DE LA
ÏVOTION AU SACRE-
Lansperge assista à la naissance et au progrès du protestantisme ; ce fut, avons-nous dit, la grande douleur de toute sa vie; mais en face de si monstrueuses hardiesses et de si lamentables défections, il n'accepta nullement le rôle de simple spectateur, il voulut défendre l'honneur de son Dieu, il voulut être soldat et descendre dans l'arène.
Les solitaires ont toujours été de vaillants champions de la vérité ; c'est ainsi que nous voyons les anachorètes des déserts de Nitrie et de Scété combattre l'arianisme, et leurs frères de Constantinople devenir plus tard les principaux adversaires des Iconoclastes. Les solitaires d'Occident ont imité ceux de l'Orient et saint Bruno, en particulier, a donné à ses fils spirituels l'exemple et comme le goût de ces nobles luttes pour la défense de la vérité et la liberté de l'Eglise. Saint Anthelme de Belley et saint
Hugues de Lincoln, l'un et l'autre Chartreux et évêques, rirent trembler des souverains sur leurs trônes.
Au temps du grand schisme d'Occident, les Chartreux ont joué un rôle très important aux conciles de Pise, de Constance et de Bàle(i); ils ont fait plus encore que défendre la vérité, ils sont morts pour elle. Landuin, second prieur de la Grande-Chartreuse, expire dans les fers, victime des violences d'un schismatique ; les Hussites en Bohême, les Turcs en Autriche, les Protestants en France, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, immolèrent plus de cinquante chartreux, et pendant la grande Révolution les fils de saint Bruno eurent l'honneur de donner trente-sept martyrs à l'Église.
Mais ne nous écartons point de notre sujet.
Lansperge, à la vue des attaques de l'hérésie,
(i) Le lecteur comprendra sans peine que les Chartreux dont nous parlons ne sortirent de leurs cellules que pour obéir à la voix des Souverains Pontifes. Les Char-
- 5 9 voulut donc prendre part à la lutte. Les armes de l'apôtre sont la prière et la souffrance, la parole et la plume : prier et souffrir pour les âmes : nous avons dit précédemment comment Dom Juste s'acquitta de ses deux devoirs; sa règle lui interdisait le ministère de la parole, écrire devenait sa grande arme, il la saisit, suivant en cela non-seulement les exemples de ses supérieurs Dom Pierre et Dom Gérard et de beaucoup de ses confrères, mais encore les prescriptions des plus anciens statuts de son Ordre. Guigues, cinquième général des Chartreux, dans ses « Coutumes » (i) où il a mis par écrit ce que saint Bruno avait enseigné de vive voix et par ses exemples, a dit ces belles paroles :
« Nous devons mettre tout notre soin à
transcrire des livres, — les livres ! cette impérissable nourriture de nos âmes, — afin que nos mains servent à faire connaître la parole de Dieu que nos lèvres ne peuvent prêcher aux peuples » (2).
treux, nous l'avons dit, sont des solitaires et non des missionnaires,
(1) Elles furent rédigées vers ii3o.
(1) Consuetudines. Cap. XXVIII, n° 3, in-folio. Basil. Amorbach, 1510.
Lansperge n'est pas un controversiste ; il est, avant tout, auteur ascétique ; cependant dans les derniers mois de sa vie, poussé à bout par l'insolence des hérétiques, il voulut, lui aussi, combattre leurs mensonges et publia alors son ouvrage intitulé : Quelle est donc, en réalité, la vraie Religion évangélique ? Les idées qu'il émet sont très originales et très profondes. La religion catholique, dit-il, favorise la vie reli. gieuse, donc elle est vraie ; le protestantisme combat l'état religieux et détruit les couvents, donc il n'est pas la vérité. En voici la preuve : la voie étroite dont parle l'Évangile, c'est, avant tout, la vie monastique, incontestablement ; Jésus-Christ exhorte à entrer dans cette voie, le protestantisme nous conseille de nous en éloigner ; donc il se trompe et nous trompe. La véritable vie chrétienne, la vie parfaite, c'est la vie religieuse : là où vous trouvez la vie religieuse, vous trouvez aussi la vraie vie chrétienne et la vraie religion ; donc proscrire la vie religieuse, c'est détruire la vie chrétienne, c'est détruire la religion.
Pour réfuter les objections populaires qui avaient cours à cette époque et où l'on mettait en avant le relâchement des cloîtres, Lansperge composa un ouvrage plein d'esprit et de talent.
C'est un dialogue entre un moine et un soldat luthérien discutant, sous forme de demandes et de réponses, toutes les calomnies dirigées alors contre les religieux.
Dom Juste écrivit encore un opuscule dans lequel il oppose à la philosophie purement humaine de la Renaissance, la philosophie surnaturelle ou théologie mystique, la Théosophie comme il l'appelle. Il montre toute la supériorité, la noblesse, l'utilité de cette science d'enhaut. Les lettrés du XVI e siècle, à force d'admirer la renaissance classique, étaient tentés d'admettre une renaissance dogmatique et de la demander au nom de la simple raison ; Lansperge leur montre, en quelques pages, que la philosophie est bien imparfaite, bien incomplète, et que la théologie mystique peut seule contenter pleinement les plus nobles exigences de l'âme.
Là se bornent les œuvres polémiques de notre auteur; il n'est donc point, à proprement parler, un controversiste : il s'est placé à un point de vue spécial, il ne veut point convertir, il veut surtout prémunir. La religion de Luther était la religion des sens, elle autorisait le débordement des passions, elle trouvait donc d'avance de nombreux adeptes. Lansperge laisse de côté
cette « masse perdue » comme l'appelle saint Augustin , cette masse qui veut se perdre ; et il s'adresse aux fidèles ou aux âmes qui, sans avoir perdu toute bonne volonté, hésitent et chancellent. Ces âmes, il veut les fortifier, mais quel moyen emploiera-t-il pour y réussir? Il se gardera bien de discuter avec elles : il fera en sorte qu'elles soient pieuses, qu'elles prient et qu'elles aiment Dieu. Faire aimer Dieu est un des traits caractéristiques de l'ascétisme de Lansperge ; il y reviendra perpétuellement dans ses ouvrages, il trouvera dans l'amour de Dieu le secret de la force et le gage de la victoire. Fortis ut mors dilectio (i). Rien ne résiste à la mort, rien ne résiste au véritable amour de Dieu; il doit être le mobile de nos actions : tout autre motif peut faiblir dans les tentations et les épreuves devant certains raisonnements spécieux ; mais le motif qui se base sur l'amour de Dieu est de tous les instants et pour toutes les occasions, il est supérieur à tous les obstacles, il détruit toutes les difficultés et résout toutes les objections suggérées par la nature corrompue. L'âme qui a dit un jour : « Mon unique
(i) Cant. VIII, 6.
règle, c'est l'amour de Dieu : je fais le bien parce que j'aime Dieu et que je veux lui plaire, j'évite le mal parce que j'aime Dieu et que je ne veux pas lui déplaire » — cette âme est devenue inébranlable ; les séductions de l'enfer ne pourront rien contre elle tant qu'elle répétera : j'aime Dieu !
Voilà pourquoi Lansperge voulut prêcher et prêcher exclusivement l'amour de Dieu. Il avait compris que dans les temps de troubles exceptionnels où il vivait, l'unique remède, — parce qu'il était le seul fort, — était l'amour de Dieu, et voilà pourquoi tous ses ouvrages tendent à un seul but : créer, entretenir, augmenter dans les âmes un grand amour pour Dieu.
