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au clergé régulier, lorsque sur l'avis qui lui en fut donné par Lanfranc, Alexandre II intervint. Sa lettre à l'archevêque de Cantorbéry est une sorte de bulle qui confirme les antiques privilèges de l'ordre monastique. Le pontife y rappelle les pièces authentiques sur lesquelles ces privilèges étaient fondés et entr'autres un statut de Grégoire-le-Grand enjoignant à l'apôtre Augustin d'établir, parmi les chrétiens d'Angleterre , ce genre de vie qui avait été celui de l'Église naissante et qui était sans contredit le plus conforme au but de l'institution monastique, où nul ne possédait rien en propre , où toute chose était commune à tous (8). — Dans la lettre qu'il adresse au premier prélat d'Angleterre, Alexandre II , comme vous l'avez vu , défend une partie du clergé , celle qui lui paraît réaliser le mieux l'idéal chrétien , contre les empiétements de l'autre ; dans celle qu'il écrit au Conquérant, il se fait (noble mission , à laquelle, pendant tout le moyen-âge, la papauté, à quelques exceptions près , fut constamment fidèle) il se fait le patron du faible contre le fort. « Que votre Excellence persiste dans ses bonnes œuvres. C'est surtout en protégeant les hommes de Dieu , la veuve et l'orphelin , ceux enfin qui n'ont d'appui qu'en vous, que vous répondrez aux intentions du Roi des rois dont vous tenez votre sceptre. Votre Émi-
ncnce a d'ailleurs auprès d'elle un guide sûr , dont elle ne peut trop écouter lu voix et suivre les conseils, Lanfranc, notre frère, que nous vous laissons, quoique sa place soit à nos côtes, en considération du bien qu'il fait à votre royaume, niais dont chaque jour nous pleurons l'absence (9). »
Parmi les correspondants de notre prélat , nous rencontrons, après Alexandre II, son illustre successeur, Grégoire VII. 11 n'était encore qu'il ildebrand, archidiacre de l'Église romaine, lorsque Lanfranc lui envoya , pour le remettre au souverain pontife , le compte-rendu de ses débals avec l'archevêque d'York, le priant d'appuyer auprès du S. Père la demande qu'il lui faisait d'un privilège qui reconnaîtrait et confirmerait ses droits sur toutes les églises d'Angleterre. Hildebrand lui répond que ce privilège ne s'accordait au postulant qu'à Rome même et qu'on l'y attendait pour y statuer, en sa présence, et sur l'objet spécial de sa requête et sur quelques autres détails (10). — De cette lettre, la huitième du recueil, rapprochons — d'abord la vingt-troisième, où le serviteur des serviteurs de Dieu, Grégoire, engage éncrgiqtiemcnt l'archevêque de Cantorbéry à faire respecter en Angleterre les prescriptions du St. Siège auxquelles un évêque anglais avait manqué (11); — et ensuite la quarantième , où après avoir exhalé ses plaintes sur la corrup-
tion des princes et môme de ceux qui devraient être les pasteurs des âmes, il exhorte son frère à poursuivre impitoyablement le vice et en particulier à couper par ses racines chez les Scots et partout où il existe , l'infâme usage d'abandonner au premier venu et , qui plus est, de vendre sa femme légitime. Vous vous rappelez , Messieurs , les efforts que fit Lanfranc pour étouffer dans les Élats de Guillaume celte coutume barbare. Vous voyez ici par qui il y était convié et d'où partait l'initiative. Lanfranc est le légat du Pape, quand il n'est pas le ministre du Roi (12).
C'est à ce même Grégoire qu'est adressée la lettre marquée du n°. 10 et signée Guillaume. Grégoire VII , Guillauine-le-Conquérant en présence ! Que vont-ils se dire ? On le présume assez : le serviteur des serviteurs de Dieu va sommer celte couronne de s'incliner devant sa tiare; que répondra le fier monarque ? Écoulons :
« A Grégoire très-excellent pasteur de la Sainte Église, Guillaume, par la grâce de Dieu, glorieux roi des Anglais et duc des Normands , salut et amitié.
« Ton légat Hubert , religieux pontife , venant à moi de ta part , m'avertit que j'aie à te prêter foi et hommage à toi et à tes successeurs et à payer plus exactement la somme que mes prédécesseurs avaient coutume d'envoyer à l'Église
de Rome. J'admets Tune de ces réclamations, je n'admets pas l'autre. Je n'ai pas voulu prêter foi et hommage , ni ne le veux , parce que je ne l'ai point promis, et que je ne sache pas que mes prédécesseurs aient rien fait de tel à l'égard des tiens. Quant à la somme que tu demandes , on a mis , pendant les trois années que j'ai passées en France, quelque négligence à la recueillir;'mais me voici par la miséricorde divine de retour dans mon royaume ; je t'envoie par ton légat ce qui a été déjà prélevé ; le reste te sera , en temps opportun, transmis par les légats de Lanfranc , notre fidèle archevêque. Priez pour nous, et pour le maintien de notre règne , parce que nous avons aimé vos prédécesseurs et que nous désirons vous aimer sincèrement par dessus tout et vous écouter avec déférence (13). *
Vient ensuite Thomas d'York , qui, invité par le comte Paul , gouverneur des Orcades , à ordonner canoniquement un évêque que ces îles viennent d'élire, prie Lanfranc de lui envoyer, pour cette fin, les évèques de Worcester et de Dorchester, dont il ne prétend point par là lier ni subordonner à son autorité archiépiscopale les sièges respectifs (14). Lanfranc lui accorde sa demande, ainsi qu'il appert d'une lettre adressée par lui aux deux évèques qu'il charge de cette mission , mais auxquels il a soin de faire tenir
comme garantie de leur indépendance future Tépître de Thomas qu'ils conserveront précieusement , pour s'en servir en temps et lieu, dans les archives de leurs églises (15).
La pièce qui porte le n°. 39 contient une requête du même genre. Le clergé et la ville de Dublin y supplient Lan franc de sacrer Patricius à qui ils viennent de conférer l'épiscopat , dont, sous tous les rapports, ils fout reconnu digne (16).
