de désirs que les siens, toujours unis à ce bon Maître, dans la joie comme dans la peine, sur le Calvaire comme sur le Thabor.

Quand nous nous sentons tristes, pensons à

la brièveté de tout ceci. Adhac modicum Y). Est-ce la peine de tant s'affliger de ce qui va finir? Que la paix de la soumission nous conduise à la paix plus douce et plus profonde de l'amour. Dilectus meus mihi, et ego Mi 2). Que reste-t-il à désirer, quand on peut dire cela? De quoi peut-on s'attrister encore? Conversalio nostra in ccelis est 3 . dit saint Paul. Descendons le moins possible sur la terre, et n'y descendons jamais tout entiers. Que ce qu'il y a de plus intime en nous demeure toujours là-haut. Prêtons-nous par devoir aux créatures, mais ne nous donnons qu'à Dieu.

Ce qui ne produirait rien dans le moment peut plus tard porter des fruits. Nous ne devons rien négliger : un seul mot resté dans le cœur peut y devenir un germe de salut.

Ne nous laissons point aller à une certaine

tristesse intérieure qui affaiblirait notre àme à la longue. Ce que nous découvrons d'impar-

1 Jean, VII, 33.

2 Cant., II. u;.

3 Philip;... III. 20.

fait on nous, travaillons doucement à le réformer, sans inquiétude excessive, sans trouble, avec une humilité exempte de toute impatience humaine. Puisque Dieu nous supporte, il faut bien nous supporter nous-mêmes ; le découragement n'est bon à rien, il aggrave nos fautes et ne les répare pas. Le désir de la perfection, pour être parfait lui-même, doit être paisible. Placés au pied de la montagne qu'il nous est ordonné de gravir, nous levons les yeux et nous nous effrayons d'être encore si loin du sommet, mais nous dit on de l'atteindre sur-le-champ? Tout ce qu'on nous demande, c'est un premier pas ; et après celui-ci un second ; et encore nous promet-on qu'une main toute-puissante nous soutiendra.

L'Imitation de Jésus-Christ est un livre qui doit plutôt être médité que lu. On trouve souvent dans un seul verset de quoi s'occuper tout un jour. Les mots disent plus de choses là qu'ailleurs. Ne négligeons pas non plus de lire habituellement l'Évangile, sans nous arrêter à ce qui pourra nous paraître difficile ou obscur. Il n'est pas nécessaire de comprendre

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lout. parce que tout n'a pas été dit pour chacun: mais chacun peut et doit y puiser la nourriture qui lui est propre.

Le meilleur livre de piété est celui qu'on goûte le plus. Quand nous en avons trouvé un qui nous touche, il faut s'y tenir, le méditer, et surtout ramener toutes nos réflexions vers la pratique, sans quoi ce ne serait pas un exercice pieux, mais une distraction.

Le vrai bonheur est de renoncer à ce que tous les hommes appellent des biens, de s'oublier, de se résister à soi-même, de poursuivre et de combattre dans ses derniers retranchements cet indestructible moi, source de toutes nos peines et de toutes nos fautes, pour ne tenir à rien qu'au devoir, et ne plus vivre que de Dieu, aliment infini de notre pensée et de notre cœur. Le monde est si à plaindre, il est si aveugle qu'il ne conçoit même pas cette grande, cette ineffable félicité des souffrances, qui précède et enfante, pour ain-i dire, l'éternelle félicité de la joie. Malheur au monde 1 Calme, allégresse, consolations ton-

jours renaissantes à ceux qui le quittent en esprit <le foi !

Abandonnons l'avenir à la Providence. C'est elle qui en dispose, et non pas nous, heureusement pour notre bonheur. Nous ignorons ce qu'elle nous réserve, mais nous savons que rien n'arrivera que pour notre bien, notre véritable bien, qui est le salut.

Nous attachons trop d'importance, beaucoup trop, à la vie et aux choses de la vie. Nos espérances et nos craintes, nos joies et nos douleurs ne sont presque jamais que des faiblesses (l'une âme qui oublie sa fin. Un jour viendra où nous le sentirons, où nous le verrons clairement.

('/est à Dieu que vous devez recourir dans vos peines, dans vos joies, dans vos désirs de félicité; car il est Tunique source de tous les biens, Tunique consolateur, el, quand vous demandez aux créatures quelqu'une de ces choses, c'est Dieu (pie vous leur demandez. Allez droit à lui, vous le trouverez plus vite el vous le posséderez plus sûrement.

On peut toujours lutter contre les idées noires et contre celte tristesse qui vient quelquefois nous saisir, sans que nous sachions pourquoi ni elle non plus. Saint Paul répète souvent cette parole : Paix et joie dans le Saint-Esprit ! ce n'est pas seulement un souhait dans la bouche de l'Apôtre ; c'est encore un conseil, ce qui montre que la volonté y peut plus que nous ne serions portés à le croire.