Lansperge a écrit pour des lecteurs bien différents ; il a des Sermons au peuple et des Conférences aux Chartreux, un Manuel de perjection pour les âmes intérieures et un Manuel du Chevalier chrétien pour les gens du monde, des Lettres à des religieuses et des Exhortations à l'âme pécheresse ; mais partout il revient sur le même sujet : aimer Dieu. Ses ouvrages sont, avant tout, des ouvrages de spiritualité ou de dévotion ; il expose rarement, discute fort peu, il parle de l'amour divin, il prie et fait prier. Quelques-uns de ses livres ne
sont même qu'un recueil de prières affectueuses et touchantes. Ce besoin d être pieux, de rendre pieux, influe même sur son style et son genre de composition ; il aime, de préférence, à faire parler Notre-Seigneur. Bon nombre de ses ouvrages sont en forme d'allocution que Jésus- Christ adresse à lame qui l'écoute; Lansperge veut, par là, s'effacer complètement, et mettant son lecteur en rapport direct avec le divin maître, arriver plus vite à son but qui est d'allumer dans les cœurs le feu du divin amour- Mais quel est le symbole de l'amour ? c'est le cœur, répondra Lansperge, « Cor damoris indichim ». Il n'est donc pas étonnant alors que le Saint-Esprit ait inspiré à son âme enflammée une dévotion spéciale au Sacré-Cœur de Jésus et tellement spéciale qu'elle est, à nos yeux, le caractère distinctif de sa piété et de son ascétisme. Lansperge est, en réalité, l'un des derniers — le plus explicite peut-être — des précurseurs de la Bienheureuse Marguerite- Marie Alacoque.
C'est sous ce nouveau point de vue si intéressant que nous allons étudier notre Chartreux, Apôtre de la Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus pendant le XVI" siècle.
A cette époque la dévotion au Sacré-Cœur était déjà ancienne dans l'ordre des Chartreux : il nous serait facile de le prouver en puisarrt dans nos auteurs de nombreux passages relatifs à ce sujet et peut-être un jour aurons-nous l'oacasion de faire ce travail ; pour le moment nous nous contenterons de ces quelques lignes du célèbre Ludolphe-le-Cbartreux, qui écrivait vers iSqo.
« Le Cœur de Jésus avant été blessé d'une blessure d'amour à cause de nous, nous devons conformer notre volonté tout entière à la Volonté divine, accepter en tout et partout les volontés de Dieu afin que, lui rendant amour pour amour, nous puissions pénétrer par la porte de son côté jusqu'à son divin Cœur. Là, nous mêlerons notre amour à l'amour de Jésus qui, semblable au feu dont la chaleur pénètre le fer et le transforme tout, en lui-même, péné-
trera notre amour, le remplira et le transformera, de sorte que l'un et l'autre ne feront plus qu'un seul et même amour... L'âme doit conformer tous ses désirs aux désirs de Dieu, les diriger d'après Dieu, par amour pour Jésus- Christ ; elle doit conformer sa volonté tout entière à la volonté de Dieu, par reconnaissance pour cette blessure d'amour que Jésus-Christ reçut sur la croix, lorsque la flèche d'un indomptable amour transperça son Cœur plus doux que le miel...
« Pour avoir le courage de suivre ces enseignements, le chrétien se rappellera l'amour souverainement excellent dont Jésus nous a donné la preuve en faisant ouvrir son côté qui nous offre une large entrée pour pénétrer jusqu'à son Cœur. Que l'âme s'empresse donc d'entrer dans le Cœur de Jésus, qu'elle rassemble tout l'amour dont elle est capable et l'unisse à l'amour divin » (i).
Voilà bien la dévotion au Sacré-Cœur!
Lansperge ne l'a donc pas introduite dans l'ordre des Chartreux ; il l'y a trouvée ; mais, reconnaissons-le, il l'a. singulièrement déve-
(i) Vie de Notre-Seigneur, II e partie, ehapr. lsiv;
-6 7 loppée, et de tous les fils de saint Bruno, nul ne mérite, mieux que lui, le titre si glorieux d'apôtre de la dévotion au Sacré-Cœur.
C'est ce que nous allons montrer.
« Introduit, écrivait-on récemment, introduit par son ardente piété dans l'union la plus intime avec le cœur de son Dieu, Lansperge s'efforçait de communiquer aux autres les trésors de grâce qu'il puisait dans ce divin Cœur. Il recommande fréquemment celte dévotion mais nulle part avec plus de force, d'onction et de clarté que dans une lettre qui est la vingtsixième parmi celles qu'il écrivit à des Chartreux. On ne connaît ni la date de cette épître, ni le nom de celui qui la reçut , mais il est certain que Lansperge adressa cette lettre à l'un de ses frères en religion, vivant avec lui dans
la même maison » (i). Nous citons cette lettre parce qu'elle. a pour nous une très grande importance.
« Jean Juste, de Lansperg, chartreux, à son très cher fils qui habite l'angle du cimetière, accroissement de dévotion !
« Mon très cher fils, prenez soin de vous exciter à vénérer le Cœor très bon de Jésus, ce Cœur si débordant d'amour et de miséricorde ; honorez-le d'un culte assidu, baisez-le et entrez par la pensée dans ce Cœur qui vous est ouvert. Demandez par lui ce que vous désirez, offrez lui toutes vos actions, car il est le vase qui contient toutes les grâces célestes, la porte par laquelle nous allons à Dieu et par laquelle Dieu vient à nous. Mettez donc, dans un endroit où vous deviez passer souvent, quelque image de cf. divin Cœur (2), elle excitera en vous l'amour de Dieu et vous avertira souvent d'agir pourlui. En la regardant, souvenez-vous que vous êtes dans
(1) Messager du Cœur de Jésus, tom. xxx, p. 542.
(2) « quelque image de ce divin Cœur ou, ajoute
Lansperge, si vous n'en avez point, une image des cinq plaies. » Nous parlerons plus loin de cette image des plaies et du Cœur de Jésus-Christ.
- 6 9 l'exil et dans le misérable esclavage du péché ; ensuite, avec des gémissements, des soupirs et de brûlantes aspirations, portez vers Dieu votre cœur ; puis, vous recueillant dans votre esprit sans aucun bruit de paroles, ou bien, usant de paroles, si elles vous sont un secours, criez vers le Seigneur pour obtenir la purification de votre cœur et l'union de votre volonté au Cœur de Jésus, c'est-à-dire au bon plaisir de Dieu. Vous pourriez également, si la dévotion intérieure vous presse, embrasser cette image, à savoir, le Cœur du Roi Jésus et vous persuader clans votre esprit que vous avez véritablement sous les lèvres et sous vos baisers le divin Cœur du Sauveur Jésus. Oh! alors, brûlez du désir d'attacher à Lui votre cœur, de plonger et d'absorber en lui votre esprit. Ou bien, — après l'avoir demandé, — croyez que de cet aimable Cœur vous attirez en votre cœur son esprit, sa grâce, ses vertus et, finalement, tout ce qui se trouve de salutaire dans ce Cœur (etc'est incommensurable). Le Cœur de Jésus, en effet, est abondamment rempli de tous ces trésors. C'est une pratique très utile et très pieuse d'honorer dévotement le Cœur du Seigneur Jésus ; dans vos besoins, cherchez auprès de Lui un refuge pour y puiser, avec la consolation, toute sagesse,
— 7 o — toute grâce et toute force. Quand même les cœurs de tous les hommes vous abandonneraient, vous tromperaient, demeurez dans le repos et la confiance ; ce Cœur très fidèle ne vous trompera pas , ne vous délaissera jamais » (i).
Certes, voilà bien la dévotion au Sacré-Cœur; rien n'y manque : « l'objet matériel qui est le Cœur de chair de Notre-Seigneur , l'objet spirituel qui est l'amour de Jésus-Christ pour nous, l'objet final qui est la personne de Notïe- Seigneur et la fin générale qui est l'union avec Jésus-Christ par l'amour » (2) ; tout se trouve clairement exprimé dans la lettre que nous transcrivions tout à l'heure.
Après avoir parlé de l'amour envers le Sacré- Cœur et en avoir fait connaître le véritable caractère, Lansperge veut qu'il se manifeste par des actes et par un culte extérieur. Ne dirait-on pas que déjà il a entendu les paroles que le divin Maître fera entendre cent cinquante
(1) Lettres à des Cltartreux, livre I, lettre xxvi.
(■1) Notions doctrinales sur la dévotion au Sacré-Cœur, par le R. P. X. de Franciosi. S. J., (1 vol. in-12, Metz. 1869).
