Lanfranc, archevêque de Cantorbéry
Lanfranc a sa place marquée dans riiistoire religieuse, littéraire, politique du xf siècle. Italien par la naissance, Normand par adoption, Anglais par droit de conquête, il appartient à l'histoire de ces trois pays. La politique le dispute pendant la dernière partie de sa vie aux lettres et à la religion qui avaient paru devoir le garder tout entier. Pendant plus d'un quart de siècle, il est cité comme un maître incomparable et sa renommée atteint les limites mêmes de la chrétienté. Plus tard, il gouverne une Eglise particulière et l'Angleterre le reconnaît pour son chef spirituel. Par ses talents, par les honneurs qui en furent la récompense, les services qu'il rendit à la cause chrétienne et l'autorité qu'il exerça, il s'élève bien au-dessus de la plupart de ses contemporains; ce n'est pourtant pas un des grands noms de l'Eglise; en lui assignant sa place au second rang, l'histoire n'est que juste et nous n'aurons garde de protester contre cet arrêt.
On peut même se demander si, après avoir été réduit par le temps à sa véritable importance, ce personnage mérite encore les honneurs d'une étude particulière, et si une simple notice ne donnerait pas plus exactement la mesure de son œuvre. Nous avons connu ces scrupules; ils ne nous ont pas arrêté. Pour prévenir cette critique et donner, avec le plan, l'esprit véritable de ce travail, qu'il nous soit permis de faire connaître comment nous en avons conçu le dessein et fixé les limites.
Pour quiconque étudie l'histoire de la conquête de l'Angleterre dans un ouvrage trop favorable aux vaincus, le nom de Lanfranc ne rappelle que la complaisance souvent criminelle d'un homme d'Eglise à un pouvoir oppresseur. Guillaume condamne, dépouille,
frappe; Lanfranc imagine des prétextes, excommunie, consacre au gré du roi; c'est un agent de spoliation et de violence. Ainsi présenté, le personnage de Lanfranc ne mérite pas qu'on s y arrête; on l'ajoute à la liste trop longue des serviteurs complaisants de la violence qui a réussi. Il n'y a pour l'esprit aucune surprise; à la condition toutefois que le lecteur ne sache rien de la vie antérieure de Lanfranc, de ses études, de ses succès. Mais si l'on connaît, même sommairement, ce que fut l'archevêque de Cantorbéry avant son élévation, on hésite à recevoir tout fait le jugement des historiens dont le gémissement des vaincus a trop profondément ébranlé l'âme. On croit trouver dans cette existence qui s'ouvre par l'étude, se continue dans le recueillement du cloître et l'agitation austère du professorat, qui se termine dans la complicité d'un système de spoliation sans excuse, comme un défaut saisissant de logique et une inexplicable contradiction. Il ne faut pas demander aux personnages réels de l'histoire cette unité de sentiments et cette logique que l'esprit aime à trouver dans les héros de la scène; mais devant ces brusques changements sans motifs apparents, il n'y en a pas moins pour l'esprit une surprise douloureuse; il cherche à refaire cette unité brisée du personnage; il interroge ses premières années pour y trouver la raison des dernières; c'est un problème qui s'impose à lui.
Cette unité, on la retrouve dans la vie de Lanfranc. Pendant les dix-neuf ans de son pontificat, bien qu'il ait été à plusieurs reprises investi d'une autorité presque souveraine, il est resté exclusivement homme d'Eglise : il en a tous les caractères, les vertus, les desseins, les préjugés, les talents; il est sincère, quand il condamne le clergé saxon au nom de la croyance et des mœurs plus austères qu'il représente; et ce n'est point de sa part servile docilité aux ordres du pouvoir temporel. Mais pour bien établir cette vérité, ce n'est pas assez d'étudier la vie de Lanfranc en Angleterre ; on aurait de la peine à tenir pour réel son mépris pour la grossièreté du vaincu, si l'on n'avait vu dans son admirable école du Bec le professeur dont la renommée attirait les étudiants des extrémités de l'Allemagne et de l'Italie. Quand on a compris, avoir ses efforts, ce qu'il avait voulu faire du clergé normand, ce qu'il exigeait de science, d'amour des choses de l'esprit et de la religion, de moralité, des hommes que l'Eglise appelait à elle, on est moins porté
à ne voir dans ses rigueurs contre le clergé d'outre -mer que les complaisances d'un évêque, instrument du pouvoir politique. Il faut même l'avoir vu pendant les premières années de sa conversion, avoir pénétré dans sa cellule, pour rendre à l'archevêque tout-puissant de Cantorbéry son vrai caractère : il resta moine jusqu'à la fin.
Ainsi toutes les parties se tiennent; on ne saurait comprendre l'administration de Laniranc archevêque sans avoir étudié la première moitié de sa vie.
Il nous a semblé que cette partie de l'histoire de la conquête méritait de fixer encore l'attention, et que les historiens français n'avaient pas mis en lumière toute la vérité. C'est donc à cette étude plus générale que nous nous étions tout d'abord appliqué; mais la nécessité de comprendre le vrai caractère du principal personnage nous a fait remonter dans son passé; nous avons étudié cette existence^, aujourd'hui oubliée, qui fut pourtant éclatante ; cette unité du personnage a frappé notre esprit; et une monographie de Lanfranc ne nous a pas paru indigne de servir de préliminaire à des études générales sur cette époque. Elle sera peutêtre utile à qui voudra voir de prés et raconter l'histoire de la Normandie et de l'Angleterre sous Guillaume le Conquérant.