Nous n'avons pas achevé de semer, que nous voudrions recueillir. Ce n'est pas là l'ordre de Dieu. Il faut que les pluies et les glaces de l'hiver, les chaleurs de l'été et ses orages passent sur ce grain à peine germé, et puis viendra le jour de la moisson, jour plein d'allégresse et de paix, jour des espérancesatisfaites, des joies et du repos éternel.

Ne confondez pas la foi avec la conviction, La conviction est l'acte de l'esprit qui adhère à ce qu'il voit ou croit voir. La foi est l'acte de la volonté qui se soumet, souvent sans conviction, quelquefois conlrela conviction même, à ce qu'une raison extérieure et plus élevée

VERTUS, PERFECTION, MORALE <j;>

déclare vrai. Voilà pourquoi la foi est toujours possible moyennant une grâce qui n'est jamais refusée, et voilà aussi pourquoi elle est méritoire. Quiconque veut croire, croit; car cette volonté est la foi même.

Vous vous irritez trop contre la vie, telle que Dieu l'a faite, telle qu'elle doit être dés lors. Vous voudriez trouver ici-bas ce qui est réservé à un autre état, à un autre temps ? Eh î attendez un peu, et tout s'éclaircira, tout se développera. Ne jugez pas le drame sur la première scène. Nous sommes des enfants raisonneurs qui fatiguent leur père de murmures contre ce qu'ils ne pourraient comprendre. Il faut aller à Dieu avec simplicité, sans tant lui demander compte de ses voies, qui sont audessus de notre intelligence. Croire, obéir, aimer, voilà notre œuvre à nous. Mais comment se donner, dites- vous, un amuur qu'on n'a point? Prenez garde de confondre le véritable amour avec l'affection sensible. Ce serait une erreur semblable à celle qui confond la fui avec la conviction. L'amour est l'acte de la volonté tAui se porte librement vers son objet

On peut aimer sans ressentir le plus léger attrait dans l'amour. On peut aimer dans l'amertume, dans la tristesse et le découragement, pourvu qu'il ne soit pas volontaire. Le véritable amour est quelque chose de bien plus intime, de bien plus profond qu'un sentiment qui va et vient, s'affaiblit ou s'augmente sans notre concours, et ne dépend de nous en aucune façon. L'amour est la volonté même. Vouloir être à Dieu, c'est la soumission à ce qu'il ordonne, le parfait accomplissement de <es préceptes et de ses désirs en toutes choses.

Travaillez surtout à devenir des hommes de vertu et de prière, des hommes de Dieu. A quoi sans cela vous serviraient toutes les connaissances du monde ? Inutiles pour vous, elles le seraient aussi pour les autres, car c'est l'esprit de zèle et de piété qui féconde les œuvres, et toute science qu'il n'anime pas est à jamais stérile.

Qu'au milieu des occupations qui sont un devoir pour vous, votre vie soit une vie de

VERTUS, PERFECTION, MORALE loi

prirre, un continuel mouvement de votre cœur vers Dieu qui ne récompensera que ce que vous aurez fait pour lui, et le reste n'est qu'un rêve qui laisse l'homme vide au moment du réveil.

Rien de plus nécessaire dans la vie que des habitudes de réflexion et de réserve. On ne sait pas assez tout ce qu'un mot, un seul mot, peut faire de mal et à soi et aux autres, et ce mal, presque toujours, est irréparable.

Apprenons, pauvres mortels dont les vues sont si courtes et les pensées si bornées, à ne jamais nous défier de la Providence. Quand toute espérance paraît éteinte c'est alors qu'il faut espérer davantage, c'est alors qu'il faut se confier sans réserve en cette puissance infinie qui, disposant à son gré des hommes et des événements, amène tout à ses fins avec force et douceur.

Quant aux idées qui passent dans l'esprit durant le sommeil, lorsqu'elles nous rappellent notre misère, elles peuvent servir à nous hu-

milier, ce qui est toujours bon ; mais elles ne doivent pas troubler notre paix.

Dieu ne demande que notre volonté, parce que c'est tout ce qui est à nous. Donnonsla lui tout entière, n'en réservons rien, et puis soyons tranquilles, endormons-nous sur son sein avec la douce sécurité de la confiance et de l'amour.

Le sacrifice personnel de chaque individu, le concours de l'homme à son propre salut, est le fondement de toute la morale chrétienne, ou plutôt est cette morale même : les sens et les passions sont l'holocauste ; et l'amour, unique principe d'action, est le sacrificateur.

