CHAPITRE VI
Isolement de Lanicmiais. — Innuenco salutaire exercée sur lui par Bore. — Tracasseries suscitées à Lamennais. — Ses anciens amis et ses amis nouveaux. — L'L'nirersilé calholuiiie. — Lamennais musicien. — Mariage d'Élie de Kertanguy. — Tendances rationalistes de Lamennais. — Travaux de Bore. — Esprit, changeant de Lamennais. — Mme de Vaux et ses idées sociales. — Lamennais se fixe à Paris. — Il cherche la paix. — Affaires de Borne. — Lamennais, i)r(tie du premier venu.
Le 6 .lanvier 1836, Lamennais écrivait à Bore une longue lettre, en réponse à celle qu'il avait re(jue de lui peu de jours auparavant et que nous n'avons point. 11 débutait par ces lignes louchantes, vu risolement et l'abandon où il vivait alors :
(' Jeté remercie, mon Eugène, et de la lettre et de toutes les bonnes choses quelle contient. Ouoi([u'il soit impossible que jaie jamais le moindre doute sur Ion alï'ection, les nouvelles
assurances que lu m'en doimes me sont douces et chères. Si peu de gens parmi ctnix (jui me montraient de rattachement et qui m'en devaient peiil-èlre nont pas trouvé bon de se retirer avec la tort une, ipie ce très pelil nombre damis fidèles mcn sont ilevenus encore phis précieux. •>
L'infortuné ne se rendait pas compte de la nature véritable du vide qui s'était élal)li autour de lui el (pii s'en allait chaque jour grandissant. Les (ierbet, les .Monlalembert et tant d'autres avaient longtemps hésité à briser le lien qui les attachait à lui. Ils ne lavaient l'ait que malgré eux, lorsqu'ils eurent acquis la triste certitude de sa révolte contre Rome et ce déchirement, devenu nécessaire à leurs yeux, n'en avait pas moins été douloureux.
In li-op grand nombre, sans doute, s'étaient hAlés de renier son amitié et de se joindre à ses insulteurs du premier moment, .\joutons que Lamennais, tout sensibh^ (ju il l'ùl aux procédés dont on usait à son égard, ne fit jamais rien pour retenir personne près de lui. S il remerciait son Eugène de lui demeurer fidèle, c'était à la condition (jne cette fidélité l'ùl volontaire et ne devînt pas un servage.
Pour Boré, nous ne nous lassons pas de le redire pour la justification de son altitude, si elle avait besoin d'rtrc justifiée; il refusait de croire son ancien Maître perdu à fout jamais pour l'Eglise et selTorç^ait de mettre le baume de la consolation sur les plaies vives et saignantes de ce pauvre cœur si habile à se torturer soi-même.
Il était alors dans sa vingt-septième année. Il exerçait depuis longtemps déjà, grâce à la maturité précoce de son esprit, un ascendant considérable sur les autres jeunes gens groupés autour de lui et n'était pas sans jouir d'une réelle influence sur son Maître lui-même, nous avons pu le constater plus d'une fois dans cette correspondance.
Cependant Lamennais (jui, nous le voyions tout à l'heure, se proposait de se confiner définitivement dans son ermitage et parlait de se faire jardinier^ annonçait à son jeune ami un plan nouveau et complètement opposé au premier. Il lui racontait le procès que sa commune menaçait de lui intenter, parce qu'il refusait de livrer plus longtemps aux charrettes, à travers une lande, un passage qu'il ne devait pas même aux piétons. Si ce procès s'engageait, il
(liircrjiit plus de deux iins, poiisail-il, gràco aux longues formalilrs administratives.
w Vieux comme je suis et dégoûté des hommes et du monde j'avais résolu de me fixer ici, el, en conséiiuence, j'avais commencé des travaux considérables pour rendre ce séjoui" commode et agréable, travaux ({ui, pour être terminés, exigeraient encore trois ans. Mais le procès dont on me menace pourrait apporter un changement total à ce projet. Car, si je le perdais, loin de m'établir à demeure en ce lieu, je le quitterais immédiatement, pour n'y jamais revenir, et je m'en irais vivre à Paris tellement «pu'llemenl. O qu'il y a de pire, dans cette position, c'est d'ignorer comment se terminera la difficulté (pion paraît décidé à me faire, (lar d'une part, il m'importe de ne pas faire «le nouvelles dépenses, si je dois m'en aller ailleurs ; et d'une autre part, comment rester si longtemps dans 1 indécision ? On n'a pas, à mon âge, de temps à perdre ».
L'indécision dont parle ici Lamennais était le fond même de sa nature ; il voulait et ne voulait pas , se portant violemment d'un extrême à l'autre, sans se fixer nulle part. .lusfpian bout sa pensée, comme sa volonté,
flottera indécise et, comme elle, coniiaîlia Ions les excès.
