GENERALES
fi r
fe
«HT *î
"iî
IssEt E
fi ■ •'
i8z L'ARCHITECTURE
térieure complètent les indications utiles et suffisantes.
J'aborderai donc un autre sujet d'étude qui a pour but de démontrer que ce n'est pas uniquement dans les très vastes édifices que le nouveau mode de construction apporte des ressources si fécondes, mais aussi, quoiqu'à un degré différent, surtout au point de vue économique, dans les bâtiments d'habitation. Pour faire saisir cette vérité, considérant, suivant l'adage, que qui peut le plus peut le moins, j'ai choisi un programme qui paraîtra peut-être prétentieux, à cause de sa nature exceptionnelle, mais qui a l'avantage de poser bien des questions dont la solution répond, avec plus ou moins d'intensité, à des exigences multiples.
Voyons d'abord comment se présente, à mon sens, ce programme. 11 s'agit tout d'abord d'une installation digne du chet de l'État, le dégageant de toute promiscuité gênante avec les services nombreux et divers dont le voisinage s'impose. D'autre part, l'édifice est dans une très large proportion destiné à des réceptions plus ou moins importantes et de natures différentes. Pour celles relativement restreintes, elles peuvent et doivent se faire dans la partie réservée à l'habitation proprement dite, mais pour les fêtes de jour et de nuit, où le grand public est admis, des dispositions spéciales deviennent nécessaires, qui sont peu réalisées actuellement dans le Palais de FÉlysée. Personne n'ignore quelles sont les difficultés d'accès en voiture les jours de grand bal, ainsi que celles inhérentes au stationnement des fiacres et des automobiles qui, toute la nuit, se rangent dans les rues avoisinantes au grand désagrément des habitants du quartier. La place Beauvau, dont on tire parti le plus possible, est cependant d'une fâcheuse exiguïté et bien mal située, par rapport à l'unique entrée
Projet-esquisse de Présidence de la République. (Plan).
du Palais. Dans le projet idéal ci-joint, il est prévu trois entrées qui remédient aux inconvénients signalés ci-dessus en même temps qu'elles facilitent les exigences de la réception, en ce qui concerne les services d'introduction, d'attente et de vestiaire, si importants, lorsqu'il s'agit de réunir des milliers d'invités (voir les fig. 96 à 99). — • La disposition générale indiquée ici répondelle à ces conditions de premier ordre ? je le crois sans toutefois l'affirmer, mais quoi qu'il en soit, elle montre combien le mode de structure, prévu pour tous les bâtiments, en ciment armé, permet de recourir à des distributions franches et simples, évitant, grâce à l'éclairage par le haut, tant de parties toujours laissées obscures dans les conceptions exigeant une accumulation de bâtiments rattachés entre eux pour les besoins des services, importants ou secondaires. C'est ainsi que dans cette esquisse la question de l'éclairage est facilement résolue dans le vestibule principal, dans les galeries d'accès au salon de réception présidentiel, dans la salle des fêtes et les jardins d'hiver qui l'accompagnent. Si on considère l'habitation proprement dite, on constate que l'usage des terrasses permet également de profiter, tant au point de vue de l'éclairage
qu'à celui de l'hygiène, des facilités que donne l'emploi du ciment armé. En ce qui concerne le mode de structure adopté pour l'ensemble de tous ces bâtiments, il est ici comme lorsqu'il s'agit d'un grand espace à couvrir, basé sur l'éta-
Fig. 98. — Projet-esquisse de Présidence de la République. (Vue perspective intérieure de la Salle des Fêtes).
blissement de piles et de remplissages. Ceux-ci sont constitués au moyen de deux cloisons, laissant entre elles un vide qui fournit un matelas d'air et permet l'installation de toutes les canalisations relatives à l'éclairage, au chauffage et à la ventilation.. Sans entrer ici dans des descriptions détaillées, n'est-il pas certain que l'on peut désormais aborder dans toute sa
i86 L'ARCHITECTURE
rigueur le problème entièrement nouveau de l'habitation depuis
la maison princiêre jusqu'à la plus modeste ? Certes, je ne donne pas, dans l'exemple choisi, les indications suffisantes à de telles
réalisations, mais j'indique la voie dans laquelle il devient possible d'entrer et de marcher vers une évolution dont le but est bien stimulant et, ce qui me met à l'aise pour insister, c'est que je ne m'attribue nullement le mérite personnel d'une telle direction d'idées. Elle est la conséquence de l'observation des nécessités et des ressources présentes, rien de plus.
Je sais bien que, même partisans de mes idées, il se trouvera des lecteurs qui font — et feront longtemps encore peutêtre — une objection qu'ils considèrent comme capitale. Ils reconnaîtront que le procédé préconisé permet les réalisations indiquées, mais ils déclareront que l'aspect de la matière ciment est inacceptable, surtout, s'il s'agit d'un édifice public, dont l'apparence esthétique s'impose, en même temps que la perfection des installations. Cette considération assurément a son importance, mais elle ne peut pas arrêter l'architecte, dont les efforts doivent tendre à transformer l'apparence de la matière. Le problème est-il insoluble ? Certes non, et déjà après des tentatives diverses, on peut assez se rendre compte de la nature des résultats obtenus pour ne pas abandonner, faute d'une solution, les admirables ressources que présente ce système. Plusieurs moyens ont déjà été tentés. Tout d'abord l'application sur le ciment d'éléments décoratifs de céramique ou de grès; assurément ce procédé donne des résultats, mais il ne peut être étendu à des surfaces très développées ; un autre procédé de décoration est donné aussi par le mode d'enfilage des éléments de construction dont on a déterminé les formes plus ou moins accusées, — ce qui donne des combinaisons satisfaisantes, mais cependant également limitées. Enfin d'autres essais — peut-être les plus concluants jusqu'ici — consistent à intéresser toute surface, quelle que soit
son étendue, sans procéder ni par applique ni par enfilage. Au fur et à mesure que le ciment s'étale on laisse sur l'enduit définitif des éléments de natures diverses, tels que cailloux, débris réduits de verre, de marbre, etc., et les résultats sont excellents, d'autant plus qu'ils sont très économiquement obtenus.
Je ne prolongerai pas ces considérations et conclurai que pour toutes ces raisons la rénovation de l'architecture s'impose, nécessitant une communauté d'efforts pour éviter la fantaisie et l'incohérence. Les essais sur lesquels je viens de m'expliquer brièvement sont-ils définitifs ? Assurément non, mais ils posent du moins les questions qu'il faut examiner, indiquent dans quel sens doivent être dirigées les recherches suivant un ordre d'idées qui ne peut être vraiment et utilement poursuivi que s'il est mis en pratique. Je ne saurais, au surplus, méconnaître les efforts bien intéressants faits par de plus jeunes et qui appuient la pensée que j'ai voulu servir avec une constante et persévérante conviction.
