‹ Lansperge-le-chartreux et la dévotion au Sacré-CœurChapitre 6 sur 12 · EXTRAITES DES ŒUVRES DE LANSPERGE · texte numérisé non relu

EXTRAITES DES ŒUVRES DE LANSPERGE

Lansperge vient de nous parler du Sacré- Cœur considéré en lui-même; il nous indiquera maintenant nos devoirs envers ce divin Cccur et nous présentera quelques pratiques de dévotion propres à l'honorer dignement.

Le dernier mot de la sainteté parfaite et le terme final des efforts de l'âme qui veut se sanctifier, c'est « l'union avec Dieu », ut sint unum sicut et nos (i). Union aussi étroite que possible puisqu'elle a pour modèle l'union même qui règne entre les trois Personnes de la très sainte Trinité : en Dieu, hormis la distinction des Personnes, l'union est absolue, c'est plus que l'union, c'est l'unité; même subs-

(i)Joh. XVII, 22.

- ii4 tance, même volonté . . . une seule et même nature commune aux trois Personnes.

L'âme chrétienne doit tendre à s'unir à Dieu sur ce modèle « ut sint unutn sicut et nos » ; l'âme est créée à l'image et à la ressemblance de Dieu et, pour cette raison, il faut qu'elle s'efforce de s'identifier avec Dieu afin de lui ressembler parfaitement : sans perdre notre personnalité nous devons travailler à nous perdre en Dieu. Or, l'union parfaite vient de la charité, de l'amour, et l'amour est symbolisé extérieurement par le cœur. C'est par l'amour que nous nous unissons à l'Amour même « Deus Charitas est » (i), c'est par le CœuR de Jésus que nous pourrons nous unir à Dieu et voilà pourquoi l'une des pratiques de dévotion au Sacré- Cœur que Lansperge présente sans cesse et avant toutes les autres , c'est précisément d'entrer dans le CœuR de Jésus, de se jeter en lui, de s'attacher à lui « imprime te in Cor Je su. »

Dans une lettre à un novice Chartreux (2\

(i)I. Joli, iv, 8.

(2) Lettre X 1 » 6 à Dom Henri de Wesel, novice à la Chartreuse de Cantave.

— i ro —

Lansperge lui recommande de se jeter dans le SACRÉ-CoeuR pour vivre en lui et de lui :

« Souvent pendant le jour, lui dit-il, offrezvous au CœuR très fidèle et très doux de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; demandez-lui, au nom de son amour, de vous recevoir, tenir, posse'der, défendre, conduire et transformer pour sa plus grande gloire, d'après les desseins que de toute éternité il a formés sur vous ; priez-le de ne jamais vous abandonner, mais, au contraire, de vous garder toujours en sa possession ; demandez-lui de faire mourir complètement, en vous l'amour du monde, l'amour propre et tout autre amour qui n'est pas le sien, en remplissant votre âme d'un amour sans bornes pour lui : demandez aussi à Notre-Seigneur qu'il imprime en caractères indélébiles, dans votre cœur, sa vie très vertueuse et sa Passion ; qu'il vous rende tout-à-fait conforme à ses volontés, qu'il fasse de vous son parfait imitateur. — Dieu seul doit être aimé, cherché, désiré ; il faut le posséder seul dans votre cœur, l'y enfermer avec vous, enchaînant à ses pieds tous vos sens et toutes vos puissances. Vous devez perdre toutes vos pensées, les cacher dans la plaie du Sacré-Cœur de Jésus pour aller vous y perdre et vous y reposer tout entier. » — « Cachez

votre cœur et vos facultés, vos intentions et vos affections dans la plaie du Cœur de Jésus, demandez-lui que tout soit absorbé dans son Cœur et uni à son esprit » (i).

Dans un de ses ouvrages (qui a été traduit en français sous ce titre: « La Milice chrestienne ou le Combat spirituel) » (2) Lansperge reproduit la même pensée en ces termes bien dignes de sa piété :

« Élevez, dit-il, élevez aussi souvent qu'il vous sera possible vostre cœur et vostre esprit et plongez-le dans le Cœur aimable de Jésus, dans ce Cœur véritablement divin, puisque selon l'Apostre : « la plénitude de la Divinité y « habite corporellement » et que c'est par ce mesme CceuR que nous pouvons tous avoir accès vers le Père céleste. Prenez la coutume de recueillir intérieurement vostre esprit pour le porter en même temps dans le CœuR de Celuy qui a dit : « Vene\ à moi vous tous qui estes dans le travail et dans la peine el je vous soulagera^, -a En effet, dans le CœuR de Jésus, on

(1) PharetradiviniAmoris. Colon Butgen, 1620, p. 8G.

