‹ Lamennais intimeChapitre 42 sur 54 · CH. M · texte numérisé non relu

CH. M

«■ l'iusiours dos idées de l'iiulour, alisohimenl semblables aux miennes, les rappellent même par l'expression. 11 y en a d'autres qui me semblent le eomhle de l'exlravagance, et (jui évidemment sont empruntées au mysticisme mis en crédit par Schlegel, Baader, etc. ».

Il croyail col ailiele destine à grossir la hibliolhèf/iie de JuiUij dans la lune. 11 ajoutait:

« Depuis six mois je nai pas écrit dix lignes. Je suis tellement dégoûté de tout ce que nous avons sous les yeux, que je nai de courage à rien. Toutefois, je viens de commencer mon article Ignorance^ et jespère le finir dans quelques jours. Aprè.s cela que leraije? Ferai-je quelque chose? En vérité, je n'en sais rien ».

11 s'occupait de donner une édition de ses Œuvres. 11 terminait par ces mots:

• Je te remercie mille l'ois de la musique que tu m'as envoyée.

« Adieu, mon Eugène bien-aimé, si tu savais combien tes lettres me l'ont de plaisir, tu m'écrirais plus souvent. Nous t'embrassons tous du fond de notre cœur ».

Uarlicle Ignorance dont il est question ici, parut peu après dans le Diclionnaire de la Conversation ; il était digne pour le style de son auteur; on y sentait la touche du maître. Plus bas, le lecteur verra comment Bore jugeait ce travail pour le fonds.

Lamennais, à l'imitation de Jean-Jacques, son professeur de rhétorique, se piquait d'être musicien. Nous avons vu ses relations avec Liszt. Le chapitre qu'il a consacré à la mu- .sique, dans son Esquisse d'une Philosophie, montre qu'il avait étudié les principes de cet art et qu'il avait à un haut degré le sentiment de l'harmonie ; mais tout porte à penser que ses connaissances en cette matière furent purement théoriques; nous ne voyons nulle part dans sa correspondance, non plus que dans celle de ses familiers, qu'il ait joué d'un instrument quelconque, du moins habituellement, comme Rousseau de l'épinette.

Nouvelle lettre de Lamennais à Bore, datée du 6 avril. Il lui parle d'Élie de Kertanguy, son fidèle compagnon de solitude.

« Elie t'ayant déjà annoncé son mariage, je n'ai rien à t'en dire, sinon que je suis heureux de voir son sort fixé de manière à m'ôter toute

iiuiiiii'lude sur liivonir. Sou l'irrc ma paru uu fort bon jeune homme, et je crois le bonheur de mes nièc(*s assuré, autant que le bonheur peut l'èlre, avec l'un et l'autre ».

Les deux frères épousaient les deux sœurs, Mesdemoiselles .\ui^ustine et Marie Blaize.

11 coiiliiiuait :

« Parle-moi un peu au long de tes études, de tes travaux el de les projets. As-tu toujours rt'lui de voyaf^er pendant l'été ? Je souhaiterais (|ue ce voyage, s'il a lieu, ne t'empèchût pas de venir nous voir pendant les vacances ».

11 ajoulail ([u'il se rendrait peut-être à Paris lui-même el parlait, de nouveau, de son peu (le goût pour le travail. 11 donnait des nouvelles de la Chênaie qu'un ouragan venait de dévaster :

« Un coup de \enl Ici que je n'ai pas souvenii" d'en avoir vu un autre semblable, nous a causé bien des dommages en arbres brisés, abattus, et en toits fracassés. Je regrette surtout les dégâts qu'il a faits dans les petits bois d'arbres verts, situés des deux côtés de la grande cour.

« Adien, mon Eug-ône, je me plains de ton silence el ne laisse pourtant pas de l'embrasser bien tendrement, ainsi que mes neveux. A toi de tout cœur ».

Les dégâts occasionnés par la bourrasque furent réparés et bientôt il n'y parut plus ; c'est qu'il est plus facile de remédier aux désastres produits par les perturbations de l'atmosphère qu'aux ravages exercés par celles du cœur ou de l'intelligence. La foi est un arbre qu'il n'est pas facile de replanter dans une âme quand il en a été déraciné. Lamennais en fit la triste expérience.

Eugène écrivait à son Maître :

Le 13 avril 1836.

« C'est avec grand plaisir que j'ai revu M. Richard, parce que j'ai pu savoir des nouAclles détaillées sur votre santé et sur vos occupations. Il m'a confirmé dans l'espoir que nous avons de votre arrivée vers le mois de mai, pour passer quelque temps à Paris. Il m'a remis votre article destiné au Dictionnaire de la Conversation; io l'ai lu avec empressement et le commencement m'a ravi. Mais mon éton-

nomoiit cl j oso le dire mon mécompte ont élé grands. lors({ue jai vu que vous ne jugiez plus la science arreienne, comme dans vos conférences de Juilly, que vous ne croyez plus à lintuilion primitive, aux sciences, débris d'une science première très développée. Il me semble que vous rentrez dans la voie des rationalistes, admeltonl une perfectibilité progressive ou du moins (jue vous vous en rapprochez. Je me demande quelles sont les sources où vous avez puisé, pour être conduit à avoir sur ces points une opinion contraire à celle que vous nous aviez formulée. Je trouvais la méthode ancienne plus spiritualiste. plus religieuse; bien entendu «pie je déteste, comme vous, les rêveries des Allemands qui veulent tout explicpicr par le magnétisme.