Jadis l'architecte vivait sur les chantiers, au milieu des artisans et des ouvriers, dont il dirigeait et surveillait les travaux, indiquant lui-même les dispositions et les assemblages des éléments de construction, traçant les épures et l'appareil, les moyens d'échafaudage, etc., etc., tout en laissant, d'autre part, aux sculpteurs, aux peintres verriers, aux forgerons, aux artisans du bois ou du métal une certaine initiative qui, maintenue constamment sous sa direction, profitait à l'unité des œuvres, sans en exclure la variété. C'était l'âge d'or de l'architecture; chacun créait véritablement, trouvant des inspirations qui conduisaient à un progrès incessant. Cette façon de procéder, qui a été particulièrement si favorable à l'art gothique, a été abandonnée depuis longtemps ; il en resta toutefois, pendant un certain temps, quelque chose d'utile qui se traduisait par l'éducation que les jeunes recevaient directement du patron, formé par l'expérience. Mais il vint un moment où, sous la pression académique, furent créées des écoles d'art, dans lesquelles on prétendit éduquer et instruire les architectes par des cours théoriques et des exercices, en dehors de tout contact avec la .pratique des chantiers.
igo L'ARCHITECTURE
Dés lors tout ce qui pouvait stimuler l'invention fut méconnu, des données décoratives puisées dans les ordres d'architecture servirent de base à la composition des projets demandés aux élèves. Ceux-ci ne virent plus, — c'était fatal, — que dans le dessin et l'image le moyen de se faire comprendre des exécutants, qui, sans direction, laissèrent tomber la main-d'œuvre et les métiers, autrefois si brillants. Cependant, sous l'influence de l'étude des œuvres du moyen âge au xixe siècle, les métiers se relevèrent; l'architecte profita de ce renouveau, mais- sans y participer utilement, abandonnant à des entrepreneurs et à des contremaîtres la partie vraiment technique et pratique de son art. Il en est encore ainsi actuellement. Au fur et à mesure que des découvertes scientifiques et des applications industrielles nouvelles enrichissent le domaine de la construction, par l'introduction dans le bâtiment du fer et du ciment armé, appelés à tout révolutionner, qu'on le veuille ou non, il se crée des spécialités qu'exploitent les ingénieurs et les constructeurs de tout ordre, imposant leurs solutions plus ou moins satisfaisantes. En ce qui concerne les moyens de chauffage et de ventilation, ainsi que pour l'installation de tous les services qu'exige, de plus en plus, le goût du confort, il en est de même ; tout échappe dans l'étude pratique, sauf la combinaison du plan et la décoration de la façade, à l'architecte qui, la plupart du temps, doit subir, dans les détails de l'ornementation intérieure, les élucubrations du tapissier, du staffeur, du céramiste, du vulgaire peintre décorateur, auxquels la clientèle officielle ou privée ouvre les portes, dés que le gros œuvre est terminé.
Pour donner une idée du peu de souci qu'en général ceux qui font bâtir ont de la direction qui incombe à l'architecte, je
citerai un fait bien caractéristique. Le maire d'une ville importante de l'Ouest appela dernièrement un architecte de Paris, connu pour ses travaux en ciment armé ; il lui soumit le programme d'un édifice municipal, lui en demanda le plan et le système de construction y correspondant, mais en déclarant qu'il n'aurait pas à se préoccuper de la façade, l'étude de celle-ci étant réservée, à l'architecte de la ville. Tout commentaire serait inutile.
Je rappellerai également un autre fait qui est probablement connu, mais qui montre quelle singulière idée se font souvent les administrations, au sujet des services que l'architecte doit rendre.
. Il s'agit d'une grande salle de l'hôtel de ville d'une cité méridionale, laquelle offrait un grand local dépourvu de points d'appui intermédiaires. On la trouvait trop nue et l'architecte fut chargé d'établir des colonnes qu'il dut suspendre au plafond et contre lesquelles on ne peut s'appuyer, car elles bougent au moindre contact ; le plancher bas n'était sans doute pas assez fort pour porter cette charge. Ceci est d'ordre administratif, mais que de ridicules dispositions ne croit-on pas pouvoir imposer à l'architecte qui, heureusement, se refuse souvent à ces fantaisies ! J'ai habité un appartement dans l'antichambre duquel de fausses solives en bois avaient été rapportées sous le plafond, de façon à imiter une disposition gothique ou Renaissance, on ne sait au juste; toujours est-il que cette spirituelle solution était due au précédent locataire, qui est un de nos célèbres auteurs dramatiques ! A quel ordre d'idées obéissent les administrateurs, les propriétaires en agissant ainsi ? Ces idées sont diverses, mais elles résultent surtout du manque d'autorité de l'architecte, du fait de son détachement de tout ce qui revêt un caractère
pratique, en vue duquel il n'a pas été éduqué. Certains résistent plus ou moins victorieusement à ce regrettable état de choses, mais ils sont rares et leur exemple ne fait que confirmer la régie générale.
On s'étonnera peut-être que dans une corporation où se trouvent tant d'hommes instruits et en général très dévoués à l'exercice de leur profession, ceux-ci ne puissent reprendre la direction de tous les éléments épars, redevenir de vrais maîtres d'oeuvre, tenant tout en main, dans une concentration qui seule peut amener une rénovation et conduire à une évolution que beaucoup d'entre eux voient nécessaire et qu'ils souhaitent. Il existe cependant des sociétés d'architectes, dont certaines sont puissantes d'influences et de ressources ; mais ces groupements se sont formés suivant des affinités de milieux ou d'école, et aucun lien, si ce n'est une confraternité en apparence courtoise, ne rattache entre elles ces sociétés, où, dans leur sein même, des vues très différentes se manifestent. Ce manque d'union est déplorable. Ajoutons que la profession est recrutée parfois d'une singulière façon, — conséquence d'une condition qui a ses avantages et ses inconvénients. La profession est libre et, de ce fait, le premier venu peut l'exercer, du moment qu'il paie patente. Ses connaissances, ses aptitudes, son expérience, ne sont en rien contrôlées et les clients qui s'adressent à lui n'ont d'autre garantie que la responsabilité incombant au professionnel, parfois, il est vrai, fort lourde.
Mais en attendant, un intrus incapable ou peu honnête, victime ou non de cette responsabilité, peut déconsidérer la profession, contribuer à détruire le prestige et l'autorité des véritables militants.
Ce danger est d'autant plus redoutable que les travaux ne vont pas aux personnalités les plus compétentes. Mais que faire à cet égard ? La pensée de supprimer la liberté de la profession s'est souvent manifestée, mais elle a toujours trouvé une forte résistance, en présence de la difficulté de constituer des juges impartiaux pour la délivrance d'un titre.