(2) Traduit en français par le P. Dom de Roignac, charlreux, 1 vol. in 18, Paris, Pierre le Petit, 1671.

— ii7 — trouve toutes 1 es ^vertus dans leur plus haute perfection. On y trouve la miséricorde, la justice, la paix, la grâce, le salut éternel, la source de vie, la consolation parfaite et la véritable lumière qui éclaire tous les hommes et particulièrement celuy qui, dans ses nécessitez et ses afflictions, y va chercher du secours. Enfin on tire de ce GœuR tout ce que l'on peut souhaiter: et nous ne recevons jamais n'y de salut, n'y de grâce qui ne vienne de là. C'est une fournaise du divin amour toute ardente par le feu du Saint-Esprit qui purge, qui embrase et qui transforme en soy tous ceux qui désirent de s'unir à Luy. Et pour tout dire en un mot:

c'est dans ce CœuR adorable que tous les trésors de la sagesse et de la science divine sont cachez. C'est pourquoy tenez-vous attaché à Luy, sans que ni les lieux, ni les compagnies, ni les occasions vous puissent empescher d'y courir comme à un lieu de refuge où vous ne trouverez qu'amour et fidélité ; estant certain que quand les cœurs des hommes vous tromperont, quand ils vous abandonneront et manqueront de correspondance, le CœuR de Jésus ne vous trompera jamais. Il est trop fidelle pour faire un acte de lascheté;il a trop d'amour pour vous pour en perdre le souvenir, et les

— u8 — douleurs qu'il a souffertes pour vous ne lui permettent pas de rien oublier pour achever vostre salut. »

Le CœuR de Jésus dans lequel nous devons entrer est ouvert à tous ; la blessure qu'il reçut, est une porte qui ne se ferme jamais comme jamais ne se ferment les blessures reçues après la mort ; toutefois, il est certaines âmes craintives à l'excès qui n'osent point se jeter dans ce divin Cœur; Lansperge les encourage par ces paroles : « Vous pourriez vous choisir des patrons particuliers qui s'adresseraient à la glorieuse Vierge Marie et la prieraient pour vous : ils lui demanderaient de daigner exaucer vos prières et de vous conduire, sous leur protection, au Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ son Fils, à son CœuR blessé et ouvert ; vous prieriez Jésus de daigner recevoir dans son CœuR votre propre cœur, c'est-à-dire vousmême tout entier, vos pensées, vos affections et les puissances de votre âme ; que Jésus reçoive tout, qu'il l'absorbe et l'unisse inséparablement à Lui; qu'il vous accorde les faveurs de son divin CœuR afin que, par sa grâce, vous deveniez un avec Lui et lui soyez toujours uni. » (i)

(i) Lettre XXIII 1 "' à un Chartreux.

— iig —

Une autre pratique de dévotion que notre pieux auteur recommande, c'est d'offrir ses prières et celles de tous les fidèles au Sacré- Cœur de Jésus.

« Récitez, écrit-il à une religieuse qu'il dirigeait par lettres (i), récitez un Pater en l'honneur de la plaie du CœuR si doux de Jésus.

Offrez à Dieu cette blessure, ce sang, cet amour immense, pour expier votre lâcheté, votre tiédeur, votre négligence et votre amour-propre ; demandez-Lui qu'il fasse passer de cette plaie dans votre âme un amour très ardent, très pur, très intense, très parfait, très persévérant qui vous fera aimer Dieu de tout votre cœur, vous le fera bénir et louer en tout, pour tout et pardessus tout. Enflammée par cet amour, vous ne penserez plus qu'à Lui seul, ne désirerez que Lui seul, ne chercherez que Lui seul, ne verrez que Lui seul, ne vous attacherez qu'à Lui seul, ne voudrez plaire qu'à Lui seul. Vous voudrez dépenser et consumer toutes les forces de votre âme et de votre cœur, votre vie tout entière à le louer, à faire son bon plaisir, à l'aimer et à procurer sa gloire. » — S'adressant à un jeune