La lettre 50 est d'Anselme. Lanfranc , alors archevêque de Cantorbéry , ayant remercié le prieur du Bec, Anselme, auquel il avait adressé et recommandé son neveu , de l'excellent accueil qu'il en avait reçu , Anselme lui répond qu'il est trop heureux de pouvoir lui être agréable , et il lui donne une nouvelle preuve de sympathie pour le jeune frère, en s'apiloyant sur les douleurs de tête dont il souffre , et en priant le primat de consulter sur ce mal et sur le remède qu'on y pourrait apporter , son savant ami , le médecin Albert (17).
Telles sont en substance les onze lettres de notre recueil qui intéressent plus ou moins l'histoire de Lanfranc, mais qui ne sont pas de sa main ; je passe à celles qu'il a lui-même écrites. Déjà j'ai eu occasion d'en mentionner quelquesunes, celles, par exemple qu'il adresse au pape Alexandre 11, et aux deux pelils princes d'Irlande,
Gothricus et Tcrdelvaqne. 11 en est d'autres, et en assez grand nombre , dont j'ai aussi , chemin faisant, extrait, pour la biographie de notre archevêque , ce qu'elles contenaient de plus précieux. 11 ne me reste, pour achever de vous faire connaître cette correspondance, qu'à en détacher encore quelques fragments qui méritent de vous être offerts.
Lorsque Guillaume , ce qui lui arrivait sans cesse , était appelé sur le continent par quelque puissant motif, c'était à Lanfranc, comme vous savez , que l'administration de l'Angleterre était remise. De fréquentes lettres devaient alors , malgré la difficulté des communications (18) , s'échanger entre le Roi et son ministre. Malheureusement de tout ce qui fut, dans ces circonstances, écrit de part et d'autre , deux pièces seulement nous ont été conservées ; en voici l'exacte traduction :
« A son maître, Guillaume, roi des Anglais, son fidèle Lanfranc , dévouement sans bornes , et prières adressées pour lui au Seigneur !
« Nous vous verrions avec plaisir et comme un ange de Dieu : mais nous ne voulons point qu'en ce moment vous passiez la mer : ce nous serait une trop grande honte, si on pouvait penser que pour vaincre les misérables qui ont oublié la foi jurée , votre présence était nécessaire. Le
comte ou plutôt le traître Rodolphe et toute sou armée ont été mis en fuite ; les nôtres , secondés d'une multitude infinie de Français et d'Anglais, sont à leur poursuite. Avant peu , ainsi que me l'ont fait dire nos princes , les parjures auront quitté votre île ; sinon , ils seront , morts ou vifs , entre leurs mains. Quant à ce que j'ai encore à vous mander, rapportez-vous-en au frère qui vous aura remis cette lettre et dont la fidélité m'est garantie. Que le Tout-Puissant vous bénisse (19) ! »
« A son très-glorieux maître Guillaume, roi des Anglais , son fidèle Lanfranc , dévouement sans bornes et prières adressées pour lui au Seigneur !
« Gloire au plus haut des deux à ce Dieu dont la miséricorde a purgé votre royaume des Bretons qui le souillaient ; le château de Norvvich s'est rendu : les rebelles qui s'y étaient enfermés et qui avaient des domaines en Angleterre , ont juré, si on leur laissait la vie et tous leurs membres , de sortir de votre royaume dans les quarante jours et de n'y plus rentrer qu'avec votre permission expresse. Quant à ceux qui n'ayant pas de terres s'étaient mis à la solde du traître Rodolphe et de ses alliés, ils n'ont obtenu la même grâce qu'à force de prières et à la condition qu'ils auront vidé le royaume sous un mois. Dans le château sont restés l'évêque Gauflrid , Guillaume de Varenne , Robert Malet , et avec eux trois cents
chevaliers armés du haubert ainsi qu'un grand nombre d'arbalétriers et d'artisans habiles à fabriquer les machines de guerre. Tout le tumulte des combats , grâce à Dieu , s'est apaisé en Angleterre. Que le Tout-Puissant vous bénisse (20) ! »
Tout en levant des armées, en étouffant des révoltes , Lanfranc ne négligeait rien pour ramener à la pratique des vertus les plus vulgaires de hauts et puissants prélats qui s'en écartaient trop souvent. * Je sais, écrit-il à l'archevêque de Chester , avec quelle indignité tu as traité le monastère de Coventry ; tu en as forcé le dortoir, brisé les meubles , dérobé les chevaux , détruit les maisons pour en transporter les matériaux dans tes propres villas ; lu t'y es établi avec tes gens pendant toute une semaine pour y consommer ce que tu ne pouvais emporter'. Est-ce ainsi que tu remplis tes devoirs , que tu donnes l'exemple? Restitue aux frères , et sans délai , ce que tu leur as enlevé. En mon nom et au nom du Roi, je te l'ordonne (21) ! » — Cependant il trouvera èncore du temps pour répondre à toutes les questions qui lui seront adressées sur des points de doctrine , sur des cas de conscience , sur des dispositions rituelles (22). Mais il ne faut plus le rappeler aux vanités littéraires dont s'est nourrie sa jeunesse. Sa mission épiscopale ne s'arrange pas de pareilles études , et depuis qu'il a charge d'âmes, il a dû y renoncer (23).
- Itl -
Dans tout cela , Messieurs , vous voyez , ou pour mieux dire, vous retrouvez l'administrateur, le prélat que je vous ai déjà fait connaître. Un dernier extrait va peut-être vous le présenter sous un aspect nouveau. La reine d'Ecosse, Marguerite, avait prié Lanfranc de prendre en main sa direction spirituelle et d'être son père devant Dieu. La réponse de l'archevêque , récemment découverte par le docteur Giles dans une des bibliothèques publiques d'Angleterre, mérite d'être citée, o Une courte épître ne peut rendre toute la joie dont ta précieuse lettre , reine aimée de Dieu (Dco amabilis regina), a inondé mon cœur. Avec quelle grâce s'échappent de ta plume les paroles que le St. -Esprit lui-même semble te dicter Fille et femme d'un roi, tu ne dédaignes pas de prendre pour ton père spirituel un homme sans naissance , étranger à ta patrie et couvert de péchés. Je ne suis pas, hélas! ce que tu penses ! Puissent tes prières ( car tu mérites de n'être pas trompée) obtenir de Dieu , que je devienne ce que tu te figures que je suis. Cependant, qu'un échange de prières et de bonnes œuvres s'établisse entre nous. Je donnerai peu , et je gagnerai beaucoup à ce commerce. Sois donc ma fille, et que je sois ton père!.... (2û). » Je ne sais, Messieurs, si j'ai fait passer dans ces quelques lignes que je viens de vous traduire le
sentiment dont l'original est profondement empreint. Si je n'en ai pas été un interprète trop inOdèlc , vous aurez senti sans doute, sous la robe du grave prélat , battre le cœur d'un homme.
