LA VIE ET LES VERTUS
DE
DOM m\ JUSTE LWERGE
Le saint religieux dont nous allons raconter la vie « se nommoit Jean Juste et il ne s'est rendu célèbre dans le monde sous le nom de Lansperge que parce que la ville de Landsberg, au duché de Bavière, estoit le lieu de sa naissance» (i). Il vint au monde en 1489; son père se nommait Gerecht, mot qui, en allemand, signifie juste ; « lui et sa vertueuse épouse l'étaient en réalité et leur fils plus encore » (2).
(1) Courte notice par un anonyme. Paris. Saureux. 1G39. Sert de préface à une traduction de la Lettre de Jésus-Christ à l'âme fidèle.
(a) Nominenon tantum justus sed rébus honcstis Justus uterque parens, juitus et ipsefuit.
Opéra Minora Lanspergii. 1 vol. in-fol. Colon.
Moréri, dans son Dictionnaire, dit, en parlant de Lansperge : Lanspergius (Jean) surnommé le Juste, à
Il fut apppelé Jean au baptême et ce n'est point sans un secret dessein de la Providence : celui qui devait avoir une si grande dévotion au Sacré-Cœur reçut précisément pour patron l'Apôtre bien-aimé qui, pendant la Cène, avait reposé sur le Cœur du Divin Maître.
Dans les premières années du XVI e siècle, Lansperge quitta son pays et vint continuer ses études à l'Université de Cologne. En 1509, il terminait son cours de philosophie lorsqu'il se posa la grande question de sa vocation. Dieu avait fortement touché son cœur dès ses premières années et l'avait prévenu de ses bénédictions ; aussi le pieux jeune homme voulut-il offrir, en retour, à son Créateur « la fleur de sa jeunesse ; il quitta le monde de corps et d'esprit, choisit l'Ordre austère des Chartreux et se fit courageusement inscrire sur les rôles de la milice sacrée » (i). Il avait alors vingt ans.
cause de sa vertu. » Ceci est inexact. Juste n*est pas un surnom honorifique donné à Lansperge, la preuve bien claire en est que lui-même dans ses lettres s-gne toujours : Jean Juste, de Landsperg.
(i) Bibliotlieca Cartusiana, auctore Petreio, Cartusiano. Vol. in- 12, Colon. A. Hierat, 160g. L'article consacré à Lansperge est de Dom Bruno Loêr.
La Chartreuse de Cologne, bâtie sous le vocable de sainte Barbe, fut fondée en 1 3 36 par l'archevêque Wulfram « en une place, dit Dorlandus, que l'on appelle communément Sent Martens ji'elt, c'est-à-dire le champ de saint Martin ; c'est le mesme lieu où sainct Severin entendit une musique des anges qui emportoient l'àme du grand sainct Martin dans le ciel » (i). Cette maison, située dans la ville où est né saint Bruno, conserva toujours l'esprit qui animait ce patriarche de la famille Cartu. sienne et elle est demeurée célèbre, dans les Annales de l'Ordre, par le grand nombre de savants et de saints religieux qu'elle a produits.
Le jeune postulant fut accueilli avec la plus grande bonté par le P. Prieur, Dom Pierre Blomenvenna, vénérable religieux avec lequel Lansperge vécut plus de vingt ans ; nous devons, pour cette raison, le faire connaître, en peu de mots, à nos lecteurs.
Orphelin dès sa naissance et maître d'une grande fortune, Pierre Blomenvenna ne se servit de ses biens que pour les donner aux pauvres et
(i) Chronique de l'Ordre sacré des Chartreux, par Dorlande, mise en français par A. Driscart. i vol in-r-2. Tournay, 1 644. page 10,0.
de sa liberté que pour se donner à Dieu ; il était âgé de vingt-deux ans lorsqu'il prit l'habit à la Chartreuse de Cologne. Il fut simultanément prieur de Sainte-Barbe, et visiteur de la Province du Rhin pendant trente années consécutives ; c'est assez dire avec quelle perfection il remplissait ces deux charges. Les religieux éprouvés par la souffrance et la tentation trouvaient en lui le consolateur le plus dévoué; mais quand il devait réprimer les abus ou punir les coupables, alors son zèle, quoique tempéré par la charité la plus compatisante, prenait un caractère de sévérité inaccoutumée et, fût-on son intime ami, il exigeait de tous la plus parfaite obéissance aux statuts de l'Ordre.
Au dire de ceux qui l'ont connu particulièrement, Dom Pierre conserva jusqu'à la mort son innocence baptismale Une âme si pure était faite pour la contemplation et bien souvent on le voyait ravi en extase « Le feu s'élance en haut, dit son biographe; la pierre, de sa nature, roule en bas ; et le cœur, libre de tout péché, vide d'attaches aux choses créées, monte naturellement vers Dieu » (i). Dom Blomenvenna était
(i) Bibliotlieca Cartusiana. — Voir aussi la préface de
tellement embrasé par l'amour de Dieu qu'un rien le jetait dans les plus profondes contemplations. Au réfectoire, lorsqu'il entendait lire la Sainte-Écriture, soudain, il se prenait à verser des larmes en si grande abondance qu'il lui était impossible de réciter les grâces après le repas et même de les commencer. A l'église, pendant les offices, il était encore beaucoup moins maître de lui-même; s'il lisait une leçon, chantait un répons, entonnait une antienne où il était parlé de l'amour de Dieu, il tressaillait, se mettait à pleurer et ne pouvait continuer. A certains jours de fête, c'est le prieur qui chante la messe, mais Dom Pierre n'osait le faire, connaissant combien, en célébrant le saint sacrifice, il lui était difficile de retenir ses larmes et de maîtriser son émotion.
Certes ce vénérable Chartreux était bien fait pour apprécier, guider et aimer le jeune homme qui devint le £îeux, le « dévot » Lansperge et l'un des apôtres de la dévotion au Sacré-Cœur.
Dom Jean Juste, après sa profession (i5io),
l'ouvrage de Blomenvenna inlitulé : De Bonitate Divina. Colon. Novesianus, 1 538. Cette préface est de D. Thierry Loër.
passa — comme il nous l'apprend dans une de ses lettres (i) — dix années en cellule avant de recevoir aucune charge ; années de paix profonde et les meilleures de sa vie, les seules bonnes pour tout Chartreux digne de ce nom.
Ce fut à cette époque que l'Ordre des Chartreux eut le bonheur de voir son saint fondateur élevé sur les autels. Maître Bruno, comme on l'appelait de son temps, était mort en 1 101 en odeur de sainteté , de nombreux miracles s'étaient opérés à son tombeau ; ce n'est point à nous de dire de quelle estime et de quelle célébrité avait joui l'Ordre dont il était le Père, et cependant, après quatre siècles, le grand patriarche des solitaires d'Occident n'était pas encore honoré d'un culte public! En 1 5 14, quatre prieurs italiens, députés par le .Chapitre général, demandèrent au Souverain Pontife, Léon X, la permission de dire la messe et l'office de leur fondateur. Le Pape acquiesça à jeur demande (19 juillet). On fit la translation solennelle des reliques du nouveau bienheureux et, à cette occasion, le prieur de Bologne, Dom Mathieu Vegi, prit une partie assez considérable des
1) Lettre XII"">
ossements de la tête de saint Bruno. Au Chapitre de i5i6, Dom Mathieu donna une parcelle de cette relique au prieur de Cologne, en lui disant gracieusement qu'il l'avait re'servée exprès pour la Chartreuse située dans la patrie de saint Bruno. Dom Pierre déposa avec bonheur ce précieux trésor dans l'église de son monastère, le 3 du mois d'août, fête de l'Invention des reliques de saint Etienne.
