Argon., lib. Iï, v
LAOGOON
A ce point de vue, j'excuserais volontiers l'introduction dégoûtante des harpies dans Virgile ; mais elles n'occasionnent pas là réellement une faim actuelle, elles ne font qu'en prophétiser la venue, et encore, toute la prophétie finit-elle par se résoudre en un jeu de mots. Dante aussi, non-seulement nous prépare à l'histoire de la faim d'Ugolin par ce passage si plein d'horreur et d'effroi où il le représente dans l'Enfer avec son ancien persécuteur, mais encore la description de sa faim renferme des traits propres à inspirer un dégoût qui s'empare violemment de nous à cet endroit ioù les fils s'offrent comme nourriture à leur père. Je donne encore en note un passage d'une pièce de Beaumont et Fletcher, qui aurait pu remplacer tous les autres exemples, si je n'étais obligé de reconnaître qu'il est un peu exagéré l,
1. Le Voyage en mer, acte III, scène i. Un pirate français est jeté avec son vaisseau sur une île déserte. L'avarice et l'envie divisent son équipage, et deux malheureux qui avaient longtemps été exposés dan3 cette île à la plus extrême misère trouvent l'occasion de prendre le large avec le vaisseau. Dépouillés tout à coup de toutes provisions, ces vauriens ont bientôt devant les yeux la mort la plus affreuse et ils s'expriment l'un à l'autre leur faim et leur désespoir de la manière suivante :
LAMURE.
Quelle tempête j'ai dans l'estomac ! comme mes boyaux vides crient ! mes blessures me font mal ; puissent-elles saigner encore, afin que j'aie quelque chose pour étancher ma soif !
FRANVILLE.
0 Lamure ! que mes chiens étaient heureux quand je tenais maison dans mon pays ! Ils avaient un magasin, un bien pré-
J'arrive aux objets dégoûtants en peinture. Quand même il serait tout à fait incontestable qu1 il n'y a pas proprement pour l'oeil d'objets dégoûtants, auxquels il va de soi que la peinture devrait renoncer
cieux magasin d'os et de croûtes, oh ! délicieuses croûtes ! Oh ! quelle faim cruelle me dévore !
LAMURE.
Eh bien ! quelle nouvelle ?
MORILLAR.
As-tu encore quelque viande ?
FRANVILLE.
Je n'en puis trouver le moindre morceau. Il y a ici de bonnes carrières; mais elles sont horriblement dures à ronger. J'ai un peu de vase ; nous la mangerons avec des cuillers ; c'est de la bonne vase assez épaisse ; mais elle exhale une odeur abominable. Il y a aussi de vieux troncs d'arbres pourris, mais pas une seule feuille, pas une seule fleur dans l'île entière.
LAMURE,
Quelle mine !
# MORILLAR.
Et quelle odeur !
LAMURE.
C'est peut-être du poison.
FRANVILLE.
Que ce soit n'importe quoi, pourvu que je puisse l'avaler. Eh quoi ! mon ami ; du poison, c'est un plat de prince.
MORILLAR.
N'as-tu pas quelque biscuit ? quelques miettes laissées dans ta poche ? Voici mon pourpoint ; donne-moi seulement trois petites miettes.
FRANVILLE.
Pas pour trois royaumes, si j'en avais. Oh ! Lamure ! si nous avions seulement le pauvre petit morceau de mouton que nous dédaignions, mon cher.
LAMURE.
Tu parles du Paradis. Si nous avions seulement les restes
en sa qualité d'art, il lui faudrait encore fuir les objets dégoûtants à l'œil. Dans un tableau de la
des verres que dans nos débauches nocturnes nous jetions loin de nous.
M CAILLA II.
Ah ! si nous pouvions seulement lécher les verres !
Cela n'est pourtant rien encore auprès de la scène suivante où survient le chirurgien :
FAAN VILLE.
Voici le médecin. Qu'as-tu découvert? Ris et console-nous.
LE MÉDECIN
Je me meurs. Rie qui pourra. Je ne puis rien trouver, messieurs. On ne peut faire ici viande de rien sans un miracle. Oh ! si j'avais ici mes boîtes, ma charpie, mes lotion?, mes tentes, et ces doux auxiliaires de la nature, quels plais friands j'en ferais !