(i) Lettre LIV m <.

novice Chartreux (i), Dom Juste lui dit également : « Lorsque vous pensez à tous les affligés si nombreux qui gémissent et qui pleurent, à tant de calamités et de misères qui accablent le monde, offrez toutes les prières et les demandes des fidèles au CœuR ouvert de Jésus et demandez-lui de donner à chacun ce qui lui est le plus utile, autant que sa sainte volonté le permet et pour la plus grande gloire de Dieu » (2).

Les Maîtres de la vie spirituelle recommandent, à l'envi, le saint exercice de la présence de Dieu ; ils insistent sur la nécessité de penser à Dieu au commencement de nos principales actions et même le plus souvent possible pen. dant la journée.

Lansperge , naturellement, conseille cette pieuse pratique, mais il lui donne, si je puis ainsi parler, une nuance qui lui est propre:

c'est au Cœur de Jésus qu'il pensera, c'est lui qu'il invoquera, c'est de lui qu'il attendra tout. Nous citons quelques-uns des avis qu'il donne sur ce sujet et plusieurs prières qu'il a composées dans ce but.

(i)Dona Bruno Loër, d'Hoogstraten.

(2) Lettre XXXVII""' écrite certainement avant i53i.

Au moment du lever. — « A votre réveil, votre première pensée, votre première parole doit être pour invoquer Dieu et le louer. Adorez Notre-Seigneur, offrez-vous à son Cœim si bon, recommandez-vous à Lui et priez-le de vous recevoir dans sa grâce, de vous garder, de vous gouverner, de vous protéger . . » ( i ) .

Avant de s'endormir. — « Si vous dormez (fait dire Lansperge à Notre-Seigneur) reposezvous sur mon CœuR et mettant vostre bouche sur la playe de mon CœuR, attirez en vousmesme la sainte grâce par vostre sourHe et renvoïez moy par le mesme souffle, les plus secrets mouvemens de vostre cœur et les affections qui en sont comme la moelle » (2).

Prière avant de s'endormir. — « Très doux Jésus! faites-moi reposer sur votre poitrine; que j'aspire les respirations sacrées qui s'échappent de votre très saint CœuR, afin que votre esprit très suave entre dans mon âme et vivifie

(1) Lettre XXIV™.

(2) Discours en forme de lettre . ..,p. 327(Paris, 160g).

mon intelligence, qu'il attire ensuite tout mon esprit en lui, qu'il l'absorbe et l'unisse inséparablement à lui-même » (i).

Avant le repas, « offrez au Seigneur Jésus, vos louanges, vos actions de grâce et vos adorations pour le remercier de sa passion, de sa mort et des autres bienfaits qu'il a apportés au monde. Faites cette offrande à son Cœim si doux, si aimant, si fidèle, vous rappelant avec quel amour il s'est offert lui-même à son Père et priez-le d'allumer cette divine charité dans les cœurs de tous les hommes pour les retirer du péché et les consacrer à son aimable service » (2).

A la fin du repas, « dites un Pater et un Ave en actions de grâces de toutes les tristesses, les épreuves, les angoisses intérieures du doux CœuR de Jésus, qui lui ont fait verser tant de larmes pour le salut de nous tous. » (3).

Pendant la journée. — « Mettez-vous souvent dans le Cœur très fidèle et très bon de

(1) Pharetra, p. 56.

(2) Manuel de la Milice chrétienne, traduction Hasley. p. 5..

(3) Ibid. p. 54.

Notre-Seigneur Jésus-Christ; offrez-vous à Lui, conjurez-le, au nom de son amour, de vous recevoir, tenir, posséder, protéger et gouverner. Que Jésus vous transforme, pour sa plus grande gloire, comme il en a le dessein et le désir de toute éternité; que jamais il ne vous abandonne, mais vous possède sans interruption et sans fin » (i).