Ce fut probablement alors que Dom Jean Juste composa cette belle prière :
« Seigneur mon Dieu ! c'est aujourd'hui la fête de notre Père et nous devons devenir vraiment ses enfants. Bon Jésus , puissions-nous profiter de l'avantage d'avoir un Père si saint! faites-nous pour cela participants et héritiers de ses trésors spirituels et de ses vertus. Oh ! si seulement je commençais à devenir enfin un bon Chartreux ! O bon Seigneur, que de facilités vous nous donnez pour vous servir ! Les séculiers et même les autres religieux ne sont point si bien partagés. Que d'occasions de vous offenser vous nous avez enlevées, que d'occasions de pratiquer la vertu vous nous avez données ! Ah ! bon Jésus, par les mérites de notre très bienheureux Père et de tous ses Fils qui sont dans le Ciel, donnez-moi de penser
toujours à Vous; que votre Loi seule et votre volonté me plaisent ; que pour elles, je meure avec le secours de votre grâce, ô Seigneur mon Dieu ! (i) »
Ce qui fait le Chartreux, c'est la solitude ; et la sauvegarde nécessaire de la solitude, c'est le silence ; voici comment Lansperge, au début de sa vie religieuse, observa ces deux lois fondamentales de son Ordre. Parlant de lui-même comme d'une tierce personne, il s'est dépeint en ces termes dans une de ses lettres :
« J'ai connu un religieux, écrit il, qui pendant dix ans (2) ne manqua jamais une seule fois au silence, sciemment et volontairement ; trois ou quatre fois, tout au plus, il lui arriva par inadvertance et par surprise de dire quelques mots qu'il n'aurait pas voulu dire, mais ils lui échappèrent dans le moment. En deux circonstances, il crut nécessaire de parler, mais après deux ou trois mots , il s'aperçut qu'il aurait parfaitement pu s'en abstenir. Hors ces cas bien rares, jamais, pendant dix années, il ne manqua autrement à la loi du silence.
(1) Lettre LVIII»"».
(2) Lansperge ajoute « après ces dix années, ce religieux eut une charge qui l'obligeait de parler souvent »
« Pendant ces dix années, il ne demanda jamais la permission d'aller voir un confrère en cellule, excepté une seule fois qu'il voulait connaître par lui-même comment on préparait certaines couleurs. Il ne visitait donc jamais personne, ne demandait jamais qu'on vînt le visiter ou simplement lui donner un coup de main ; quand des confrères le priaient, — ce qui arrivait souvent, — de les aider à faire leur jardin , à scier du bois, à laver leurs vêtements , — il se plaisait à leur rendre service, cependant il préférait travailler seul dans sa cellule et il ne passait pas une semaine que, jusqu'à trois lois et plus, il ne lavât quelque chose pour les autres et, à chaque fois, i4 n'y avait pas peu de travail.
« Tout ce que, pendant la semaine, il avait à demander, à se faire expliquer, à prendre, à rendre, à porter en cellule, il remettait pour le faire jusqu'au jour du colloque ; en attendant il marquait tout cela sur une ardoise, de crainte d'oubli ; alors , au moment d'aller au colloque, il jetait un coup d'ceil sur son ardoise et venait expédier toutes ses petites affaires. Il ne quittait pas aussitôt la récréation parce qu'il ne voulait point se singulariser, mais attendait un peu et se retirait ensuite sans bruit. Parfois, surtout au jour du spaciement, il était surpris
et restait plus longtemps qu'il ne voulait, mais alors, de retour en cellule, il éprouvait une grande tristesse.
« Pendant ces dix années , au sortir de l'église, il se rendait sans retard à sa cellule, à moins qu'il ne dût aller puiser de l'eau ou donner un livre à relier ou remettre celui qu'il avait lui-même relié. Avait-il à donner un objet qu'il avait arrangé, il le plaçait tout près de la porte de sa cellule, à l'intérieur ; après l'office, il entr'ouvait sa porte et, sans entrer, prenait l'objet, placé exprès à sa portée, et le remettait immédiatement et en silence. En agissant ainsi, il n'avait point besoin de permissions qui auraient été pour lui l'occasion de perdre du temps et de beaucoup causer.
Jamais il ne demandait à sortir de cellule, excepté quand il faisait la lessive pour aller chercher de l'eau au puits ; bref, il était toujours ou à l'église ou chez lui. (i) »
Lansperge ajoute sagement après avoir tracé ce tableau du Chartreux parfait « non omnia omnibus conveniunt; » c'est vrai, une si haute perfection ne saurait être la règle commune, mais heureux celui qui a le courage de la suivre!
(i) Lettre XII".
En i520, Dom Jean Juste fut tiré, malgré lui, de la solitude du cloître. Quelle charge eut-il à remplir ? Celle de Vicaire (sous-prieur), croyons-nous, et certainement celle de maître des novices, comme on le voit par ses Lettres spirituelles.
Au nombre de ses disciples on compte surtout Dom Bruno et Dom Hugues, tous deux frères du célèbre Dom Thierry Loër, de Strathum, l'infatigable et savant éditeur des œuvres de Denys-le-Chartreux. Dom Bruno publia dans la suite une partie des œuvres de son vénéré Père-Maître et fut intimement lié avec le bienheureux Pierre Le Fèvre, premier compagnon de saint Ignace de Loyola. Dom Hugues Loër était une de ces âmes candides qui viennent se réfugier dans la solitude avant que le inonde ait pu ternir la pureté de leur cœur. Lanspergeen parlant de lui, s'exprime en
ces termes, dans une lettre e'crite à son frère, Dom Thierry :
« L'affection que me porte votre frère et la grande ferveur que je vois en lui me décident à publier ces Méditations de la vie de Notre- Seigneur. En voyant combien ce jeune novice a de dispositions pour notre genre de vie, j'ai voulu lui apprendre à méditer les exemples que nous a laissés notre Divin Sauveur. Dom Hugues est une âme comblée des dons de Dieu, son intelligence est fort remarquable, il est d'une innocence, d'une candeur admirables.. » Dans la bouche d'un saint, ces louanges ont une grande portée ; d'ailleurs, tel maître, 'tel disciple, ou comme disait saint Vincent-de-Paul : « Un saint forme des saints. » - Dom Hugues Loër mourut pendant son noviciat.
Après avoir satisfait aux prescriptions de sa règle, aux devoirs de sa charge, Lansperge se livrait à l'étude. « Il était fort instruit dans les lettres humaines et surtout grandement éclairé par l'onction intime du Saint-Esprit ; aussi son bonheur était-il de méditer nuit et jour la loi du Seigneur; il employait tout son temps à de pieuses prières, à de saintes lectures ou à composer d'utiles ouvrages de spiritualité. Il était assidu à l'oraison et infatigable au travail: il
s'adonnait avec tant de zèle à ces occupations que rien ne pouvait l'en détourner, pas même les terribles maladies dont il fut affligé dans les dernières années de sa vie ; sa faiblesse était extrême parfois, mais il savait néanmoins se faire violence et continuer ses travaux. » (i).
Les études — c'est là un fait assez peu connu — ont toujours été en honneur dans l'ordre des Chartreux. Saint Bruno a donné l'exemple; ses œuvres réunies en deux forts volumes in-4 témoignent d'une science réelle et fort avancée pour l'époque. En 1609, Dom Théodore Petreius publia sa Bibliotheca Cartusiana (2\ très incomplète, dans laquelle il nomme cependant cent quatre vingt-neuf auteurs Chartreux. Ms r Morozzo (Theatrum chronologicwn Ordinis Cartusiensis] (3) cite deux cent soixantedeux auteurs et est encore très incomplet luimême: il est vrai que, comme son devancier Petreius, il ne parle pour ainsi dire que des écrivains dont les ouvrages ont été imprimés.