— 7 i — ans plus tard à la bienheureuse Marguerite- Marie ? « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes ... et je demande une fête particulière pour honorer mon Cœur ... et mon Cœur se dilatera pour répandrj avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet hommage. » — La pratique extérieure de dévotion que conseille Dom Juste, c'est l'hommage rendu à une image du Sacré-Cœur exposée à la vénération publique; et Notre-Seigneur dira aussi à Marguerite Alacoque : « Je bénirai les maisons où l'image de mon Sacré-Cœur sera exposée et honorée. »
Après avoir présenté d'une manière succincte dans sa lettre à un Chartreux, ks principes de la dévotion au Sacré-Cœur , Lansperge les développe et les explique dans ses autres ouvrages. Notre essaierons de résumer son enseignement.
On trouve dans les oeuvres de Ja bienheureuse Baptista Varani de l'ordre de Saint-
François, célèbre mystique du XV siècle, ces remarquables paroles : « Il y a la même différence entre une âme qui médite les douleurs intérieures du Cœur de Jésus et une autre qui s'arrête au crucifiement de son humanité sainte, qu'entre le miel renfermé dans un vase, et les quelques gouttes qui l'humectent extérieurement. Celui donc qui désire se nourrir de la Passion du Sauveur ne doit pas se borner à boire sur les bords du vase , c'est-à-dire à prendre le sang qui de ses plaies admirables coule sur son très saint Corps ; car, de la sorte, il ne pourra jamais apaiser la soif qui le dévore. Qu'il entre dans le vase lui-même, je veux dire dans le Sacré-Cœur ; il y trouvera de quoi se rassassier bien certainement et au-delà.
« Ceci ne doit point nuire à la dévotion de ceux qui s'arrêtent à la contemplation de la seule humanité et y trouvent une nourriture suffisante. Ne navigue pas qui veut sur la mer sacrée du Cœur de Jésus, il faut pour cela une capacité que tout le monde n'a pas ; cependant Dieu la donne à quiconque la désire et la demande vraiment » (i).
(i) Vie spirituelle delà bienheureuse Baptista Varani <.i vol. in- 12, J. Thibaud, Clermont-Ferrand, p. 1 55).
Lansperge est de l'école de la bienheureuse Baptista, il veut entrer dans le Cœur même de Jésus ; dans toute la vie du Sauveur, principalement dans sa Passion, notre « dévot » Chartreux considère moins l'extérieur que l'intérieur, les souffrances corporelles que les souffrances intimes, les peines du cœur ; nulle part, ailleurs, Dom Juste ne parle plus éloquemment et plus souvent du Sacré-Cœur que dans ses Homélies et ses Commentaires sur la Passion. Rien n'est plus logique. « La plus grande marque d'amour que l'on puisse donner à ses amis, c'est de mourir pour eux » (i). Les souffrances et la mort de notre divin Maître sont le chefd'œuvre de son amour, conséquemment le chefd'œuvre de son Cœur qui est le symbole extérieur et matériel de cet amour. Partant de ce principe, Lansperge passe en revue chacune des douloureuses scènes de la Passion : quelle a été la cause de ces souffrances? c'est le Cœur. Il examine ensuite ce qui a le plus souffert dans la personne de Jésus-Christ , c'est encore le Cœur ; la passion de Jésus-Christ est à ses yeux « la passion du Sacré-Cœur. »
(i) Joli, xv, i3.
Suivons-le quelques instants pendant qu'il nous décrit les souffrances du Cceur de Jésus.
Notre divin Maître a célébré la Pâque, cette dernière Pâque qu'il a désirée d'un grand désir, « c'est-à-dire du fond de son Cceur » (i). Il se rend ensuite au jardin des Olives où il entre bientôt en agonie. « Sa tristesse fut très grande à cause des nombreux motifs qu'avait son Cœur si bon d être attristé » (2). Un combat se livre dans son âme, « la partie supérieure acceptait la souffrance et la mort, la partie inférieure tremblait et refusait, mais l'amour que Jésus avait pour Dieu et son grand désir de procurer notre salut triomphèrent de cette résistance et terminèrent la lutte qui s'était élevée dans son Cœur. Le sang du Sauveur bondit alors d'allégresse et se prépara à couler pour nous ; il se sentait comme poussé et pressé par l'amour qai> sortant du Cœur de Jésus, se répandait dans tout son Etre : oui, c'est à cause du désir qu'il avait de nous sauver, c'est par l'excès et dans l'enthousiasme de son trop excessif nmour que
(1) Eclaircissements sur le texte de la Passion. Cologne, Novesianus, 1554.
(1) Ibid.
Jésus a sué le sang au jardin des Oliviers (i)... Oui, Jésus qui fortifie les autres et leur donne courage, intrépidité, persévérance, entra luimême en agonie et l'angoisse de son Cœur fut si cruelle, qu'il sua du sang en grande abondance .. (2). Sans doute, il était entièrement résigné à tout, puisqu'il était venu, bien volontairement, exprès pour souffrir ; néanmoins, comme il avait pris la nature humaine dans sa réalité, son Cœur souffrait ; et, plus ce Cœur était tendre, généreux, innocent et pur, plus aussi il souffrait; parce que c'était un vrai cœur, le plus généreux, le plus noble des cœurs.... (3) Oh! qu'il est donc pénible de voir le CœuR si bon de Jésus rempli de tant de tristesse » (4).
Jésus était encore tout couvert de sang lorsque Judas s'approcha de Lui pour le trahir et que les autres apôtres s'enfuirent lâchement. « Le CœuR de Jésus fut d'autant plus blessé de
(1) Homélies sur la Passion. Homel. VII, Cologne, Novesianus, 1 554.
(2) Sermons sur les bienfaits de Dieu. Serm. VII, Cologne, Novesianus, 1 5 54.
(3) Homel. XIII.
(4) Éclaircissements.
cette trahison de Judas, qu'il déplorait plus amèrement le malheur de ce disciple indigne,., et il n'y a rien là d'étonnant puisque Jésus- Christ a un CceuR très miséricordieux » (i). La faiblesse, la lâcheté des autres apôtres affecta aussi bien péniblement le Cœu R de Jésus ; non point qu'il eût besoin d'eux, mais parce qu'il les aimait. Oh ! quelle douleur pour le Ccecr de Jésus si tendre et si fidèle de voir ses disciples s'enfuir , quelle tristesse n'en a-t-il pas ressentie! son Cccur si bon était vraiment blessé et il était plus touché du malheur de ses disciples fugitifs que de ses propres souffrances » (2).
Une autre peine fort sensible po'ur notre divin Sauveur fut de voir que le peuple alla jusqu'à lui préférer Barabbas. « Considérez la douleur du Ccei* de Jésus ; sans doute il ne refusait pas d'être méprisé pour nous, mais il n'en sentait pas moins l'insulte faite à son Père et à Lui (3), pendant que le peuple vociférait stupidement: « Pas celui-ci, mais Barabbas,
(1) Homel. IV.
(2) Eclaircissements.
(3/ Homel. XXX.
non hune sed Barabbam » (i). Jésus, la tête baisséj, les yeux fermés, les mains liées, le CœuR tout rempli de mansuétude, -silencieux et dans l'extérieur le plus humble, attendait sa sentence » (2).
On conduit alors notre divin Rédempteur au prétoire pour le flageller, « il se soumet à cette torture, volontiers, sans hésitation, avec un Cccur plein d'un amour si grand qu'il lui fait désirer de subir pour nous un supplice infamant ■ (3).
Les bourreaux mènent Notre-Seigneur au Calvaire; arrivés au lieu du supplice, ils le dépouillent brutalementdeseshabits. « Oh! que le CœuR virginal de Jésus, ce Cocur si pudique, si innocent, si chaste, dut cruellement souffrir » (4)! Jésus s'assied un moment sur une pierre au pied de la croix « et alors, hélas! que son tendre CœuR dut faire de tristes réflexions
(1) Joh. xviii, 40.
(2) Servi. XVI. Lansperge reproduit ici, mot à mot, un passage de Denys-le-Chartreux. Exhurtatorium Novitiorum, art. vi. — Colon , i 53 i .
