Th. Suibb?. (Ibid
devenu le familier, le nommaj trésorier de son église -, Guillaume le prit à ces fonctions pour le faire archevêque d'York. Quoique Normand, il devait être l'adversaire de Lanfranc dans ce débat. Ce n'était pas seulement pour Lanfranc une satisfaction de vanité ; de plus graves intérêts politiques et religieux étaient engagés. Que l'on fasse de Lanfranc un agent servile de la politique de Guillaume, ou qu'on lui reconnaisse une large part d'initiative, et sur certains points, le courage de la résistance, on ne peut lui refuser certaines vues d'organisation générale et le dessein désintéressé de réformer rÉglise d'Angleterre à l'image de l'Église de Normandie. Il pouvait y avoir bien des changements à faire, changements de personnes et d'institutions : on devait s'attendre à bien des luttes, comme il est naturel toutes les fois qu'une réforme, même nécessaire, est faite par le vainqueur. Nous avons dit en quoi ces réformes étaient inévitables. Pour triompher de ces obstacles ce n'était pas assez de la dignité et de la puissance d'un archevêque. Cette autorité était circonscrite dans des limites étroites, si Ton regarde le royaume tout entier; elle ne s'étendait que sur un nombre donné d'évêchés, d'abbayes ; toute une partie du royaume échappait à son influence. D'ailleurs, comment répondre qu'il y aurait toujours entre les deux archevêques conformité de vues, même esprit dans les desseins, même suite dans les volontés? Que devenaient alors l'autorité de l'archevêque de Cantorbéry et l'efficacité de ses efiforts, si son action était combattue par le prélat d'York, ou même si à l'activité de l'un répondait, de l'autre côté de l'Humber, la complète inertie de l'autre ? Rien de tout cela n'était impossible, même avec un clergé nouveau; car il s'en fallait que tous les nouveaux occupants des sièges épiscopaux, même Normands, fussent animés du même esprit, eussent le même caractère et le même talent. Il fallait renoncer à rétablir l'ordre, la dignité dans le monde ecclésiastique, ou se réserver les moyens d'être obéi. La politique religieuse de Lanfranc n'allait à rien moins qu'à constituer en faveur du siège de Cantorbéry une sorte de papauté insulaire, soumise au siège de Rome, mais à lui seul, et jouissant même vis-à-vis de lui de cette quasi indépendance justifiée par l'éloignement et les traditions. Il convient de ne diminuer en rien l'importance de cette revendication et de ne pas en altérer les caractères. Qu'il se mêlât à ces projets quelque rêve
d'autorité personnelle mieux affermie; rien n'est plus aisé ni moins embarrassant à admettre. Mais ici du moins la satisfaction de ces désirs était d'accord avec les souvenirs du passé et les intérêts bien entendus du présent. L'Eglise d'Angleterre a toujours eu, par sa situation, comme un régime à part dans la catholicité. Les tentatives de la papauté pour la ramener au droit commun ne manquèrent pas; mais sauf quelques époques où le pouvoir papal fut exercé avec énergie, le lien de la dépendance vis-à-vis de Rome fut beaucoup plus lâche en Angleterre que dans tout autre royaume de la chrétienté. La pureté du dogme n'était pas atteinte , mais la tendance à se constituer en Eglise nationale {Angloru7n ecclesia) se retrouve à chaque page de l'histoire ecclésiastique de l'Angleterre. Cette Église formait, en effet, un tout distinct. Il y avait sur les frontières de la Gaule et de la Germanie des évêchés communs, un enchevêtrement de juridictions ecclésiastiques qui rendait impossible la délimitation exacte des deux pays, et ne permettait pas d'établir avec précision où finissait l'Eglise de France, où commençait l'Eglise d'Allemagne. Rien de pareil en Angleterre; la nature y avait mis obstacle. Aussi l'union entre les différentes parties était-elle plus intime. Avant de se sentir membre de la chrétienté, chaque évêché anglais se sentait partie de l'Eglise d'Angleterre : il y avait entre eux, au-dessus de la grande solidarité chrétienne, une première et plus étroite solidarité : la solidarité anglaise. Il était naturel qu'une Eglise, animée d'un pareil esprit, eût chez elle-même son chef direct, sa capitale prochaine; sans préjudice de la capitale universelle, toujours reconnue, obéie et vénérée ; mais dont l'action était moins présente. S'il était une ville à laquelle un rôle semxblable pût convenir, c'était assurément Cantorbéry.
Ce vague désir d'émancipation vis-à-vis de la papauté n'était certes pas dans l'esprit de Lanfranc, qui resta toujours l'agent dévoué du Saint-Siège. Mais, qu'il le voulût ou non, sa politique ne pouvait manquer d'avoir ce résultat : bien qu'un peu tard, les papes le comprirent. Longtemps après le concile où le débat avait été clos, après la mort de Lanfranc, le pape Urbain II écrivait au vieil archevêque Thomas d'York une lettre où se devinent ses regrets(l).