LIBRAIRIE CLASSIQUE ET ÉLÉMENTAIRE DE L. HACHETTE
ANCIEN RLBfE DB l'ÉCOLB NORMALE RUE PIBRRB-SARRASIN , 12
Septembre i S*©
DOCTISSIMAE ET JAM
LICET PAVCIS ABHINC ANNIS SIT CONSTITVTA
CELEBERRIMAE BRITANNICAE ARCHAEOLOGICAE ASSOCIATION!
OPVSCVLVM HOCCE BENEVOLI IN SE ANIMI MEMOR D. D. D.
AVCTOR REVERENT! S SI MVS.
Dans la séance publique, tenue par la Société des Antiquaires de Normandie le 13 août 1846, M. Lenormant, directeur, après avoir rapidement retracé ce que Lanfranc avait fait pour la célébrité de l'abbaye dont il fut le premier prieur , ajoutait : « Il manque au Bec un monument , une inscription qui rappelle ces grands souvenirs. C'est à vous qu'il appartient, Messieurs, de rendre cet hommage à l'une de vos plus belles gloires. La place, à ce qu'il me semble, en est marquée d'avance au devant des portes de l'antique abbaye , entre des arbres qu'il faudrait respecter et qui paraissent plus vieux que tout ce qui reste aujourd'hui du monastère. Vous avez signalé de cette manière des champs de bataille , où vos ancêtres se sont illustrés. Vous ne voudrez pas négliger plus long-temps ce théâtre des victoires de l'intelligence ; et quant à moi qui ne vous présente ce vœu que sous la forme la plus humble et la plus suppliante , j'espère au moins provoquer parmi vous une voii plus éloquente que la mienne et plus digne de vous faire apprécier les titres
plus graves éludes, la matière et le texte des plus importants travaux.
Et cependant la mine est loin d'être épuisée. Il est même au fond de ce sol creusé , fouillé par tant de mains et dans des directions si diverses , une veine qui, réservée , il faut le croire , plutôt qu'inaperçue, est demeurée à peu près intacte jusqu'ici; on n'a pas sérieusement tenté d'en recueillir, d'en coordonner les richesses. La pensée normande , sous sa forme philosophique , la philosophie en Normandie désire encore et attend son historien.
C'est, Messieurs , la première page de ce livre qui nous manque et que je voudrais pouvoir vous donner, qu'aujourd'hui je vous apporte. Je viens vous entretenir du personnage illustre qui ouvre la liste de nos philosophes normands.
Le bienheureux Lanfranc naquit , vers l'an 1005, 6 Pavie, d'une famille sénatoriale. Son père , Hambald , qu'il perdit de bonne heure , était l'un des magistrats chargés de veiller à la garde des droits et des lois de la cité. Appelé , selon toute apparence, à recueillir, sous ce rapport , comme sous tous les autres , l'héritage pateruel , il commença , dans sa ville natale , des études solides qu'il alla perfectionner à Bologne (2).
À peine son cours de droit achevé , il enseigne , avec un succès marqué , cette science pour laquelle il avait une prédilection particulière , d'abord à Bologne même, où se Tondait cette école de jurisprudence si vantée au moyen-âge (3), et ensuite à Pavie où , tout en professant , il suivait le barreau avec une rare distinction.
Éprouva-t-il alors dans sa patrie quelque contrariété qui la lui [fit prendre en dégoût ? Ou bien ce théâtre parut-il trop étroit à son ambition ? Obéissait-il simplement à cette loi de la nature physique et morale , qui agite les corps et les âmes, tatit qu'ils ne sont pas à leur niveau , à leur véritable place ? Quoi qu'il en soit, nous le voyons bientôt quitter Pavie, comme il avait quitté Bologne, pour n'y plus revenir , traverser les Alpes et la France , gagner la Normandie qui faisait alors grand bruit dans le monde , en Italie surtout (k) ,et enseigner un moment à Avranches, où il connut et put compter parmi ses disciples le célèbre Jean d' Avranches , l'un des esprits les plus distingués de ce temps (5).
Après une halte de quelques années dans la ville épiscopale, Lanfranc reprend de nouveau son bâton de voyage et se dirige vers Rouen , où peut-être il espérait trouver plus de ressources et plus de gloire, peut-être aussi sans trop savoir ce qu'il y allait chercher.