Dans la même lettre, il énnmérail de nouveau les motifs qnil avait de vendre ses livres. Xous les connaissons. D'abord l'inutilité de ces volumes. En efïet, comme le plus grand nombre traitaient de matières religieuses et ([uil sélait engagé à ne plus s'occuper de questions de ce genre, ils cessaient de lui être nécessaires. Puis il les déclarait encombrants ! De plus, le produit de la vente lui servirait, soit à s'installer à Paris, le cas échéant, ou, s'il restait à la Chênaie, à continuer les travaux commencés et améliorer sa situation. Mieux valait vendre de son vivant que laisser vendre ou disperser à sa mort.
« Qu'importe, s'écriait-il, qu'on en conclue un malaise de Ibrtvnie? Et quelle honte y a-t-il à cela? Par le temps qui court, c'est au contraire, daus ma situation personnelle, une preuve d'honneur et de probité. Tu aimerais mieux que je fisse quel{[ue nouvel ouvrage. Quant h présent, cela m'est impossible, par plusieurs raisons qu'il serait trop long de déduire ici. La seule idée d'écrire quoi que ce
soit minspire une irpui^nance plus profonde ([ue je ne iniis l'exprimer ».
Daubrée se chargernil de celle venle. On inscrirait sur le catalogue les ouvrages de philologie avec les autres, mais uniquement pour attirer le public. On les retirerait au moment même de la vente et Bore les paierait ce qu'il voudrait. Il continuait:
« Je n'ai pas lintention de vendre aucun de mes meubles propres. Pour les autres, il n y a pas à y songer, aux prix ([u'on en trouve ».
11 l'invitait à ne point aflranchir ses lettres.
«< Ce ne sont pas celles-là dont je regrette le port. Il m'arriva de Dinan, l'autre jour, un paquet de Paris, taxé six francs, et le lendemain, une autre lettre qui m'en annonçait l'envoi. Ce pa({uet contenait deux exemplaires dune brochure publiée à Naples, où parmi beaucoup d'autres injures stupides, on me compare à Xéron. .J'ai renvoyé le tout à Naples même. Si l'auteur le relire, il en aura pour l rente ou quarante francs au moins. Je voudrais voir la grimace qu'il fera en recevant son ceuvre. Il signe : // cavalière Luca dei
Marchesi Piioli: ainsi c'est un idiot de qualité. II n'en manque pas ».
Il terminait ainsi:
« Nous attendons mon frère dans deux ou trois jours. Vale et me ama. fîli dilectissime ».
Plus le pauvre apostat voyait le vide s'élargir autour de lui, plus il éprouvait le besoin d'être aimé.
Le lecteur aura sans doute remarqué la suppression de ces mots in Christo qui ordinairement s'ajoutait chez Lamennais à l'expression fili dilectissime.
Cette omission, dans la circonstance, ne laisse pas que d'être significative.
Voici comment M. Peigné (1) raconte cette histoire de la bibliothèque de Lamennais.
« Avant de partir pour la capitale, il (Lamennais) voulut se débarrasser de sa bibliothèque, qui encombrait deux ou trois appartements. Il chargea un libraire parisien , M. Daubrey (sic), d'en dresser le catalogue.
« Tout était fini lorsqu'arriva , sans être attendu, M. l'abbé Jean de Lamennais, qui,
(1) Lamennais, Sa vie intime à la Chênaie, p. 81.
voyant dans la cour d'énormes caisses, demanda ce qu'elles contenaient.
« Sa bibliothèque ? s'écria-t-il des qu'il eut appris ce qui s'était passé. // pourrait dire, ce •< me semble, notre bibliothèque. Ah ! Féli vend <( mes livres .'. . . »
« Et il entra dans le salon, oi^i il se mit à rayer immédiatement, sur le catalogue, les titres des ouvrages qui lui appartenaient.
n L'abbé .Jean aimait beaucoup son fréro, et il lui cédait en tout: mais il était bibliomane, et, à aucun prix, il n'aurait voulu se séparer de ses chers livres.
« Féli, qui l'avait entendu, s'enferma dans son cabinet, refusa de le recevoir, fit ses malles à la hâte, et partit, le soir même, pour Saint-Pierre-de-Plesguen, où il prif, dans la nuit, la diligence de Rennes.
« Depuis ce jour, les deux Lamennais ne se virent plus, et l'écrivain ne revint jamais à la Chênaie.
« Sa dernière lettre, datée de sa maison de campagne, est du 5 avril 1836 ».
Le dernier détail est erroné, puisque nous voyons qu'il écrivait une lettre à Mme de "Vaux, de la Chênaie, le 1" mai de cette même année.