‹ Langue universelleChapitre 13 sur 13 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ou Langage mimique comme langage universel.

Dans les pages précédentes, nous avons exposé les propriétés que partage le langage mimique naturel avec les langues parlées, les qualités qui le rendent propre à devenir universel , et formulé les principales lois de sa grammaire et de son vocabulaire. Ainsi, nous avons vu :

1° Que le langage mimique naturel n'a aucune difficulté de grammaire ni de syntaxe; par conséquent, une des plus graves difficultés des langues parlées est mise immédiatement de côté.

T Que le substantif, l'adjectif, le verbe et l'adverbe, qui ont rapport à iamêmeidée, tels que : obliger, obligeance, obligeant, obligeamment, n'ont besoin que d'un seul signe-, le contexte, les circonstances suffisent pour déterminer l'espèce du mot.

3° De même, chaque collection de synonymes n'a besoin que d'un seul signe, non que les synonymes expriment la même idée; mais le plus ou moins de force, de vigueur, de grâce, de délicatesse, etc., qu'indique la nature à ceux qui sont initiés à son langage, l'ont mieux

sentir que toutes les conventions du monde la différence accessoire des idées, la nuance que l'on veut exprimer. A° Le petit nombre de racines, de radicaux, qu'il est nécessaire de savoir pour être initié à ce langage, reposent dans chaque individu; ils ne demandent qu'à être réveillés, comme tout ce qui est naturel, pour être compris et n'être plus oubliés

5° Pourvu que les signes soient naturels, lors même qu'ils ne sont pas identiques, ils sont compris de tous ceux qui sont initiés au langage mimique , ce qui fait que des élèves de différentes institutions, de différentes nations, peuvent se comprendre parfaitement, quoique leurs signes ne soient pas les mêmes, pourvu qu'ils ne s'écartent pas de la nature.

6° En suivant la loi d'une nomenclature parfaite , en classant les termes par ordre de racines ou de radicaux, ce qui peut se faire avec une rigueur mathématique, on peut apprendre les signes de plusieurs centaines d'idées en quelques instants, car il suffît de savoir le signe général. Le signe particulier, que la nature fait sentir sans peine et sans étude , dès que l'on est un peu initié au langage mimique, peut être livré à l'arbitraire d'un chacun, car lors même qu'il ne serait pas identique, pourvu qu'il soit naturel, il est compris. Dans peu, si les circonstances nous favorisent, nous espérons présenter un dictionnaire qui pourra satisfaire aux besoins ordinaires de la conversation ; mais, lors même que ce travail ne serait pas réalisé, les autres principes que nous énonçons suffisent pour la généralisation entière, facile, universelle de ce langage.

7° Les intelligences les moins perfectibles et les peuples les plus arriérés dans la civilisation, tels que les

sauvages, qui parlent plus par signes que par la parole, pourraient être initiés à ce langage.

8° En suivant la méthode que nous avons indiquée dans les études précédentes, on pourrait encore abréger le peu de travail qui reste pour se plier à son usage, ce qui a été prouvé par l'expérience, car de petits sourdsmuets, sortant des montagnes, et que l'on aurait pris pour des idiots, avaient à leur disposition, au bout de quelques semaines, un langage aussi développé que la parole dans la famille.

9° Le langage mimique a non seulement l'avantage de pouvoir servir de moyen de communication prompt et facile entre toutes les intelligences ; mais il a de plus les avantages de la musique pour adoucir les moeurs. Sa poésie est même plus pénétrante ; elle porte la lumière jusqu'au fond de l'âme et l'émotion jusque dans les profondeurs de l'organisme ; elle offre aussi d'immenses avantages à l'éloquence-, et pour la grâce des mouvements, elle porte son influence sur des délicatesses qui passent inaperçues aux lois mêmes de la danse.

Ainsi, avant d'achever ce chapitre où je touche à la question du langage universel, je prie le lecteur de vouloir bien suspendre son jugement, et ne pas me reléguer avec les philosophes rêveurs avant d'avoir lu en entier et en réfléchissant, pour saisir les analogies, la petite brochure que j'ai l'honneur de lui offrir. Un langage si simple, si agréable, si facile que le langage mimique, je l'apprendrais cent fois pour savoir une langue nouvelle, la langue si poétique de la nature Ge qpe 1< philosophes ont tant cherché inutilement, la langue universelle, le pauvre sourd-muet est venu nous l'ap-

prendre, cette langue qui repose dans chaque individu, et qui ne demande qu'à être réveillée.

Lors même que tous les génies du monde se réuniraient pour créer un langage propre à devenir universel, ils ne pourraient former un plan comparable au langage mimique bien compris; et si les savants s'étaient donné autant de peine pour le généraliser que pour former de vains systèmes, déjà tous les esprits seraient réunis dans la fraternité d'un même langage.