Mais un événement imprévu va fixer ses incertitudes et lui ouvrir la carrière qu'il est appelé à fournir. Un soir qu'il traversait , après avoir passé la Rille , un de ces bois peu surs dont le pays était alors couvert , il est arrêté par une troupe de voleurs qui le dévalisent, lui attachent les mains derrière le dos, jettent sur ses yeux le capuchon de sa chape , et l'ayant entraîné au plus épais de la forêt , l'y abandonnent à son sort. Heureux dans son infortune d'avoir au moins échappé à une mort qu'il croyait certaine , il tourne ses pensées vers le ciel , et , se jetant à genonx, il se disposait à exhaler dans quelque saint cantique ses sentiments de vive reconnaissance. Mais il s'aperçut alors combien il avait jusque là vécu étranger aux choses de la religion, et se reprochant amèrement cette jeunesse consacrée à des études qui lui avaient tout appris , excepté à louer Dieu , il prit la ferme résolution , s'il était rendu à la société des hommes, de mieux occuper sa vie. La nuit , une longue nuit , se passa au milieu de ces regrets et de cette pieuse exaltation que soutenaient , tout en la troublant , les plus cruelles inquiétudes. Au point du jour , un bruit de pas se fait entendre dans le lointain. Lanfranc pousse des cris de détresse. Les voyageurs qui traversaient la forêt s'approchent , brisent ses liens et le ramènent sur la route.
Avant de les quitter , Lan franc les supplie d'ajouter un nouveau service à celui cpj'ils lui avaient déjà rendu. Indiquez-moi, leur dit-il, le plus pauvre des monastères que vous connaissiez. — Et ceux-ci lui signalèrent une sainte maison qui se fondait alors , non loin de là , à un mille environ de la forteresse de Brionne. Un noble chevalier qui , après s'être fait remarquer à la cour du comte de Brionne , avait tout-à-coup , à 37 ans (6) , renoncé aux vanités du siècle , Herluin , fils du Danois Ansgot , élevait sur une de ses terres une abbaye à la construction de laquelle , par pauvreté non moins que par humilité , il travaillait de ses mains. Herluin qui avait passé sa jeunesse au sein des plaisirs et au milieu des exercices guerriers , sentait bien tout ce qui lui manquait pour diriger les frères qu'il avait réunis dans son monastère ; il était d'ailleurs perpétuellement appelé hors du cloftre par les intérêts matériels de la communauté qu'il fallait défendre contre les exactions auxquelles tout établissement faible était alors exposé , et il n'avait personne auprès de lui à qui il put , pendant ses excursions, remettre en pleine sécurité l'administration intérieure. Souvent donc il avait appelé de ses vœux , et demandé à Dieu , dans ses prières les plus ferventes , l'homme dont le concours lui était nécessaire. Un jour qu'aidé de Roger, l'un des frères
de la maison , il était occupé à construire un four, il voit arriver à lui un étranger qui le salue de ces mots : Dieu vous sauve ! — Dieu vous bénisse, lui répond Herluin. Puis ayant, sans doute, à son accent et aux vêtements qu'il portait, reconnu la patrie du voyageur: — Vous êtes lombard , ajoute- t-il ; — Je le suis. — Que voulezvous ? — Me faire moine. — Frère Roger , apportez-nous le livre de la Règle. Lanfranc , après en avoir entendu la lecture , en accepte avec joie toutes les prescriptions. Le voilà, en 1042 , à la grande satisfaction de l'abbé qui reconnaissait en lui l'envoyé de Dieu , moine de l'abbaye naissante, et de l'ordre de St. -Benoît auquel , comme la plupart des maisons religieuses de la Normandie , l'abbaye était attachée. Il avait alors 37 ans.
Herluin ne tarda pas à sentir tout le prix du trésor qu'il avait acquis, et à en user dans l'intérêt du troupeau dont il s'était chargé. Se réservant donc les affaires du dehors et l'administration matérielle qui exigeaient la connaissance des lois et des hommes du pays, il confia au nouveau-venu le soin de la discipline intérieure et la direction spirituelle de la communauté.