L'amour chrétien du pasteur pour les brebis confiées à sa garde se produit ici avec tout ce qu'il a de plus onctueux et de plus teudre. C'est du Fénélon ou du saint Augustin.
II. Nous devons à l'un des chroniqueurs les plus intéressants du moyen-âge, à l'historien des Pontifes d'Angleterre , Guillaume de Malmesbury (25), les quelques pages qui nous restent du Discours prononcé par Lanfranc au concile de Winchester, en 1072. Ce discours avait pour but d'établir la suprématie de l'église de Cantorbéry sur toutes les églises d'Angleterre et en particulier sur celle d'York. L'archevêque d'York , Thomas , qui défendait avec opiniâtreté l'indépendance de son siège , reconnaissait volontiers que , cinq siècles auparavant, le premier pontife de Canlorbéry , saiut Augustin , avait été institué primat d'Angleterre par Grégoirc-le-Grand ; mais il ne s'en suivait pas, selon lui, que les héritiers successifs de saint Augustin dussent conserver cette prérogative qui ne leur avait pas été formellement assurée à l'avance par le souverain pontife ; « Comme si , répliquait Lanfranc , de ce que Jésus-Christ , eu léguant ses pouvoirs à saint
Pierre , n'a pas ajouté que ces pouvoirs passeraient après lui de main en main à tous ses successeurs, tu voulais en induire que tous les papes, depuis saint Pierre, ne sont pas les souverains légitimes de la chrétienté. Tu ne l'oserais pas. Conclus donc , si tu es dialecticien , du semblable au semblable. Ne sais-tu pas encore que ce qui vaut pour le tout, vaut pour la partie; que ce qui vaut pour le plus, vaut pour le moins? L'église romaine est le tout dont les autres églises sont les parties diverses : Rome, c'est le plus; Cantorbéry, c'est le moins. De là il suit que si Cantorbéry relève de Rome d'où la foi lui est venue , York relève de Cantorbéry qui lui a envoyé ses premiers prédicateurs (26). »
Ce passage n'est pas sans importance pour l'histoire religieuse de la Grande-Bretagne (27); cependant nous avions encore en vue , en le rappelaut , un tout autre intérêt. Lanfranc nous est souvent donné par ses contemporains comme un puissant logicien (28) ; et nulle part peut-être , dans ses écrits, il ne montre mieux qu'ici combien il était familiarisé avec les procédés de la dialectique et avec quelle dextérité il savait les manier (29).
III. Les statuts pour l'ordre de saint Benoît s'ouvrent par une préface que je crois devoir mettre en grande partie sous vos yeux.
« Lanfranc , prélat indigne de la sainte église de Cantorbéry , à son très- cher frère Henri , prieur du monastère (30) , et à tous les autres, salut et bénédiction !
a Nous vous adressons par écrit les coutumes de notre ordre ; elles sont empruntées aux règles suivies dans les monastères qui de notre temps jouissent de la plus grande autorité. Nous y avons ajouté quelques détails, nous en avons changé d'autres ; c'est surtout pour ce qui concerne la célébration de certaines fêtes que nous avons pris cette licence ; nous avons pensé qu'il était convenable de donner à ces cérémonies , dans la métropole religieuse de l'Angleterre, plus de solennité qu'on ne leur en donne ailleurs. Nous ne prétendons point, toutefois, fixer irrévocablement , ni pour ceux qui nous suivront , ni même pour nous, ces dispositions qu'on pourra toujours modifier en prenant pour guide soit la raison, soit l'autorité des hommes versés dans la connaissance des choses saintes. Ce serait , en effet , quelque progrès qu'on ait déjà fait sous ce rapport, une très-grande imperfection que de croire qu'on ne peut se perfectionner davantage. Des circonstances, telles que l'augmentation ou la diminution des frères dans une abbaye , les ressources diverses des localités , les changements qui surviennent dans l'état des choses, la variété des
opinions, doivent nous déterminer soit à conserver intactes , soit à modifier les anciennes traditions; d'où il résulte qu'aucune église, peutêtre , ne doit sur tous les points en imiter une autre. Sans doute il faut entourer d'un inviolable respect les dogmes sacrés en dehors desquels l'âme ne peut être sauvée : la foi, le mépris du monde, la charité, la chasteté , l'humilité, la patience, l'obéissance , le repentir , l'humble confession de nos fautes, la prière souvent répétée, le silence convenable, et beaucoup d'autres pratiques du même ordre. Là où ces articles fondamentaux sont observés, on peut dire que la règle de saint Benoît y est fidèlement suivie, quelle que soit du reste la liberté qu'on se donne sur quelques dispositions extérieures , comme par exemple si on exige que . dans les principales solennités , le chantre, aux vêpres, revête, au lieu du froc , l'aube et la chape ; ou si encore on tient, dans tel ou tel monastère, à ce que chaque frère ait un bassin particulier pour s'y laver les pieds , tandis qu'ailleurs on se lavera jusqu'à vingt et trente à la fois dans un vase commun (31). »
Après ce préambule , vient le corps même de l'ouvrage, il se divise en vingt-quatre chapitres dont nous allons donner une courte analyse et les plus importants détails.
Le chapitre premier , qui à lui seul n'a pas
moins d'étendue que les vingt-trois autres ensemble , traite avec le plus grand soin de la composition et de la célébration des offices pendant l'année entière; c'est un rituel complet à l'usage des bénédictins d'Angleterre et surtout de Cantorbéry. On y trouve encore l'indication précise , pour tous les temps , des exercices successifs entre lesquels la journée du moine se partage ; la vie du cloître y est , heure par heure , instant par instant , minutieusement notée.