La Chartreuse de Cologne fut évidemment,
(1) Bibliotheca Cartusiana. V» Lanspergius.
(2) Colon. Hierat, 1609. 1 voLin-12.
(3) Taurini. Apud Sinibaldum, 1681. 1 vol. in-fol.
— i6 — parmi toutes les maisons de l'Ordre, celle qui se distingua le plus par son amour de l'étude. Ce fut son caractère distinctif et elle a produit des hommes d'une incontestable valeur.
Au XV e siècle, nous citerons seulement Henri de Kalkar à qui plusieurs ont cru pouvoir attribuer ['Imitation de Jésus-Christ, et Werner Rolewynck, auteur de commentaires estimés sur saint Paul et du Fasciculus temporum, tant de fois réimprimé. Au XVI e siècle, la Chartreuse de Cologne compte parmi ses religieux des savants vraiment dignes de ce nom : Lansperge, Pierre Blomenvenna, Laurent Surius si connu par ses Vies de Saints trop oubliées de nos jours ; Jacques Mosander, Zacharie Lipelloo et Corneille Grasius, continuateurs ou abréviateurs de Surius ; Théodore Pétri (Petreius) qui joignait à une grande érudition une connaissance profonde de la théologie polémique. D. Bruno Loëï donna une très remarquable édition de Saint-Denis l'Aréopagite que l'éru. dition moderne ne désavouerait point; enfin Thierry Loër publia, en grande partie, les œuvres de Denys-le-Chartreux. C'était un travail gigantesque, il fallait se procurer et corriger ces innombrables ouvrages (on en compte 178) qui avaient déjà passé entre tant de mains.
Doni Thierry, malgré sa charge de sacristain qui lui laissait fort peu de loisirs, ne recula pas devant cette tâche ; aidé par ses confrères et par Lansperge lui-même, il se mit à l'œuvre et était en mesure, quelques années après, d'offrir au public la presque totalité des œuvres du Docteur extatique.
Les Chartreux de Cologne du fond de leur cloître silencieux suivaient attentivement le mouvement littéraire de leur siècle et y prenaient part. Ils avaient une presse à imprimer dans l'intérieur de la maison (prœlum domesticum) et donnèrent eux-mêmes bon nombre d'ouvrages de théologie ou de spiritualité. Le nom de l'auteur, s'il est Chartreux, est rarement indiqué, et les éditeurs se contentent de mettre à la fin du volume ces quelques mots charmants de simplicité: « Orapro Cartusia Coloniensi unde hic liber prodiit. s Priez pour la Chartreuse de Cologne, ce livre en est sorti. C'est là, il faut l'avouer, un exemple de modestie et de désintéressement qui compte peu d'imitateurs !
Lansperge n'est pas l'un des auteurs les moins féconds et les moins célèbres de la Chartreuse de Cologne: il a raconté lui-même ses débuts dans sa carrière d'écrivain :
« Une année après que j'eus quitté le monde
pour entrer dans Tordre des Chartreux , et estant encore bien jeune, je fis pour moy et pour mon usage un ramas de diverses instructions qui tendoient principalement à déraciner les vices pour acquérir ensuite les vertus, de sorte que quand j'entendois dire ou que jelisois quelque chose qui me sembloit digne de remarque je la mettois aussi tost par écrit. Longtemps après , je réduisis , sous de certains chapitres, ces matières qui estoient dans la confusion, et je donnay un ordre à ce qui n'en avoit point, afin que quand j'y voudrois chercher quelque chose, je n'eusse pas beaucoup de peine à la trouver. Car il n'est rien de meilleur pour ceux qui veulent avoir du succès dans le combat qu'ils ont entrepris contre les vices que de porter comme dans la main les instructions et les remèdes nécessaires: en sorte que, quand ils sont effectivement dans le combat, ils n'ayent pas besoin de penser à ce qu'ils doivent faire. C'est pourquoy comme au temps que je viens de dire, j'estois encore tout nouveau en la milice de Jésus-Christ, je fis un recueil de plusieurs choses, qui un jour ne me seroient point inutiles dans le dessein que j'avois. Je voyois bien que j'estois menacé de beaucoup de dangers qui sont inévitables à tous ceux qui veulent
— ig —
vivre pieusement ; et qu'avant que d'arriver à Testât où je voulois parvenir, il me faudrait soutenir plusieurs combats ainsi que firent les enfants d'Israël qui n'entrèrent dans la terre promise qu'après estre venus aux mains avec plusieurs ennemis. Or lors que je recueillis ce petit ouvrage, ma pensée n'estoit point de le publier et j'estois bien éloigné de croire que je fusse capable de faire quelque chose qui méritast de voir le jour. C'est pourquoy comme quelques uns de mes amis m'eurent prié de souffrir que la presse rendît commun ce que j'avois fait pour mon usage particulier, je rejettay leur proposition. Mais persévérant toujours à m'en prier, je repassay sur mon écrit que j'avois dressé sans ordre et le mis en la forme que l'on pourra voir icy. Cela estant fait, j'abandonnay cet ouvrage entre les mains de mes amis avec pouvoir ou de le publier, s'ils le jugeoient raisonnable, ou de le supprimer s'ils le croyoient plus à propos » (i).
Ce premier ouvrage et ceux qui suivirent
(i)La Milice chrestienne ou le Combat spirituel, par le V. P. D. Jean-Juste Lansperge, traduit en français par le V. P. D. de Roignac, Chartreux. Paris, Pierre Le Petit, 167 tj 1 vol in- 18.
furent parfaitement accueillis du public.
« Lanspergius, dit un de ses biographes, est tellement connu de ceux qui font profession d'une dévotion solide qu'il n'a besoin d'aucune recommandation. Le nom seul de cet auteur si célèbre, pour ne pas dire incomparable, en matière de dévotion, dont il nous a laissé deux gros volumes qui ne sont pas la moindre partie de ses œuvres, porte sa recommandation avec soy, et on ne le cite jamais que sous le nom du « dévot » Lanspergius » (i).
Les œuvres complètes de Lansperge forment cinq volumes in-4 (2); c'est assez dire que ce pieux solitaire faisait de l'étude son occupation favorite :
Otia non fovit saisis sudoribus, omnes Scripturœ nitido pervolat ore locos (3).
Cependant, ne l'oublions psint, Dom Juste avant d'être un homme de science était un homme d'oraison : « il n'écrivait que ce qu'il avait auparavant médité dans la prière; ses
(1) Courte notice, par un anonyme.
(a) Voir la Note B.
(3) Anonyme. Se trouve en tête des Opéra minora Lanspcrgii. 1 vol. in-fol, Colon. Novesianus, 1 541 .
œuvres sont le fruit de ses contemplations et le travail n'était pour lui qu'une nouvelle forme de prière. » C'est la remarque que fait l'historien Chartreux, Dom Benoît Tromby(i); le même auteur parle également de la grande dévotion de Lansperge à la très Sainte- Vierge :
« C'est à lui, dit-il, que l'on attribue la pieuse pratique, si répandue maintenant dans les communautés religieuses et parmi les personnes pieuses, de saluer la Sainte-Vierge par un Ave Maria, chaque fois que l'on entre dans sa cellule ou dans sa chambre » (2).
Effectivement voici ce que nous trouvons dans les œuvres de notre « dévot » Chartreux:
« Chaque fois que vous rentrez en cellule, avant toute chose, mettez -vous à genoux, saluez révérencieusement votre très sainte souveraine Marie, comme étant votre Mère et la maîtresse et la patronne de votre cellule et dites-lui, au
(1) Histoire des Chartreux (en italien). 10 vol. in-fol. Napoli. Orsino, 1773. — Voir tome X e , adannum, 1 53g.
