Analyse de la Beauté, p. 47, édit. de Berlin
LAOGOON
plus extraordinaire que, quand on y regarde de plus près, le manque de proportion est évident même pour l'œil du vulgaire. L'un des meilleurs sculpteurs que nous ayons en Angleterre et qui, récemment, a été à Rome pour voir ces statues, m'a confirmé ce qui vient d'être dit, et particulièrement que les pieds et les jambes sont trop grands et trop gros par rapport aux parties supérieures. Andréas Sacchi, l'un des plus grands peintres italiens, paraît avoir été précisément du même avis, sans cela on ne comprendrait pas pourquoi (dans un tableau célèbre qui est aujourd'hui ~en Angleterre) il a donné à son Apollon, couronnant le musicien Pasquilini, les proportions de l'Antinous, puisque du reste il semble avoir complètement copié l'Apollon. Bien que souvent, dans de très-grandes œuvres, nous voyions une partie moins importante avoir été négligée, ce ne peut pas être ici le cas. Car, dans une belle statue, une proportion exacte est une des beautés essentielles. Il en faut donc conclure que cet allongement des membres a été fait exprès ; sans cela, on aurait pu facilement l'éviter. Si donc nous examinons en détail les beautés de cette figure, nous pourrons dire avec raison que ce qui, jusqu'à présent, a paru, dans l'aspect général, d'une indescriptible excellence, provient de ce qui semble être une faute dans une des parties. » — Tout cela est très-clair, et j'ajouterai que c'est Homère qui a compris et dit qu'il existe un certain air de grandeur, résultant de cette simple exagération dans les dimensions des pieds et des jambes. Car, lorsque An ténor compare la stature d'Ulysse avec celle de
Ménélas, Homère lui fait dire 1 : « Quand tous les deux se tenaient debout, les larges épaules de Ménélas dominaient de beaucoup , mais quand ils étaient assis Ulysse était le plus imposant. » Puisque Ulysse gagnait ainsi étant assis la prestance que Ménélas perdait dans cette position, il est facile de déterminer la proportion existant chez l'un et chez l'autre entre la partie supérieure du corps et les membres inférieurs. Ulysse avait un excès de proportion dans la première , Ménélas dans ces derniers.
Une seule partie discordante peut déranger l'effet de beaucoup d'autres tendant à produire la beauté. L'objet pour cela cependant ne deviendra pas laid. De même, la laideur exige plusieurs parties discordantes qu'il nous faut embrasser à la fois, si nous voulons éprouver le sentiment contraire à celui que nous fait éprouver la beauté.
La laideur ne devrait donc pas, d'après sa nature, être non plus un sujet pour la poésie, et pourtant Homère a dépeint dans Thersite l'extrême laideur, et il l'a dépeinte en en juxtaposant les parties. Pourquoi a-t-il pu faire pour la laideur ce que lui-même s'était avec tant de tact interdit pour la beauté ? L'effet de la laideur ne sera-t-il pas empê-