S'il ne s'agissait que de constater les connaissances scientifiques et pratiques, la résistance opposée à une mesure nécessaire serait, semble-t-il, facile à vaincre, mais la question de la liberté dans l'art, qu'il est bien dangereux de vouloir éliminer, se pose, et c'est alors que l'impartialité présumée des juges n'inspire pas confiance. Tant que la querelle entre les classiques et les gothiques, qui date de loin, ne sera pas complètement apaisée et qu'on n'aura pas reconnu que les époques qui nous ont précédés ne nous sont utiles que dans leurs principes appliqués à l'exclusion de leurs formes, en d'autres termes, tant que le procédé d'imitation continuera d'être patronné officiellement, il sera sage de maintenir le régime de la liberté dans la profession. Je ne crois pas utile d'approfondir davantage cette question, mais il est indispensable de signaler que, parmi les causes qui ont amené l'amoindrissement de l'architecte, elle a son importance.
La profession d'architecte, telle qu'elle est exercée actuellement, est donc très menacée et cependant elle s'encombre, tous les jours davantage, par le nombre des élèves sortant de l'Ecole des Beaux-Arts et dont beaucoup végètent tristement, malgré l'obtention d'un diplôme délivré souvent trop facilement et qui d'ailleurs ne prouve nullement de véritables capacités pratiques et techniques. Cette institution a été imaginée à la suite de tentatives infructueuses tendant à la suppression
de la liberté de la profession, mais elle ne constitue qu'une équivoque en conférant un grade qui n'est pas légalement nécessaire.
Cette contradiction ne paraît pas émouvoir en haut lieu, malgré les réclamations nombreuses qui se sont manifestées dans certains groupements d'architectes^ cependant le fait que ce diplôme n'est accordé qu'à des élèves de l'Ecole officielle est parfois très nuisible à des jeunes architectes qui, éduqués dans d'autres milieux, se voient refuser des travaux sous prétexte qu'ils ne sont pas diplômés.
On le voit, la corporation d'architecte est entourée d ecueils, dont elle ne peut éviter les dangers toujours plus menaçants, sans un accord entre les sociétés qui, seules, possèdent des moyens d'action, pour obtenir la réforme de l'enseignement. Si on n'arrive pas à s'entendre sur ce point capital, il n'y aura jamais aucun remède efficace à la situation actuelle.
Si je reporte mes souvenirs vers le milieu du xixe siècle, époque à laquelle j'entrai à l'école des Beaux-Arts dans l'atelier d'Henri Labrouste, je reconnais hautement que l'instruction donnée alors dans ce centre officiel était bien moins étendue qu'elle ne l'est aujourd'hui. On y a introduit, depuis, des cours d'histoire de l'art, on y a développé des cours de théorie, et, dans une certaine mesure, de construction, conformément aux connaissances scientifiques modernes ; on donne aux élèves des programmes parfois plus pratiques qu'autrefois et on les exerce, de façon plus brillante, dans le sens du dessin, trop poussé cependant vers l'aquarelle. En outre on a laissé pénétrer, pour l'étude des projets, l'application de formes empruntées à d'autres époques qu'à celle antico-classique en honneur au commencement du xixe siècle et où se résumait toute composition architecturale, rêvée ou réalisée. Assurément le progrés semble considérable, mais il est illusoire. L'accumulation de ces nouvelles connaissances a fourni des éléments qui facilitent les compositions d'école, les rendent en apparence moins pompier, plus brillantes et moins banales. Mais de là est né cet éclec-
tisme que j'ai déjà signalé et qui, sans direction suffisante et sans raisonnement, a amené l'incohérence, le désarroi, au détriment de la trinité du vrai, du beau et de l'utile, que les architectes avaient pris pour devise, lorsque les républicains adoptèrent la formule qui promettait la liberté, l'égalité et la fraternité.
Je ne ferai pas à cet égard un rapprochement qui m'entraînerait hors du cadre dans lequel il convient de rester ici, si ce n'est pour observer que si les réformes sociales sont longues à s'accomplir et à porter leurs fruits, il n'en serait pas de même pour celles que réclame l'architecture. Puisque ce mot de réformes vient sous ma plume, je profiterai de l'occasion pour rappeler tout d'abord des souvenirs personnels qui remontent loin, mais qui pourront, peut-être, jeter un certain jour dans l'esprit de ceux qui, en grand nombre, se dirigent vers la carrière d'architecte avec une ignorance complète du milieu dans lequel ils vont se trouver.
En même temps que se manifestait l'influence intellectuelle du Romantisme, dans l'ordre pratique, la science mettait au service de la construction des éléments nouveaux; tout cela, joint aux nouvelles conditions sociales qu'avait entraînées la Révolution, ouvrit les yeux aux militants de l'architecture. C'est au sein même de l'école des Beaux-Arts que se montra l'esprit révolutionnaire, qui réclamait, dans l'enseignement, l'introduction de réformes considérées comme nécessaires. Ce mouvement ne s'affirma pas dans un sentiment unanime, mais il entraîna une importante minorité qui choisit, comme chef d'atelier, un jeune architecte, très apprécié pour le sens logique qu'il tenait de ses études, faites particulièrement sur les monuments grecs. Lorsqu'il revint de l'école de Rome, dont il avait été
élève comme lauréat du grand prix, le groupe nouveau l'acclama et il fut porté en triomphe dans les rues avoisinant l'Ecole. L'enthousiasme était à son comble et c'est avec un ardent désir de rénovation que l'atelier, qui venait de le choisir comme patron, se mit à l'œuvre.