Trois années s'écoulèrent pendant lesquelles, exclusivement occupé de son instruction religieuse et de celle de ses frères , Lanfranc croyait avoir trouvé dans le silence et le calme de la vie
religieuse ce bonheur qu'il avait inutilement demandé aux plaisirs bruyants et agités du siècle. Cette illusion ne devait pas durer. L'envie (où ne se glisse-t-elle pas?) vint altérer la paix dont il espérait jouir ; et d'ailleurs, le langage grossier de ses compagnons , leur ignorance , leurs habitudes vulgaires dont ses leçons et ses exemples ne pouvaient triompher, blessaient journellement sa délicatesse. Le dégoût du couvent le prit, comme l'avait pris le dégoût du monde , et il conçut le dessein de renoncer même au cloitre et de s'ensevelir dans la solitude. Déjà feignant une faiblesse d'estomac qui ne lui permettait plus la nourriture trop substantielle du couvent, il ne mangeait que des racines , se préparant ainsi à la vie du désert. Mais Herluin , averti par un songe prophétique de ce projet que Lanfranc n'avait confié à personne , l'arrêta par ses larmes au moment où il se disposait à partir , et quelque temps après , pour reconnaître ses éminents services , il le nomma prieur.
Cependant la famille que réunissait l'abbaye s'accroissait de jour en jour ; bientôt le local qu'elle occupait ne put la contenir. Les constructions en étaient peu solides, et sur plus d'un point , à peine achevées , elles menaçaient ruine. Le lieu était insalubre et sujet à de perpétuelles inondations. Pressé par son prieur d'abandonner
l'emplacement auquel il s'était arrêté, croyant d'ailleurs voir un avertissement de saint Benoît lui-même dans la chute d'un mur qui avait écrasé son autel, l'abbé consentit enfin à quitter l'humide plage et à chercher un site plus heureux.
La langue de terre où Herluin et ses moim s s'étaient établis, est arrosée par la IUile et par un large ruisseau, le Bec, qui, après un cours de deux ou trois milles, va se perdre dans la rivière et en gonfler les eaux. Inhabitable au point où les deux courants se rencontrent , la vallée offrait , à quelque distance, abrité entre deux monticules, un plateau délicieux qui ne laissait rien à désirer ni pour la salubrité de l'air , ni pour la beauté du spectacle. Ce fut là que , sur le conseil de Lanfranc, nos bénédictins (cet ordre excelle à choisir les sites qu'il se propose de bâtir ) jetèrent les fondements de la maison , qui sera l'abbaye du Bec (7).
Pour subvenir aux frais de construction et aux dépenses de tout genre que nécessitait l'établissement nouveau , Herluin ouvrit au public l'école que dirigeait Lanfranc et qui jusque .là n'avait admis que les frères. L'enseignement était gratuit; maison recevait, à titre d'aumônes, les présents que voulaient bien faire au maître ceux qui en suivaient les leçons.
Quelques documents recueillis çà et là , et plus
encore les tendances encyclopédiques de l'époque, nous portent à penser que renseignement du Bec était aussi complet qu'il pouvait l'être. On y apprenait le latin , le grec , l'hébreu , peut-être l'arabe. Les sept arts libéraux et en particulier la dialectique y étaient professés comme partout ; mais une amélioration dont les contemporains, Willeram de Bamberg (8) entr'autres, font honneur à Lanfranc , c'est d'avoir le premier donné à la théologie et aux études religieuses , si négligées dans les écoles du temps , la haute importance à laquelle elles avaient droit (9).
La variété et la richesse des matières qu'on enseignait au Bec , le talent des professeurs , au milieu desquels le Prieur se distinguait par son savoir et son éloquence, attiraient à l'École de nombreux auditeurs. Non-seulement on y accourait des extrémités de la Normandie ; la France , la Gascogne , la Bretagne , la Flandre , l'Allemagne , Rome même , lui envoyaient des élèves. On y voyait affluer les enfants des plus nobles familles , et des clercs célèbres , et des maîtres fameux. Mentionnons, parmi les disciples dont Lanfranc se faisait le plus honneur , Guitmond , évêque d'Aversa (10) ; Hernoste (il) et Gondulfe (12) , l'un et l'autre évêques de Rochester ; Guillaume Bonne-Ame (13); Yves de Chartres (14); Paul, abbé de St.-Alban (45) ; Raoul , curé et
seigneur de Vaucelles (16) ; Guillaume , abbé de Cormeilles (17) ; le pape Alexandre II (18) ; et enfin un homme sur le front duquel brille du plus vif éclat la double auréole de la piété et du génie , saint Anselme de Cantorbéry (19).