Après avoir essayé de justifier le choix de notre sujet, il r.ous reste à dire quelques mots des sources de cette histoire.
La vie de Lanfranc a été écrite par le moine Milon Crispin, chantre au couvent du Bec. Il n'est pas probable que Crispin ait connu Lanfranc ; il était plutôt contemporain du pontificat de saint Anselme : on en jugé par un passage du chapitre XIV de sa Vie. Toutefois on peut attribuer à ce document toute la valeur d'un document contemporain. Milon Crispin écrivait à une date où le souvenir de la vie de Lanfranc était encore présent à tous les esprits, à la fois sous l'inspiration et le contrôle de tous ceux qui l'avaient connu. Les préoccupations du moine du Bec l'ont mis en garde contre le danger de développer outre mesure la dernière partie de sa vie ; il insiste de préférence sur le séjour de Lanfranc au Bec et sur le caractère pieux de ses œuvres. On y voit revivre le moine. Ces pages contiennent en outre des renseignements précieux : on les lit avec profit et non sans charme.
Il est naturel que Lanfranc ait sa place dans toutes les chro-
niques ou vies qui se rapportent aux trente premières années de l'histoire du Bec. On doit consulter la Vie de saint Herluin, la Chronique dit Bec, dont les indications confirment ou complètent le récit de Crispin.
Il faut clore ici la liste des ouvrages qui s^occupent directement de Lanfranc. Mais comme il a ètè mêlé à la plupart des grands événements de l'histoire de la Normandie et de l'Angleterre, toutes les chroniques qui se rapportent à la seconde moitié du xf siècle doivent être lues av^ec soin. Le moine Eadmer^ qui a laissé sous le titre à'Historia novovum une histoire du régne de Guillaume le Roux et des débuts d'Henri I", peut prendre place dans le groupe des historiens particuliers de Lanfranc. Moine du couvent de Cantorbéry, ami de saint Anselme, plein d'admiration pour les services rendus par Lanfranc à l'Eglise de Cantorbéry, il a consacré quelques pages à cette partie de sa vie; peu d'écrivains nous font mieux connaître la politique de Guillaume le Conquérant vis-à-vis de son clergé, les luttes de Lanfranc pour la défense de son Eglise.
La Chronique saxonne, malgré le caractère de son origine, est précieuse à consulter. Elle est d'un secours inestimable pour bien comprendre le ^Tai caractère de Lanfranc ; dans les quelque cent lignes qui lui sont consacrées, elle le considère comme un homme d'Eglise. Sauf un passage, diversement interprété, son texte n'accuse pas Lanfranc.
L'archevêque de Cantorbéry représentant le grand mouvement de réforme du clergé saxon et l'élimination de la plupart des hauts dignitaires, la question de la légitimité de ces mesures de rigueur s'offrait à nous. Pour la résoudre, il fallait consulter les historiens de la conquête : 0. Vital est une mine de la plus grande richesse; Guillaume de Malmesbury, dans ses deux histoires des Rois et des Pontifes, fournit des documents du plus haut intérêt. Mais ces deux auteurs veulent être lus avec la plus grande attention; car leurs témoignages semblent parfois se contredire à quelques pages de distance ; si la lecture était incomplète ou hâtive, on croirait pouvoir trouver chez ces deux écrivains des arguments pour les thèses les plus contraires.
Nous n'avons donné notre confiance qu'aux textes du xi^ et du xii^ siècle. Quand il s'est trouvé qu'un écrivain postérieur offrait
des renseignements intéressants, nous les avons recueillis, à la condition qu'ils ne fussent pas en contradiction avec les écrivains de l'époque contemporaine.
Mais si l'esprit de critique nous faisait un devoir de ne citer pour l'histoire générale que les auteurs d'une époque voisine de la conquête, il était légitime, dans un ordre de faits tout particulier, d'apporter quelque tempérament à la rigueur de cette règle. Quand il s'agit par exemple de l'histoire d'un couvent, d'une fondation pieuse spéciale, il est naturel d'ajouter quelque foi au témoignage de ses historiographes particuliers. Même postérieurs de plusieurs générations à l'époque sur laquelle on les consulte, iJs furent bien placés pour recueillir sur son histoire un certain nombre de faits indifférents aux écrivains occupés de l'ensemble. S'ils ne fournissent aucune indication nouvelle, l'esprit même de leur récit, leurs préférences et leurs haines éclairent utilement les temps déjà éloignés. Il est nécessaire, pour connaître sous tous ses aspects un homme illustre, de recueillir jusqu'aux accusations passionnées de ses adversaires, de prêter l'oreille au dénigrement de l'esprit de parti et de pénétrer jusque dans ces coteries où l'intérêt est la seule mesure de la justice. Amis et ennemis sont également précieux à entendre ; il y a un égal avantage à les laisser se répandre librement devant soi en éloges ou en attaques. A ce titre, nous avons fait une place discrète, malgré leur date, à Gervaise, à Thomas Stubbs, à Guillaume de Thorn. Quant aux écrivains généraux d'une époque postérieure, nous n'avons cité leurs témoignages que lorsqu'ils reproduisaient l'opinion des auteurs contemporains ; en certains cas, il y avait avantage à établir par ce rapprochement que, malgré le progrés du temps, telle ou telle tradition s'était conservée et que le jugement des descendants n'avait pas contredit les jugements antérieurs.