Trop jeune alors, je n'ai pas assisté à ce début, et ce n'est que plusieurs années après que j'entrai dans l'atelier d'Henri Labrouste, où on admirait beaucoup les « anciens » qui allaient devenir des architectes remarquables, doués de sens technique, en même temps que chercheurs habiles dans des compositions appuyées sur la logique. Avaient-ils fixé un caractère nouveau dans l'ensemble de leurs œuvres ? Non. Mais ils étaient entrés dans une voie nouvelle, qu'avait tracée le maître par des indications et des applications qui ont été citées plus haut. A ces efforts, plus ou moins fructueux vint s'adjoindre un élément d'une importance singulièrement décisive dans le sens révolutionnaire, l'apparition du dictionnaire d'architecture française, dont Violletle-Duc avait entrepris la publication, avec son génie de constructeur et de dessinateur; à l'atelier on s'arrachait les fascicules de ce livre surprenant et on y trouvait, à chaque page, un encouragement à poursuivre la voie rationnelle, dans laquelle on s'était engagé avec un bagage insuffisant, par suite des connaissances limitées à l'antiquité d'Henri Labrouste. 11 vint un moment où notre vénéré chef d'atelier, fatigué, nous déclara qu'il ne pouvait continuer son enseignement, qu'il ne nous désignait pas de successeur, mais nous engageait à le choisir nous-mêmes. A la suite de cette déclaration, les élèves se divisèrent; les uns pour aller à l'atelier André, avec mon camarade Guadet; les autres, pour demander à Viollet-le-Duc de fonder un atelier. Je fus
chargé de cette mission. Viollet-le-Duc accepta et le nouvel atelier fut installé rue Bonaparte, non loin de l'école où les élèves voulaient continuer à exposer des projets, suivant un usage auquel l'idée ne leur venait nullement de renoncer. Viollet-le-Duc eut le tort d'accepter ce compromis qui n'avait pas réussi longtemps à Henri Labrouste. En effet une scission s'était produite et Labrouste avait du abandonner son atelier, dans lequel, par suite de l'influence de l'école sur quelquesuns, l'enseignement logique était devenu rapidement incompatible avec celui donné officiellement. Toujours est-il que Viollet-le-Duc ouvrit son atelier et que, pour prendre contact avec ses élèves, il proposa un programme d'ensemble fort stimulant. Il s'agissait de la création d'une ville nouvelle en Algérie, de concevoir tous les monuments qu'elle devait renfermer : mairie, hôpital, église, écoles, jusqu'au château d'eau devant alimenter la cité. Chacun se partagea la besogne et, lorsque les projets furent soumis au Maître, celui-ci bondit de surprise et parut douloureusement affecté, quand il constata que presque tous ces projets avaient donné lieu à des élucubrations d'un gothique plus ou moins troubadour. La plupart de leurs auteurs avaient cru que là était la voie dans laquelle ils allaient être entraînés. Cette exhibition était d'un haut comique, et je dois dire que je n'étais pas, dans mon étude du théâtre, tombé dans cette erreur grotesque. Si je fais cette déclaration, c'est pour montrer que j'avais foi en Viollet-le-Duc, qui, dans la préface de son dictionnaire, s'était consciencieusement défendu de préparer une renaissance gothique des formes. Je crois pouvoir affirmer que chez . les élèves de la première heure d'Henri Labrouste, cette conviction était la même. A ce propos je citerai un mot
L'ÉDUCATION ET L'ENSEIGNEMENT igg
d'Eugène Millet, le véritable restaurateur du château de Saint- Germain et qui fut un moment professeur de construction à l'école des Beaux- Arts; il disait un jour entre confrères : j'ai eu deux maîtres, Labrouste et Viollet-le-Duc ; le premier m'a montré comment il ne fallait pas faire, le second, comment il fallait faire. Cet aveu fait bien ressortir la communauté de doctrine de ces deux hommes qui voulaient enseigner par la logique et le raisonnement. S'ils avaient été aidés dans le sens des réformes qu'ils réclamaient, l'architecture se serait acheminée vers des solutions progressivement rationnelles, et nous serions plus avancés que nous ne le sommes actuellement.
Cependant, il faut bien le dire, quiconque avait travaillé sous la double direction de Labrouste et de Viollet-le-Duc n'était que fort peu armé, car il se trouvait en face de ce dilemme : ne faire ni classique ni gothique, ou ne demander à ces styles que des emprunts absolument justifiés. Or, pour qui s'engage dans cette voie, il devient bientôt certain qu'elle ne peut conduire au but et que, pour résoudre logiquement les problèmes actuels si impérieux, il faut tout créer à nouveau. Mais un tel effort peut-il être fait isolément sans qu'une direction, dans un enseignement commun et surtout dans une éducation commune, l'ait provoqué au préalable ? Malgré cela, bien des tentatives isolées et ne manquant pas d'intérêt se sont manifestées, mais sans résultats certains, et il apparaît que les compromis qu'elles accusent sont plutôt une entrave nouvelle à la recherche de la vérité pour l'architecture contemporaine. Où trouver dès lors le stimulant qui dirigera les chercheurs, si ce n'est, comme nous l'enseigne le passé aux grandes époques, dans le retour intégral à la construction, — et ne sommes-nous pas d'autant mieux armés, grâce aux nouveaux
moyens de structure, franchement utilisés. Quoi qu'il en soit, les réformes en question furent bien décidées par le gouvernement, en novembre 1863, mais elles se heurtèrent à une résistance fortement organisée, que Viollet-le-Duc ne put vaincre, car là encore, comme dans son atelier qu'il dut abandonner, il s'était trompé. Son enseignement ne pouvait se passer du secours de la pratique et au lieu de s'appuyer sur cette ressource fondamentale et féconde, il prêcha l'esthétique à de jeunes esprits qui n'étaient pas préparés à saisir les développements philosophiques sur lesquels s'expliquait et s'étendait le professeur. Bref, il dut quitter la place; mais du moins, le fait avait touché les représentants de l'enseignement officiel et c'est de ce moment que datent à l'école de la rue Bonaparte, les améliorations auxquelles il a été fait allusion plus haut. Elles n'ont pas été radicales, aussi n'ont-elles pas détruit l'ordre d'idées très vague qui est en honneur depuis si longtemps dans ce centre d'enseignement; d'ailleurs elles n'ont pas été sincèrement appliquées.
L'incohérence y règne plus que jamais ; il n'y a aucune corrélation entre les cours de construction et la composition des projets. D'une part on enseigne à l'élève que la science a fixé par le calcul les moyens d'économiser la matière; d'autre part on laisse entendre aux élèves que l'art ne peut se plier à des raisonnements nettement formulés. Mais on fait bon marché de ces contradictions, sans souci de l'influence fatale qu'elles exercent sur l'esprit des élèves, conduits dans une fausse voie, d'où ils ne peuvent plus sortir dans la pratique de la profession. La science nous démontre que le fer et le ciment armé amènent à des solutions rejetant les points d'appui inutiles, mais on laisse
ceux-ci s'introduire, quand même, dans les projets sous prétexte qu'il faut respecter les proportions dont l'antiquité aurait montré et fixé les règles. Celles-ci étaient la conséquence de systèmes de construction absolument différents des nôtres, mais peu importe, l'art avant tout ; c'est donc l'art qui dirige tout, mais qu'entend-on par ce mot art et ne voit-on pas qu'en somme l'art n'est, dans l'enseignement académique, que l'exploitation commode de formes dont il est inutile de connaître la cause rationnelle ? Pour être artiste la foi suffit. Il serait facile, de donner d'autres preuves de. cet esprit de contradiction qui régne dans l'Ecole. On a fini par y créer un cours d'architecture du moyen âge, que les élèves, hâtons-nous de le dire, ne sont nullement forcés de suivre et qui n'a aucune consécration dans les examens ; il n'y a donc là qu'une concession hypocrite aux partisans de l'art gothique, en leur laissant croire que nos architectes sont éduqués avec les connaissances qu'imposent aujourd'hui la conservation et l'entretien des monuments français pour lesquels on s'est repris d'une admiration sans limites. Il n'en est rien cependant, car les principes de structure, sur lesquels sont fondés les œuvres du moyen âge, sont totalement ignorés de la plupart des architectes sortant de l'Ecole, et surtout des plus brillants qui continuent à considérer l'étude de cette période comme un « . poison » .