Mais il nous faut sortir , avec Lan franc , de cette école qui lui est si douce, et le suivre sur un théâtre où de rudes épreuves et de grandes choses l'attendent. Nous ne connaissons encore que le professeur éminent ; nous allons admirer le chaleureux défenseur de l'orthodoxie , le diplomate habile , le puissant administrateur !
Au nombre des écolâtres plus ou moins renommés que la réputation de Lanfranc avait attirés à ses leçons , on avait remarqué ce Bérenger , dans lequel de bonne heure son maître , Fulbert de Chartres (20) , avait reconnu et signalé une tendance marquée à se singulariser. 11 avait osé se mesurer publiquement avec le professeur du Bec, et , vaincu dans la lutte , il s'était vu , par suite, abandonné de ses élèves et réduit à quitter son école, prospère jusque là , de St. -Martin de Tours (21). Betiré à Angers auprès de l'évêque Eusèbe (22) qui l'aimait et en avait fait son archidiacre, il y avait composé sur le mystère de l'Eucharistie un livre où il rep» enait, pour la préciser, l'hérésie douteuse de Scot Érigène (23) , et niait sans déguisement la présence réelle. Ce livre , il
l'avait, sous forme de lettre, adressé et en quelque sorte dédié à Lanfranc , avec lequel il avait conservé de bonnes relations.
Lagfran.c venait de quitter la Normandie et il était parti pour Rome , nous ne saurions dire à quel propos, ni dans quel but. La lettre arrivée d'Angers ne l'ayant pas trouvé au Bec , prit donc après lui le chemin de Y Italie ; mais au lieu de lui être fidèlement remise, elle était tombée en d'autres mains. Le pape Léon IX en avait eu connaissance , et il l'avait fait lire publiquement et condamner dans un concile tenu à Rome. Lanfranc qu'on pouvait soupçonner de n'être pas hostile à une doctrine que son auteur semblait avoir voulu mettre sous son patronage , fut appelé à s'expliquer devant l'assemblée des évêques. Il le fit avec tant de succès, il combattit et ruina avec tant d'éloquence et de science l'opinion soutenue par l'Archidiacre d'Angers , qu'à partir de ce moment on s'habitua à le regarder comme un des plus fermes soutiens de la religion. Ce fut encore lui qui , quelques mois plus tard (tout ceci se passait en l'an 1050) , chargé de porter la parole contre la même hérésie au concile de Verceil que le Souverain Pontife était venu présider , ferma la bouche à ses adversaires et assura , là comme à Rome , le triomphe de la foi (24).
Ce n'est là qu'un épisode dans la vie de Lanfranc. Arrivons à ce qui désormais en doit être le sujet principal et pour ainsi dire le couronnement
Le duc alors régnant , Guillaume-le-Bâtard , pour mettre un terme aux querelles qui depuis long-temps divisaient la Flandre et la Normandie , avait, en 1053 , contre les canons de l'Église , épousé la fille du comte de Flandre, Baudouinle-Pieux, sa cousine Mathilde. Rome s'était émue de ce scandale , et lés foudres de l'excommunication avaient frappé les coupables. Lanfranc, à ce qu'il paraît , n'avait pas craint de se prononcer , en plus d'une circonstance , contre un mariage que les conciles prohibaient. Guillaume l'apprit, et dans un accès de colère, il ordonna que l'imprudent Prieur fût chassé non-seulement de son couvent , mais encore de la Normandie , et qu'on mît le feu à la ferme dont le monastère vivait Mais avant de partir pour l'exil ,
Lanfranc osa se présenter devant le Duc , plaida sa cause et la gagna. Guillaume qui se connaissait en hommes, avait bien vite compris tout le parti qu'il saurait tirer , s'il se l'appropriait , de ce talent qui l'avait désarmé , et après l'avoir lié par ses faveurs et fasciné par ses caresses, il le mit sans délai à l'épreuve. Lanfranc ira trouver le Pape , et il le réconciliera avec cette union qu'il avait lui-môme si formellement désapprouvée.
Jamais aussi mauvaise affaire ne Tut aussi habilement conduite , aussi heureusement terminée. En quelques audiences , Nicolas II se rendit, et à des conditions facilement acceptables : les époux en furent quittes pour fonder à Caen ces deux magnifiques abbayes dont à l'heure qu'il est nous admirons encore les imposantes constructions.