(2) Tromby cite également le témoignage du P. Marchèse (Diar. Dominic. ad diem X mensis Maii) et le P. Pinamonti (obseq. B le Marice in die Sabbathi, p. 35c,).
moins, un Ave Maria (i\ Recommandez-vous à la Bienheureuse Marie, mettez votre confiance en Elle; priez la de vous délivrer de tout mal, de tout péché, de tout danger, demandez-lui de vous diriger et de vous conduire pour accomplir, en tout, le bon plaisir de Dieu » (2).
« Consacrez votre cellule (votre chambre ou votre maison) à la Bienheureuse, à la très Bienheureuse Marie toujours Vierge, afin qu'Elle la considère comme un endroit qui lui appartient et où Elle peut venir tout familièrement. Et vous, sachant que votre cellule appartient à la Vierge très pure, ne vous permettez pas la moindre action qui ne soit parfaitement'chaste et convenable. Ne manquez pas, pour le même motif, quand vous rentrez chez vous, de vous mettre à genoux pour saluer la Dame de la maison ; et, avant chaque exercice, chaque action même, saluez encore la maîtresse et la patronne de votre demeure » (3).
Les Chartreux ont toujours eu une très grande
(1) Manuale Militiœ Christianœ. Colon. H. Demen, 1693. page 299.
(2) Lettre à un novice de la Chartreuse de Canlave.
(3) Manuale, pag. 3oo.
dévotion à la Sainte-Vierge ; c'est donc un bonheur pour eux de savoir qu'un de leurs confrères a pu introduire parmi les fidèles une nouvelle pratique de piété en l'honneur de Marie.
« On n'allume pas une lampe, dit Notre- Seigneur, pour la mettre sous le boisseau, mais on la place sur le chandelier afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison » (i). Les vertus du pieux Lansperge jetaient un trop vif éclat pour que ses supérieurs n'eussent point la pensée de lui confier le soin, non plus de quelques novices, mais d'une communauté tout entière. En i53o, Dom Jean Juste fut nommé prieur de Cantave. Combien ne dut-il pas lui en coûter de s'éloigner de cette chère maison de Cologne qui avait reçu ses vœux et où il avait
(i) Matth. v. i5.
vécu plus de vingt ans dans le silence et dans la paixl
La Chartreuse de Cantave (ou Cantavie) , dédiée à la Compassion de la très Sainte- Vierge, était située à une demi-lieue de la ville de Juliers (i), dans le duché du même nom et au diocèse de Cologne. Elle avait été fondée en 1475 par le duc Guillaume VI et sa femme Elisabeth.
Lansperge fut un supérieur modèle, parce qu'il avait été un inférieur parfait. Sa vertu dominante, dans sa nouvelle et difficile position, fut une bonté toute paternelle. Ecoutons son biographe :
« Dom Juste était rempli de zèle pour faire observer jusqu'aux moindres prescriptions de la règle; mais, en même temps, il était plein d'affabilité pour tous. Il savait compatir avec la bonté d'une mère aux souffrances de ses religieux ;
(1) Juliers (Jûlich), petite ville de 5, 000 âmes sur les bords de la Roêr, à égale distance de Cologne et d'Aixla-Chapelle. Les Chartreux furent chassés en 1794 lorsque les armées françaises entrèrent dans le pays, et les propriétés ainsi que le monastère furent vendus en 1802. ( Vie de saint Bruno (en allemand), par le P. D. Denys Tappert. — r vol in-8. Luxembourg, 1872. pig. 486).
lui demandait-on un avis, un renseignement, un mot de consolation, aussitôt il laissait tout de côté, oubliait de manger et de dormir et n'hésitait pas à se donner sans réserve à son prochain ; il était aimable et doux envers tout le monde; il n'y eut que lui-même qu'il traitât sans miséricorde et avec dureté... Il était bon, bienveillant, charitable, plein d'aménité ; mais son affabilité n'était pas cette politesse mondaine qui touche de si près à la frivolité et à la légèreté. Il était à l'entière disposition d'un chacun; qui jamais l'est venu trouver sans se sentir aidé par ses exhortations ? Qui jamais s'est entretenu avec lui, a joui de son amitié, sans en retirer quelque profit? Et ce n'était pas seulement pour ses religieux qu'il se mettait si facilement au service de tous ; il le faisait aussi bien pour des étrangers, fussent-ils des inconnus. »
Une autre qualité distinctive de ce supérieur accompli fut la sagesse: cet esprit pratique dans les choses de spiritualité, que nous serions tenté d'appeler le bon sens surnaturel. Nous voyons cette sagesse se montrer pleinement dans une allocution, sous forme de lettre (i),
(1) Lettre X e .
adressée à un jeune novice de Cantave ; c'est moins une lettre qu'un exposé substantiel des principes de la perfection Cartusienne. Les limites que nous nous sommes tracées, en publiant cette notice biographique, ne nous permettent pas de reproduire cette belle instruction, d'ailleurs fort longue ; nous dirons seulement que, d'après Lansperge, la vertu indispensable du novice Chartreux, c'est l'obéissance. « Novitius sui capitis, dit-il, nunquam erit bonus monachus » (1). Le novice qui ne veut faire qu'à sa tête et préfère ses idées à celles de son Père-Maître ne sera jamais un bon religieux, parce qu'il n'a point d'humilité et qu'il s'appuie sur son propre sentiment. Effectivement « l'état de solitaire a besoin plus que pas un autre, de ne se gouverner que par esprit d'obéissance, autrement il serait exposé aux illusions et tromperies du propre sens qui, n'ayant pas de fréquentes occasions d'être éclairci ou contredit, s'aveuglerait facilement dans ses pensées » (2).
(1) Lettre (XXIV*)-
(2) Directoire des Novices Chartreux. 1 vol. in- 12, à la Correrie, 1676, page 14.
Lanspeige avait le droit de parler hautement de l'obéissance car « il pratiquoit à l'égard de ses supérieurs une soumission très exacte, sans examiner la justice de leurs commandemens et sans y résister jamais par aucun murmure » (i). Dans les choses importantes comme dans les choses les plus insignifiantes, il obéissait si simplement et si aveuglément que tous en étaient édifiés ; c'est la remarque de son biographe, Dom Bruno Loër.
Citons un exemple: il nous montrera que ce saint religieux entendait pousser la soumission et l'indifférence jusqu'à l'héroïsme.
« Ayant esté estably prieur de la Chartreuse de Cantavie, proche la ville de Juliers, le désir qu'il eut de faire l'obéissance luy fit regarder sa santé comme une chose indifférente. Car l'humidité de ce lieu, qui estoit tout à fait contraire à son tempéramment ne le porta jamais à demander d'en sortir pour aller dans un lieu plus sain, quoy que de fréquens vomis semens de sang qui luy arrivoient dans cette demeure incommode et qui le mettoient à
(i) Courte notice.
l'extrémité, luy fussent une occasion favorable de procurer ce changement » (i).
On ne sera pas étonné maintenant de ces remarquables paroles que Lansperge adressa, peu avant sa mort, à un de ses confrères : « En vérité, lui dit-il, depuis bientôt trente ans que je suis Chartreux, je puis affirmer n'avoir jamais rien fait sciemment contre la volonté de mes supérieurs, ne fût-ce même que d'avoir prononcé une seule parole contraire à leur pensée » (2).
Malgré les devoirs de sa charge de prieur, malgré ses nombreuses et cruelles infirmités, Lansperge n'en continua pas moins d'écrire pour le bien des âmes.