Ceci dit, je reviens à mon exposé historique. Après les échecs que j'ai signalés et qu'il ne put ou ne sut éviter, Violletle-Duc reprit la véritable influence que sa doctrine pouvait avoir lorsqu'elle était appuyée par une technique puissante et des applications pratiques, et c'est dans le cours des restaurations de nos monuments diocésains et historiques qu'il démontra l'utilité
de recourir à la raison dans l'exercice de la profession d'architecte, pour composer et réaliser. Il s'entoura ainsi de disciples toujours plus nombreux et convaincus.
Indépendamment de ce retour aux principes, il fit, après l'achèvement de son dictionnaire, d'autres tentatives dans différentes publications, particulièrement dans ses entretiens sur l'architecture. Lc\ il se proposa d'indiquer comment le fer et la fonte peuvent intervenir dans la composition d'architecture, mais il n'apporta pas de solutions nettement réalisables, en raison de ce fait que l'emploi du métal n'est que médiocrement applicable dans les édifices fermés, comme j'ai cherché à le démontrer ici même. Il n'avait pas prévu le ciment armé, mais il avait cependant émis ce principe que, lorsque l'homme a le sentiment inné de la construction, il est capable de concevoir et d'exécuter même avec du carton, la question d'épaisseur, dans l'emploi de la matière, n'étant pas un obstacle à la solidité. A cet égard le ciment armé est concluant et donne, en plus, la preuve que la faible épaisseur ne nuit pas à la durée des ouvrages. J'ai dit plus haut ce que j'ai cru suffisant à propos de ce genre de matériaux, je n'y reviendrai pas, mais puisqu'il s'agit ici d'enseignement, je rappellerai que grâce à l'unité de structure à laquelle ce procédé oblige logiquement de recourir, l'architecte se trouve en possession d'une méthode qui peut le conduire à raisonner sûrement et utilement lorsqu'il veut construire avec d'autres moyens. En un mot cette méthode est applicable à tous les systèmes de construction, parce qu'elle force à raisonner.
Je suis donc amené à demander et à souhaiter que le ciment armé soit étudié, dans les cours de construction, à la condition que pour ce système, — et ceci est vrai pour tous les
moyens d'exécution, — la pratique et la composition soient inséparables de la théorie. C'est dans la solidarité des éléments d'instruction qu'est le secret de l'éducation professionnelle de l'architecte, dont on tarde indéfiniment à s'occuper en croyant que l'instruction théorique y est suffisante. Que l'architecte soit élevé avec le sentiment de l'art, soit! Mais l'art ne s'enseigne pas et je suis, pour ma part, fort intrigué par cette affirmation si souvent répétée que l'architecte doit avoir une forte instruction artistique ; aussi ai-je passé ma longue vie en me demandant en quoi elle consistait. J'ai constaté qu'elle se résumait, pour bien des gens, dans l'utilisation de formes et de dispositions qui ont été créées et imaginées par des hommes vivant en d'autres temps, et dont les efforts ont abouti à des résultats qui sont en contradiction avec nos besoins et nos exigences. Que l'on fonde l'enseignement — dit artistique — sur des exercices consistant en projets pour lesquels seront reproduites les ordonnances et les formes grecques, romaines ou gothiques, le résultat est le même. Un tel plagiat enlève à celui qui en use le sentiment naturel de l'art, alors que tout homme sain d'esprit et instruit scientifiquement dans l'emploi de la matière, y trouvera- toujours un nouvel élément conduisant à l'invention. Qu'on fasse saisir à l'élève architecte comment l'expression esthétique se rattache à la structure, rien de mieux et de plus utile pour former son goût et son jugement, mais l'amener à cette vérité par la copie d'un bagage artistique qui n'est plus rationnellement applicable, c'est une erreur et un danger; il suffit de jeter un coup d'œil d'ensemble sur ce qu'a produit depuis longtemps ce mode d'enseignement, pour le condamner désormais.
En France le sentiment artistique qui a toujours été très créateur, n'est pas épuisé à l'époque présente et si nous avons, dans le moyen âge, l'exemple de nos devanciers pour nous guider, nous possédons, dans l'ordre matériel, tant de moyens nouveaux et stimulants ! N'est-ce pas suffisant pour faire naître de nouvelles manifestations françaises, si on procède avec méthode, en commençant, dès le début des études, à en appliquer le bienfait. La réforme est à la base de l'enseignement et dans une orientation nouvelle, qui devrait être visée et fixée radicalement.
L'Ecole des Beaux-Arts forme actuellement des architectes brillants, habiles dans la composition sur le papier, et qui sont plus instruits, sur bien des choses, que nous ne l'étions dans ma génération; mais de cet avantage ils ne tirent pas le parti vraiment profitable, détournés qu'ils sont du progrès à accomplir par des préoccupations qu'ils commencent à avoir, dès leur entrée dans l'atelier : se montrer artiste dans la section d'architecture, comme les militants de la peinture et de la sculpture... et tous leurs efforts tendent dès lors à donner des preuves de talent qui sont éphémères, car on ne les retrouve pas dans l'exercice de la profession, où se présentent des difficultés non prévues et auxquelles une éducation appropriée ne les avait pas préparés. Dans tous les arts, le métier a une part importante, mais chez l'architecte il est considérable et prime tout ; voilà ce qui n'est pas suffisamment compris dans le milieu officiel de l'enseignement. En tout cas il n'est pas tenu compte de cette condition capitale et impérieuse. Dès lors, l'élève se désintéresse, pendant le temps des exercices auxquels il est soumis, de tout ce qui vraiment peut le stimuler, et une fois entré dans la carrière, il
ne sait pas donner une direction même à ce qui touche le plus ses prétentions d'artiste. Ce désintéressement ou cette insuffisance a des conséquences déplorables et dangereuses, en ce qui concerne l'art que nous appelons décoratif, lorsque nous constatons les efforts faits chez nos rivaux, pour nous enlever notre antique suprématie artistique, en même temps que notre richesse commerciale. Je ne suis pas très admirateur du caractère donné à l'étranger, au mobilier et aux objets qui. s'y rattachent, mais ce qui mérite d'être observé et imité, c'est la méthode avec laquelle on forme les travailleurs de la matière, la communauté d'idées et d'efforts qui les anime et les soutient : en un mot la préoccupation des réalisations consciencieuses et sincères. Qu'on prenne chez nous la décision et le temps nécessaires pour remettre les choses au point, et nous verrons surgir, comme nous venons de le dire, de nouvelles manifestations vraiment françaises, conformes à l'esprit de notre race, auquel est dû tout ce que nous admirons dans le passé. Mais tant que nous déclarerons que le salut est dans la seule tradition, en n'y puisant que des exemples uniquement choisis pour leurs formes, sans souci du mécanisme intellectuel et technique qui les a fait naître, nous retomberons indéfiniment dans l'imitation, sans arriver à une évolution.