De retour à l'abbaye du Bec , Lanfranc devient le conseil le plus intime du maître qu'il avait servi. Cependant Guillaume se mit en devoir de remplir l'engagement contracté en son nom avec le saint siège. L'abbaye aux Dames ou de S u Trinité dont il surveillait lui-même et activait les travaux fut promptement achevée , et aussitôt on jeta sous ses yeux les fondations de l'abbaye aux Hommes ou de St.-Étienne, proto-martyr.
C'était en 1066 î Appelé ailleurs par des intérêts d'un autre ordre, le Duc chargea Lanfranc de poursuivre les constructions commencées et lui conûa à l'avance la direction de l'abbaye future. Le prieur du Bec ne quitta pas sans de vifs regrets ( mais on ne résistait pas aux volontés de Guillaume) le monastère dans lequel s'étaient écoulées les meilleures années de sa vie, et l'école qui avait fait sa gloire. Ce qui le consolait à son départ , c'est qu'il laissait après lui pour soutenir l'éclat de son enseignement, le jeune Anselme , son plus brillant et son plus cher disciple.
Il ne tarda pas d'ailleurs à voir F école nouvelle qu'il institua, aussitôt qii'il le put, dans son abbaye de Caen, fledrir comme son aînée, et répandre autour d'elle, par la direction que le maître y sut, ainsi qu'il l'avait fait au Bec, imprimer aux études, cet esprit profondément religieux qui reste encore aujourd'hui un des traits caractéristiques des populations normandes (26).
En 1067, la mort du vénérable Maurille (27) laisse vacant le siège archiépiscopal de la Haute- Normandie. Le peuple, le clergé désignent tout d'une voix l'abbé de Caen pour son successeur. Lanfranc , qui fuit les distinctions comme d'autres les cherchent, parvient à faire agréer son refus, et sur son conseil on élit à sa place son vieil ami , Jean d'Avranches , pour lequel il va demander à Rome et eu rapporte le pallium et le bref de la promotion qu'il avait déterminée.
Mais il n'échappait à l'archevêché de Rouen que pour être porté à un siège plus éminent encore.
La victoire d'Hastings avait livré l'Angleterre à Guillaume. Le Bâtard était devenu Le Conquérant; le Duc s'était fait Roi. Cette royauté que les armes avaient fondée, il la fallait affermir par les institutions. Aussi profond politique qu'il était intrépide guerrier , Guillaume comprit qu'une organisation vigoureuse dont il serait le centre et
dont il tiendrait tous les ressorts pourrait seule garantir à son œuvre ce qu'il avait tant à cœur de lui donner, la durée. Maître absolu de ses comtes et de ses barons qui avaient d'ailleurs le même intérêt que lui à contenir la nation vaincue, il ne lui restait qu'à s'assurer à un égal degré le concours de l'Église. Ces abbés , ces évêques saxons , qui ne procèdent pas de l'autorité nouvelle , sont nécessairement ses ennemis ; ils disparaîtront tous , écartés , un à un , sous divers prétextes et mis en lieu de sûreté (28); on les remplacera par des hommes dévoués à la conquête , par des abbés et des évêques normands. Les sièges les plus élevés de la terre conquise ne connaissent entr'eux aucun ordre hiérarchique, aucune subordination. L'Archevêché d'York entr'autres et celui de Cantorbéry sont deux principautés indépendantes qu'il est impossible , tant qu'elles se maintiendront sur ce pied d'égalité et de rivalité , de pénétrer d'un même esprit, d'animer d'une même pensée. L'un des deux sera sacriûé à l'autre. Comme il n'y a qu'un chef suprême de l'État, il n'y aura aussi qu'un chef suprême de l'Église. York sera dépossédé de ses antiques privilèges. A côté du Roi, mais au-dessous de lui, l'Archevêque de Cantorbéry siégera désormais comme primat d'Angleterre. 11 ne s'agit plus que de trouver l'homme capable à la fois et dévoué
aux mains duquel on remettra ce sceptre. Cet homme, Guillaume le connaît!
