I-^n opposant le mysticisme au rationalisme
c'est du Chrislianisme mOme qu'il parlait. Do môme, cette vérité (ju'il accueillait avec amour partout où il la rencontrait, sans lui demander son iioni, c'était moins la vérité, fille du Ciely comme il l'appelait autrefois , que la certitude, plus ou moins fondée, plus ou moins digne de ce nom, qui se présentait à lui, appuyée sur des arguments purement humains. Il se condamnait par là non seulement à l'évolution incessante dont il parle dans sa Préface, mais aux contradictions les plus flagrantes. Puisqu'il n'avait d'autre critérium que la raison individuelle, jusque-là si impitoyablement stigmatisée par lui, ce qu'il avait hier adopté comme vrai, il le rejetait aujourd'hui comme faux, tenant la porte de son esprit constamment ouverte pour laisser entrer et sortir les opinions les plus diverses ; de telle sorte que son âme était une sorte de caravansérail où les idées de toute provenance ne faisaient que passer. On comprend dès lors qu'il ne pouvait être exclusif, suivant son expression. Il ne l'était pas plus, pour continuer notre comparaison, que ne le peut être un maître d'hôtel qui ne demande aux étrangers (ju'il reçoit que des apparences de solvabilité,, au risque de se tromper souvent.
A pailir de relie rpotiiie, il pourra s'applicjiuM- celle parole tle Noire - Seigneur clans V Imitation: « Nisi sleleris in me; permutare le potes, sed non nieliorare ». (Lib. III, cap. XXVII, .3^.
11 disait, à la fin de sa lellre :
^' Ange le racontera les mariages auxquels il vient d'assister. J'espère qu'ils seront heureux, de ce bonheur mélangé, le seul auquel on puisse aspirer sur la terre. Élie viendra ici assez souvent ; il voudrait y être à demeure, mais cela ne me paraît pas possible, à cause de sa femme qui s'ennuierait trop dans une solitude telle que la mienne. Le temps arrangera tout. Si lu ne voyages pas cette année, je compte sur toi pendant les vacances, et peutêtre pourrions-nous retourner ensemble à Paris, où il est difficile que je ne fasse pas un voyage pour mes afl'aires. Adieu, mon bon Eugène, je l'embrasse tendrement -).
Voici la dernière lettre inédite que nous ayons de Bore à Lamennais :
Ce 6 mai 1836.
Mon cher Père,
« C'est avec un vif intérêt cpie j'ai recueilli de la bouche d'Ange toutes les nouvelles qu'il
m'a données sur votre sanlé, vos travaux, vos occupations. Les instants trop courts qu'il a passés près de vous ne lui ont pas permis de converser aussi longtemps (ju'il l'aurait souhaité sur plusieurs choses, et nous nous en consolons dans l'espoir de nous voir plus ou moins prochainement réunis. C'est avec quelque peine que je vous vois maintenant complètement seul. Cet entier isolement ne vous est pas bon, et voici longtemps que vous en avez perdu Thabitude. J'aurais espéré qu'Élie serait resté près de vous avec sa femme ; la présence d'une jeune maîtresse de maison vous eût évité bien des soins et des embarras pour les dispositions de votre intérieur, et vous auriez trouvé une société douce et aimable dans vos instants de loisir. Vous n'aurez plus personne pour faire votre partie le soir, vous accompagner dans vos promenades, vous décharger d'une partie du fardeau que vous impose la surveillance continuelle de vos nombreux ouvriers.
« Ange m'a dit que vous ne pensiez plus à votre grand ouvrage ; cette nouvelle m'a attristé sans m'étonner. J'avais toujours craint que vous n'achevassiez pas ce travail, conçu dans un ordre d idées qui n'est peut-être plus
celui dans k'qiiol aous vous placez actuellenicnl. ('/est une {>eiU' incparal)le pour la religiou cL ses ciéren.seuis. (".ouibien de pauvres jeunes gens attendaient ce livre tant promis et dilï'éraienl leur retour à la foi jusqu'à son apparition I Toutes les fois que je vais parmi ceux ([ui s iuléressent surtout à ce genre de travail, la premi»>re tjuestion ([ue Ion m'adresse est de me demander si, dans votre retraite, vous vous en occupez toujours, et moi de répondre alfirmativement, d abord parce que je conservais toujours une demi-espérance, et en second lieu, parce que je nevoudrais pas les désespérer.
• J'ai vu M. Duckfll (pii m'a remis les cinq cents francs pour prix de votre article. Ils (sic) mont paru se conduire assez généreusement. Bien que vous ne leur ayez envoyé, mont-ils dit, que la valeur d'une demi-feuille d'impression et qu'ils ne fussent convenus de cette somme que pour une feuille entière, ils n'ont pas balancé à me payer celte somme, parce (pi'ils espèreni ijue vous leur enverrez encore quelque auti-c chose. Duckett médisait: M. de Lamennais n'a pas besoin de se gêner, qu'il nous envoie ce qu'il voudra^ de simples noles^ nous serons trop heureux de les insérer dans
notre recueil^ et nous ferons pour cela tous les sacrifices possibles. Il m'avait prié de vous engager à leur écrire quelque article. Je lui ai répondu que je le ferais très volontiers, y ayant aussi un très grand intérêt, puisque je considère en quelque sorte comme mon patrimoine intellectuel tout ce qui sort de votre plume. Vous auriez en outre là un moyen de gagner aisément une certaine somme. Ainsi par an six articles vous rapporteraient mille -écus.
« Richard que j'ai vu dernièrement m'a dit que M. Georges P. renonçait pour le moment à aller à la Chênaie ; des affaires l'appellent dans son pays. Mme de Vaux en a toujours le plus grand dé.sir et vous la rendrez heureuse, si vous lui accordez cette permission. Elle n'attend que votre signal pour partir.
« La Chênaie doit offrir actuellement un riant aspect et toutes vos plantations sont sans doute fort belles. Seulement, depuis quelques jours le temps et la température rappellent l'hiver.
« Quand vous verrez Élie, félicitez-le encore ■de ma part. Adieu, mon Père ; je vous embrasse lendremcnt.
Votre fds dévoué, Bore. />
en. VI. — 1836 417
» l*. S. — Ange el ses frères s'unissent à moi »
lîoré connaissait bien son Maître, lorsqu'il redoutait pour lui l'isolement absolu. Si Mme de Kerlanguy, femme de grande piété, fût demeurée à la Chênaie, sa compagnie n'eût pas seulement été agréable au solitaire, mais utile au point de vue moral encore plus qu'au point de vue matériel. Malheureusement cela ne put avoir lieu et Lamennais, privé de la société d'Élie, demeura seul, comme l'exilé dont il parlait naguère avec une éloquence si empoignante (1).
Lamennais n'avait que suspendu la rédaction de son grand travail : VEsrjuisse d'une Philosophie ; il ne lavait pas abandonné définitivement, comme le croyait Bore qui s'en atiristait sans trop s'en élonner, tout en constatant que son maître n'était probablement plus dans l'ordre d'idées où il se trouvait lorsqu'il l'entreprit. Les lignes qui suivent montrent que Bore considérait avant tout cet ouvrage comme une sorte d'apologélitiue de la Religion, une annexe importante de VEs.sai sur l'Indi/fërence.
(1) '■ L"exilé partout est seul » Paroles d'un Croyant,