C'est fort bien, sans doute, de mettre en contact, dans une école d'art, les architectes avec les peintres et les sculpteurs, mais il serait plus logique et plus utile de les rapprocher des décorateurs, dont les recherches ne sont, en somme, soumises à aucune concentration et à aucune direction. Et c'est là une faute grave que ne commettent pas les étrangers, où les artisans pour arriver avec succès aux applications, sont astreints à une
2o6 L'ARCHITECTURE
discipline. Et cette direction, c'est l'architecte qui doit la donner ; mais pour qu'il puisse l'exercer utilement, il faut qu'il soit fortement armé par la technique et éduqué dans le sens des réalisations pratiques, en dehors des rêves vers lesquels il est poussé depuis trop longtemps. L'art devrait aujourd'hui, comme jadis, pénétrer partout, mais ce n'est pas en n'envisageant que l'habitation et le mobilier des riches et des maîtres du jour qu'on atteindra ce but. Sans limiter l'architecture aux habitations à bon marché, il faut cependant qu'on en cherche la solution, si on veut faire revivre le sentiment artistique national. Si le peuple, où se recrute l'ouvrier, est écarté du mouvement de rénovation qu'on voudrait provoquer, les intellectuels continueront à se débattre dans le vide. Une seule et même méthode doit diriger l'architecte et le décorateur, les constructeurs et les artisans, qu'il s'agisse de bâtiments, de meubles simples ou riches. Est-ce vers ce but que conduit l'enseignement officiel ? Telle est la question qui se pose à l'heure actuelle avec une acuité qu'on se refuse à voir, et c'est ainsi qu'on ajourne indéfiniment la solution des problèmes économiques et artistiques, à propos desquels se fait cependant tant de bruit, se prononcent tant de discours, sans que le fond du sujet soit examiné.
Je ne m'étendrai pas davantage sur le mode d'éducation qui doit être donné aux professionnels, mais je voudrais, avant de quitter ce sujet, appeler l'attention sur la nécessité d'en faire profiter tout au moins les clients officiels et privés qui, tant par leur situation que par leurs ressources pécuniaires, sont appelés à faire construire pour le compte des contribuables ou pour leur propre compte. J'ai signalé, avec preuves à l'appui, combien est singulière la mentalité générale en ce qui concerne l'architecture
et quelle était la prétention de s'y connaître sans être du métier.
Je n'ai pas voulu dire par là que l'intervention du client ne peut pas être utile dans l'établissement des plans qu'il provoque ; ma pensée est toute contraire, mais il conviendrait toutefois que le client ne se laissât pas guider par des considérations fort troublantes pour celui qui doit réaliser une pensée. Aussi est-il regrettable que toute connaissance, la plus élémentaire, de ce qu'est l'architecture dans ses principes, échappe au public et on ne s'explique pas comment on ne songe pas à combler cette lacune dans les milieux d'enseignement, où figurent tant de matières moins utiles que ne le serait la vulgarisation raisonnée des édifices. Ce serait encore là un moyen de plus et bien efficace pour détruire ce goût d'imitation exercé sans discernement par la clientèle, qui n'est renseignée à cet égard que par la multiplicité des cartes postales, ou des visites rapides faites, dans les monuments, sans autre direction que le boniment des gardiens.
J'ai connu cependant des proviseurs de lycée qui comprenaient parfaitement l'intérêt que présente cette question ; j'ai même proposé de faire gracieusement des conférences, appuyées de projections devant des élèves, mais on m'a toujours répondu que le temps, réglé d'avance pour tous les exercices intellectuels et matériels, s'opposait à toute innovation de ce genre. Il y aurait cependant, à ce sujet, quelque chose à faire, en faveur de l'art d'utilité et d'enseignement historique qu'est l'architecture.
De l'exposé général et des observations qui précèdent,, tant sur le passé que sur le présent de l'architecture, je conclus logiquement que le procédé d'imitation des formes créées par l'antiquité et le moyen âge, exploitées en dehors des principes depuis la Renaissance, doit être désormais radicalement abandonné. Les conditions sociales, les exigences multiples, ainsi que la nature des moyens d'exécution, en raison de leur nouveauté absolue, obligent l'architecte contemporain à revenir à la théorie des principes et à leur application méthodique.
Depuis trois siècles, l'architecture s'est appuyée sur des organismes qui n'étaient qu'apparents, puisque les éléments d'emprunt étaient en contradiction constante avec les moyens de construction; aussi de ce fait, et faute de substance rationnelle, estelle condamnée fatalement à périr et n'est-il que temps d'aviser, pour orienter cet art vers un nouvel organisme, nettement et sincèrement approprié aux nouveautés de l'heure présente. Mais pour atteindre ce but, il ne suffirait pas de revenir aux systèmes rationnels de bâtir des Grecs ou des Gothiques, car aucun d'eux ne peut être utilisé pour la satisfaction des besoins et l'emploi des ressources modernes. C'est dès lors une révolution
sociale qui s'impose aujourd'hui dans le domaine de la construction, et d'elle seule peut naître la solution du problème architectural contemporain.
La connaissance des grandes périodes de l'art nous est toutefois indispensable, en tant qu'elles nous offrent des manifestations éclatantes d'un art vrai et sincère. C'est là qu'est la puissance de la tradition, mais là seulement. Le jour où l'architecte sera pénétré de cette vérité et dirigera ses vues dans le sens rationnel qui a fait la force et la grandeur d'un passé créateur, il accomplira de nouveaux efforts et trouvera, dans tout ce qui l'entoure, les éléments nécessaires à une rénovation souhaitée et même voulue plus ou moins consciemment de toutes parts.
Notre Népoque se distingue assez impérieusement de celles qui ont précédé pour mériter d'avoir son architecture propre, et elle est assez armée d'intelligence, de goût et de science pour diriger et stimuler l'esprit de recherche et d'invention qu'il s'agit de faire revivre au bénéfice d'exigences matérielles multiples et désormais imposées. Il faut nous débarrasser d'un procédé d'inspiration qui, devenu grotesque et déshonorant pour notre temps, le met dans un état d'infériorité, même au regard des siècles derniers, qui ont mieux imité que nous.
Tout ce qui est nécessaire à l'évolution est entre nos mains, mais nous nous en servons sans esprit de suite, sans concentration aucune des recherches, sans une direction que seuls l'enseignement et l'éducation professionnels peuvent assurer. L'enseignement actuel, comme nous l'avons exposé, est complètement en contradiction avec les nécessités présentes; l'éducation professionnelle est absolument nulle dans le milieu officiel où sont formés les architectes. Malgré les avertissements
donnés, depuis trois quarts de siècle, par des esprits clairvoyants qui ont prévu et prédit la déchéance à laquelle nous assistons, la question des véritables réformes reste toujours entière et la seule préoccupation qui apparaisse est celle de la rénovation des arts décoratifs, c'est-à-dire celle de l'apparence, des détails d'ornementation ou des objets mobiliers.