Avant tout, il fallait que le trône archiépiscopal fût vide. Stigand , qui l'occupait , avait trop de griefs contre lui , pour songer à s'y maintenir. Saxon de sang et de cœur , il avait marché en armes à la rencontre du Normand , et après la victoire , il s'était noblement refusé à le sacrer roi (29). D'une autre part, il avait constamment, dans le schisme qui divisa l'Église au temps de Grégoire VII , pris parti pour l'antipape Benoît , dont il tenait sou manteau épiscopal. La hache de la correction canonique , comme dit un vieux chroniqueur , coupa donc sans pitié par sa racine cet arbre qui ne pouvait porter de bons fruits (30) . L'Archevêque qui avait été chercher un asile dans les montagnes de l'Écosse fut déposé par les légats du pape , au concile de Winchester , et Lanfranc unanimement désigné pour occuper sa place.
A la première nouvelle que l'abbé de St.- Etienne reçut de cette promotion inattendue, ce fut une sainte colère contre ceux qui venaient ainsi l'arracher à son obscurité bienheureuse et à la voie qui le conduisait si doucement au salut éternel. « Songez donc, disait-il aux prélats qui l'entouraient , songez à mon indignité , à ma faiblesse. Moi qui suffis à peine à bien diriger ma modeste abbaye, vous ne craignez pas de me
donner à conduire un peuple immense donl je ne connais ni la langue , ni les mœurs. Prenez-y garde ; vous répondrez devant Dieu du mal que je ferai, du bien que je ne ferai pas (31). » Mais ses plaintes, ses excuses se perdirent comme un vain bruit dans les airs. Les légats insistèrent au nom du pontife que Lanfranc qui l'avait eu pour élève , aimait et vénérait. La reine joignit à leur voix ses paroles persuasives. Le vénérable Herluin, à qui l'ancien prieur du Bec obéissait en toute chose comme au Christ lui-même (32), lui enjoignit de se rendre. Lanfranc se résigna donc à passer la mer, et quelques jours après son arrivée , il était proclamé publiquement par Guillaume et sacré , dans son église métropolitaine , par huit de ses suffraganls, archevêque de Cantorbéry. Aussitôt il part pour Rome , où le pape Alexandre II se lève li son approche , honorant par cette déférence extraordinaire le maître aux pieds duquel il s'était tant de fois assis (33) , et lui remet , outre le pallium que selon l'usage , l'Archevêque prit sur l'autel , le manteau avec lequel il officiait lui-même , et qu'il lui présenta de sa main.
De retour en Angleterre , il commence, sous l'œil et la haute direction de Guillaume , l'œuvre de transformation et d'organisation , à laquelle il consacrera toutes les années qui lui restent. Un
moment , à ses débuts , les difficultés qu'il avait pressenties le troublent et l'abattent. « Ah ! si vous saviez , écrit-il alors au souverain pontife , tous les chagrins , tous les soucis qui m'accablent, si vous pouviez voir de vos yeux ce torrent de vices qui déborde de toutes parts et que mon faible bras ne saurait contenir , vous comprendriez et vous excuseriez le dégoût que j'ai de la vie !... Ayez pitié de moi, ô mon père ; déliezmoi, vous qui m'avez lié! Rendez le pauvre moine au cloître pour lequel il était fait et d'où il n'aurait jamais dû sortir (3/t). »
Mais le pape ne pouvait se rendre à de pareilles raisons : et Guillaume ne lâchait point la proie qu'il tenait une fois dans ses ongles. Instrument utile aux desseins de l'Église et de la Royauté, Lanfranc dut se résigner et poursuivre.