(?) Ibid. XVIII.
(4) Homcl. XXXI.
en voyant la mort atroce qu'on lui préparait » (i) |
Et le voilà cloué sur le gibet, les deux bras étendus. Lansperge cite, à ce propos, un texte de saint Bernard, puis il ajoute : « Jésus, en étendant les bras sur la croix, a voulu nous faire comprendre la grandeur de son amour. Interrogez un petit enfant, demandez-lui: Combien m'aimez-vous ? et l'enfant de répondre : grand comme ma main , grand comme mon bras et s'il veut vous montrer qu'il vous aime de tout son cœur, il étend ses deux petits bras, incline légèrement la tête et s'écrie: Je vous aime autant que cela. Jésus crucifié, nous ouvre ses bras, et dit: Je vous aime tant, que la parole né le saurait expliquer, et puisque le langage des mots est insuffisant, j'ai recours aux signes ; voyez, j'étends les bras tout grands sur la croix » (2).' Recueillons maintenant quelques-unes des paroles de Jésus mourant : « Mon père, pardonne^ à mes bourreaux, ils ne savznt ce qu'ils font» (1). Pourquoi ce cri? Lansperge
(0 Homel. XXXVIT.
(a) Sermons, tom. I, p. 336. Cologne, Quentcl, i5 9 q. (-■>) Luc. xxiii, 34.
répond : « Ceux qui souffrent de plusieurs douleurs à la fois se plaignent de celle qui les torture le plus et c'est pour celle-là seule qu'ils demandent un remède. L'une des plus grandes douleurs de Jésus, celle pour laquelle, surtout, il eût désiré du soulagement, il nous l'indique lorsqu'il s'écrie: Pater, ignosce illts ; oui, il souffrait excessivement pour nos péchés ; mais il souffrait surtout, quand il pensait que les hommes iraient jusqu'à crucifier un Dieu et ne reculeraient point devant une si énorme monstruosité. Gardant le silence sur toutes ses autres souffrances, il demande à son Père de porter seulement remède à cette si grande peine de son CœuR, celle que lui faisait ressentir le péché des hommes qui le crucifiaient » (i).
Au moment d'expirer, Jésus prononce cette mystérieuse parole « Sitio, j'ai soif » (2). Que signifie cette demande et ce cri ? Les auteurs l'interprètent diversement, Lansperge, l'apôtre du Sacré-Cœur, n'hésite pas à donner ce beau et profond commentaire: « Sïtio, Jésus a soif! de même que celui qui est dévoré par la soif
(1) Homel. XLIl.
(2) Joh. xix, ï8.
— 8o désire faire entrer l'eau dans sa touche et sa poitrine, de même notre divin Maître désirait nous faire entrer dans son CœuR » (i).
Une des souffrances qui déchirait davantage le CœuR de Jésus , était de voir l'affliction immense dans laquelle était plongée sa Mère « Jésus souffrait doublement, car il souffrait deux grandes douleurs à la fois, la sienne et celle de Marie, et les souffrances de sa Mère ne le torturaient pas moins cruellement que les siennes, parce qu'il avait pu lire tout ce qui se passait dans l'âme de Marie et connaissait chaque sanglot de ce Cœur virginal » (2).
Malgré ses propres peines, Notre-Çeigneur n'oublie pas sa Mère, il lui donne un soutien, un autre fils, attention tendre et délicate qui montre bien toute la bonté de son Oeur! <( Ah! pourra-t-on jamais faire assez connaître la tendresse, l'amour du CœuR de notre très bon Sauveur ? Il voit Marie près de la croix, lame remplie d'amertume et, malgré les tortures qu'il endure, il ne peut être arraché, par aucune souffrance, à la pensée de sa Mère bien-aimée;
(i)Serm. XXVI.
(2) Homel. XLVI1I.
son CœuR si noble ne peut l'oublier et, quoique déjà à l'agonie, il songe néanmoins à prendre soin d'Elle. S'adressant à son disciple : « Voici votre Mère, soyez son fils, lui dit-il, car je ne veux point qu'à un moment si cruel, elle soit privée de toute consolation. » En faut-il davantage pour nous montrer la tendresse immense du CœuR si aimant de Jésus? » (i). Hélas!
bien involontairement sans doute, la très sainte Vierge par sa seule présence augmentait encore les souffrances du Cœur de son fils. « O Dame sainte Marie , inébranlable dans votre foi et votre amour vous étiez là, debout près de notre Rédempteur, mais vous ne pouviez plus lui rendre aucun service ni même arriver jusqu'à Lui, vous ne pouviez que blesser plus douloureusement son Cœur » (2).
Après des textes si clairs n'est-il pas évident que pour le pieux Lansperge, la Passion de Jésus c'est la Passion de son Cœur ? Lansperge rapporte tout au Sacré-Cocur et le dit lui-même en termes formels. La cause des douleurs de Jésus-Christ, c'est la bonté de son CœuR; et ses
(i)Serm. XXV.
(2) Homel. XLIX.
souffrances sont la preuve palpaple de l'amour qui remplit son Cœim : dans la Passion, c'est le CœUR qui a tout fait, c'est lui qui a tout souffert ; le CœuR a été le principe et la fin de ce douloureux martyre et les souffrances du corps n'ont eu rien de comparable à celles du CcecR. « La très clémente charité, dit Lansperge, ou la très charitable clémence du CceuR très doux, très miséricordieux, très compatissant de Jésus se montre tout entière dans le soin empressé qu'il a pris de s'offrir lui-même à son Père céleste : excité sans relâche par le feu dévorant qui brûlait son CœuR, il s'est présenté pour procurer le salut des hommes ; il s'est dévoué, s'est exposé, s'est sacrifié pour nous.' » Puis, après une éloquente énumération de toutes les souffrances qu'endura Jésus-Christ , Dom Juste ajoute comme conclusion : « avoir souffert tout cela, n'est-ce pas le fait d'un CceuB très charitable, très aimant, très débordant d'un amour sans bornes, n'est-ce pas là une preuve incontestable de la bonté du Sacré-Cœur » (i)? Notre auteur termine par les paroles suivantes ses Commentaires sur la Passion.
(i)Serm. XVI.
« Voilà, mes très chers Frères, ce que j'ai voulu vous dire sur la Passion de notre Sauveur. Maintenant, offrons-la chaque jour pour nous à Dieu le Père et disons-lui : Père très aimant, très bon, tout-puissant, éternel, très miséricordieux, Seigneur très clément, voici la Passion de votre Fils que vous aimez infiniment, la Passion de cet Agneau sans tache ; voici les plaies et les opprobres, voici les crachats et les coups dont il a été couvert, voici ses douleurs et son sang, il a souffert tout cela pour nous. O Père très miséricordieux, nous vous présentons maintenant ces mêmes souffrances par le très doux CœuR de votre Fils, en union avec l'amour avec lequel il s'offrit lui-même à vous ; nous vous demandons, par les entrailles de votre miséricorde, qu'aujourd'hui encore ces mêmes mérites opèrent dans tous les élus, vivants et morts, la vertu et la grâce que jadis ils opérèrent sur l'autel de la croix. Et vous, ô mon Dieu, à cause de l'amour que vous portez à Jésus-Christ, donnez-nous, ici-bas, la rémission de nos péchés, votre grâce, une charité qui ne défaille point et ne cesse jamais; et, après cette vie, accordez-nous, ainsi qu'à tous les fidèles trépassés, la joie et la félicité éternelles. Ainsi soit-il »
Il est une circonstance particulière de la Passion que Lansperge aime surtout à méditer. Le CœuR de Jésus a été ouvert par la lance d'un soldat et l'on comprend aisément que notre pieux auteur se plaise à contempler cette blessure du CœuR de son Dieu.