J'emprunte à ce mémento religieux , qui intéresse avant tout l'histoire de la liturgie et de l'ordre de saint Benoît , quelques particularités qui m'ont frappé. Pourquoi les frères qui , lorsqu'ils s'habillent pour se rendre à l'église , se lavent constamment avant de se peigner, renversent-ils cet ordre une fois l'an , la nuit de Noël , et se peignent-ils alors avant de se laver? Ne serait-ce pas tout simplement qu'on aurait cru bon de marquer d'un signe spécial cette fête unique en son genre , et d'avertir ainsi le couvent que ce n'était pas à un oflice ordinaire qu'il allait assister? On se flattait peut-être d'aiguiser par là , pour cette solennité exceptionnelle , le zèle, la ferveur, dont la monotonie de l'habitude, si utile sous tant d'autres rapports, émousse nécessairement la pointe (32). — Vous connaissez,
Messieurs , cette touchante cérémonie , où , à l'exemple et en mémoire du maître qui voulut une fois laver les pieds de ses disciples (33), le chrétien rend annuellement le même office à quelques-uns de ses frères , choisis parmi les plus pauvres. Pleine d'intérêt partout, la scène devient sublime quand elle se passe au Vatican , au Louvre , et qu'elle a pour acteur principal ou un pape ou un roi I Ce n'était pas sans une vive émotion que chaque membre d'un monastère, y compris l'abbé, s'inclinait, le jeudi saint, pour remplir son humble mais édifiant ministère, devant son pauvre dans lequel il adorait le Sauveur. Les bénédictins suivaient, comme les autres congrégations , ce salutaire usage , et nous ne voyons rien , dans les statuts de l'ordre, qui, sous ce rapport, les singularise. Lanfranc seul donne ici à ses prescriptions un caractère qui tient à sa nature aimante. Chaque frère , après avoir lavé les pieds de son pauvre ou de ses pauvres ( car l'abbé , par une heureuse exception , en a deux ) les baisera non seulement de la bouche, mais encore des yeux, ore et oculis osculetur (3i). — 11 y avait , dans la journée du bénédictin ( la règle du fondateur nous l'apprend), un temps consacré à la lecture, ou , comme s'exprime le moyen-âge qui confond fréquemment sous un même mot deux idées distinctes quoiqu'élroilement unies , à la médita-
tion (35). Les Décrets de La u franc ajoutent, sur celte importante pratique , quelques renseignements dont l'histoire est toujours avare et qu'en passant je crois bon d'enregistrer. Chaque couvent avait sa bibliothèque , à la conservation de laquelle un frère était préposé. La charge de ce gardien des livres (custos librorum) , si elle se bornait à ce qu'on nous en révèle ici , était d'une simplicité extrême. Tous les ans, à un jour déterminé (pour les bénédictins anglais ce sera le premier lundi du carême) , les moines sont convoqués et se réunissent dans la salle du chapitre. Là sont disposés sur un tapis quelques livres que le bibliothécaire a eu soin d'y apporter. Chacun des frères tient un volume ; ce volume , on le lui a confié , à pareil jour , dans le même lieu, Tannée précédente, et il a dû le lire pendant l'année qui vient de s'écouler. Le bibliothécaire , son bref à la main , fait l'appel et réclame à tour de rôle des membres présents les livres inscrits sous leur nom et qu'ils lui remettent ; en échange, ils en reçoivent les nouveaux ouvrages que l'abbé, qui connaît l'état des âmes et leurs besoins divers, leur aura, je le suppose du moins, préalablement destinés. Que si l'un d'entre eux n'a pas achevé le volume dont la lecture lui avait été recommandée, qu'il s'en accuse devant tout le monastère et qu'il en demande humblement pardon (36)! 6
Les huit chapitres qui suivent nous entretiennent — de l'abbé , — du prieur, — des surveillants , — du chantre , — du secrétaire ou sacristain, — du camérier,— - du cellericr, — de l'hospitalier,— de l'aumônier,— eteufin de l'infirmier.
L'abbé est élu par les frères à l'unanimité ou
seulement à la majorité des suffrages 11 est
maître absolu dans le monastère.... Nul ne peut s'asseoir en sa présence qu'après y avoir été formellement invité , et lui avoir embrassé les genoux S'il dort , qu'on se garde de troubler
son sommeil ! L'heure du lever est venue ; la cloche qui éveille le couvent ne se fera pas entendre ; on frappera chaque lit , pour éveiller ceux qui dorment, d'une baguette silencieuse (37).
Le lieutenant, le second de l'abbé , se nomme prévôt (prœpositus) dans la règle de saint Benoît; Lanfranc l'appelle le grand-prieur (major prior). Il lui donne pour aide le prieur du cloître (claustri prior) , qui, dans l'occasion, le remplace (38).
Les surveillants, les circateurs, comme dit Dom Ceillier (circumitores , circœ) , font la ronde à des heures déterminées; ils sont chargés de constater s'il u'y a pas quelque négligence dans l'observation des statuts , quelque prévarication dans le service (39).
Le chantre est, jusqu'à un certain point, l'or-
donnateur des offices.... Les frères qui ont quelque chose à lire ou à chanter à V église, répéteront auparavant , s'il le faut , leur morceau avec
lui C'est lui qui, s'il est lettré , aura sous sa
garde les livres du couvent (hO).
Dans les fonctions du sacristain entrait le soin de préparer les hosties. On choisissait , s'il se pouvait, grain par grain [granatim) le blé destiné à cet usage. La mouture en devait être surveillée , pour que rien d'impur ne vint s'y mêler. Puis on en pétrissait et on en cuisait la pâte , dans les fers , au bruit des hymnes et des psaumes (ftl) l
Le camérier est à la tête de la lingerie.... Une fois l'an, il fait nettoyer à fond le dortoir et renouveler le foin dans tous les lits de la communauté (62).
Rien à remarquer ni sur l'infirmier, ni sur les frères chargés de recevoir les hôtes , d'approvisiouner la cuisine , ou de distribuer les aumônes. Nous ne trouvons ici , sur ces différents ministères , que ce que l'on trouve partout.