Sa première pensée, celle à laquelle il se devait d'abord , c'était de faire accepter de tout le clergé anglais cette suprématie que plusieurs prélats n'étaient nullement disposés à reconnaître. A force d'éloquence, d'adresse, et je voudrais n'avoir pas à ajouter , par l'emploi de certains procédés que les nécessités politiques , hélas ! n'expliquent que trop , mais que la conscience ne saurait avouer, Lanfranc y réussit. C'était contre Thomas, archevêque d'York , que sa haute position donnait tout naturellement pour chef au parti de la résis-
tànce , et qui, quoique normand, prenait en main , sans le savoir peut-être , la cause du clergé saxon, queLanfraoc devait diriger ses premiers coups. 11 fut donc établi contre lui , et à Rome et en Angleterre , dans des assemblées solennelles tenues à ce sujet , que , la loi découlant d'où découlait la foi , de même que le pays de Kent était soumis à Rome parce qu'il en avait reçu l'évangile , ainsi le pays d'York devait se soumettre au pays de Kent d'où lui était venue la lumière évangélique. Des titres positifs avaient fixé depuis long-temps cette prééminence , et , si on ne les produisait point, c'est qu'ils avaient, quatre ans auparavant, été , ainsi que la cathédrale qui les conservait précieusement , dévorés par les flammes. La raison d'État élevait enfin sa toute-puissante voix , et on signifiait au prélat récalcitrant, que, s'il ne se rendait point , on se verrait à regret , dans l'intérêt du bien public et de l'unité du royaume (35), contraint de confisquer ses biens et de le chasser lui et les siens de la Normandie et de l'Angleterre. A de tels arguments , on le conçoit assez , il n'y avait pas de réponse. Le fier prétendant courba la tête , et l'opposition tout entière reconnut Lanfranc pour son prince spirituel. Il venait de gagner sur l'Angleterre religieuse sa bataille d'Hastings.
Une fois en possession du pouvoir absolu, Lan-
franc en use largement pour placer partout à la tête des évêchés et des maisons religieuses les hommes sur lesquels l'Église et surtout Guillaume pouvaient compter. Un chroniqueur anglais, trop peu connu de nos biographes , Guillaume de Thorn, moine de l'abbaye de St. -Augustin, à Cantorbéry , lui reproche d'avoir couvert le pays d'évêques et d'abbés venus de Normandie ; il l'accuse de substituer partout sa volonté au droit que les frères avaient eu jusque là d'élire leurs propres chefs; il va plus loin : il ose lui rappeler qu'il a essayé de corrompre à prix d'argent le couvent auquel il appartient pour l'engager à recevoir un abbé que les frères indignés avaient obstinément repoussé (36). N'oublions pas, Messieurs, que c'est un saxon qui parle, un vaincu qui réclame ; mais la part faite aux colères et aux exagérations de l'esprit de parti , il n'y en a pas moins là, je pense, pour l'impartiale histoire, une utile révélation.
Mais ces taches , s'il les faut reconnaître , sont bien effacées par les sages et importantes réformes, par les actes d'humanité dont sa carrière administrative est remplie.
Partout il fait revivre dans les monastères la discipline qui n'y existait plus, on peut le dire, tant elle s'y était relâchée. Il rappelle auv évêques mondains que ce n'est pas à des jeux profanes ,
à des divertissements frivoles, mais à la lecture et à la méditation des Saintes Écritures qu'ils doivent consacrer leurs journées et leurs veilles (37). H fait défense, d après les saints conciles, à tout ministre du Dieu de miséricorde, de prendre une part quelconque aux jugements qui prononcent contre le coupable, quel qu'il soit, la mutilation ou la mort (38). Il établit définitivement le célibat des prêtres et leur interdit ces unions scandaleuses que l'usage autorisait (39). C'est surtout l'odieuse coutume d'échanger sa femme légitime contre celle d'un aulre qu'il s'applique à extirper. * 11 faut lire deux lettres de lui adressées l'une au glorieux Gotbricus, l'autre au magnifique Terdelvaque, deux roitelets d'Irlande, dans lesquelles il intéresse avec beaucoup d'habileté les augustes monarques à détruire chez eux ces barbares usages (40).
Fortde l'amitié et de la protection du Roi, qui avait en lui une confiance aveugle et, qui, dans ses fréquentes absences , lui remettait toute son autorité, Lanfranc ne craignait pas d'humilier, dans l'occasion , les têtes les plus superbes.. Le fils de l'un des amis les plus chers de Guillaume, le comte Roger, qui oubliait honteusement ses devoirs , un des frères utérins du monarque , l'Évèque de Bayeux , Odon, comte de Kent, qui accablait des plus iniques charges les hommes de
cette province , furent sévèrement punis l'un et l'autre, le premier de ses débordements, le second de ses exactions.
