M. Crispin. Fila
n'eût pas été débattu entre eux. Celle faveur n'eut jamais pour principe que la sagesse des conseils donnés par le prieur à son maître. Comment supposer que ces conseils avaient manqué sur une pareille résolution, ou que de parti pris, l'un et l'autre avaient gardé le silence? Telles sont pourtant les invraisemblances auxquelles on est réduit, si on admet, sans le discuter, le récit de Crispin. Une autre raison ne nous paraît pas moins grave : que devient, dans l'hypothèse de Crispin, le petit drame, de la rencontre? Ce drame a-t-il un sens, est-il possible, si les deux personnages se connaissent de longue date? Sur quoi pouvait compter Lanfranc pour fléchir un maître qu'il connaissait et dont il avait perdu la faveur? Sur un mot plaisant et une situation bizarre? Lanfranc comptait sur l'impression que sa parole, nouvelle pour le duc, ferait sur un esprit habile à distinguer un homme ; sur l'effet de son regard, le prestige de sa réputation : il y eut donc là comme un coup de théâtre que la raison admets qui devient impossible si les deux personnages se trouvent en présence pour la centième fois. Le récit de Malmesbury fait allusion à cette promptitude de discernement que Ton attribuait à Guillaume et sur laquelle comptait sans doute le moine (1) : « à la dignité de sa physionomie et à Tesprit de sa réponse... » Il n'eût pas écrit cette ligne à propos de deux personnages déjà en rapports depuis longtemps.
L'entrevue du duc et de l'homme d'Eglise ne fut stérile ni pour l'un ni pour l'autre. Quelque temps après, Lanfranc faisait une seconde fois le voyage de Rome ; ce n'était plus le souci de la religion seul qui l'y amenait, comme lorsqu'il était allé se justifier du soupçon d'hérésie ; la politique était de moitié dans ses motifs.
Un changement presque soudain se fit dans l'àme du moine : après avoir blâmé le mariage de Guillaume, il consentit à s'en faire l'avocat. A quelle secrète espérance fit-il le sacrifice d'un jugement publiquement exprimé? Comprit-il, en apprenant à connaître l'âme de Guillaume, que la force ne pouvait rien sur cet âpre caractère et qu'il était plus sage de tout oublier, môme au prix d'un désaveu? ou dans une pensée de grandeur pour l'Église,
1 . Quod ille slatim vivacitate sensûs intellexisset quantee prudentiœ Lanfrancus esset... ex dignitatc frontispicii et facetiâ responsi intcriora conjectans. Malmesbury. Gest. Pont. Ingl., 0. Bouquet, XI, 2i2.
songea-t-il dés lors à exploiter la reconnaissance qu'un pardon accordé à temps ne pouvait manquer d'inspirer? Ces divers sentiments de prudence politique, de calcul pour les intérêts de son ordre se combinèrent peut-être pour inspirer sa nouvelle conduite : un rôle nouveau commençait.
Lanfranc partit pour Rome (1). Nicolas II le reçut et la grave question du maintien de la rigueur ou de l'indulgence fut débattue entre eux. On était en 1059. L'échec de la négociation entamée rejetait peut-être à de longues années la réconciliation du pape et du duc ; et quand on sait par la suite des événements tout ce que l'union de ces deux puissances devait donner à l'une et à l'autre, on attribue à ce fait, en apparence secondaire, une tout autre importance. Que le pape eût cédé ou refusé, Guillaume ne se fût pas sans doute séparé de Mathilde ; la raison politique le lui eût interdit; mais la mésintelligence momentanée pouvait devenir une rupture définitive. Nicolas II n'avait que trop de raisons pour faire fléchir la sévérité de la discipline ecclésiastique; les Normands étaient à ses portes; Normands d'Italie et Normands de Neustrie pouvaient regarder le même homme comme le représentant officiel de leur race. Les relations de la cour de Rome et de l'Angleterre devenaient de jour en jour moins cordiales : les prétentions de Guillaume étaient, même alors, aisées à prévoir, et sans songer à une conquête, le duc de Normandie pouvait arriver au trône d'Edouard par la voie naturelle de la parenté. Guillaume était déjà un des princes les plus puissants du continent : il occupait dans le nord-ouest de la France une position sans rivale; ses Etats, bien groupés, unis sous une même main, pouvaient être comptés
1. M. A. Thierry représente Lanfranc exilé de la cour de Guillaume, réfugié à Rome, et se faisant, de lui-même, sans mission, l'avocat officieux de la conduite de son maître. . . Si l'on peut discuter le texte de Crispin cité plus haut, il est ici d'une clarté parfaite. Lanfranc ne quitta pas la Normandie ; il n'alla pas en exil. Il rentra au couvent du Bec; et de là, plus tard, il partit pour Rome, chargé d'une mission de Guillaume : « Auctoritate Romani papae tota Neustria fuerat ab officio Christianitatis suspensa et interdicta. Quâpropter Lanfrancus iterum Romam adiit... » {Fita, 3). Ce n'est donc pas pour rentrer en grâce qu'il s'entremit dans l'affaire de la dispense; mais cette négociation lui fut confiée comme un gage de sa faveur nouvelle. C'était peut-être même le prix du pardon que le duc avait accordé au moine.
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au rang des* plus riches et des mieux administrés. Le duc avait donné des preuves de son habileté et de son énergie : on le savait brave, opiniâtre, plein de finesse et de ressources. Nicolas II n'ignorait rien de tout cela, et l'habile négociateur ne dut pas manquer de mettre ces arguments en pleine lumière. Crispin, qui raconte en quelques lignes ce grave événement, est touché surtout par les considérations de justice et de charité qui durent servir à couvrir les autres. Son récit prête à Lanfranc le rôle d'un moine, plutôt que celui d'un politique ; il se contente de faire remarquer au pape que, dans ce conflit, les innocents seuls sont frappés : c'est la Normandie qui souffre de l'interdiction; ce n'est pas la Normandie qui a fait le mariage ou qui a pu le défaire : naïfs raisonnements du faible qui, malgré tout, croit à la pitié. Le pape avait des raisons autrement graves : cette même année, Hildebrand avait été envoyé auprès de Robert Guiscard pour ménager entre lui et la cour de Rome une alliance ardemment désirée; c'est dans les premiers mois de l'été de 1059 que Nicolas confirma à Richard le titre de prince de Capoue et à Robert, celui de duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile (1). Les deux aventuriers prêtèrent serment de fidélité à l'Église romaine. On ne sait pas exactement à quel moment de l'année 1059 Lanfranc séjourna à Rome; les historiens ecclésiastiques les plus méticuleux ne font qu'indiquer la négociation (2) ; mais que les pourparlers soient antérieurs ou non au traité signé avec les Normands du sud de l'Italie, il y a entre ces deux faits un rapport intime qu'on ne peut se refuser à constater. Rome ne pouvait oublier que les successeurs de Rollon s'étaient signalés pendant plus d'un siècle par l'ardeur de leur foi; l'un d'eux était mort sur le chemin de la terre sainte. Enfin, elle avait à choisir entre un allié puissant ou un adversaire qui pouvait devenir redoutable.
On n'exigeait du reste de la dignité pontificale aucun sacrifice; Guillaume ne réclamait pas une absolution sans condition : il offrait des gages de sa soumission dans la forme, réservant l'indépendance pour le fond même du débat. La cour de Rome, en cédant, paraissait amener son adversaire à résipiscence, elle ménageait tout, le