‹ Lamennais intimeChapitre 39 sur 54 · LA.ME>N.\IS · texte numérisé non relu

LA.ME>N.\IS

ment plu; ils en ont décrélé l'impression et dans l'ardeur de leur reconnaissance, ils m'ont nommé membre de leur Académie. Le livre aura huit feuilles d'impression ; j'ai corrigé la dernière épreuve le jour de mon départ, ne pouvant attendre que tout fût achevé. Dès que je recevrai les exemplaires qu'ils doivent m'envoyer, je vous en adresserai un en vous priant d'excuser les fautes que doivent nécessairement avoir commises des protes arméniens ou italiens, en composant un ouvrage français. J'ai commencé en outre deux autres travaux, l'un, une histoire de l'Arménie, et l'autre, une vie de leur premier patriarche. Je ne sais quand le premier sera achevé.

« Il y a grande disette d'hommes à Venise; je ne trouvais absolument personne avec qui je pus parler sérieusement, de sorte que ma vie était singulièrement partagée : l'une {sic) était scientifique et l'autre frivole, je veux parler de celle que je passais dans la société. La misère va toujours croissante dans ce malheureux pays. Il y a à peu près quarante mille indigents sur une population de cent mille âmes ; aussi tout le monde vous tend-il la main. Je ne pouvais aller dans une maison sans que le domestique qui venait me reconduire à la

poric iu> me dîl en \\)u\ri\n[ : sei'ro sao, co qui vcul (lire: donnez-moi un ziranzig.

M Sous le rapport de reslliélicpie, comme disent les Allouiands, j'ai quel([ue peu gag^né. Jallai très souvoul à leur opéra : ce n'est pas la peiue de s'en passer; pour huit sols de notre monnaie on a une place de parterre et là on entend des voix et des chœurs délicieux. J'ai étudié avec soin l'école vénitienne, et, en passant à Milan, l'école lombarde. Je comprends à présent les tableaux et, avant ce voyage, j'étais un véritable visigoth pour la peinture. Pour connaître les arts, il faut nécessairement aller en Italie.

« Maintenant, je m'occupe à minslaller convenablement ; je me meuble et d'ici quinze jours je ne serai pas entièrement établi. J'ai avec moi mon cousin que je vous ai présenté l'année dernière. C'est un excellent enfant. 11 a avec lui son jeune ami et j'ai consenti à les guider dans leurs études qu'ils aciièveronl .sous ma direction.

« Et vous, mon Père, viendrez-vous nous voir? Que faites-vous dans votre solitude? Je vous embrasse avec la tendresse d'un enfant.

E. BoRiî ').

u Mille choses à Élie et à M. Richard >>.

« P. S. Ancfc (jui me charge de le rappeler à voire souvenir, vous écrira demain et il vous expédiera ce que vous lui avez demandé ».

Le 10, Lamennais lui répondait :

« Enfin, mon Eugène, le voilà de retour. Il me tardait bien de recevoir de tes nouvelles, après quatre longs mois de silence ».

Il se consolait en pensant que ce long voyage ne lui avait pas été inutile et il lui parlait en termes plaisants des bons religieux de Tîle Saint-Lazare et spécialement du P. Pascal.

« J'ai bien ri de la colère du P. Pascal et de sa mémoire discrète et prudente ».

11 lui recommandait d'aller voir Mme de Vaux et lui donnait des nouvelles de la Chênaie. Les travaux allaient bien lentement à son gré.

« Il me faudra plusieurs années pour finir ce qui eût à peine, dans un autre pays et avec plus de moyens, demandé quelques mois ».

Au moins cela l'occupait, car il se disait dégoûté d'écrire, tant il était écœuré de Pélat

(le langueur el de lâche (ipalhie où presque loul le monde était alors, suivaiil lui.

11 le jM-iail de charfi;;er son neveu Ange lilaize, ()iii élail à Paris, île lui procurer une (Vlition séparée du Don Juan de lord Byron.

M. de la Hallaye écrit à ce sujet:

« Il (Lamennais) s'était précédemment fait envoyer le Faust de Goethe. Ces deux révoltés vont lui tenir désoiMuais compagnie. C'est ainsi qu'un pnMre monte sa bibliothèque » (1).

Nous croyons que Thistoire impartiale et vraie doit s'écrire d'une autre façon. Cependant -M. de la Hallaye poursuit:

« Mais il faut faire de la place aux nouveaux arrivants. Ou'à cela ne tienne 1 Lamennais a d'ailleurs besoin d'argent. Il cherche à se défaire de sa précieuse collection des Pères grecs et latins. Et c'est Eugène Bore qu'il charge de cette triste commission. Ces livres, ose-t-il dire, ne lui seront plus d'aucune utilité. Est-ce qu'il les sait par cœur? Non; mais ils le condamnent ».