Avant tout il admet parfaitement le fait (i), « Un des soldats, dit-il, voulant connaître si Jésus était mort, lui ouvrit le côté avec sa lance ; aussitôt il en sortit du sang et de l'eau. Cette blessure que notre Rédempteur reçut après sa
(i) On s'est perm'.s dernièrement de rejeter ce fait attesté par toute la tradition catholique et même, quoiqu'implicitement, par la Sainte-Écriture. Le Messager du Cœur de Jésus a fait justice de cette assertion téméraire.
mort n'était ni légère ni petite, mais large et profonde, puisque Jésus, après sa résurrection, dit à saint Thomas d'approcher sa main et de la mettre dans la plaie de son côté. Si l'apôtre put introduire la main dans cette plaie, c'est qu'évidemment elle était fort large et très profonde. Cette remarque vient donner un grand poids à plusieurs révélations et à l'opinion d'un grand nombre de saints affirmant que la lance perça non-seulement le côté de Jésus, mais encore pénétra jusqu'à son Cccur. . . et, de fait, toutes les personnes avancées dans la piété (apad devotissimos) tiennent pour indubitable que la lance du soldat atteignit le Cœur de Jésus et le blessa » (r).
Mais pourquoi cette blessure ?
« Jésus a voulu la recevoir pour nous ouvrir les trésors de la divinité et donner libre entrée à ceux qui désirent pieusement pénétrer dans son Cœur, pratique que les personnes dévotes trouvent si douce (2).
« Jésus a eu le Cœur percé afin que nous voyions, par cette blessure visible, la blessure
(1) Sermons au peuple, tome I, sur la Passion, art. 65. (i)Homel. LUI.
invisible de son amour. L'âme aimante est blessée par l'amour et rien ne nous montrera mieux l'amour de Jésus que de savoir qu'il permit à la lance de frapper non-seulement son corps, mais encore de percer son CœuR. La blessure physique fait connaître la blessure mystique » (i).
Cet enseignement est bien celui que Notre- Seigneur donna plus tard à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque : « Voici ce CceuR qui a tant aimé les hommes. » Le Cœur de chair, -symbole de l'amour divin, tel est le' fond théologique de la dévotion au SACRÉ-CœuR.
Lansperge l'a pressenti, il l'a su, aussi'revientil souvent sur cette pensée.
« Jésus, dit-il, pour mieux nous montrer son infinie charité, a voulu nous ouvrir son CœuR. C'est afin de nous faire comprendre que tout ce qu'il a enduré pour nous, il l'a précisément enduré à cause de l'amour qui remplissait son CœuR. Après nous avoir montré les douleurs qu'il ressentit dans son corps, Jésus veut, de plus, nous faire voir l'amour de son Cœur très
(1) Homel. LUI.
miséricordieux, très fidèle, très aimant qui lui inspira le désir et le besoin de souffrir pour nous.
« Il a voulu encore nous ouvrir son Cccur pour nous donner un refuge dans la tentation, une consolation dans la tristesse, une protection dans les tribulations, une sécurité dans l'adversité, une lumière dans le doute, enfin, à tous ceux qui entrent dans cette très profitable plaie de son CœuR, les suavités delà sainte dilection, le salut et l'éternelle félicité. Cette blessure est donc la porte du paradis, l'entrée de la vie, la fontaine de la grâce; elle doit être notre demeure, notre forteresse, notre salut. Dans les tentations, allons, avant que le combat s'engage, allons nous réfugier dans son Cccur, et c'est de là que nous devons combattre, car, si nous restons loin de cette blessure, nous ne devons espérer aucune victoire. Restons dans le Cccur de Jésus, ni le tentateur ni les ennemis de notre âme n'oseront attaquer cette citadelle inexpugnable.
« Enfin, cette blessure du Cccur de Jésus nous apprend à demander sans cesse que nos cœurs soient percés par la lance de la charité qui fera toujours couler dans nos âmes les larmes de la pénitence et celles plus douces de
l'amour de Dieu. La plaie du côté, qui est la plaie du Cœur, nous fait donc connaître la charité si affectueuse de Jésus-Christ, charité qui donne un lustre ineffable à toutes ses actions, à toutes ses paroles, à toutes ses souffrances et les remplit d'une indicible suavité » (i).
Ailleurs Lansperge dira : « La blessure du CceuR de Jésus est pour chacun un refuge assuré dans toutes les peines » et alors il s'écrie : <i Dans toutes les adversités et les angoisses recourez à ce Cccur blessé. Si le plaisir vous attire, si la tristesse vous écrase, ne craignez point, vous avez un endroit où vous pouvez être en sûreté, c'est le CceuRentr'ouvert de Jésus. Allez-vous y réfugier, entrez-y; le tentateur ne pourra pénétrer jusque-là et le mal ne pourra s'approcher de cette demeure sacrée (2); dans cet asile inviolable vous reposerez en paix. Jetez dans cette blessure tous vos péchés afin qu'ils soient effacés, détruits par la bonté de Jésus- Christ ; cachez-y toutes vos bonnes œuvres, afin que la sainteté de Jésus les garde et les protège, apportez dans ce divin Cccur tous les dons que
(1) Semons au peuple, tom. I, p. i3;.
(2) Psaume xc, 10.
- 8 9 vous avez reçus de Dieu, afin que, sous la protection de Jésus, ils deviennent plus considérables encore. Apprenez à habiter dans cette blessure du côté, du Cccur de Jésus. Si votre âme est son amie, son épouse mystique, où trouvera-t-elle une couche plus noble, plus salutaire, plus douce que le Cceuit de Jésus ? Si votre âme est une colombe, voici l'endroit où elle doit poser son nid. Si vous avez choisi d'être un passereau solitaire, quelle retraite pour mener une vie solitaire et éloignée de tout vous conviendra mieux que le CœuR de Jésus ?
Si votre âme est une tourterelle, si vous soupirez vers Dieu par vos chastes gémissements, le CœuR entrouvert de Jésus-Christ, voilà bien le lieu de voire repos. Si vous avez faim, c'est là que vous trouverez la manne pour vous nourrir ; si vous avez soif, c'est là que vous trouverez la fontaine du Sauveur à laquelle vous pourrez boire abondamment : oui, le Cœuu de Jésus est cette source qui sortait du milieu du paradis terrestre, elle se répand dans les cœurs qui lui sont dévoués, elle arrose, elle féconde toute la terre. Le CœuR de Jésus est la porte de l'arche par laquelle entrent ceux qui doivent échapper au déluge. Placez-vous donc, habitez dans cette blessure et méditez, comme une colombe, la
passion de Jésus-Christ, les bienfaits de Jésus- Christ, l'amour de Jésus-Christ ! » (1).
« Un soldat ouvrit de sa lance le côté de Jésus et il en jaillit du sang et de Veau » (2).
Lansperge aime encore à parler spécialement de cette dernière manifestation de l'amour du SACRÉ-CœuR. « Le sang de Jésus coula pour la septième fois lorsque la lance ouvrit son côté ; les sacrements de l'Eglise, surtout le baptême et la pénitence, tirent leur efficacité de ce s.ing et de cette eau qui jaillirent du Cœuu de Jésus » (3). — « Notre divin Maître a permis que son côté fût ouvert et son Gïur percé comme pour nous dire : J'ai versé le sang qui
(i)Homel LIV.
(a) Joli, xix, 34.
(3i Homel. LUI.
— 9 i — se trouvait dans tous mes membres et maintenant je donne le reste jusqu'à la dernière goutte; j'ai livré mon corps aux supplices et mon âme à la mort, je ne puis rien faire de plus si ce n'est ouvrir mon CœuR qui vous a tant aimé, afin que non-seulement vous vous approchiez de moi en vous approchant de la croix, mais aussi que par cette blessure vous entriez dans mon Cceuu » (i).