Entre autres ouvrages de piété qu'il composa à Cantave, je citerai ses « Quinze méditations sur la vie et la passion de Notre Sauveur »
dédiées à Jean Hardenradt, sénateur de Cologne, et son « Discours en forme de lettre de Notre- Seigneur Jésus-Christ à l'âme dévote » écrit pour la Révérende Mère abbesse de Hensberch (Ordre de Prémontré) et ses religieuses.
(1) Courte notice, par un anonyme.
(2) Bibliothec Cartus.
- 2 9 — Je citerai encore ses « Sermones Capitulares» au nombre de quatre-vingts ; ils ont été imprimés du vivant de l'auteur en 1 536 (i); voici à quelle occasion. « H est de règle chez les Chartreux, dit en sa préface Dom Thierry Loër, l'éditeur de Lansperge, de donner un sermon à la communauté à certains jours de fête ; et l'usage s'est introduit, en beaucoup de nos maisons, de faire prêcher chaque Père à tour de rôle. Cette coutume déplaisait à notre défunt Révérend Père général, Dom Guillaume Bibauce (mort en i 535) ; il avait remarqué que certains religieux, à tort bien évidemment, prenaient pour eux ce qui était dit pour tous sans aucune application spéciale et croyaient voir une intention maligne là où il n'y avait pas une ombre de mauvaise volonté.
« Pour obvier à cet inconvénient, le Révérend Père Dom Bibauce désirait qu'on lût tout simplement un sermon imprimé et il m'avait chargé de publier un recueil d'Instructions appropriées à notre genre de vie que l'on distribuerait dans les provinces de l'Ordre.
« Je n'ai rien trouvé de mieux que les Exhor-
(i) Cologne, Pierre Quentel i vol. in-18.
tations capitulaires de notre vénérable père Dom Lansperge, prieur de Cantave : elles sont fort touchantes, n'épargnent point ceux qui manqueraient à la règle et sont rédigées savamment. Sans doute, elles s'adressent principalement aux religieux, mais les personnes pieuses qui vivent dans le siècle y trouveront aussi d'excellents conseils pour leur avancement spirituel. »
L'austère Lansperge cultivait encore la poésie; il égayait sa solitude, si je puis ainsi parler, et se consolait dans ses souffrances en composant de pieux cantiques.
Dans ses hymnes, il chante, de préférence, la naissance et les premières années du Sauveur des hommes ; les mytères douloureux et glorieux de sa très sainte vie. Il commence par cette simple mais touchante invocation :
Amator ardentissime, Redemptor benignissime, Taa nos salvet charitas Quos nostra damnât pravitas.
Bénigne Jésus, respice Redemptos tuo sanguine Et miserere miseris :
Cunctis nos solve debitis
« O vous qui nous aimez si tendrement, ô
Rédempteur plein de bonté, que votre amour vienne sauver ceux que leurs fautes allaient damner! Bon Jésus ! daignez regarder ceux que votre sang a rachetés ; ayez pitié des misérables et payez toutes nos dettes. »
Plus loin, il s'écrie avec enthousiame :
O cordis nostri gaudium Castum, verum et unicum, Mœstorum coniolatio, Lapsorum reparatio !
« O Jésus, joie pure, véritable et unique de notre cœur, vous êtes la consolation des affligés et vous relevez celui qui tombe. »
Nous regrettons de ne pouvoir citer en entier le cantique qui commence par ces mots : « Jesu, Rex potentissime. » C'est une prière admirable de piété et de tendresse ; Lansperge se montre ici à la hauteur des meilleurs poètes du Moyen- Age qui pourtant nous ont donné des hymnes si remarquables.
Jesu ! te solum sentiam, Ex toto corde diligam, Unum in cunctis videam, Semperque te plus sitiam !
« O Jésus ! que je n'aime que vous seul, que je vous chérisse de tout mon cœur, que je vous
voie, vous seul, en toutes choses et que toujours mon âme ait soit de vous. »
Ne dirait-on pas que cette strophe est empruntée au cantique de saint Bernard, « Jesu, dulcis memoria » ?
Quand Lansperge parle de la très sainte Vierge, ce n'est pas seulement un littérateur plein de grâce, c'est encore un théologien profond. S'il chante PImmaculée-Conception , d'accord avec les plus grands savants, il enseigne que Marie a été délivrée de la tache originellepar le moyen le plus honorable, c'est-àdire par voie de préservation.
Patris Sapientia
Elegisti virginem Ab aeterno nobilem De qua velles nasci :
Quam culpa ne tangeret, Vitium nec pungeret, Digne prœservasti (1).
(i) « O sagesse du Père, de toute éternité tu prédestines une Vierge du sang royal ; c'est d'Elle que tu veux naître, et, comme il était convenable, tu la préserves de toute souillure ; le péché ne la touchera pas, le vice ne la flétrira point. »
• Et plus loin, parlant du pouvoir de Marie dans le ciel, il ne craint pas de dire ce que saint Alphonse de Liguori répéta deux siècles plus tard :
« Vous êtes au-dessus des anges, unie à la Trinité, plus éclatante que le soleil. A vos ordres tous les saints obéissent ; c'est au ciel que vos serviteurs recevront leur récompense ; par votre intervention, leur couronne devient plus belle : Ce que vous demande^ àvotreFils, il vous le donne » ( r ) .
Il y a entre les saints de merveilleuses ressemblances. Dans l'un de ses cantiques saint François, qui lui aussi était poète, invite toute la création à louer Dieu ; à l'exemple du Séraphin d'Assise, le pieux Lansperge a composé une hymne pour convier toutes les créatures à bénir et à glorifier le Seigneur.
Il termine ce chant par ces nobles aspirations d'un grand cœur :
Amore tuî langueat Mens nostra, semper ardeat :
Jésus ! te solum sitiat Et extra te nil sentiat.
(1) qua; a Filio
Petis, tibi dantur.
Ad aliéna stupida, In te recurrat ebria :
In te absorpta gaudeat, Vivens in te obdormiat.
« Puisse mon âme languir et brûler toujours de votre amour, ô Jésus ! qu'elle n'ait soif que de vous seul et ne cherche rien hors de vous. Que pour tout le reste elle soit sans intelligence et sans goût ; mais qu'enivrée d'amour, elle s'élance à votre recherche, que son bonheur soit de se perdre en vous et qu'elle meure en vivant en vous. »
Lansperge, nous le dirons bientôt, a beaucoup aimé le Sacré-Cœur de Jésus et beaucoup travaillé à le faire connaître ; il ne pouvait donc oublier dans ses vers le divin objet de son amour.
Il nous présente ce Cœur, blessé, transpercé par amour pour nous ; il retrace les souffrances du Cœur de Jésus et du Cœur de Marie; il attire spécialement notre attention sur ce détail mystérieux de l'eau et du sang qui découlent du Cœur de notre Rédempteur.
« Le Cœur de Jésus doit être notre demeure, c'est là que nous serons purifiés, là que nous serons transformés » (i).
(i) Hymni de Vita et Passione Christi, passim.
— SS- II termine un de ses chants par ces paroles brûlantes de l'amour de Dieu :
O quam immensa charitas, O Cordis mira bonitas, O dulcor, ô dignatio,
O Dei miseratio
Jesu, quam amas dulciter Quos redirais tam fortiter !
« Oh ! quelle est immense la charité, merveilleuse la bonté du Cœur de mon Jésus ! ô tendresse, ô miséricorde, ô compassion de mon Dieu ! . . . Jésus, que vous aimez donc tendrement ceux que vous rachetez si courageusement ! »
a Lansperge composa un grand nombre d'hymnes où coulent à flots, avec la poésie, cette tendresse et cette douceur qui prennent leur source dans la Foi, l'Espérance et la Charité » (i).