Nous ne pouvons non plus et ne devons que mentionner les chapitres qui traitent — de la chute des hosties sur la terre et des précautions à prendre pour qu'il n'en reste aucune trace au lieu où elles seraient tombées ; — de certaines pratiques de propreté et d'hygiène , telles que la saignée et les soins que réclament la barbe,
les ongles et les cheveux ; — du silence prescrit par la règle; — des fautes et des châtiments qu'elles appellent sur les coupables;— du noviciat,— et de la confraternité , c'est-à-dire de l'entrée au couvent (43).
Quelques mots seulement sur l'éducation des «nfants qu'on élevait dans le cloître , et sur les devoirs à rendre aux mourants et aux morts.
Les enfants et les jeunes gens dont la congrégation devait se recruter un jour , ou qu'on instruisait pour les remettre ensuite à leurs familles, sont l'objet , comme d'ailleurs tout ce qui habite le monastère , d'une surveillance pleine de défiance et d'inquiétude , et qui suppose , non sans raison peut-être , le génie du mal toujours prêt à faire son œuvre , si on lui en laisse la moindre occasion. Jamais les élèves ne restent seuls. Ils sont placés en classe (in capitulo suo) de manière à ce que tout contact entre eux ou même entre leurs vêtements^soit impossible. Ils ne se parlent qu'en présence du maître qui écoute. Que personne dans le couvent, à l'exception de l'abbé, du grand prieur et du chantre , ne leur adresse la parole , ne leur fasse un signe , ne se permette de leur sourire. Si quelque frère obtient la permission d'entretenir l'un d'entre eux, ce sera sous l'œil du maître qui s'assiéra entre les deux interlocuteurs. La méridienne, usage universel à cette époque, est exclusivement consacrée au repos;
il est sévèrement défendu d'en détourner un instant pour lire dans son lit ou y écrire. Rien du reste , et nous le regrettons , sur les heures destinées à l'étude ; rien sur les matières et les procédés de renseignement (lih) !
La règle vient de former ceux qui entrent dans la vie ; à quelques pages de là , elle va prendre congé de ceux qui en sortent. Lorsqu'un frère, atteint d'une maladie mortelle, approche du terme fatal , le monastère entier se range devant sa couche. Le patient alors confesse ses fautes , et reçoit de tous l'absolution qu'à son tour luimême il leur donne. Puis chacun dépose sur son front le baiser d'adieu. On lui administre ensuite, pour soutenir jusqu'au bout son courage , les derniers sacrements. La lutte suprême commence. Un lit de cendre, en forme de croix , est préparé, sur lequel on dépose le mourant. Prévenus à ce moment, les moines quittent tout, même le service divin , pour aller réciter , dans la chambre mortuaire , les prières des agonisants. L'âme a-t-elle abandonné le corps , il ne reste plus qu'à songer aux funérailles. Mais la dépouille mortelle ne sera pas confiée à la terre , sans qu'auparavant on n'ait placé sur la poitrine du mort, comme à une autre époque on mettait une pièce de monnaie dans sa bouche , son passeport pour un meilleur monde, l'absolution écrite qui lui ouvrira le ciel !
Tout est dit; les cloches se taisent; les flambeaux s'éteignent; que rien ne trouble le repos du bienheureux qui s'endort dans le Seigneur (&5) !
Tels sont , Messieurs , les livres de Lanfrauc dont nous devions extraire quelques passages utiles pour l'histoire de son époque et de son ordre ; ces livres nous ont long-temps retenu , et ils méritaient toute l'attention que nous leur avons accordée. Je ne saurais en dire autant des ouvrages que j'ai encore à vous faire connaître, et que mon analyse ne pourra qu'effleurer.
IV. Le Commentaire sur les épîtres de saint Paul , dont Y Histoire littéraire de la France me paraît avoir, sans raison suffisante, contesté l'authenticité, mais que j'inclinerais pourtant à regarder plutôt comme la rédaction d'un des élèves de Lanfranc recueillant sa parole à ses cours , que comme l'œuvre expresse du maître (A6) , se compose : en premier lieu, de gloses insérées dans le texte même de saint Paul , pour en faciliter l'intelligence: exemple : qui scrutatur corda, dit le texte ; la glose ajoute : id est Deus : — en second lieu, d'extraits de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Jérôme, rattachés, sous forme de notes , à tel ou tel passage plus ou moins obscur des épîtres qu'ils ont pour objet d'éclaircir; ces extraits, qui ne reproduisent pas toujours fidèlement les expressions de l'auteur auquel ils
sont empruulés , qui quelquefois donnent à l'un ce qui appartient à l'autre, auraient été en partie cités de mémoire, ou, si nos conjectures ne nous trompent point , saisies à la volée par un auditeur qui en retenait ce qu'il pouvait ; — enûn d'observations dues à Lanfranc lui-même, et constituant, avec les gloses dont j'ai parlé plus haut , la part qui, dans le traité où elles entrent pour une moitié environ , lui revient véritablement. Ces observations s'adressaient sans doute , comme le mot que j'ai cité tout à l'heure, à des intelligences encore peu développées ; sous ce rapport , il faut en approuver sans réserve l'extrême simplicité; n'est-ce pas le premier mérite, le premier devoir d'un enseignement sérieux que de savoir descendre , quoi qu'il lui en puisse coûter , au niveau des esprits auxquels il s'adresse ? Cependant le temps marche , les enfants grandissent, et notre maturité ne comprend plus le charme des leçons qui intéressaient si vivement un autre âge. Dans ce long Commentaire , si estimé autrefois, je ne vois rien qui soit de nature à nous toucher beaucoup aujourd'hui, si ce n'est peut-être une témérité théologique dont je vous fais les juges. Saint Paul rapporte quelque part cette phrase du prophète Malachie : J'ai aimé Jacob , mais j'ai pris Ésaù en aversion. « Quoi donc , poursuit l'apôtre, dirons-nous que Dieu est injuste? Il n'en
est rien : il a pitié de qui il veut ; il endurcit qui il veut, et il fait toujours bien. » Sur quoi Lanfranc se permet à deux fois cette audacieuse remarque : « Il pouvait paraître injuste d'avoir repoussé ÉsaU innocent ; et saint Paul ne résoud
pas jcetle grande et difficile question Saint
Paul montre bien à quoi peut servir l'endurcissement des infidèles ; il ne montre point que ce n'ait pas été une iniquité que d'avoir réprouvé ÉsaU. »
Ajoutons , pour en finir avec ces annotations , qu'on y retrouve partout, à côté de l'interprète des Saintes-Écritures, le grammairien ,1e rhéteur, le dialecticien. Toutefois, nous voudrions à Lanfranc d'autres titres que ceux-là, pour le proclamer , avec Orderic Vital , un Hérodien en grammaire, un Cicéron en rhétorique, un Ârislote en dialectique , et eu exégèse sacrée un Jérôme ou un Augustin (47).