« Personne ne pouvait lui enlever la vie ; mais l'amour a triomphé de Lui ; il l'a forcé à se livrer à la mort et, cependant,, cette mort, — la mort elle-même, — n'a pu mettre un terme à son amour pour nous ; car, je vous le demande, dans quel but a-t-il donc voulu qu'après sa mort une lance vînt lui ouvrir son Cœuii, sinon afin qu'il y eût en Lui une porte ouverte toute grande pour laisser entrer sans difficulté quiconque le désire ? Par cette blessure de son CœuR, Jésus a voulu également nous apprendre que l'amour était le mobile unique de ses actions pendant sa vie mortelle. Enfin, et ces gouttes de sang et d'eau tombant de son Cœun où elles étaient restées après sa mort mais qu'il
(i Sermons au peuple, I, 33y.
veut encore verser pour nous, ne nous montrentelles pas que lorsqu'il s'est agi de nos intérêts, Jésus ne nous a absolument rien refusé ? »
« O mes Frères très chers, méditons sur les vertus du Sauveur, vertus que nous révèlent ses cinq plaies et demandons ces cinq vertus, à savoir : l'humilité, la pauvreté, l'obéissance, la patience et la charité ; je dirai même ces six vertus, car la plaie du Cccur m'apprend qu'en la recevant Jésus pratiqua deux vertus. Des autres plaies, il ne sortit que du sang, du CceuR il jaillit et du sang et de l'eau : dans le sang, je vois une charité sans borne; dans l'eau, je trouve le symbole de la pureté de Jésus, l'Agneau sans tache, le reflet de l'éternelle Lumière, la splendeur de la gloire du Père à qui soit louange, honneur, gloire et action de grâce.
Ainsi soit-il » (i).
Après avoir considéré le Sacré-Oeur sous tous les points de vue, Lansperge arrive à cette conclusion naturelle et nécessaire que le cœur de Jésus est tout pout l'âme fidèle.
Le mot cœur signifie parfois le milieu, le centre d'une chose ; Dom Juste admet ce sens
(i) Serin, au peuple, II, p. 3ig.
et voit dans le CœuR de Jésus, le centre de la religion : c'est le bon CœuR de Jésus qui a voulu notre rédemption, c'est son CœuR qui a le plus souffert pour nous procurer le pardon, c'est au Cosur de Jésus que l'âme doit aller comme à son centre; du CœuR de Jésus découlent, comme de leur source, les sacrements et toutes les grâces . .. « O Seigneur, s'écrie-t-il avec enthousiasme dans son Soliloque de l'âme fidèle (i), ô Seigneur, l'odeur de vos parfums, plus forte que celle de tous les aromates, caresse suavement mon odorat délivré maintenant de tout désir des jouissances charnelles et mondaines : vos parfums me font une très délectable violence qui m'attire après vous, m'attire à vous, m'attire en vous, je rejette le poids des affections éphémères d'ici-bas et je vais à vous, je cours après vous, je monte et vole vers vous ; je place
(i) Le Soliloque de l'âme fidèle ou Gémissement de la Colombe. (Cologne, Demen, i6<j3). — Le passage que nous citons est extrait du chapitre XVII qui porte ce titre: a Comment l'âme aimante, attirée par la suave odeur du divin autel, c'est-à-dire du divin et très aimant Cœur de Jésus, désire s'élever au-dessus de toutes les choses périssables et fixer son repos dans ce Cœur sacré. »
mon nid sur l'autel de votre Cœiu. c'est là que je dépose les enfants de mon âme, à savoir mes œuvres, mes paroles, mes pensées, je les jette en vous et vous les nourrirez.
« Là, sur l'autel de votre Coeun. je trouve un port très sur que les vents agités ne peuvent jamais troubler ; dans votre Cueuit, je trouve le rep is. à l'abri des tempêtes, dans votre G tu», je trouve d.-.^ déliées exquises qui n'engendrent point le dégoût et ne s >nt exposées a aucune altération ; dans votre Ciuii, je trouve une paix profonde qu'aucune dissension ne viendra troubler, une joie que nulle tristesse ne pourra changer, une félicité sans nuages, une douceur infiniment douce, une sjrénité infiniment sereine, une béatitude infiniment heureuse :
c'est dans votre Glu» que je trouve le principe premier de tous les biens, la source primordiale de toute suavité, de toute sainte allégresse.
« De votre Gtu». ù Dieu, la douceur même!
dérivent toute félicité, toute douceur, toute sérénité, tout.- tranquillité, toute joie, toute paix, toute allégresse, toute délectation, toute suavité, toute béatitude, tous les biens en un mot : ils en dérivent comme de leur source unique et inépuisable pour passer ensuite dans
- 9 5 les cœurs de tous les enfants de Dieu qui sont les anges et les hommes. Eh ! quel bien pourrait exister et comment pourrait-il être bien s'il ne venait de la bonté même, s'il ne venait de vous, Seigneur, bonté véritable, bonté souveraine, bonté unique?
« Oh ! qu'il est bon de tirer tout ce qui est bon de cette source inépuisable du Sacré- CœuR ! ! qu'il est bon de s'enivrer à cette source des jouissances les plus chastes, les plus suaves ; à cette source qui jette de son sein un torrent impétueux de voluptés les plus saintes et les plus pures ! Qu'elle est parfaite, qu'elle est délicieuse et incomparable l'odeur de ces précieux parfums, je veux dire, l'odeur de vos vertus, ô mon Jésus! Elle invite à venir à cet autel, à ce sanctuaire de votre Cccur sacré, elle attire ceux qu'elle invite, elle conduit ceux qu'elle attire, elle ne trompe point ceux qu'elle conduit; au contraire, elle les fortifie de sorte que, sans défaillance et sans dangers, ils pourront désormais se reposer de leurs travaux dans la paix de votre Cccur ! »
Pour compléter ce qu'il a dit sur le Cccur de Jésus, Lansperge nous le montre triomphant dans les cieux et il le considère, là encore, comme la cause et la source de l'éternelle béati-
tude : « O très doux Jésus, dit-il, dans le ciel, je puiserai la douceur dans votre très doux CœuR... ; qu'elle est grande, incommensurable, inexplicable, incompréhensible, la joie du cœur des élus qui lisent dans le livre si parfait de votre CœuR cet amour infini que vous leur portez, qui comprennent l'étendue de votre charité, charité qui ne cessera jamais, que rien ne viendra jamais affaiblir, que rien ne pourra jamais détruire ! . . . Oh ! qu'elle est heureuse, qu'elle est bienheureuse l'intelligence à laquelle vous révélez si clairement, avec tant d'abandon I96 secrets de votre très doux CœuR ! » (i) Toutà-coup, Lansperge s'arrête et change de sujet; les joies du ciel dont il vient de parler avec tant de chaleur ont porté le dégoût de la vie au fond de son âme; il appelle la mort et s'écrie avec un profond soupir : « Je veux m'endormir dans le CœuR de Jésus, source de la souveraine et véritable paix, source d'où jaillira et coulera pour mon âme l'éternelle tranquillité, qui doit à jamais me délivrer des épreuves et des tribulations de cette vie (2), et puisque je dois sortir
(1) Soliloque, chap. XXIII.
(2) Ibid., chap. XVII.
si tôt, si tôt de ce monde, je veux placer en Jésus mes désirs, mes pensées et mes affections en entrant dans son tendre et amoureux Cœur où je me cacherai comme dans un sépulcre et où je me reposerai dans un très doux sommeil ; au moment de rendre le dernier soupir, je veux placer mon cœur dans son côté entrouvert et confier mon cœur à son Coour » (i).
Tout ce qui se rapporte au Sacré-Codur intéressait vivement Lansperge et jamais il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à le faire mieux connaître, aimer et honorer. Il entreprit, dans ce but, de donner au public une édition complète des œuvres de l'admirable
(i) Faretra delV divino amore, Vinigia (sic), Rubino, i567,p. 471.
sainte Gertrude, cette apôtre par excellence de la dévotion au SACRÉ-CœuR.
Évidemment la dévotion au Cœur de Jésus est bien ancienne ; on en trouve les premières assises dans les Psaumes (1) et dans l'Évangile où il est parlé de l'amour et des souffrances du Cœur de Jésus et conséquemment de la reconnaissance que nous lui devons. Les Pères de l'Eglise, les Docteurs — saint Bernard et saint Bonaventure spécialement — précisent davantage la doctrine ; mais, il nous semble que personne, avant sainte Gertrude, n'avait parlé aussi explicitement et aussi abondamment du Sacré- CœuR de Jésus.
