LE LYON ET LE RAT
Je te veulx dire une belle Fable :
C'est assavoir du Lyon et du Rat. , Cestuy Lyon, plus fort qu'un vieil Verrat*; Veit * une fois, que le Rat ne sçavoit Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avoit * Mengé le lard, et la chair toute crue :
Mais ce Lyon (qui jamais ne fut Grue *) Trouva moyen, et manière, et matière *, D'ongles et dens, de rompre la ratière :
Dont maistre Rat eschappe vistement :
Puis meit à terre un genouil gentement, Et en estant son bonnet de la teste, A mercié mille fois la grand Reste :
Jurant le Dieu des Souris, et des Ratz, Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras , Le bon du compte *. Il advint d'adventure Que le Lyon pour chercher sa pasture.
Saillit * dehors sa caverne, et son siège * ; Dont* (par malheur) se trouva pris au piège.
Et fut lié contre un ferme posteau.
Adonc le Rat, sans serpe ne cousteau.
Pièce, partie.
Fante de retraicte, point d'autre retraite.
Être aux abois, c'est se rendre ; ici :
e retirer pour mourir.
jliel de Montaigne, ne au château
le Montaigne (1533-1592), auteur
'un livre unique dans son genre,
3S Essais, sorte de recueil d'obscr-
itions et de pcnsdcs, et en même
mps manuel de morale. Son style
st original et pittoresque.
*!fon et le rat. Marot était dans
la prison du Cbâtelet, à Paris, quand il écrivit cette fable à Lyon Jamet pour l'engager à le délivrer (1535).
(Voir La Fontaine, le Lion et le Rat,.
Verrat, sanglier.
Veit, vit.
PoDr alitant qoe, parce que.
Grae, c'est-à-dire niais.
Matière» occasion»
Compte, conte.
Saillit, sortit.
Siège, séjour habituel.
Dont, de là vint que.
'ir^ai;
162 NOTIONS SUR l'histoire DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Y arriva joyeux el esbaudy *,
Et du Lyon (pour vray) ne s'est gaudy * ;
Mais despita * Chatz, Chates et Chatons^
Et prisa fort Ratz, Rates et Ratons,
Dont * il avait trouvé temps favorable
Pour secourir le Lyon secourable :
Auquel a dict : c lays toy, Lyon lyé,
Par moy seras maintenant deslyé :
Tu le vaulx bien, car le cueur joly as,
Bien y parut quand tu me deslyas.
Secouru m'as fort Lyonneusement,
Or secouru seras Rateusement. »
Lors le Lyon ses deux grans yeux vestit ♦.
Et vers le Rat les tourna un petit *,
En luy disant : « povre vermyniere *,
Tu n'as sur toy instrument ne manière,
Tu n'as Cousteau, serpe ne serpillon,
Qui sceust coupper corde ne cordillon.
Pour me jecter * de ceste estroicte voye : ]
Va te cacher, que le Chat ne te voye. > i
c Sire Lyon (dit le filz de Souris), ,
De ton propos, certes, je me soubris : ;
J'ay des cousteaux, assez, ne te soucie, .
De bel os blanc, plus tranchans qu'une sye :
Leur gaine, c'est ma gencive et ma bouche
Bien coupperont la corde qui te touche. i
De si très près : car j'y mettray bon ordre. >
Lors Sire Rat va commencer à mordre
Ce^gros lien : vray est, qu'il y songea i
Assez longtemps, mais il le vous rongea j
Souvent, el tant, qu'à la parfin * tout rompt ;
Et le Lyon de s'en aller fut prompt.
Disant en soy : c Nul plaisir * en effect
Ne se perd point, quelque part où soit faict *, »
(Clément Marot *.)
Bsbaody, réjoui. { Quelque part oô soit faict, quelle nuA
Gàudj, moqué.
Despita» déniera.
Dont, signifie ici parce que.
Vestit, détourna.
Un petit, un peu.
Vermyniere, vermisseau.
Jecter, faire sortir.
A la çariin, à la fin.
Plaisir, service.
soit la personne à laquelle il ait rendu.
Clément Harot, né à Cahors (1.
1544), valet de chambre de Fi çois b', avec qui il fut fait prison à la bataille de Pavie. Poète 1 et gracieux, qui s'est distingué tout dans l'épître familière, \r lade et l'épigramme.