V. Assurément il y a plus de véritable logique, plus de chaleur oratoire , dans le Traité sur le corps et le sang de Noire-Seigneur. Lanfranc y établit avec une grande force contre Bérenger , tantôt par l'autorité , tantôt par le raisonnement , la croyance de l'Église sur le mystère de l'Eucharistie. 11 y accuse son adversaire avec une énergie qui dégénère quelquefois en âpreté, de mauvaise foi , d'hypocrisie et de lâcheté, « Tu
corromps sciemment les textes sacrés , lui dit-il , pour les plier à tes détestables doctrines ; quand tu n'en altères pas la lettre , tu en dénatures le sens. Si du moins tu soutenais tes opinions avec quelque dignité et quelque courage ! Mais cette arrogance que gonfle la sécurité, l'approche du danger ne tarde pas à l'abattre. On te voit alors , par amour pour la vie, renoncer honteusement à tes erreurs , auxquelles , dès que le péril est passé , tu ne crains point , parjure , de revenir plus honteusement encore. Ah ! tu me reproches de partager les inepties de la foule : sache bien , et je tiens à ce que tous nos amis , à ce que l'Église entière n'en puissent jamais douter, sache que lors même que je n'aurais pour défendre ma foi ni la raison , ni les Saintes-Écritures , j'aimerais mieux cependant être un catholique ignorant et grossier avec la foule , que d'être avec toi un sophiste aux belles manières , un hérétique de cour ! Mallem tamen cum vulgo esse ruslicus et idiota catliolicus, quant tecum exister e curialis atque facelus hœreticus (48) ! »
Ces quelques lignes , Messieurs , vous donneront, je crois, une idée suffisante du traité sur l'Eucharistie, que nous ne songeons pas a suivre ici dans ses riches développements. Laufranc était, quand il le publia, un des premiers personnages religieux et politiques de l'époque. Vous concevez
quel accueil dut faire à un livre d'une telle importance la latinité tout entière , pour parler la langue du temps , et vous vous expliquerez sans peine les nombreuses éditions qui depuis en ont été données : ce serait cependant s'en exagérer singulièrement la valeur que d'y voir une gerbe de flammes , comme son premier titre : le Livre des étincelles ( Liber scintillarum) , le ferait supposer , ou encore, comme l'appelle l'abbé Bromton avec plus de fracas que de goût, un écrit foudroyant, îonantem librum°(k$)>
VI. On a pu remarquer, dans notre analyse des Statuts pour l'ordre de saint Benoît , combien ces Décrets, si étendus, si prolixes en ce qui concerne les pratiques extérieures , sont au contraire sobres de détails sur l'éducation de l'âme , sur la direction morale de l'esprit. Sans doute Lanfranc renvoyait sur ce poiut à la règle du maître, et à ses soixante-douze préceptes ou instruments des bonnes-œuvres et à ses douze degrés cT humilité. Dans tous les cas, les Sentences, qui pourraient bien n'être qu'un chapitre des Décrets, comblent en partie cette lacune. Huit devoirs principaux y sont imposés au moine : l 6 . Ne pas sortir du cloître sans permission , et n'en sortir , avec l'agrément du supérieur , que pour une cause raisonnable. — 2°. Ne rompre le silence que lorsqu'un grave motif ou une impérieuse nécessité y oblige.
— S\ Ne rien posséder en propre. — li\ Obéir en toute chose à ses prélats , à moins que ceuxci (quod absit) ne donnent des ordres contraires aux commandements de Dieu ; auquel cas il faut leur refuser absolument l'obéissance. — 5°. Ne jamais murmurer, môme pour une raison qui peut paraître juste. — 6°. S'aimer les uns les autres selon Dieu , et faire avec plaisir à ses compagnons tout le bien qu'à son tour on en espère. — 7°. Assister avec recueillement et sans distraction à tous les offices. — 8°. Enfln , confesser ses fautes avec pureté , mais seulement à ses supérieurs , ou à ceux qui ont reçu leurs pouvoirs. — Suivent quelques conseils qui , pour ne plus porter ( nous ne saurions dire pourquoi ) un numéro d'ordre , n'en continuent pas moins dignement ce décalogue : « Gagne par la justice le royaume de Dieu. Si des pensées charnelles t'assiègent , redouble la ferveur de ta prière. Pénètre-toi, quand tu chantes les louanges du Seigneur, du sens des divins cantiques , et ne t'arrête pas au vain plaisir qu'une belle et douce voix peut faire à ton oreille. Mange et bois avec modération , pour te nourrir et non pour te donner une jouissance grossière. Surveille tes actions, le démon est là qui t'épie, jusque dans leurs moindres détails (50). »
VII. Le petit livre Sur l obligation de tenir la confession secrète vient tout naturellement après
les Sentences dont il explique et commente la huitième prescription. Nous n'y avons remarqué, mais c'est un mérite qui en vaut bien un autre, qu'une indignation d'honnête homme contre le pénitent qui , en s'accusant , accuse du même coup ses complices, et surtout contre l'indigne prêtre qui sollicite au tribunal de la pénitence ces révélations indiscrètes , ou qui lui-même révèle plus indiscrètement encore ce qu'on lui a confié (51).
VIII. Saint Benoît mentionne dans sa Règle, au nombre des livres où le chrétien trouvera d'utiles préceptes, les Conférences de Jean Cassien, dans lesquelles il a puisé lui-même (52). Il n'en faut pas davantage pour s'expliquer comment le bénédictin Lanfranc aura pris ce texte pour sujet d'un travail analogue à celui qu'il nous a laissé sur les épîtres de saint Paul, ou d'un cours dont quelques notes de ses élèves nous auraient conservé la trace. Quoi qu'il en soit, les quinze ou vingt lignes qu'on a éditées sous le titre d' A nnotatiunculœ in nonnullas Joannis Cassiani collationes Patrum sont sans intérêt pour nous , et nous ne les rappelons ici que pour ne rien omettre (53).