Lansperge voulut faire connaître à tous les pages écrites sur le Sacré-Cœur par l'illustre bénédictine ; « il consacra donc ses veilles à traduire en latin les documents qui contiennent les révélations et la doctrine de Gertrude » (2). Une édition des œuvres de la sainte avait paru
(1) Voir un excellent art'cle du Messager du Cœur de Jésus, tom. XXXI, p. 294.
(2) Les Exercices de sainte Gertrude, traduits par Dom Guéranger, préface., p. 19 (1 vo!. in-32, Oudin, Poitiers).
au commencement du XVI siècle (i5o5) en allemand et sous ce titre : Das Buch der Botschaft gotlicher Gatikeit (Le livre du Message de la divine Bonté) (i) ; mais cette édition était très imparfaite. Lansperge, par amour pour le Sacré-Cœur, se mita l'œuvre et, en i536, parut à Cologne la première édition latine des révélations de sainte Gertrude sous ce titre que le « pieux » Lansperge avait lui-même composé :
Insinuations de la Divine Bonté. L'éditeur n'avait rien épargné pour rendre son travail aussi irréprochable que possible, et son édition, malgré des défauts réels, a été considérée' jusqu'à ces dernières années, comme l'une des meilleures (2),
Mais, comment furent accueillies par l'Allemagne du XVI" siècle, ces œuvres de la mystique Gertrude aussi bien que celles du « dévot » Lansperge? ces ouvrages de tendre et de haute piété, ces ouvrages où l'on parle, à chaque ligne, de l'amour de Jésus, ces ouvrages
(1) Publié chez Mekhior Lotter, à Leipzig, par le R. P. Paul de Weida, dominicain.
(2) Voit la savante Préface de la nouvelle edifon des œuvres de sainte G;rtrude par les RR. PP. Bénédictins de Solesme (Oudin, Poitiers, 1873).
surtout qui venaient prêcher la dévotion au SACRÉ-CœuR ? L'Allemagne d'alors était bien malade (i636) et Luther aurait ri, de son rire satanique, s'il avait lu les révélations de sa compatriote d'Eisleben. Parler du Sacré-Geur à l'Allemagne remplie d'apostats et d'hérésiarques, de princes spoliateurs, de paysans fanatiques et sanguinaires ou bien encore de catholiques indécis, superficiels, politiques, quelle entreprise hardie pour ne pas dire insensée ! Lansperge pouvait s'écrier avec saint Paul :
« Nous prêchons le Crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils » (i). Aux yeux du protestant dont l'âme est desséchée par le doute et l'erreur, aux yeux du philosophe dont l'âme est égarée par l'orgueil et le mépris, la dévotion au Sacré-Cceur devait paraître tout simplement une absurdité « gentibus stultitiam. » Pour certains catholiques de l'époque (et de toutes les époques, hélas ! ), catholiques à l'esprit étroit, dirigés par la prudence humaine, peu instruits, avides de concessions, dévorés surtout du besoin de ne pas s'affirmer nette-
(i | Prœdicamns Christum Crucifixum, Judœis quidem scandalum, Gentibus autem stultitiam. I. Cor. I. 23.
ment, pour ces hommes dont les croyances n'étaient plus des convictions, opposer l'amour du Sacré-Cœur aux raisonnements étudiés des savants, c'était humiliant, inopportun et choquant ; et ces pharisiens allaient crier au scandale « Judœis scandalwn. » Voir le salut dans la dévotion au SACRÉ-CœuR de Jésus, évidemment c'était se tromper !
Lansperge cependant ne se trompait pas. Il présentait à tous le CœuR de Jésus crucifié, « christum crucifixl'm », ce Cccur qui est « la force même de Dieu, le chef-d'œuvre de sa sagesse » (i) pour qui sait le comprendre et y avoir recours, et en offrant le Sacré-Cœur comme remède aux plus grands maux, Dom Juste indiquait le meilleur remède, le remède infaillible « quod infirmum est Dei, fortins est hominibns » (2).
Au moment des grands cataclysmes du XVI e siècle, qui n'étaient que le prélude de tant d'autres, Dieu présente au monde le Cccur de son Fils et nous n'en sommes point étonnés. N'est-il pas dit de saint François d'Assise qu'il
(1) I. Cor. 1. 24.
(2 I. Cor. 1. 25.
reçut les, stigmates à l'imitation du Sauveur « quand le monde commençait à se refroidir, frigescente mundo? » Lansperge savait pertinemment, par sainte Gertrude, que le Sacré- Cœur était dans les desseins de la Providence le remède spécial préparé pour les heures de ténèbres et d'épreuves exceptionnelles; c'était ce que saint Jean l'évangéliste avait révélé à la prophétesse d'Eisleben : pourquoi alors, pourquoi Lansperge aurait-il craint de dire au monde : Voici qui est plus fort que vos assemblées , vos diètes et vos conciliabules, plus puissant que vos philosophes et vos théologiens, plus redoutable que vos princes et vos armées, plus efficace que vos concordats, vos confessions officielles et vos concessions ; voici le CœuR de Jésus, allez à Lui, entrez en Lui, Lui seul peut vous sauver. Oui, Lansperge avait raison de parler de la sorte, mais ne fallait-il pas cependant comme une inspiration et une force divine pour avoir la pensée et le courage de le proclamer bien haut ?
En voyant ce pauvre Chartreux qui, du fond de sa cellule, donne le signal de l'alarme et crie à tous les hommes : Allez au Cœur de Jésus, invoquez-le, prosternez-vous devant son image; en voyant à la naissance du protestantisme
- IOJ —
cet essai de culte rendu au Sacré-Cœur, cette dévotion qui, désormais, veut se montrer au grand jour et qui s'efforce de marcher parallèlement avec l'hérésie, — on se demande si Lansperge n'aurait pas eu une mission spéciale, s'il n'aurait pas été destiné à introduire dans l'Église, non point la dévotion (elle existait) mais le culte du Sacré-Cœur ?
Pour nous, nous ne le croyons pas.
Dieu réservait à notre patrie l'immense honneur de donner naissance, un siècle plus tard (1647), à la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque et c'est elle, elle seule, qui eut la mission officielle de faire rendre un culte public au Sacré-Cceuk dans toute l'Église. Distinguons bien entre la dévotion et le culte : la dévotion existait depuis des siècles, Lansperge, sainte Gertrude, saint Bernard et tant d'autres avec eux et avant eux nous le disent, mais le culte, un culte ecclésiastique, solennel, universel et, j'ajouterai, national, n'existait certainement pas encore C'est à la Bienheureuse Marguerite- Marie qu'était réservée la mission mille fois bénie de l'introduire.
Lansperge donc n'a pas été le promoteur de la dévotion au Sacré-Cœur telle que nous la voyons et pratiquons de nos jours ; il n'a fait
— 104 ~~ que développer et fortifier celle que les âmes pieuses connaissaient déjà de son temps ; de plus, il a commencé à faire rendre, je n'ose pas dire un hommage public, mais un hommage extérieur aux images du Sacré-Cœur : c'est là son œuvre et elle est belle, c'est là sa gloire et elle est grande !