Nous croyons que le très respectable M. de

(1) Eugène Bore. el<-.. -1.3.

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la Rallayc pousse un peu trop les choses au noir. Lord Byron et Goethe, auteurs fort à la mode à cette époque, où leur gloire était à sou apogée, voyaient leurs poèmes orner toutes les bibliothèques. Lamennais, qui fut toujours IViand de littérature, se procura naturellement les écrits, d'ailleurs relativement peu encombrants, de ces deux auteurs. C'était donc pour un autre motif que celui de faire place aux nouveaux arrivants qu'il cherchait à vendre ses volumes in-folio de Patrologie. ^'oici, en elTet, ce que Lamennais écrivait à Bore, le 20 décembre, dix jours après la lettre précédente.

« Tu sais, mon cher Eugène, que j'ai ici une assez grande quantité de livres de prix, particulièrement des Pères grecs et latins. Je voudrais vendre ces livres, ayant besoin d'argent, et je m'adresse à toi pour que lu m'aides à en tirer le meilleur parti possible. Je te prie donc de prendre à cet égard les informations nécessaires, près des gens qui font cette sorte de commerce. Dès que j'aurai l'assurance de trouver un prix convenable des ouvrages dont il est question, je pourrai te les adresser successivement par le roulage et le plus tôt serait le mieux, car je suis pressé. Toutefois je no

les vendrai pas au-dessous de leur valeur. Je me déferais aussi volontiers des livres que j'ai laissés à Paris. N'oublie non plus ni mes vieux meuMes, ni ma vieille défrotpie, ni ee (pie me doit M. (l(unl)al(il donl la conduite à mon égard est inconcevable. La soutane, ce rae semble, n'autorise pas le vol ».

N'oublions pas que, sur la volonté loi-melle de Home, Lamennais avait promis de ne plus traiter les matières ecclésiastiques. De plus, ses ressources pécuniaires étaient fort limitées: il lui fallail. dès lors, pour faire face h ses dépenses, se procurer de l'ar^-ent un peu par Ions les moyens.

Nous ne cherchons pas à disculper Lamennais, attendu que nous ne croyons pas illicite de vendre des livres devenus inutiles, pour un motif ou pour un autre, quelle que soit d'ailleurs leur valeur inlrinsècpie ; seulement, nous estimons <pie les torts réels du malheureux apostat furent assez graves pour (|u"il ne soit nullement besoin de charger encore sa mémoire de griefs imaginaires et passablement mesfpiins.

II ajoutait dans celte même lettre:

■ .le te suppose tout occupé de ton cours

d'arménien. Combien celle année as-tu d'audileurs? Celte viede Pai"is,loiile en dehors, toule de mouvemenl el d'excilalion, ne ressemble guère à celle que nous menons dans celle solitude. Celle-ci me plaît tous les jours plus. Ouand on a lexpérience des hommes, on cherche le désert, comme Philomèle, el plus il esl profond, plus il paraîtdoux. Nous suivons nos travaux champêtres. 11 ne nous faudra pas moins de trois ou quatre ans pour finir ce qui esl commencé. Après cela, je ne compte plus m'occuper que de jardinage. Richard est allé faire un petit voyage à Lamballe. Nous Tattendons ce soir ou demain. Pour moi, je ne m'écarte jamais que d'un petit quart de lieue tout au plus et encore bien rarement. Il est certain que je fais ici quatre fois moins d'exercice qu'à Paris... Nous ne voyons guère mon frère que tous les deux mois, el rarement passe-t-il ici un jour entier ».

Une fois de plus, Lamennais se faisait illusion en plaçant son idéal dans la vie des bois et des champs et en limitant son ambition à la culture de son jardin. II cherchait à se tromper lui-même. 11 n'y devait pas réussir et bientôt celle vie de Paris qu'il dédaigne main-

Iciijiiil, |»;irf(' (ju il rcsliint' /icrreuse^ malcHlire, sera la sienne délinilivemenl. Il ne reviendra phis à la (-liènaie (juà de rares intervalles, en allendant de lui dire un éternel adieu, lorsque son séjour lui sera devenu aussi insupportable • juil lui était agréable alors. Je crois bien (juiei, du moins, il ne se continuait pas, suivant son expression citée complaisamment par M. Spuller, lun de ses derniers biog-raphes (1), mais que ses goûts changeaient. Or, il en arriva un peu pour ses idées comme pour ses goûts.

(1) Lamennaiii, \'> et 300.

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