Prière avant le travail. — « Très doux Jésus, je vous offre mon travail, en union avec vos travaux et vos sueurs, en union avec l'amour qui vous a fait supporter, pour nous, tant de fatigues pendant trente années. Bon Jésus !

que tous les travaux auxquels vos Elus se sont livrés pour votre gloire vous rendent agréable cette petite occupation à laquelle je vais me livrer: j'unis le tout dans votre très douxCœuR, je vous l'offre et, par vous, je l'offre au Père éternel, pour votre plus grande gloire » (2).

Avant de sortir pour vaquer à ses affaires.

- « Très aimant Jésus, je vous offre mes sens

(1) Lettre X«".

[2) Pharetra, p. 64.

et les facultés de mon âme, les forces de tout mon corps et tout mon cœur; gardez-les, dirigez-les, conservez-les en les cachant dans la plaie de votre CœuR très affable et très fidèle, afin que là vous me préserviez de tout péché, de toute délectation et affection coupables ; prenez et perfectionnez ma volonté, soyez le principe de mes actions et de mes pensées; oui, soyez-en le principe, le mobile et la fin » (i).

Vraiment, il faut l'avouer, la grande préoccupation du « pieux » Lansperge, le plus pressant, presque le seul besoin de son cœur est de chercher toujours et de trouver partout le CœuR sacré de son Jésus!

La dévotion aux Cinq Plaies est intimement liée à celle du Sacré-Cceur (2), ou mieux, cette dernière, contenue dans la première, n'en a été que le développement partiel: Aussi notre « dévot » Chartreux ne manque-t-il pas d'insister sur la dévotion aux Cinq Plaies et spécia-

(1) Pharetra p. 79.

(2) « La Sacrée congrégation des Rites désigna d'abord l'office des Cinq Plaies pour la fête du Sacré-Cceur » — (Le vénérable Jean Eudes, apôtre du Sacré-Cœur, par le T. R. P. Le Doré, p. 182.)

lement sur la dévotion à la cinquième, car, pour lui, c'est la plaie du CœuR et non point celle du Côté. Il dira « prière aux plaies des mains et des pieds » et jamais « prière à la plaie du Côté » mais toujours « à la plaie du CœuR, ad vulmts Cordis. »

Lansperge considère les Cinq Plaies comme « le vase qui contient le remède à nos maux.... Le coffre qui renferme les trésors du ciel, la source de la grâce. » — « Personne, dit-il, ne doute que les plus grands biens nous viennent des plaies de Jésus. » Il nous représente « la très Sainte-Vierge Marie baisant les plaies de Jésus » et rendant ainsi la première ses hommages au Sacré-Cccur ; il nous invite à panser les plaies de Jésus et ce sera par l'exercice de la mortification. « Chaque fois, écrit-il. que, pour l'amour de Dieu, vous vous refusez un plaisir que vous désiriez , chaque fois aussi , vous pansc^ les plaies de Jésus et vous le soulagez, comme si vous mettiez un baume salutaire sur ses blessures » (i).

Dans un autre endroit, le pieux auteur conseille d'exposer une image des Cinq Plaies si

(i) Sermons au peuple, tora. II, passim.

l'on n'en a pas une du Sacré-Cœur. «. Figuram aliquam Cordis Domini Jesu aut quinque Vulnerum. » Or, au moment même où nous écrivons ces lignes, nous venons de découvrir une de ces représentations des Cinq Plaies gravée, dès avant 1 535 pour la Chartreuse de Cologne où Lansperge se trouvait alors (i). En réalité, c'est une véritable image du Sacré-Cceur puisque la cinquième plaie est figurée par un CœuR avec une large blessure et percé par une lance dont on voit le fer et la hampe !

Dom Juste nous enseigne encore une toachante pratique de dévotion aux Cinq Plaies en mettant dans la bouche du Sauveur les paroles suivantes : « Parfois, je me glisse jusques dans le cœur de mes amis, tout couvert de playes et tout déchiré de coups ; et pour consoler davantage leur amour, je souffre qu'ils touchent mes playes, qu'ils les essuient, qu'ils les baisent et qu'ils les réchauffent de leur haleine. Et bien que cette dévotion paraisse ridicule à tous les

(i) Der Psalter latein uni teutsch mit erklerung auss Dionysio Carthusiano versamlet, durch die Carthaûser in Cœllen. Coellen. Peter Quentel. 1 535, in-12, p.go5. — La gravure dont nous parlons est « dans le texte ».

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