Du reste, si, au lieu d'être simplement un des nombreux précurseurs de la Bienheureuse Marguerite-Marie, Lansperge eût été destiné à répandre dans toute l'Église le culte du Sacré- CœuR, il faudrait reconnaître qu'il n'a pas réussi ; car, en dehors du cercle nécessairement restreint de ses confrères, de ses amis, de ses pénitents et de ses lecteurs, nous ne trouvons pas que, par ses soins, le Cœur de Jésus soit devenu, à cette époque, en Allemagne ou ailleurs <t l'objet d'une religion spéciale »
Et puis pour réussir, il fallait un coopérateur ; notre Chartreux, comme la sainte Visitandine de Paray-le-Monial, était cloîtré, il aurait eu besoin d'un aide au dehors et probablement il ne l'aurait pas trouvé parce que « la compagnie de Jésus n'existait pas encore. »
Oui, qu'on le veuille ou ne le veuille point, on doit se rendre à l'évidence ; et quand on a lu les paroles formelles de Notre-Seigneur à la
— io5 — Bienheureuse Marguerite-Marie à propos du vénéré Père de la Colombière (i), on est forcé de reconnaître que les religieux de la Société de Jésus sont les principaux propagateurs du culte du SACRÉ-CœuR. Voilà pourquoi nous avons tenu à montrer les rapports des Chartreux de Cologne, ces amis du SACRÉ-CœuR, avec les fils de saint Ignace qui allaient devenir les apôtres du SACRÉ-CœuR. Lansperge était lié avec le Bienheureux Pierre Canisius, Dom Gérard Hammontanus avec saint Ignace de Loyola, avec le Bienheureux Pierre Le Fèvre et par lui avec saint François-Xavier ; les Chartreux et les Jésuites s'étaient accordé communication de mérites et de prières, et j'aime à me figurer que les uns et les autres se sentaient attirés réciproquement par leur mutuel amour pour le CœuR- Sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Lansperge, nous le répétons, n'eut point une mission spéciale, comme la Bienheureuse Marguerite-Marie, mais il nous est permis de
(i) Voir l'ouvrage du R. P. Séguin, S J., Histoire du P. C. de la Colombière, in-12. Pans, 1876, notamment les chapitres VII, XXI, XXIV ; — également, Histoire de la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, par l'abbé Bougaud, in-12, Paris, 1874, p. 270.
croire que personne avant lui (i) n'avait développé aussi clairement les principes de la dévotion au Sacré-Cccur, que personne avant lui n'avait préparé, aussi bien qu'il le fit, les voies au culte du Sacré-Cœur. Ah ! je contemple avec bonheur ce petit cénacle de Cologne ! le Cœur de Jésus est connu dans cette Chartreuse, il y est honoré, il y est aimé ; sur la porte ou à l'intérieur de leurs cellules, les Chartreux ont exposé une image du Sacré-Cœur « figurant Cordis Domini Jesu », ils lui rendent leurs
(i) Avant lui. Nous insistons sur ces mots « avant lui », car il faut placer, soixante ans après Lansperge et tout au premer rang, parmi les pre'curseurs de Marguerite-Marie, un homme admirable qui n'est pas encore assez connu, le vénérable Jean Eudes. N'est-il même qu'un précurseur de la Bienheureuse, n'eut-il pas une mission — moins étendue que la sienne, sans aucun doute — mais mission semblable cependant ? Point délicat sur lequel nous n'avons point à nous prononcer. Toujours est-il que le P. Eudes fit célébrer solennellement la fête du saint Cœur de Marie à la cathédrale d'Autun, le 8 février 1648, et la fête du Sacré-Cœur de Jésus, à Rennes, le 3 1 août i6;o. (Voir l'ouvrage si remarquable du T. R P. A. Le Doré. Le vénérable P. J. Eudes, premier apôtre des saints Cœurs de Jésus et de Marie, 1 vol. in- 1 2, chap. II et VII).
— i07 — hommages, la baisent pieusement et récitent devant elle ces prières si pieuses que le « dévot » Lansperge composa précisément dans ce but.
Cette image du Sacré-Cœur que la Bienheureuse Marguerite-Marie présentera à ses novices de Paray-le-Monial, le 20 juillet i685, Lansperge l'a déjà montrée, cent cinquante ans plus tût, aux jeunes Chartreux dont il est le Père- Maître, cent cinquante ans plus tôt, alors qu'il était prieur, Lansperge prêchait en plein Chapitre les grandeurs et les bontés du Sacré- Cœur !
Qu'on nous pardonne une dernière citation :
elle est tirée des Exhortations Capitulaires(i), que Lansperge rit à Cologne ou à Cantave dès avant 1 536 et, pour cette raison, elle revêt un caractère d'intérêt tout particulier. Écoutons ces passages pris dans les sermons pour la fête de Pâques :
« .... Videte manus et pedes . . . et ostendit eis latus (2). Voyez et lisez dans ce livre de vie
(1) Colon. P. Quentel, 1 536. Il est dit dans l'avis au lecteur : Habes hic Landsbergii sermones quos ad monachorum conventus declamavit.
(2) Luc. xxiv, 3<j. — Joli, xx, 10.
ce que j'ai fait pour vous, voyez les exemples que je vous ai donnés. Voyez mes pieds, mes mains et mon côté ; voyez ce livre tout ouvert, ce livre de mes plaies, ce livre du Testament nouveau : mes cinq plaies sont comme les cinq livres de Moïse, vous y apprenez ce que j'ai fait pour vous, vous y lisez ce que vous devez faire par reconnaissance pour moi.
« Ne nous contentons pas, mes Frères, de lire ces paroles émouvantes de Notre-Seigneur, examinons ce qui est écrit dans les cinq plaies
de Jésus La plaie du côté, c'est-à-dire la
plaie du CœuR, nous apprend combien grande est la tendre charité de Jésus-Christ ; cette cha rite a donné un ineffable éclat, elle a communiqué une incomparable suavité à tout ce qu'il a dit, à tout ce qu'il a fait, à tout ce qu'il a souffert pour nous. L'amour de Jésus est très ardent et très profond, il s'est répandu sur tous les hommes, même sur des ingrats, sur des ennemis ; cet amour a choisi une demeure qui lui convient merveilleusement, c'est la plaie du
Sacré-Cœur Personne n'était assez fort
pour arracher la vie à Notre-Seigneur, mais l'amour l'a vaincu et l'a forcé de se livrer à la mort par amour pour nous, et cependant la mort elle-même n'a pu encore faire cesser son amour,
— iog — car, pourquoi donc a-t-il voulu qu'après sa mort une lance nous ouvrît son Cœur, sinon pour nous montrer cet amour qui l'a déterminé à souffrir tant de douleurs, tant de tortures pour nous ?
« .... Et, après sa résurrection, Jésus a-t-il dit à ses apôtres : Allez, vengez-moi ? non, il a dit : « Allez, prêchez à toute créature, et ceux qui croiront, baptisez-les, baptisez-les avec l'eau qui a coulé de mon côté, qui a coulé de mon CœuR! !
« Conséquemment, mes Frères, quand votre âme est remplie de pensées dangereuses, de désirs mauvais , quand elle gémit sous le poids de la peine, de la tristesse et de l'adversité, réfugiez-vous dans les plaies de Jésus, mais allez surtout dans celle qui vous ouvre la porte de son Cœur ; cachez-vous dans son Cœur, plongez-vous dans son Cocur, attachez-vous à son CœuR et au souvenir de tant de bonté, vous oublierez vos peines et vos angoisses. Si vous voulez constater l'efficacité du remède divin que je vous indique, faites en l'expérience et vous ne le regretterez pas » (i).
(i)La Chartreuse de Cologne où l'on aimait tant le
Voilà en quels termes Lansperge, dans ses sermons, parlait du Sacré-Cœur à ses religieux. Nous l'avons dit précédemment, ces sermons furent imprimés pour être lus dans les nombreuses maisons que l'Ordre possédait en Europe ; chaque Chartreuse devint, peu à peu, à l'imitation de celle de Cologne, un centre d'apostolat, un foyer caché mais réel de dévotion au Cœur, de Jésus. Ainsi, du vivant même de Luther et de Calvin, commençait à s'établir parmi les fils de saint Bruno ce culte qui fait la joie, la force et l'espérance des chrétiens de notre siècle.
Saint Bruno, qui avait sans cesse sur les lèvres cette invocation si touchante : O Bonitas r v Bonté de mon Dieu ! dut approuver, du haut du Ciel, les pieux efforts de ses enfants, et les Chartreux sont heureux et fiers d'avoir sitôt commencé à vénérer le Sacré-Cœur de Jésus Notre-Seigneur à qui soient dans le temps et l'éternité gloire et amour. Ainsi soit-il.
Sacré-Cœur est aujourd'hui un hôpital militaire, et l'église, un grenier à foin ! ! Vie de saint Bruno — en Allemand — par le P. Dom Denys Tappert, in-8", Luxembourg, 1S72, p. 48C.