Ces quelques lignes si sympathiques tracées par une plume plus autorisée que la nôtre sont un témoignage éloquent de la sainteté et du talent de Lansperge. Nous les citons sans commentaire.
0) Messager du Cœur de Jésus. i' c livraison de novembre 1876, p. 540.
La vie si laborieuse et si mortifiée de Lansperge ayant ruiné sa santé, un changement de climat lui était devenu nécessaire; toutefois il ne le demanda jamais et il eût mieux aimé mourir victime de l'obéissance que de faire la moindre démarche dans ce but. Mais ses supérieurs veillaient sur lui avec une maternelle sollicitude, et « le vénérable Père Dom Lansperge fut déchargé de son office de prieur, à cause de ses infirmités corporelles en l'année
Dom Juste revint alors, simple religieux, a sa chère maison de Cologne, où malgré des soins empressés il ne put retrouver les forces qu'il avait perdues. « Dieu miséricordieux,
(i) Dom Le Masson. Explication de quelques endroits des anciens statuts des Chartreux. Correrie, s. d., p. 98.
pour augmenter le trésor de ses mérites, éprouva sa patience par beaucoup de maladies : outre ce vomissement de sang qui le faisait déjà tant souffrir à Cantave, l'altération de son poumon luy causa une toux très violente et la pierre luy fust un surcroist de continuelles douleurs.
« C'était l'or dans le creuset ; il avait souvent demandé la grâce d'expier totalement ses péchés en faisant son purgatoire dans ce monde, et, vraiment, ne sommes-nous pas autorisés à croire que Dieu exauça sa prière ?
« Il conserva une grande égalité d'âme au milieu de tant de maladies aiguës qui le torturaient cruellement surtout dans ses dernières années. Ceux qui le pratiquoient ne considéraient sa vie que comme une espèce de miracle et ne pouvoient croire que, par les forces ordinaires de la nature et sans un secours du ciel, on pust vivre si longtems au milieu de toutes ces incommoditez. Et que le lecteur ne s'étonne point de ce que nous racontons ; souvent il avait été condamné par les médecins et regardé comme certainement à l'article de la mort, car il avait le foie et le poumon attaqués et gâtés depuis longues années, et, néanmoins, malgré le dire des hommes de l'art, il se soutenait toujours.
« Il supportait ces épreuves avec une si inaltérable résignation que jamais on n'entendit sortir de sa bouche le moindre mot qui pût indiquer de l'impatience. Si des religieux, des grands seigneurs ou d'autres personnes luy demandoient à luy-mesme des nouvelles de sa santé, ou il respondoit qu'il estoit bien ou il respondoit avec Job : « Je suis comme il plaist à Dieu que je sois, son nom soit bény » (i).
« Mais s'il estoit insensible à ses propres maux, il ne l'estoit point aux afflictions de l'Église. » Or elles étaient grandes à cette époque.
Lorsque Jean GerechtsefïtChartreux'(i5oQ), Luther vivait tranquillement dans son cloître, depuis deux années; mais, peu de temps après, que de ruines ce malheureux n'avait-il pas amoncelées ! Lansperge déjà si cruellement éprouvé par la maladie, le fut bien plus encore parles nouvelles désolantes qui lui arrivaient presque chaque jour, au fond de sa cellule.
Des villes, des provinces, des royaumes entiers passaient à l'hérésie avec une désolante facilité. De toutes parts, des scandales et des
(i) Courte notice .
défections, des haines et des persécutions, de la bouc et du sang. Ah ! s'il est dur au cœur chrétien d'apprendre qu'une seule âme s'est engagée sur le chemin de l'enfer, que sera-ce de voir des peuples courir en masse aux abîmes éternels?
L'Ordre des Chartreux, comme tous les autres, eut ses épreuves, et, dans l'espace de moins de trente ans, Lansperge vit détruire plus de vingt Chartreuses par les hérétiques ; ces gens qui prêchaient tant l'Évangile et rien que le « pur Évangile » ne voulaient permettre à aucun prix la pratique des conseils évangéhques !
Les dernières années de la vie de Dom Juste furent surtout attristées par l'apostasie de l'Angleterre : il y avait entre ce royaume et la Chartreuse de Cologne une union toute spéciale; Dom Thierry Loër, l'éditeur des œuvres de Denys-le-Chartreux, après avoir dédié un de ses volumes au prieur de la maison de Londres, s'enhardit même jusqu'à faire hommage des « Commentaires sur l'Evangile » au trop fameux Henri VIII. La lettre dédicatoire porte la date du 14 mars 1 5 3 2 . Hélas! peu de temps après (25 janvier 1 533), par son mariage secret avec Anne Boleyn, le défenseur de la Foi allait devenir un hérésiarque et un bourreau !
Les Chartreux furent ses premières victimes ; le 5 du mois de mai i535, trois fils de saint Bruno : Dom Jean Houghton, Dom Augustin Webster et Dom Pierre Robert Lawrens cueillirent la palme du martyre. On espérait effrayer leurs confrères par ce supplice mais on ne fit que les encourager et, dans l'espace de quatre ou cinq années, dix-huit Chartreux montèrent sur l'échafaud ou moururent en prison de misère et de faim.
Lansperge en voyant son Ordre et la sainte Eglise de Dieu ainsi « persécutés par les hérétiques estoit touché d'une si vive douleur qu'il demandoit à Jésus-Christ la grâce de voir bientost la séparation de son âme d'avec son corps pour l'establiravecLuy dans son repos éternel. » Toutefois, il ne perdait pas courage et il n'est sorte de pénitence qu'il ne fit pour obtenir la persévérance des justes et la conversion des pauvres pécheurs ; les austérités devenaient, dès lors, de vraies délices pour lui ; jeûnes, disciplines, veilles, rien ne l'effrayait « et il espargnoit si peu son corps qu'il portait souvent une cuirasse de fer sur sa chair nue. »
Après avoir parlé des mortifications de notre vénérable Chartreux, son biographe ajoute : « Il était mortifié et voila pourquoi Dieu lui donna
une grâce siattrayante et une sagesse si profonde que non-seulement ses confrères mais les princes et les grands ambitionnaient le bonheur d'entendre ne fût-ce qu'un mot de sa bouche ; sa parole était écoutée avec avidité, ses exhortations reçues avec respect ; on l'honorait comme un ami de Dieu, ou plutôt, on honorait Dieu lui-même qui vivait dans son cœur et parlait par sa bouche.
« Dieu, — poursuit le biographe, — a attaché aux œuvres de Lansperge je ne sais quelle grâce particulière ; elles produisent dans l'Eglise des fruits abondants de salut. Ceux qui enseignent mais ne joignent pas l'exemple au précepte, sont de méprisables docteurs Dom Jean Juste n'est point de ce nombre; il s'efforça de paraître aux yeux de chacun comme un modèle vivant de toutes les vertus et ne se permit jamais rien qui fût en contradiction avec ses paroles. Aussi tout ce qu'il disait et écrivait avait grande valeur même auprès des plus hauts personnages et des plus illustres savants de son époque : ils étaient convaincus par des preuves évidentes et palpables que l'Esprit du Seigneur résidait en lui et parlait par sa bouche, et voilà pourquoi — nous en avons fait déjà la remarque — voiljL-P-Qurquoi les écrits et les
paroles de Lansperge faisaient sur eux une impression si profonde et si durable » (i).
Ces réflexions du biographe contemporain sont bien profondes : c'est par le sang que Jésus- Christ notre divin Sauveur nous a rachetés, c'est par les larmes et la souffrance que le prêtre devient un apôtre.