Chose remarquable, les intelligences les moins perfectibles, ou auxquelles il serait impossible d'apprendre une langue parlée, seraient peut -être celles qui auraient le plus de facilité pour le langage mimique, car le sauvage se sert plus des signes que de la parole. Dieu ! quel agrément, si sans avoir besoin de languir sur les grammaires, on pouvait être compris du nord au midi, de l'aurore au couchant! Le voyageur, le commerçant, le missionnaire, à moins de la millième partie de la peine qu'ils se donnent pour apprendre les langues étrangères , auraient bientôt initié toutes les nations au langage mimique, Sans doute que si un cours de ce langage était ordonné dans les collèges, comme les cours de musique, les vieillards même pourraient avoir l'espérance de ne pas quitter la terre avant d'y voir ce changement magique.

Mais, me dira peut-être celui qui ne voit le langage mimique que dans l'ombre, qu'à demi, comment faire pour que partout on donne le même signeà la même idée, puisqu'il n'y a pas deux institutions de sourds-muets où les signes soient identiques, et que souvent même, dans une seule institution où il y a plusieurs professeurs, les lignes diffèrent?

Cette objection nous donnera occasion de relever une des plus belles propriétés du langage mimique, la richesse, la variété, jointes à la simplicité de sa nomenmenclature.

Un même objet, une même idée, disions-nous il y a un instant, peut avoir plusieurs signes naturels sans qu'ils soient identiques-, mais lorsque l'on est initié au langage mimique, "on comprend sans peine tous les signcsnaturels, en sorte que les élèves qui auront fait leur éducation dans des institutions différentes pourront parfaitement s'entendre, pourvu que leurs signes soient naturels, lors même qu'ils ne seraient pas identiques.

C'est en effet ce qui a lieu. Tous les jours on voit des sourds-muets étrangers ou des personnes qui ont appris le langage mimique s'entendre parfaitement, lors même que leurs signes sont différents.

« On connaît le trait de ce roi de Pont, qui, étant venu à Rome et en ignorant la langue, comprit cependant en entier la pantomime d'un acteur qu'il vit sur la scène.

« Lorsqu'on 1815 le sourd-muet Clerc, accompagnant l'abbé Sicard, parut au milieu de l'institution des sourds-muets à Londres, quelques gestes qu'il adressa à ses compagnons d'infirmité, subitement compris par tous, produisirent sur eux un effet électrique. Cependant, combien de différence dans les mœurs, les situations, les conditions locales! Et si les manières; de voir varient, les peintures doivent varier comme elles (1).

Je prie le lecteur de vouloir bien me permettre quelques faits personnels. J'ai été plusieurs fois visiter lYta-

(1) Degérando, De V Éducation des Sourds- Muet s, page '2' I; loin. Ier.

blissement de Genève, dont le directeur, M. Pomel, est sourd-muet et ancien élève de l'abbé Sicard. Je m'entretins parfaitement avec lui et avec sa famille silencieuse pendant plusieurs heures. De même à Grenoble , à Lyon, à Paris, etc., et dans l'établissement des petits sourdsmuets dont j'ai déjà parlé, souvent j'avais l'occasion de voir des élèves de différentes institutions de France, d'Allemagne, d'Italie, etc., nous nous sommes toujours entretenus avec la plus grande facilité, et nous nous comprenions parfaitement, non -seulement pour des choses ordinaires, mais même pour des particularités sur lesquelles ils venaient consulter. Toutes les fois qu'on les mettait en communication avec les élèves, il en était de même.

Je ne saurais dire combien j'éprouvai de bonheur lorsqu'à Paris je fis la rencontre de MM. Alibert, Lenoir, Berthier, Pélissier, etc., sourds-muets illustres parmi leurs frères infortunés. Nous nous entretînmes aussi promptement et avec plus de bonheur qu'avec la parole. Hélas! medis-je ensuite, il serait si facile de généraliser ce langage, et de rendre ainsi les trente mille sourdsmuets de la France et le million de sourds-muets du monde à la famille et à la société.

Ainsi, cette pluralité de signes naturels pour la même idée n'obscurcit pas le discours , n'empêche pas d'être compris, mais ajoute à la variété , à la beauté, à la richesse du langage mimique.

Qu'il me soit donc permis de m'adresser aux intelligences puissantes, qui sont envoyées sur la terre pour adoucir les maux , soulager les douleurs de leurs frères et prendre l'initiative en tout ce qui touche le bonheur du genre humain , qu'il me soit permis de leur

adresser mes vœux et de leur dire avec quel léger effort toutes les nations pourraient fraterniser dans le môme langage. Tous les peuples et tous les siècles apporteront leur tribut de reconnaissance au prince et aux savants qui prendront l'initiative de cette œuvre sublime.

Qu'une nation commence , et bientôt toutes suivront l'exemple. Quelques leçons dans les collèges et cela suffit.

Maintenant que les wagons traversent l'espace comme la flèche rapide , que le télégraphe parle et répond comme l'éclair, pour achever la fraternisation universelle, il faut encore un langage qui puisse être appris et compris en tous lieux et par toutes les intelligences, et ce langage ne peut être ni le français, ni l'anglais, ni l'allemand, ni l'italien, etc., mais le langage de tous, le langage de chaque homme, le langage de la nature.

Page 1