IX. Nous ne serons pas moins bref, mais par un autre motif, sur le curieux Éclaircissement ou dialogue concernant toute la théologie chrétienne.
Le docteur Gilcs , sur la foi de Thomas Wright , son illustre compatriote, notre savant collègue, Messieurs, a cru pouvoir sans autre titre que la rubrique d'un manuscrit du Musée Britannique , rapporter ce livre à Lanfranc (54). Un examen attentif de l'ouvrage , qu'on donnerait d'ailleurs avec tout autant de raison à saint Anselme, et que la plupart des manuscrits laissent anonyme (55), ne uous permet pas de le lui attribuer. Dès les premiers mots , l'auteur nous apprend qu'il cède, en composant son dialogue, aux instances de ses condisciples ; on concevrait ce mot sous la plume de saint Anselme ou de quelqu'autre des nombreux élèves de l'école du Bec ou de St.- Ll tien ne ? Mais où étaient à cette époque , à l'époque où l'ancien professeur de droit et d'éloquence s'était voué à l'enseignement des lettres sacrées, où étaient les condisciples de Lanfranc? Quelques lignes plus bas , l'écrivain, qui suppose que son œuvre ne saurait manquer d'être remarquée , nous déclare qu'il craint d'exciter l'envie et que pour s'y soustraire il ne se nommera pas (56). Qu'un moine obscur , ignoré , tienne un pareil langage ; à la bonne heure ! Mais le maître éloquent dont le nom est dans toutes les bouches, et qui ne peut que se résigner à sa gloire ! ce serait un non-sens , une contradiction ! J'aurais bien encore quelques considé-
rations morales à faire valoir à l'appui de ma thèse (57) ; mais je crois mon opinion suffisamment motivée , et je passe.
11 est, Messieurs, bien peu d'écrivains, avant l'invention de l'imprimerie , dont nous n'ayons quelqu'ouvrage plus ou moins considérable à regretter. Lanfranc n'a pas échappé à la loi commune.
Il avait, étant encore en Italie, composé un Livre de sentences sur quelques points de droit , que les jurisconsultes du temps, à ce qu'on nous assure, accueillirent avec une grande faveur (58). — On nous parle de Commentaires sur les psaumes , sur C Apocalypse et le Cantique des cantiques (59), dont la destruction , en admettant qu'ils aient réellement existé, ne nous inspirerait que de médiocres regrets ; nous l'avons , sous ce rapport , suffisamment vu à l'œuvre. — Nous nous consolerions moins aisément de n'avoir plus aujourd'hui que les titres de quelques ouvrages de liturgie et de théologie qu'on lui attribue encore avec plus ou moins de fondement, tels qu'une Exposition des divers cas de la messe , et un Traité de ta tentation (GO). — Mais nous trouvons au nombre des ouvrages qu'il avait bien certainement écrits, et avec tout le soin dont il était capable, une Vie de Guillaume et une Histoire ecclésiastique du temps (6.1), dont nous ne pouvons uous expliquer et dout nous ne saurions trop déplorer la perte.
Que résulte-t-il maintenant pour nous de cette patiente analyse ? li le faut dire franchement : nous ne voyons rien dans les écrits que nous venons d'étudier , qui élève leur auteur au-dessus d'une honorable médiocrité.
La pensée de Lanfranc n'a ni originalité , ni profondeur. Il peut avoir le talent qui expose et popularise une doctrine donnée ; il n'a point le génie qui découvre et agrandit un horizon. Ses contemporains le nomment philosophe (62); il possédait en effet ses sept arts libéraux (63), et il n'en fallait pas davantage pour mériter ce titre alors si facilement accordé. On le proclame un puissant dialecticien (64) ; nous souscrivons à cet éloge , pourvu qu'il ne suppose que la connaissance des procédés syllogistiques et une certaine aptitude à s'en servir. Ce serait aussi , à notre avis, lui faire trop d'honneur que de voir en lui , avec quelques écrivains , le père de la théologie scholastique (65) ; l'alliance du raisonnement et de l'autorité , qu'on regarde comme le caractère essentiel de cette théologie , ayant été plus ou moins pratiquée et par les Pères de l'Église et par ses prédécesseurs immédiats. Le seul point sur lequel s'exerça la tendance qu'il pouvait avoir à innover, c'est la liturgie ; de ce côté , il aimait , comme dans la vie active , à continuer , à perfectionner le passé , benc cœplis meliora connecte™ (66).
Son érudition ne nous paraît pas non plus aussi vaste que l'ont faite ses panégyristes. S'il eût connu à fond , comme le prétendent ses contemporains (67) , la sagesse divine et humaine, il eut sans doute plus largement puisé à cette double source. De tous les écrivains profanes qui ne pouvaient être oubliés en Italie, il ne connaît, dans ses livres du moins , que Virgile dont il cite un demi vers , Platon qu'il mentionne vaguement et en passant, Cicéron qui lui fournit uue phrase de ses Topiques et le poète Épiménide sur la foi duquel il affirme avec saint Paul que les Crétois sont menteurs (68). Quant aux écrivains sacrés, il en paraît posséder assez bien quelques-uns , saint Augustin et saint Ambroise surtout , qu'il cite perpétuellement. Saint Jérôme est encore un des Pères dont assez souvent il invoque l'autorité. Hors de là , je ne vois guère que les livres de Grégoire-le-Grand , si répandus au moyen-âge , qui lui soient familiers; et ce n'était pas, certes, sans quelque raison que Bérenger lui conseillait d'étudier plus à fond , avant de se constituer juge de telle ou telle doctrine , les divines Écritures (69).