A côté des peines, Dieu ménage des consolations. Ce fut une grande joie pour Lansperge de retrouver à Cologne son saint ami et Père spirituel Dom Blomenvenna, toujours à la tête de la communauté depuis près de trente ans ; mais comme toutes les joies d'ici-bas, celle de Dom Juste devait être de courte durée. Dom Pierre « cet homme pieux, chéri de Dieu et des hommes, dont toute la vie avait été si saintement employée ; cet homme au cœur si tendre pour Dieu et si habitué à l'amour divin que les flèches de la sainte Dilection touchaient son âme sans peine et la blessaient sans retard » ce digne enfant de saint Bruno allait enfin quitter la terre. Il tomba grièvement malade dans les derniers mois de 1 536 et mourut le jour de saint Jérôme (3o septembre), en la soixante-
(i) Bibliotheca Cartusiana.
dixième année de son âge et la quaranteseptième année de sa profession. « Les pleurs abondants que versèrent sur sa tombe, au jour de sa sépulture, non-seulement ses fils spirituels mais encore les habitants de Cologne qui étaient accourus en foule, prouvèrent combien le prieur Dom Pierre était aimé. »
Il pouvait paraître difficile de remplacer un supérieur si parfait ; mais, semblable à ces terres fertiles que rien n'épuise et pour lesquelles donner une riche moisson c'est en promettre une plus riche encore, la Chartreuse de Cologne cachait dans son cloître des moines d'une vertu assez consommée pour être dignes de succéder à Dom Blomenvenna. Les suffrages du chapitre se portèrent sur Dom Gérard Kalkbrenner, surnommé Hammontanus du lieu de sa naissance. Petreius n'a pas craint de dire « que Dom Pierre mérita d'avoir pour successeur un si grand homme. Hune talent tantumque virum mentit habere successorem, » et véritablement Dom Gérard était à tous égards un religieux hors ligne. Ce qui le distingue, à nos yeux , c'est son zèle apostolique ; il nous rappelle ces illustres solitaires d'Egypte qui, lorsque l'Église était attaquée, sortaient de leurs déserts et venaient confondre l'erreur. Dom
Gérard, sans quitter sa cellule, devint un mis sionnaire qui rit trembler l'hérésie. Fidèle aux leçons et aux exemples de son maître, Dom Blomenvenna,il attaqua de front l'erreur ; et, si la ville de Cologne n'a point le malheur d'être protestante, c'est en partie au prieur des Chartreux qu'elle le doit.
Éclairé comme le sont les saints, Dom Hammontanus comprit vite que l'adversaire providentiel de l'hérésie naissante était le nouvel Ordre fondé par Ignace de Loyola: il voua, dès lors, une affection sans bornes à la Compagnie de Jésus. Saint Ignace, le bienheureux Pierre Canisius, le bienheureux Pierre Le Fèvre l'honorèrent de leur amitié et lui écrivirent plusieurs lettres ; c'est à la demande de Gérard que Le Fèvre vint à Cologne combattre le Luthéranisme : il prit alors son logement à la Chartreuse (Juillet 1 543). Ce fut encore à la demande du prieur de Sainte-Barbe que le Chapitre général des Chartreux accorda (i5 mai 1544) à la Compagnie participation aux prières et aux mérites de l'Ordre. Ce bienfait spirituel fut particulièrement agréable au bienheureux Pierre Le Fèvre. Du fond de l'Espagne il écrivit à Dom Gérard :
« Vous n'avez pas à craindre, mon très cher
Père, que je vous oublie ; j'y suis porté par tous les bienfaits que vous nous accordez à moi e^ aux miens. Un des plus grands de ces bienfaits est celui par lequel notre Compagnie a été admise à la participation des mérites et prières de votre saint Ordre. L'année dernière j'en informai maître François-Xavier, missionnaire dans les Indes, en l'invitant à faire (dans ses prières et à l'autel) mémoire de vous et de votre monastère. Dix de nos Frères portugais vont le rejoindre, ils connaissent ce bienfait et mon affection pour vous, ils remettront à maître François-Xavier une lettre où je lui parle de vous » (i).
Nous sommes heureux de savoir que le grand saint François-Xavier a prié spécialement pour notre Ordre ; qu'il daigne encore nous continuer sa puissante intercession !
Dom Gérard combattait l'erreur par tous les moyens en son pouvoir, mais il ne négligeait pas pour cela le soin de sa communauté.
« Jamais, dit Petreius, notre Chartreuse de
(i) Cette lettre est citée et traduite par le R. P. Prat dans son Histoire du bienheureux Pierre Le Fevre. Lyon, Briday, in- 12, p. 221.
Cologne ne fut plus prospère, à tous égards, que sous le gouvernement du Père Dom Hammontanus. » Comme tous les administrateurs d'élite, il sut avant tout choisir ses hommes. Dom Thierry Loër, qui remplissait les fonctions de vicaire, fut élu prieur d'Hildesheim ; il lui fallait un remplaçant et Dom Gérard n'hésita pas à nommer Lansperge ; la raison humaine semblait condamner un tel choix puisque Dom Juste « était brisé par de continuelies inlirmités » (i), mais Dom Gérard savait ce que les vertus d'un saint peuvent produire dans une communauté et il considérait Lansperge comme un vrai saint.
Le nouveau vicaire (2) justifia les espérances que l'on fondait sur lui et rendit d'éminents services à la maison; le plus considérable, peut-être, fut d'attirer à la vie Cartusienne le jeune Surius qui devint l'une des gloires de son Ordre.
Laurent Surius naquit à Lubeck, en i5a2,
(1) Lettre de Dom Th. Loër au R. P. Dom Jean Gailhard, général des Chartreux.
(2) « Apponitur ad Patrum cineres apud Ubios ubi domus Propraefectum agebat. » Morozzo, p. 200.
de parents qui avaient eu le malheur de renier la vraie religion ; mais la divine Providence veillait sur lui. Encore enfant, il fut envoyé à Cologne, dans la pensée de son père, pour y faire ses études: dans les desseins de Dieu, pour y connaître et embrasser la foi catholique. Il eut le bonheur de se lier intimement avec Pierre Canisius: ils étaient du même âge, delà même classe, ils logeaient ensemble aux Martyrs d'or, c'est-à-dire dans les cloîtres de Saint-Géréon, chez André Hérol de Bardwich, chanoine de cette église, « logement, dit le bienheureux Canisius, dans ses Confessions, aussi religieux qu'il était commode. » Les deux jeunes gens allaient suivre ensemble les cours du collège de Berg, dont Bardwich était recteur.
Ils eurent pour professeur de rhétorique le pieux Nicolas Van Esche (Eschius), grand ami des Chartreux et tout dévoué à nos deux écoliers. Un de leurs condisciples, Corneille Vischaven, qui devint si célèbre dans la Compagnie de Jésus, était du nombre très restre int de ceux qu'ils admettaient dans leur intimité.
Avec de tels maîtres, entouré de tels amis, le jeune protestant converti oublia complètement les erreurs de son enfance « et ne fut pas plus atteint par le venin de l'hérésie que le poisson
-.4»ne l'est par le sel de la mer. Nihil magis de hœresi contraxisse quant pisces de sale marina » (i). Ce fut, croyons-nous, par l'entremise d'Eschius que Laurent fit la connaissance de Lansperge (2) ; il était bien jeune alors puisqu'à la mort de ce pieux Chartreux il n'avait que dix-sept ans. Dom Jean Juste prit en affection cet e'colier et découvrit en lui des marques de vocation: Surius avait du goût pour la solitude et l'étude; l'agitation et les dangers du monde l'effrayaient, il prêta donc facilement l'oreille aux sages conseils de l'ami de son âme et fit profession dans l'Ordre de saint Bruno où il vécut trente-six ans en parfait religieux. « Dans la paix de sa cellule, Laurent Surius partagea les travaux de sa vie en deux parts : d'abord il traduisit, pour son siècle lettré, dans un élégant latin, les meilleurs maîtres de la vie spirituelle, tels que Tauler, Rusbrock, Helding de Melburg, Florent de Harlem (3), Henri
(1) Bibliothec. Cartus. Le mot est de saint Bernard dans la vie de saint Malachie d'Irlande.