Quant à la branche maîtresse de l'architecture et de laquelle dépend tout ce qui se rattache à cet art, il n'en est pas question et il devient chaque jour plus certain que dans le milieu de l'enseignement officiel et des sociétés militantes, on ne se rend pas compte que, tant que l'architecture des bâtiments n'aura pas donné sa note moderne, tout ce qu'on désigne sous l'épithéte d'arts décoratifs ne sortira pas des difficultés au milieu desquelles se débattent les quelques artistes qui méritent d'être encouragés, mais qui sont impuissants. Singulière conception, en tout cas, que de chercher à préparer un avenir dans lequel nous verrons des meubles soi-disant modernes s'étaler dans les intérieurs d'édifices publics et privés imités du Louis XVI dont le style est à la mode.
Pour remédier à de telles inconséquences, il n'y a qu'un moyen, c'est de créer enfin l'éducation commune qui doit réunir les architectes, formés à l'école des véritables maîtres d'oeuvres, à tous leurs collaborateurs, décorateurs, artisans, industriels, et spécialistes de tous genres ; quels que soient les professionnels qui conçoivent et réalisent à l'aide de la matière, ils opèrent en effet de même dans le vaste domaine de l'architecture ; aussi est-ce un même ordre d'idées, une même méthode de composer et d'exécuter qui doit les animer. Tant que cette vérité, que nous a révélée le passé des époques créatrices, sera méconnue et ne
guidera pas l'enseignement et l'éducation du personnel entier qui doit concourir à la rénovation de l'architecture, on n'aboutira à rien.
Est-ce à l'école actuelle des Beaux-Arts qu'il est possible d'introduire ces réformes nécessaires et d'établir le régime commun dont il vient d'être question? Je ne le crois pas, et l'épreuve infructueuse tentée par Viollet-le-Duc est significative à cet égard.
D'ailleurs la pensée académique à laquelle est dû le contact des architectes avec les peintres et les sculpteurs, est un obstacle invincible ; en outre, dans ce milieu, la tradition des formes, imposée comme article de foi, domine tout, et le raisonnement est considéré comme un élément destructeur du sentiment artistique.
Cette croyance, aussi aveugle que déprimante et qui s'appuie sur l'exploitation vague de l'antiquité romaine, dénaturée par la Renaissance et surtout par les xvne et xvme siècles, entrave tout esprit d'initiative et tout souci de la construction moderne. Je n'ignore pas qu'on laisse maintenant les élèves libres d'utiliser certaines formes du moyen âge, mais notre art national est si peu considéré rue Bonaparte, que son enseignement n'est, on ne saurait trop le dire, l'objet d'aucune consécration dans les épreuves de diplôme et autres. Si je signale ce fait monstrueux, en y insistant à nouveau, c'est pour faire ressortir combien est peu sincère l'affirmation du respect de la liberté dans l'art qui se retrouve dans tous les discours officiels ; là se borne mon observation, car il ne s'agit pas pour les partisans de la réforme d'opposer une école à une autre, mais de mettre en balance deux ordres d'idées absolument différents, sans préférence pour telles des expressions architecturales du passé, qui toutes sont devenues directement inapplicables.
La liberté dans l'art n'a donc pas à intervenir dans ce débat, et c'est en pleine équivoque qu'elle est invoquée par les partisans du maintien indéfini de l'état de choses actuel.
C'est en dehors de l'influence académique qu'il faut chercher la solution et créer un foyer nouveau susceptible de provoquer, de soutenir et de concentrer les efforts nécessaires à une évolution prête à se manifester plus rapidement qu'on ne le croit. A l'étranger, où cette révolution s'accomplit à notre détriment, les militants de l'architecture, dans ses diverses branches, trouvent un appui efficace dans l'initiative privée; chez nous l'épreuve est faite, il ne faut pas compter sur un tel concours; ce n'est donc qu'aux pouvoirs publics qu'il est possible de s'adresser, car ils sont éclairés sur la question et, sans trahir le secret professionnel, je puis affirmer qu'en haut lieu on se préoccupe, en maintes occasions, de l'insuffisance des solutions, des dépenses excessives qu'elles entraînent, ainsi que des apparences banales ou extravagantes données aux édifices contemporains. C'est l'Etat qui tient en mains, la direction de l'enseignement, ainsi que les moyens d'action pour le répandre; c'est donc à lui d'agir. S'il n'est pas suffisamment averti de la situation, qu'il se renseigne, qu'il fasse une sérieuse enquête et il se rendra compte de la façon dont cette grosse question de l'architecture est intimement liée à la question d'art, comme elle l'est à l'intérêt public et privé en matière d'économie, d'hygiène, d'apprentissage, etc., etc. Tout cela, jusqu'à présent, va à la dérive, et il est extraordinaire qu'on ne se préoccupe pas davantage de l'éducation de l'architecte, d'y porter remède en fortifiant, dans une orientation nouvelle, l'éducation du personnel militant vraiment utile. Où et comment organiser
cet enseignement et cette éducation professionnelle ? A ce propos, une occasion semble se présenter actuellement, dans des conditions qui seraient favorables, sans troubler les errements administratifs et sans exiger des dépenses considérables.
On sait que depuis longtemps il est question d'abandonner les locaux déplorables qui abritent l'École des arts décoratifs, d'élever des bâtiments neufs et de modifier l'enseignement donné dans ce milieu. Ne pourrait-on profiter de cette circonstance pour créer là une véritable école pratique, technique et professionnelle d'architecture, dans laquelle seraient éduqués l'architecte comme futur maître d'oeuvre, et tous ses collaborateurs qui, élevés en commun suivant des degrés différents, se retrouveraient plus tard dans la pratique, entraînés dans une voie nettement déterminée sur des bases solides et dirigeantes ?
A cette proposition, on objectera la difficulté de concilier l'existence d'un tel milieu avec la section d'architecture de l'École des Beaux- Arts ; assurément cette question donne à réfléchir, cependant elle n'est pas insoluble, à la condition d'organiser, rue Bonaparte, un centre d'enseignement supérieur que pourraient suivre, en sortant de l'école professionnelle, les élevés désireux — et capables — de pousser plus loin leurs études et leurs recherches, ce complément d'éducation n'étant pas indispensable pour former un architecte. Je ne prétends pas présenter ici un programme détaillé des conditions dans lesquelles l'enseignement et l'éducation professionnelle seraient donnés, et me bornerai à affirmer la nécessité absolue de les baser sur des connaissances techniques et pratiques, vraiment appropriées aux nécessités actuelles et sur des exercices de composition rationnelle, en laissant de côté les applications des styles, quels qu'ils soient.
