‹ LaocoonChapitre 66 sur 91 · Iliade, IU, v · texte numérisé non relu

Iliade, IU, v

LAOGOON

ché par rémunération successive de ses parties, de même que s'évanouit l'effet de la beauté par une semblable énumération de ses éléments ?

Certainement il en sera ainsi, mais c'est là précisément ce qui justifie Homère. Si la laideur peut être employée par le poëte, c'est précisément parce que la description du poëte réduit la laideur à un aspect moins désagréable des imperfections corporelles, et que, sous le rapport de l'effet qu'elle produit, elle cesse en quelque sorte d'être la laideur ; ce qu'il ne peut utiliser par soi-même, il l'utilise comme ingrédient pour faire naître et pour fortifier certains sentiments complexes dont il est obligé de nous amuser à défaut d'émotions purement agréables.

Ces sentiments complexes sont le ridicule et le terrible.

Homère fait Thersite laid pour le rendre ridicule. Mais ce n'est pas simplement par sa laideur qu'il devient ridicule, car la laideur est une imperfection, et le ridicule naît d'un contraste entre des perfections et des imperfections *. C'est là la définition de mon ami, à laquelle je pourrais ajouter que ce contraste ne doit pas être trop heurté ni trop tranchant, afin que les oppositions, pour me servir du langage du peintre, puissent être telles qu'il leur soit possible de se fondre l'une dans l'autre. Le sage et honnête Esope, parce qu'on lui a donné la laideur de Thersite, n'est pas pour cela ridicule. Ç'a été une étrange sottise de moine de vouloir faire

1. Ecrits philosophiques de Moïse Mendelssohn, tome II, page 23.

passer dans sa personne, au moyen de la difformité, le « plaisant » de ses fables instructives. Car un corps mal bâti et une belle âme sont comme l'huile et le vinaigre, qui, bien que battus ensemble, restent toujours séparés pour le goût. Il ne provient d'eux rien d'intermédiaire ; le corps éveille le dégoût, l'âme, le plaisir, chacun indépendamment de l'autre. Quand le corps mal bâti est en même temps faible et maladif, quand il gêne l'âme dans ses évolutions, quand il devient la source de fâcheux préjugés contre elle, alors seulement le dégoût et le plaisir se fondent ensemble. Mais le nouveau phénomène qui en provient n'est pas le rire, c'est la pitié, et l'objet que, sans cela, nous aurions seulement estimé devient intéressant. Pope, faible et mal bâti, devait être bien plus intéressant pour ses amis que le beau et bien portant Wicherley pour les siens. — Mais, si la laideur ne peut à elle seule rendre Thersite ridicule, il ne le serait pas non plus sans elle. La laideur, la concordance de cette laideur avec son caractère, la contradiction qui en résulte avec l'idée qu'il se fait de sa propre importance, le peu d'effet de son bavardage méchant, qui ne rabaisse que lui-même, tout cela est nécessaire pour atteindre ce but. La dernière condition est le « pas dangereux » qu'Aristote 1 exige absolument pour le ridicule, de même que mon ami donne pour condition indispensable que le contraste dont nous avons parlé ne soit pas d'une grande importance, et ne nous intéresse que peu. Car,

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