« Mes travaux n'ont rien dachevé, et il me faudra encore du temps pour terminer quelque chose d'une manière satisfaisante. Mon édition critique de Moïse de Khorène, le plus ancien historien de l'Arménie, sera un long travail, parce que je veux vérifier et compulser tous les anciens documents. J'ai fait quelques articles qui paraîtront prochainement, mais tout cela est bien indigne de fixer votre attention. Je ne m'abuse pas sur mon genre de

talent, si toutefois j'en ai ; je ne posséderai jamais que celui de connaître d'une manière plus ou moins certaine des auteurs vivant dans des temps et des pays reculés, parlant une langue peu connue de nous autres Européens, et tout mon mérite sera de révéler à ceux qui n'ont pas le temps d'étudier les mêmes matières, quels sont leurs travaux. Je me classe parmi les antiquaires en littérature et par conséquent tout ce que je ferai ne pourra peut-être jamais intéresser que ceux qui parcourent la même voie et qui sont toujours plus ou moins curieux de savoir les noms de ceux (jui suivent cette route du reste fort pénible.

« .Je prépare aussi une vie de Saint Grégoire, premier patriarche et Vllliiminateiirûc, l'Arménie. .Je ne la trouve pas dénuée d'intérêt. Je travaille toujours tranquillement, nullement dévoré par une sotte ambition, ayant en vue de réaliser ou d'opérer le bien que Dieu a dioit d'attendre de mes faibles moyens,

" Je crois que mon voyage sera différé à l'année prochaine, ce qui m'arrange assez bien, les parents de mon cousin préférant lui voir terminer ses études avant de quitter la France.

" Ange se réjouit beaucoup de vous voir, et je le charge d'être l'interprète de tous mes

sentinieiils les plus loiulres près de vous el

dÉlie.

A«}ion, N'oIrcMMifaul K. Boiîk. »

« F. -S. J'ai vu .M. Durkcll, il ui'a irmis au U> pour le payemeul •>.

Bore, pour la première fois, eonstale chez son Maître une évolution dans le sens rationaliste. Ni les Paroles d'un Croijant, ni la Préface des 'J'roisièmes Mélanges ne l'avaient pu convaincre du profond et lamentable changement survenu dans l'esprit de leur auteur. C'est avec douleur qu'il s'aperçoit (pie les opinions de ce dernier sont moins sj)irilualistes et par consécpienl moins religieuses (pi'auparavant. Tous les éloi^es cpi'il fit des deux écrits (juc nous venons de citer, il ne crut donc jamais ([u'ils s'adressaient à un déserteur de la foi catholique. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. D'ailleurs, Bore prouva bien, tout le reste de sa carrière, si féconde et si glorieuse au point de vue chrétien, qu'il ne sacrifia jamais, dans aucune mesure, ses convictions religieuses à ralfection filiale ({u'il portail à son maître. De toutes ces figures de jeunes gens d'élite que Lamennais, à un certain moment, groupa autour de lui, celle de Bore est certainement

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l'une des plus diynes de fixer rnltention publique. Sa biographie, plusieurs fois ébaucliée, reste encore à écrire.

Lamennais répondait à Bore, le 24 avril :

« Je ne connais pas, mon Eugène, d'occupations plus douces que les tiennes et qui puissent mieux assurer la paix de la vie ; ainsi, je ne te plains pas de ton choix, je serais plutôt porté à regretter qu'une carrière semblable ne se soit pas jadis ouverte devant moi. L'étude de l'antiquité, curieuse par elle-même, ressemble à un voyage sans fatigue et sans danger. Seulement, il est à craindre qu'absorbé dans le passé, on n'oublie trop le présent et les devoirs qui s'y rattachent ».

11 ajoutait ces lignes douloureusement significatives :

(I Je ne demanderais pas mieux que d'admettre l'existence d'une science primitive aussi vaste, aussi profonde qu'on voudrait, si l'on m'en montrait quekjue trace; mais c'est ce que je ne vois nulle part. On a été conduit à cette hypothèse contraire aux faits, par des spéculations abstraites plus ou moins ingénieuses, mais dépourvues de bases solides.

Lhisloire corlninc de riiimianilr, iriinc pari, et de lautre les lois physiques et physiologfiqiies des êtres animés, voilà le critérium de tous les systèmes sur Ihomme. Hors de là, il n'exisle que des rêveries el dr's jeux d esprit ; du reste, on doit se i'arder d'être dupe de certains mots qu'on applit[uc au hasard et sans jamais les définir. Ouest-ce que le ralionalisme :' Ou'est-ce que le mysticisme ? Je ne suis, pour moi, ni mystique, ni rationaliste, en un sens exclusif. Je cherche le vrai partout et par toutes les voies, et quand je l'ai trouvé ou cru l'avoir trouvé, peu m'importe le nom qu'on lui donne ».

Celui qui parlait ainsi n'avait plus la foi. 11 rejetait, avec la Révélation, le surnaturel tout entier. Seulement, il ne laAonait pas encore ouvertement, bien que déjà il le laissât suffisamment entendre, comme il est aujourd'hui facile de s'en convaincre en relisant, par exemple, cette fameuse Préface dont il a été si souvent question. Nous disons aujourdliui, car alors on pouvait encore s'y tromper, ainsi que Bore le fil avec beaucoup d'autres esprits judicieux et solides.

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