(2) Ibid. Contracta in Cartusia cum Pâtre Joann; Lanspergio famillaritate.
(3) Florent était Chartreux à Louva'n.
Suzo. Après les maîtres de spiritualité, il en donna les modèles dans une nouvelle compilation des Vies des Saints, en six volumes infolio (i 570-1 575), rangées selon l'ordre du calendrier romain... »(i) Cet ouvrage auquel les Bollandistes ont fait de nombreux emprunts, fut honoré d'un bref de saint Pie V (2) ; faveur aussi significative qu'elle était rare à cette époque. Surius composa encore des Commentaires sur saint Paul et une Histoire de son temps. « Ce laborieux Chartreux avait compris grandement le besoin de son siècle, la nécessité de restituer les textes et les faits de la tradition. A côté de ses Ascétiques, il publia un Homeliaire universel des plus respectables docteurs . Et avant ses Vies des Saints, il avait pris l'initiative d'une Collection des Conciles par quatre volumes in-folio dédiés à Philippe II » (3).
(i)Dom Pitra. Études sur les Bollandistes. Paris, Lecoffre, i85o, in-8», p. 0.
(2) Ce Bref est du 2 juin 1570. « A la mort de saint Pie V on trouva dans ses papiers une liste des hommes célèbres par leur science et leurs vertus qu'il se proposait d'élever au cardinalat : du nombre étaient Surius et Canisius. » (Morozzo, Theatrum chronologicum.p. 129)-
(3) Dom Pitra, loc. citât.
— 5o — Surius fit connaître à Lansperge son ami Pierre Canisius qui, lui aussi, eut un moment l'idée de se faire Chartreux. « L'amour de la paix et de la contemplation, a-t-il écrit dans ses Confessions, m'attirait vers la vie religieuse, telle qu'elle se pratique chez les Chartreux » (i).' Mais le Seigneur avait d'autres desseins sur ce grand homme. « Son cœur n'en demeura pas moins tendrement uni à Laurent Surius, même quand la Providence eut assigné à chacun une vocation diverse ; ce fut là, en partie, l'origine de la fraternelle alliance qui ne cessa jamais d'exister entre l'Ordre de saint Bruno et celui de saint Ignace. Douce et puissante alliance, bien faite pour rappeler aux uns et aux autres que Marthe et Marie sont sœurs, que la* contemplation doit venir en aide à l'action et en féconder les sueurs. Les fils de la solitude lèvent les mains sur la montagne pendant que la milice du Christ combat dans la plaine: ainsi les bataillons d'Amalec sont mis en déroute » (2). Lansperge était un de ces « fils de la solitude
( 1) R. P. Met. Le bienheureux Pierre Canisius. Paris, Douniol, i856, in-12, p. 234.
(2)R. P. Alet. Le bienheureux Canisius. p 60.
qui viennent en aide à la milice du Christ » en priant et en écrivant pour le bien des àmcs, et il ne déposa ces armes spirituelles qu'en rendant le dernier soupir. Bien peu de temps avant sa mort, malgré ses infirmités continuelles, malgré les occupations de sa charge de vicaire et de maître des novices, malgré ses rapports de direction avec de pieux séculiers ou des âmes consacrées au Seigneur, Dom Juste composa son apologie de l'état religieux intitulée : « Quelle est donc, en réalité, la vraie Religion évangélique ? » Nous parlerons plus loin de ce traité polémique qu'il écrivit en allemand poulie mettre à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs. « Ce livre est dirigé contre la Réforme, mais on le croirait écrit de nos jours contre les ennemis de l'Eglise, tant il est vrai que la Révolution est fille de Luther ! » (i).
Dom Lansperge pour donner plus de poids à son ouvrage, le dédia à l'empereur Charles- Quint. L'épître dédicatoire qui est des premiers mois de 1 53g commence ainsi :
« Au très invincible, très puissant, très chré-
(0 Messager du Cœur de Jésus. i rc livraison de novembre 1876, p. 541.
tien prince et seigneur, le seigneur Charles, cinquième du nom, empereur des Romains toujours auguste, roi de Germanie, des Espagnes, de Hongrie etc., etc. ; Seigneur très clément : au nom et en la place de tous les catholiques et de tous les bons chrétiens de la nation allemande qui persévèrent avec constance dans la vraie Foi du Christ, frère Jean Juste de Lansperg, Chartreux, souhaite grâce et paix très abondantes en Notre-Seigneur Jésus- Christ. i>
Il y a, on doit en convenir, une certaine noblesse dans la façon d'agir presque hardie de cet humble solitaire s'adressant au grand empereur Charles-Quint et lui rappelant qu'il doit défendre la religion de ses ancêtres et de ses sujets,
La dernière production sortie de la plume — ou mieux du cœur — de Lansperge est une admirable instruction rédigée pour les jeunes Chartreux qu'il dirigeait et dans laquelle ce vénérable moribond résume en des sentences courtes, mais frappées au coin de la sainteté et de l'expérience, les grands principes de la vie Cartusienne. Cette exhortation porte ce titre si touchant : « Lettre que Dom Jean Juste Lansperge a écrite à ses derniers moments, en forme
de testament et solennel adieu à plusieurs de ses fils spirituels qui pleuraient alors abondamment et se désolaient beaucoup de sa mort. »
Ah ! qu'ils se trompent ceux qui pensent que la vie religieuse étouffe les nobles aspirations de l'âme ! la vraie amitié se trouve surtout dans les cloîtres !
Puisque Dom Bruno Loër, le principal biographe de Lansperge, fut présent à sa mort, nous ne pouvons mieux terminer cette courte notice qu'en citant les paroles de ce témoin oculaire. « Notre vénérable Père Dom Jean Lansperge a vécu heureusement, parce qu'il a vécu saintement, et son heureuse vie a été couronnée par une heureuse mort Il s'est
toujours efforcé de combattre ce qui aurait pu charger sa conscience à l'heure de la mort, aussi quand elle se présenta, salua-t-il avec une vive allégresse cette libératrice qui venait lui ouvrir les portes de la vie. Il a été certainement du nombre de ceux qui subissent la vie et désirent la mort. Eh ! quel plaisir aurait-il pu trouver dans la vie? il était torturé par de si cruelles souffrances qu'il ressemblait bien plus à un mort qu'à un homme en vie. Il soupirait donc sans cesse après sa dernière heure, afin de pouvoir entrer dans la gloire de Dieu et, quoiqu'il
- 5 4 fut souvent remis à plus tard et que ses désirs ne fussent point exaucés à son gré, cependant, après de nombreux travaux et de loyaux services, après avoir fait beaucoup de bien aux âmes des fidèles et de ses frères en religion par ses paroles, ses écrits et ses exemples, après avoir confessé souvent et avec soin ses moindres fautes, il reçut les sacrements de notre Mère la sainte Église et remit, en pleine connaissance, sa sainte âme entre les mains de Dieu, son créateur.
« Lansperge a vécu « laudabiliter » (i) dans notre Ordre l'espace de trente ans et est mort à la Chartreuse de Sainte-Barbe de Cologne, le trois des Ides, onzième jour du mois d'août, en l'année de Notre-Seigneur 1 539 et la cinquantième de son âge. »
(1) Laudabiliter, d'une façon digne de louanges. Expression usitée chez les Chartreux ; on n'en fait usage que pour les religieux dont la vie a été, de tout point, exemplaire.
LANSPERGE APOTRE