M. Crispin. Vita
voyage de Lanfranc à Rome ne permet aucun doute à cet égard. Au sortir de cet entretien, le prieur avait conquis le duc, et le duc pouvait compter sur le prieur. Par un de ces retours soudains, si fréquents à ces époques où les âmes se livrent tout d'un coup telles qu'elles sont, le duc passa de la colère aux démonstrations les plus affectueuses : il s'engagea à ne plus mettre Lanfranc dans la nécessité de se justifier, en écoutant ses ennemis; il promit de rendre, et au delà, tout ce qui avait été détruit par son ordre; et il tint parole.
Lanfranc reprit le chemin du Bec. Quand la nouvelle de son retour y fut annoncée, les cloches sonnèrent joyeusement et tout le jour l'église retentit des accents du Te Deum. Herluin, qui connaissait le caractère implacable du duc, ne voulut croire au pardon que lorsqu'il revit son prieur.
Telle fut la première entrevue de deux hommes dont l'histoire ne sépare pas les noms. Nous n'hésitons pas à penser en effet que Lanfranc et Guillaume se trouvèrent alors pour la première fois en présence. Une ligne de M. Crispin cause pourtant quelque embarras : le biographe écrit : « Su mm as ab ipso Normannorum duce Willelmo consiliarius assumitur. Cujus gratise nimiam perturbationem, qu3e repente irruit, insperato Deus sereno laetifîcavit (1). » — Il semblerait, à l'en croire, que la faveur de Lanfranc fût déjà établie et que cet incident faillit en rompre le cours : Lanfranc était déjà conseiller et confident de Guillaume. Mais n'y a-t-il pas, dans la manière dont Crispin présente les choses, une invraisemblance manifeste? Quand on voit, par les témoignages de Crispin lui-même et des contemporains, à quel point Lanfranc sut s'insinuer dans l'affection et la confiance de son maître, combien cette nature souple sut s'imposer à ce caractère dominateur, on ne s'explique pas ce brusque changement chez Guillaume, ce passage, à deux reprises différentes, de la faveur à la colère et de la colère à l'affection mêlée de respect.
Si Guillaume eût connu Lanfranc autrement que de réputation, l'un et l'autre auraient eu depuis longtemps sur le mariage l'explication que Crispin retarde alors sans raison; on ne peut admettre que la faveur de Lanfranc fût déjà établie, et que ce grave sujet