C'est l'inverse du mode actuel, auquel il importe de renoncer radicalement, car c'est lui qui nous a amenés successivement dans l'impasse de laquelle il n'est possible de sortir qu'en cherchant à nous engager résolument dans une voie nouvelle. La solution proposée répond-elle en principe à la nature de la réforme qui s'impose et mérite-t-elle d'être examinée ? Voilà toute la question que je soumets, en terminant, à qui de droit, à tous les intéressés si nombreux, et je n'hésite pas à le dire, si troublés et si inquiets, en présence du désarroi général, au milieu duquel se débattent tant d'intérêts et se font tant d'efforts inutiles.
Je ne m'illusionne pas trop sur les chances de voir prendre une détermination prochaine, et cependant certains indices semblent de nature à faire croire que, par la force des choses, la question finira par être posée sinon résolue. En effet, si nous considérons ce qui se passe dans nos ministères, ou tout au moins à ma connaissance, dans certains d'entre eux, l'administration s'est adjoint des ingénieurs conseils qui sont chargés de contrôler les projets des architectes et par suite de les guider dans certaines natures d'ouvrages, tels que l'installation des moyens de chauffage, d'électricité, de canalisation des eaux ménagères et autres, particulièrement aussi pour la résistance des travaux qu'il s'agit d'exécuter en béton ou ciment armé. Ce fait est très grave, car il affirme que la confiance en l'architecte est très restreinte au point de vue pratique ; mais est-on bien sûr qu'une telle disposition assure les garanties recherchées ? Je ne nie pas la compétence de certains ingénieurs spécialistes, mais leurs conseils viennent toujours après coup, puisqu'au lieu d'aider l'architecte dans ses conceptions, ces conseillers acceptent les dispo-
21b L'ARCHITECTURE
sitions des projets en se contentant de rechercher dans quelles conditions il sera possible d'y appliquer tel ou tel moyen de chauffage, declairage, de plancher et de combles. En vérité il est un peu tard alors pour opérer de façon rationnelle et véritablement efficace. En effet les procédés en question sont à la base du problème architectural, et c'est de leur connaissance ainsi que de leurs indications que l'architecte devrait partir pour concevoir et assurer les solutions.
Croire qu'on peut, sans inconvénients graves de toute nature, disposer des plans ou créer des aspects sans avoir tenu compte de tout ce qui doit concourir aux réalisations économiques, hygiéniques et enfin sagement esthétiques, est une erreur qui ne peut venir qu'à des administrateurs inconscients des exigences et des difficultés que rencontre l'architecte dans l'exercice de la profession. Je sais bien que le système de contrôle auquel on paraît, de toutes parts, le soumettre désormais est la conséquence de ce fait qu'on considère l'architecte comme devant aujourd'hui se borner à des habiletés de distribution dans les plans, à l'établissement de façades faites en vue de plaire à des jurys chargés de récompenser les extérieurs les plus séduisants de nos habitations, mais avec l'intérieur desquelles celles-ci n'ont d'ailleurs aucun rapport direct. On admet aussi que, pour créer ces beautés contemporaines, il suffit d'utiliser le bagage artistique qui est derrière nous, de savoir le mettre à toutes sauces, comme un cuisinier qui possède l'art d'accommoder les restes. Dès lors, les difficultés étant bornées à de tels efforts, le système de contrôle paraît suffisant et efficace. Mais alors il faut que la société moderne fasse son deuil des solutions nettes qui cependant s'imposent, par tant de raisons, et qu'elle renonce à l'espoir
de voir l'art sortir des répétitions de formes surannées, en opposition avec le bon sens et la vérité.
Eh bien, il est permis de croire, ou, en tout cas, d'espérer que la singularité de cette situation, créée par ces intrusions de l'ingénieur dans l'œuvre incomplète de l'architecte, finira par être reconnue, et qu'on se demandera enfin si l'architecte ne doit pas être éduqué de telle sorte que soit inutile le contrôle d'hommes qui peuvent être compétents, mais qui ne participent pas à la conception première des œuvres projetées ; car malgré tout, ce contrôle peut être dangereux, en amenant des modifications tardives qui ne sont que des compromis. Comme chez le maître d'œuvre de l'antiquité et du moyen âge, tout doit partir d'un même cerveau, d'une même volonté au service d'une idée. Est-ce à dire que l'architecte n'a pas à utiliser la collaboration de tous ceux qui concourent à l'exécution, en tenant compte de leurs avis, de leur sentiment, de leur savoir et de leur habileté ? Assurément non. Mais il ne peut appartenir à aucun de ces collaborateurs de venir donner in fine son avis sur l'ensemble d'une conception qui doit être basée sur la connaissance des principes de construction employés et comprendre tous les éléments pouvant influer sur cette composition. Le rôle du décorateur, de même, doit être limité, quelle que soit sa valeur, et soumis à la direction supérieure de l'architecte.
Croit-on que si les hommes qui ont conçu et fait exécuter les cathédrales des xme et xive siècles, n'avaient pas approfondi eux-mêmes, départi toutes les ressources qu'il s'agissait de mettre en œuvre, ces édifices auraient pris naissance avec cette unité de structure, de disposition et de décoration qui en font la grandeur magistrale, la résistance et la beauté ? Supposons
qu'alors un personnage autorisé, mais étranger à l'œuvre, soit venu déclarer que l'architecte, auteur du projet, n'entendait rien aux principes d'équilibre et de stabilité, qu'il eût eu la prétention de déclarer trop faibles les points d'appui et mal placés les arcsboutants, que serait-il arrivé ?Le maître d' œuvre n'avait qu'à se retirer, céder la place au contrôleur-calculateur, car il ne pouvait faire subir à son œuvre que des modifications fatalement incohérentes et en contradiction avec sa pensée artistique. Les choses ne se passaient pas ainsi et le créateur véritable et complet qu'était un maître d'œuvre nous a donné un exemple admirable qui doit être suivi.
Soyons donc, à notre tour, capables de tout l'effort, dût-on nous donner le titre d'Ingénieur architecte, mais ne laissons pas prendre notre place, ce qui pourrait bien se produire un jour. On n'y gagnerait rien du reste, car de même qu'il importe aujourd'hui de former l'éducation de l'architecte, il faudrait procéder à l'éducation architectonique et architecturale de l'ingénieur, et les difficultés ne seraient pas moindres, tant s'en faut.
Revenons donc, non pas aux expressions du moyen âge qui ne peuvent aujourd'hui, à aucun prix, être appliquées, mais à la tradition française dans la méthode de composition et d'exécution où le raisonnement et le sentiment du vrai dirigent, avant tout et en tout, la pensée créatrice vers un emploi judicieux de la matière, révèlent les dispositions, les ordonnances et les formes, sans qu'il soit utile de recourir à une imitation trompeuse, ou à une fantaisie impuissante.