Lanfranc savait-il le grec ? Je n'oserais ni le nier absolument, ni uon plus l'affirmer sans réserve. On peut décomposer cl ramener à leurs racines des mots tels que ceux d 1 évangile 3 de ca-
tholique et d'anthropomorphite sans être bien versé dans la connaissance de l'idiome auquel ces termes appartiennent (70). 11 sait le latin; il ne pouvait pas ne pas le savoir ; et il récrit assez purement pour son époque. Je ne trouve de faute grave dans sa diction que la confusion perpétuelle au moyen-âge des pronoms suus et ejus. Mais il ne fait, sous ce rapport comme sous tous les autres, que continuer ses devanciers ; sa latinité est à peu de différence près celle du Vénérable Bède , d'Alcuin , de Scot Érigène , de Bérenger , et je ne vois pas trop ce que Dom Rivet veu: dire quand il prétend que Lan franc rendit à la îangue de Cicéron « presque toute son ancienne splendeur (71). » Ce que je remarque de singulier, de personnel dans son style, ce sont des jeux de mots, des antithèses verbales , que ses amis et ses successeurs lui emprunteront, et qui sentent de loin ce que plus tard on appellera les concetti italiens ; ainsi Alexandre 11 lui paraît humblement excellent et excellemment humble ( humiliter excellent excellenterque humilis) ; on n'aura pas avec lui un téméraire orgueil sans avoir en même temps une témérité orgueilleuse (temerariam superbiam superbamque temeritatem ); et quand il ordonne en priant, il faut encore quV/ prie en ordonnant (rogando prœcepi et prœcipiendo rogavi) (72) !
Avant de quitter l'écrivain que nous venons de juger , remercions-le , avec ses biographes , de deux services signalés rendus par lui aux lettres , aux lettres sacrées surtout.
Lorsque Lanfranc vint habiter la Normandie avec rintention d'y enseigner , il apporta trèscertainement avec lui quelques livres utiles , indispensables à son enseignement ; et il n'est pas impossible, comme on Ta conjecturé, que le Mont- Saint-Michel ne lui ait été redevable de quelques-uns de ces précieux manuscrits que possède aujourd'hui la bibliothèque publique d'Avranches (73).
Ce qui est certain, c'est qu'il recueillait, autant qu'on le pouvait alors, tous les ouvrages dont la lecture devait profiter à ceux qui l'entouraient. On sait qu'il en avait formé à l'abbaye du Bec une collection considérable pour le temps, et qui ne comptait pas moins de 100 volumes. 11 est trèsprobable que des bibliothèques du même genre se fondèrent, par ses soins, à St.-Éticnne de Caen, et , plus tard , à Cantorbéry (7/i).
Lanfranc ne se contentait pas d'acquérir pour les écoles qu'il instituait, les livres qu'il lui était permis de se procurer ; il travaillait encore et par lui-même et par ses disciples à en multiplier les copies (75). Vous supposez facilement, Messieurs, tout ce qu'alors une telle œuvre avait de méri-
toirc, et vous ne vous étonnerez pas de voir les hommes influents de l'époque encourager cet utile exercice par leurs exemples , par leurs conseils et par les plus séduisantes promesses. Permettezmoi à ce propos de vous raconter ce que le savant abbé de St.-Évroult, Thierry, racontait lui-même sur ce sujet aux moines de son couvent — « Il y avait, leur disait-il, dans un monastère , un frère dont la vie était chargée de souillures. Mais, par bonheur, ce frère aimait à écrire, et on lui devait une copie d'une bonne partie de la Bible. Après sa mort, son âme comparaît au tribunal suprême. D'un côté , les malins esprits la réclament , et ils rappellent ses innombrables transgressions ; de l'autre , les saints anges intercèdent pour elle , et ils présentent au juste juge, à l'appui de leur requête , le recueil que le moine a transcrit de sa main. Dieu décide que chaque lettre du précieux volume effacera une faute. Tout compte fait, la balance établie , une lettre , une seule reste qui n'a pas de péché à couvrir C'en est assez , et le frère est sauvé (76) !
On conçoit d'ailleurs ce que devaient être des copies faites ou surveillées par les hommes d'élite qui s'imposaient cette tâche. On y mettait tout le soin , tout l'esprit de critique dont les temps étaient capables. Les meilleures leçons étaient préférées ; on y relevait , autant que possible , les
erreurs grossières dont les textes fourmillaient. Que, dans ces éditions revues et corrigées , quelques infidélités involontaires se soient glissées de loin en loin; qu'un mot ait été, par inadvertance ou par méprise, substitué à un autre, rien de plus compréhensible, rien de plus excusable. Mais , partir de là pour accuser l'éditeur d'avoir à dessein corrompu, falsifié les Saintes-Écritures et les livres des Pères , comme l'ont osé Brown et Augustin Thierry (77) , c'est ce que nous ne saurions ni comprendre , ni excuser. Il ne faudrait pas oublier que l'un des griefs que, dans sa lutte avec Bérenger, Lanfranc élève le plus vivement contre l'hérésiarque, c'est précisément d'altérer, pour en étayer ses fausses doctrines, les passages qu'il emprunte aux écrivains sacrés ; et comment admettre qu'il aurait lui-même encouru le reproche dont il frappe si rudement et sous lequel il accable son ennemi (78)?
Maintenant , Messieurs , que vous connaissez les mérites litlcraires de notre archevêque , vous vous demandez peut-être jusqu'à quel point nous sommes fondé à lui maintenir celte réputation de savant que ses contemporains lui ont faite, et à lui consacrer un long chapitre dans notre Histoire de la philosophie normande. Sans doute , si nous n'avions eu pour juger Lanfranc que les li-
vres qu'il nous a laissés, nous eussions pu le placer au nombre des bons écrivains et des controversistes distingués de son siècle; faire plus pour sa mémoire eût été de notre part un excès de générosité. Mais ce n'est point comme auteur (ses livres furent inspirés par des intérêts d'un autre ordre), qu'il a servi la science, c'est comme professeur. Son enseignement qui fut et devait être , à l'origine surtout et quand les lettres divines lui étaient encore étrangères , tout rempli de cette substance philosophique dont sa jeunesse s'était nourrie , voilà son véritable titre à la place que nous lui assignons. Il n'a rien écrit sur la dialectique , sur la métaphysique , sur la morale ; mais il en a éloquemment parlé ; mais ses leçons en ont fait naître et en ont développé le goût; mais il a contribué à former (et c'est bien là son meilleur ouvrage ) un des esprits les plus élevés , un des philosophes les plus profonds du moyen-âge , saint Anselme de Cantorbéry (79) !