La morale et la foi sont inséparables, et de même qu'il n'existe point de dogme d'où ne découle quelque devoir, il n'y a point de devoir qui ne suppose quelque dogme qui en est le fondement, et les dogmes ne sont que les devoirs de l'esprit. A chaque point de foi est attaché un précepte correspondant ; nécessairement il faut croire pour agir.

Les simples moralistes ne savent guère que sonder la plaie de notre nature ; ils nous étiraient de nous-mêmes, et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils oient à l'orgueil. Les écrivains ascétiques, au contraire, ne nous abaissent que pour nous relever ; et plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.

11 y a deux lois relatives à la nature humaine déchue, qui ont pour objet de combattre les deux principes de toute erreur et de tout mal, l'orgueil et la sensualité. Ces deux lois sont : s'abstenii^ et sou/Jrir. S'abstenir de celte curiosité orgueilleuse qui veut connaître par elle-même et se rendre raison de tout, s'humilier sous le joug de la foi ; souffrir, c'est-à dire immoler ses penchants déréglés pour s'attacher au vrai bien par la vertu : en deux mots, croire et pratiquer, voilà la vie présente ; nous jouirons dans le ciel.

Il faut bien s'humilier de ce que nous

pouvons devenir lorsque notre pauvre esprit, se confiant en lui-même, ne connaît plus de règle que ses propres pensées, et, dans l'ivresse d'un visible orgueil, parodie Dieu au fond de son cœur.

AMITIÉ CHRÉTIENNE

AMITIE CHRETIENNE

La prière est le plus fort et le plus doux lien d'union entre les chrétiens.

Tout passe en ce monde, excepté ce que la religion a consacré; elle affermit nos affections

comme nos espérances: là où elle est, l'éternité y es! aussi.

Quelque distance qui les sépare, les chrétiens se retrouvent au pied de l'autel, et là ils goûtent comme les prémices de l'éternelle réunion.

L'autel est le rendez-vous de la terre, comme l'autel de l'Agneau, selon saint Jean, est celui du ciel.

Si des devoirs différents nous séparent sur la terre, il y a un lieu et un temps où, grâce à la miséricorde de Celui qui est le bien de nos âmes, nous nous retrouverons, je l'espère. Ce lieu, c'est le ciel, et ce temps, c'est l'éternité. Tout le reste n'est rien, ce n'est que la faiblesse de notre foi et la faiblesse de notre amour qui en font quelque chose.

L'avenir nous est inconnu; nous ignorons s'il nous séparera, s'il nous réunira; mais nous savons qu'il dépend de nous d'être à jamais unis dans le ciel. Oh ! que cette idée est doue ! et qu'elle console des tristes incertitudes de la terre !

Oh! qu'il aura confiance à V heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde (1). Certes, ce n'est pas à dire qu'on ne doive point s'aimer ; Dieu nous le commande au contraire, et saint Jean revient sans cesse sur ce doux commandement, mais il faut s'aimer en Dieu et pour Dieu, avec une pleine

(1) Imitation de Jésus-Chris! . liv. III, chap. LUI.

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soumission à ses volontés, en vue du ciel, et, pour ainsi dire, comme si nous y étions déjà.

Pendant que nous sommes sur cette pauvre terre, nous ne saurions en détacher tout à fait nos pensées et nos affections, et même nous ne le devons pas, car il y a des affections qui sont des devoirs. Mais notre cœur doit lier les deux mondes, le monde passager de l'exil et celui qui nous est promis pour l'éternité. Toutes les créatures nous échappent; elles nous quittent ou nous les quittons. Dieu seul est là toujours, toujours, pour remplir ce vide immense que chacun de nous sent en luimême. C'est en lui qu'il faut se chercher, car ce n'est qu'en lui qu'on se trouve pour jamais. Ne nous laissons point aller aux illusions du temps; ce rêve finira. Oui que nous soyons, jeunes ou vieux, nous touchons au réveil; et puis, si nous le voulons, la lumière qui ne s'affaiblit point, la paix que rien n'altère, le repos que rien ne trouble, la joie qui ne tarit jamais.

Si la Providence nous sépare ici-bas, nous

nous désolons comme l'enfant à qui un buisson a dérobé la vue de sa mère, et qui, tout effrayé de la solitude d'un moment, se désespère comme s'il était éternellement abandonné. Faible chrétien, sursum corda! Attache à ton cœur les ailes de la foi aussi bien que celles de l'amour, afin qu'il s'envole, non plus au désert comme la colombe, mais à ce lieu élevé où est bâtie la maison de notre Père, et qu'il a préparé dès l'éternité pour être la demeure de ses enfants. Oui, c'est là qu'il se faut retrouver pour y chanter à jamais, dans une ineffable union, des cantiques de réjouissance, et non pas sur cette terre d'exil où toute voix est un gémissement et où l'on ne peut mêler ensemble que des larmes et des douleurs.

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