Cependant il relevait la cathédrale de Cantorbéry, reconstruisait l'abbaye de St.-Alban, couvrait l'Angleterre de léproseries, d'hôpitaux, de monastères. L'abbaye du Bec ne pouvait pas être oubliée au milieu de ses générosités. Lorsqu'il fut arrivé à la fortune , nous dit son biographe , il honora son père et sa mère : son père , le vénérable Herluin , qu'il reçut dans son palais de Cantorbéry avec un respect filial ; sa mère, la pauvre église du Bec, qu'il alla visiter, en 1077, et qu'il voulut lui-même consacrer après en avoir, dix ans auparavant, en sa qualité de prieur, posé la seconde pierre.
Sa bourse était ouverte à toutes les misères, et il avait de consolantes paroles pour les infortunes que l'or ne peut guérir. Sa douceur était proverbiale ; on ne l'appelait que le bon Lanfranc (41).
Aimé , béni des pauvres et de tout ce qui l'approchait, il ne goûta jamais cependant le bonheur, ni même le repos auquel il avait tant de droits. Son imagination inquiète , peu sensible au bien , s'exagérait singulièrement le mal, et s'abandonnait perpétuellement à des pressentiments sinistres. Ce qui le tourmentait surtout , c'était la crainte qu'il avait de survivre à son maître , dont il savait
bien que lui venait sa force. « Tant que vivra le Roi , écrit-il quelque part, nous jouirons encore de quelque tranquillité; lui mort, qui peut prévoir les maux qui nous attendent (Zi w 2)? »
Ce grand événement, que Lanfranc redoutait, non sans quelque raison, pour l'Angleterre autant que pour lui-même, devait enfiu arriver. En 1087, Guillaume , après avoir jugé la terre , va rendre ses comptes à son tour. Avant de mourir, il écrivait de Normandie à son ministre ses dernières volontés, c Vous placerez, lui disait-il, mon fils Guillaume, qui vous remettra cette lettre , sur le trône d'Angleterre , et vous le soutiendrez de votre influence et de vos conseils. » Lanfranc, fidèle aux habitudes de sa vie entière, exécuta de point en point les prescriptions du monarque mort, comme il l'eût fait de son vivant , et grâce à son - dévouement, le jeune prince fut la même année, au détriment de son frère ainé , couronné et reconnu roi.
Ce fut le dernier acte important de l'administration de Lanfranc. Après avoir gardé quelque temps auprès de l'enfant royal l'autorité dont son père l'avait investi, il ne tarda pas à voir ses avertissements méconnus , ses conseils méprisés. A l'aspect des malheurs qu'il ne pouvait plus conjurer, le chagrin s'empara de lui et son heure en fut sans doute avancée. Attaqué d'une fièvre
ardente , dont l'art aurait pu encore triompher , au lieu de prendre promptement la potion que les médecins lui avaient prescrite, il ne songea qu'à se munir , pour le grand voyage devant lequel il ne reculait pas, des sacrements de l'église. Puis il but la coupe qu'on lui avait préparée ; mais il était trop tard, et les moments perdus avaient fait du remède qui devait lui conserver la vie , un poison qui lui donna subitement la mort (A3). 11 mourut, comme il en avait souventexpriméledésir, sans avoir un instant perdu la mémoire et la parole , le 28 mai 1089, âgé d'environ 84 ans.
Sa perte fut vivement ressentie , universellement pleuréc. Il emporta surtout au tombeau les regrets de l'Église qu'il avait, autant que le lui permettaient les intérêts de Guillaume, honorée et agrandie. Quoiqu'il n'ait pas été formellement canonisé , quelques hagiographes l'ont placé au rang des saints , et les Bollandistes ont inscrit son nom dans leur livre (44).
Tel fut, Messieurs, dans sa vie active et comme administrateur , l'homme que j'avais à vous faire connaître. Je n'ai pas voulu vous l'exagérer : dans mon opinion , Lanfranc n'est qu'une cause seconde; le principe de son mouvement n'est pas en lui; il ne saurait y avoir deux grands hommes dans un même système , pas plus qu'il n'y a deux âmes dans un corps ; le premier moteur , c'est
Guillaume. Mais je ne voudrais pas non plus vous l'amoindrir ; et c'est quelque chose , que d'avoir compris une haute pensée et d'en avoir été pendant près de vingt ans le digne ministre et l'intelligent interprète.
Maintenant, Messieurs, il nous resterait à étudier Lan franc comme écrivain et comme philosophe; mais c'est un travail qui voudrait du temps et des attentions toutes fraîches ; dans mon intérêt , et plus encore dans le vôtre , permettezmoi de l'ajourner.