LA.MEN'NAIS
une satire violente contre le g^oavernement, sous le litre bizarre d'Amschaspands et Davvaiuls, noms empruntés à la démonologie persane. Bore ne semble pas avoir été alléché par ce titre qui lui rappelait le théûtre de ses exploits évangéliques. S'il lut ce livre, il dut s'apercevoir assez vile qu'il navail de persan que le titre et qu'il s'agissait d'un pamplel politique, trop partial pour fixer l'attention d'un esprit sérieux.
Nous franchissons un espace de sept ans durant lequel nous ne voyons aucune trace de relations entre Lamennais cl Bore.
Celui-ci, qui était retourné en Orient, donnait suite au projet qu'il méditait depuis si longtemps, et revêtait la soutane. Le 20 février 1850, il reçut la tonsure des mains de Mgrllillereau, évêque lazariste, qui le fit passer successivement par les ordres intermédiaires, elle dimanche, 7 avril, lui conféra la préirise. Peu après, Bore quittait Conslantinople et revenait à Paris s'enfermer au séminaire des Prêtres de la Mission pour y faire son noviciat. Il y avait onze ans qu'il évangélisait la Perse.
En dépit du temps et de l'absence, il n'oubliait pas celui qu'autrefois il appelait son père Lien aimé. Nous lisons dans son Journal in-
lime, à la date du 8 septembre de cette année.
" Je vous recommande, ù Vierge sainte, et saint \'incent, la tentative que je ferai demain malin sur M. de Lamennais. Olil puissie/-vous toucher son cœur, y faire luire un rayon de la lumière que la fausse raison y a éleinte. Quelle consolation pour l'Église ! Que de scandales ivparés! Kt combien cette conversion en provoquerait d'autres! » (1)
Malheureusement, cette joie ne fut donnée ni au ciel, ni à la terre. L'entrevue du Maître et du disciple fut cordiale; mais, lorsque celuici voulut lui rappeler ses principes d'autrefois, Lamennais répondit qu'ils avaient fait place à il'aulres; qu'il ne regrettait rien, ni dans le passé, ni dans le présent, et (pie jamais il n'avait joui d'un calme aussi profond. lisse quittèrent là-dessus ; en se séparant, Lamennais invita Bore à le venir voir le plus souvent possible, l'assurant que ses visites lui feraient toujours plaisir.
11 le consultait môme alors sur ses travaux, comme le prouve la lettre suivante, la dernière de cette correspondance.
(1) Eugène Bore. Notice biographique, etc. 329.
« Veux-tu venir déjeuner avec moi le jour qui le conviendra après la Toussaint, avani la rentrée de la Chambre qui aura lieu le onze novembre ? Si tu acceptes, comme je Tespére, indique-moi le jour où lu viendras et dis-moi si tu veux que j'invite D'Ortigues qui désire le voir. Ne le gène aucunement sur ce point, ni sur aucun autre. Si tu venais de bonne heure, nous examinerions ensemble, avec scrupvde, la traduction que je continue toujours. Tes avis me seraient précieux. J'ai entrepris là une œuvre très difficile et difficile au delà de lout ce que j'avais prévu. Si je n'ai pas réussi en une certaine mesure, il vaudrait mieux abandonner ce travail et m'occuper d'autre chose. J'attends de toi là-dessus un jugement sincère.
Je l'embrasse de cœur.
c< Mardi, 29 oclobre 1850. »
A cette époque, Lamennais était repvésenlanl du peuple^ suivant la langue prudhommesque de l'époque.
Il avait déjà publié la traduction des Évangiles (1845) avec des notes ab.solument dépourvues d'intérêt scientifique et des Jh'/Ie.rions dignes d'un démagogue insensé. 11 préparait celle des autres livres du Nouveau Testament,
CH. vn. — 1837- 1»77 453
travail qui. connue le précédent, ne pouvait (juc nuire à sa réputation d'éfrivain, sans lui donner celle de savant.
Faute d'avoir su sarrèler à temps. Lamennais, sur la tin de sa vie, ne tlt cpu^ de mauvais livres (jui se trouvèrent être d'assez méchants ouvrages.
Suivant son habitude, il consultait volontiers ses amis sur ses travaux, mais à la condition de ne tenir compte de leurs avis que dans la mesure fort restreinte où ils lui plaisaient. Nous ne savons si Bore se rendit à s<>n invitation. Lamennais poursui\it le cours de ses pidjlications malsaines ; mais il n'était plus le t'avoi'i du public, (jui ne lisait plus ni ses journaux, ni ses livres. Il semblait d'ailleurs qu'avec la foi, il eût perdu le meilleur de son talent.
L(> Maître et le disciple se revirent-ils jamais depuis cette époque? Nous ne le croyons pas. l>oré, une fois ses vœux prononcés, retourna dans se»; Missions du Levant. 11 était à T.onslantinople, en mai 1851, et il reprenait la direction du collège de Bébek qu'il avait rendu très Horissant, au prix de persévérants ctTorts. Il était toujours en Orient, lorsque Lamennais fit la tin que l'on sait ('27 février 1854). Les der-
nières années de l'infortuné avaienl été particulièrement tristes (1). Il les avait passées dans un abandon de plus en plus complet, presque ignoré de la génération nouvelle, en proie à une mélancolie incurable ; son âme, celte âme sacerdotale autrefois si vaillante et si belle, flétrie par l'incrédulité et ses efl'ets démoralisateurs. Par sa faute, c'était un vaincu de la vie.
M. Bore n'aimait pas que Ton évoquât devant lui des souvenirs qui, depuis cette date funèbre, lui étaient devenus douloureux à l'excès. Lorsqu'on l'interrogeait sur Lamennais, il répondait brièvement, sur un ton empreint d'une tristesse infinie, et laissait voir combien ce sujet de conversation lui était pénible. Il avait tant aimé son Maître; il lui gardait toujours tant d'affection filiale, au fond de son cœur, que la pensée d'une éternelle séparation lui était insupportable. Nous ne pouvons douter que lui aussi n'ait espéré contre l'espérance (2). Il savait que la grâce peut en un instant opérer des prodiges et
(1) Cf. Lamennais, d'après des documerils inédits. Introduction, XVIII.
(2) Ibid, VI.
cil. vu. — 1837-1877 455
transformer en sainl le pécheur le plus endurci juscpie là.
II survécut vin<{t-<^uafe^ans à Lamennais; sa mort arriva le .'i mai 187B. H était supérieur •j^énéral des Prêtres de la Mission depuisg*m6Te ans à peu près. Le cardinal Guil>erl le visiiH sur son lit d'agonie et témoin de sa résignalion, de sa patience inaltérable, de son esprit <ie foi, il dit en se retirant : « Ainsi meurent les Saints >'.
Avant de refermer la tombe de Lamennais, le fossoyeur avait demandé: « l'aut-il une croix? » — « Non », lui fut-il répondu.
Sur la poitrine de M. Bore, après sa mort (1), on trouva un crucifix où étaient gravés ces mots qui avaient été la devise de sa vie apostolique et qui désormais étaient le gage de son éteriK'l triomphe: In hoc si(/no rinces.
(1) Eufjène fioré. Notice bioci'fipl''Mi"^' '^^•'•
Imprimerie li. liELLI.N ù Moiitdidier.