LES FAUVES
Flftrlto. — On désigne ainsi les salsifis frits. Ce légume paraissait autrefois fréquemment sur les tables.
Un répétiteur de géodésie, ancien officier de marine des plus distingués et bien connu à Paris, M. Salicis, savait qu'on aimait à dénaturer son nom et qu'on l'appelait Salsifis et par conséquent Fifrit. Homme excellent, il était le
premier à en rire.
Flaolber. — Une
distraction qui a toujours eu du succès dans les salles d'étude consiste à attacher dans le dos d'un piocheur, au bouton de sa tunique, un paquet de vieux papiers auquel on met le feu ; on se contente quelquefois de placer du papier enflammé sous le houret. La victime, absorbée dans son travail, ne s'aperçoit de la plaisanterie qu'au moment où les flammes l'entourent. Elle n'a d'autre ressource que celle
d'aller s'aplatir le dos contre le mur ou de s'étendre sur le parquet et sans se plaindre, car autrement on augmenterait son supplice en lui versant l'eau du corio sur la tête.
Flottard. — Élève qui choisit la marine. C'est Clermont- Tonnerre qui, pendant son ministère, sous la Restauration, ouvrit la carrière de la marine aux polytechniciens. Quelques places leur sont réservées tous les ans. Le plus illustre des antiques flotiards est l'amiral Courbet.
Frég^ate. — Synonyme de claque. Nom donné au chapeau d'uniforme, au bicorne légendaire dont la forme élégante rappelle de loin celle d'un navire à voile La frégate^ inclinée coquettement sur le côté, la corne en avant, doit, suivant le Code X « partager mathématiquement le sourcil droit en moyenne et extrême raison ».
La courbe gracieuse de la frégate n'est pas due au caprice d'un artiste habile; c'est une courbe géométrique transcendentale, qu'on peut construire par points et dont on peut déterminer les tangentes et les points d'inflexion. La courbe de la frégate peut être représentée par l'équation
les trois constantes A, K, a, étant déterminées par les dimensions du claque. La hauteur est égale à A — a; la longueur de la tête est
valeur qu*on obtient en cherchant l'abscisse du point d'inflexion ; la distance des deux extrémités des cornes est donnée par la valeur logarithmique :
On peut encore, pour obtenir la courbe du claque, se
servir de Téquation
que Texaminateur Picquet fait construire aux candidats à rÉcole.
La manière de porter la frégate a été, pour la première fois, enseignée en 1824 par Beaupré, ancien danseur de rOpéra, qui donnait à TÉcole des leçons de danse et de maintien (Voy. Amphi-danse), Assisté d*un autre danseur, qu'on appelait Pied de Chameau^ il faisait avec une gravité comique un véritable cours sur le port de Tépée et du chapeau et montrait comment on doit marcher, se pencher, se tenir dans le monde.
Pied de Chameau, remplissait, disaient les élèves, le rôle de Tun des pieds d'un chameau dans Topera de Méhul, la Caravane du Caire, d'où son nom.
Des principes de Beaupré le Code X a retenu cet article :
« Deux X qui se rencontrent se doivent le salut. Si Tun des deux donne le bras à une personne de ce sexe enchanteur qui embellit nos jours, l'autre doit saisir sa frégate entre le pouce et l'index, la soulever légèrement, et saluer le plus gracieusement possible. »
La frégate a une jugulaire utilisée deux fois par an : lors de l'inspection générale et à la revue du 14 juillet.
Frémy. — Nom donné au pot à moutarde. Éminent professeur de chimie, particulièrement aimé et estimé des élèves, M. Frémy n'avait qu'un regret dans sa vie, disait-il, celui de n'être pas sorti de TÉcole. Un habile dessinateur
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d'une promotion récente l'a fidèlement représenté dans ses diverses attitudes à l'amphithéâtre. Par l'inclinaison qu'il donnait à sa tête, par l'agitation de ses longs cheveux flottants, il rappelait l'attitude de Thénard et celle du grand Dumas, tous les deux si solennels. Tous ses
154 L* ARGOT DE l'x.
anciens élèves des promos jaunes le reconnaîtront dans ces quelques phrases qu'on lui fait prononcer à la séance des Ombres :
— Avant de commencer Tétude d'un corps d'une importance si capitale et qui vous sera demandé si fréquemment dans vos examens, permettez-moi d'insister sur un point qu'on n'a pu aborder dans vos premières études de chimie élémentaire.
Le caoutchouc en tubes conduit les liquides avec la plus grande facilité. Je ne voulais d'abord pas croire A un résultat aussi inespéré, mais cette propriété du caoutchouc en tubes a reçu récemment une remarquable application dans l'inondation du caser< 14 par le casert si supérieur des anciens...
Frites. — Pommes de terre; Taccompagnement obligé du bœuf anhydre. On les apporte au réfectoire dans d'immenses bassines de zinc, et un garçon de cuisine en fait la répartition entre les tables. Il faut bien croire que les frites de l'École méritent la réputation dont elles jouissent, car quelques minutes à peine après la dis- I rf .^ tribution, le contenu des plats a ^ disparu et de toutes parts un cri s'élève : Un ffigoni un gigonl (Voy. ce mot), et il faut que les cuisiniers, sans perdre de temps, apportent de nouvelles bassines. Les antiques qu'une circonstance amène plus tard à goûter les frites de l'École, ne comprennent plus rien à ce régal de leur jeunesse. Que dire alors du supplice de ces pauvres conscrits, contraints, à l'heure des brimades, de manger des frites dans le képi graisseux d'un ancien !
Les jours de frites y vers une heure, on attache unphécy à l'extrémité d'une longue corde et, de la fenêtre des salles, on le fait descendre par le soupirail delà cuisine. Moyennant quelques sous le cuisinier le remplit de pommes de terre.
l'argot de l'x. 155
Fmlt sec. — Élève qui n'a pas satisfait aux examens de sortie et qui, par conséquent, n'a pas le droit de porter le titre d'antique.
Un élève des plus paresseux, répondit un jour à ses camarades qui lui demandaient ses intentions s'il n'était pas classé : « Je ferai, comme mon père, le commerce des fruits secs » ; il était de Tours et ce fut en effet son lot; on l'appela fruit sec et le mot est resté.
Pour être fruit sec il faut avoir une moyenne générale inférieure à 9, ou deux notes inférieures à 4 à deux examens de sortie ; le conseil usant toujours d'une grande bienveillance toutes les fois que des circonstances atténuantes peuvent être invoquées, l'on peut dire que l'infortuné n'a que trop mérité son sort.
Les fruits secs sont maintenant assez rares; autrefois on était plus sévère, il y en avait tous les ans.
En 1831, les études ayant été troublées par l'agitation politique et par le long congé accordé l'année précédente après la révolution, l'autorité décida que, cette année-là, il n'y aurait pas de fruits secs. La satisfaction des élèves se manifesta par une réjouissance destinée à perpétuer le souvenir d'un événement si heureux. On organisa un bal burlesque où furent exhibés les costumes les plus excentriques. La cérémonie fut renouvelée tous les ans, jusqu'en 1848 ; on l'appelait le bal des fruits secs. Elle avait lieu vers le mois de février, au moment des examens semestriels. Supprimée en 1848, elle fut remise en honneur en 1861 sous le nom de fête du Point gamma (Voy. ce mot).
En 1840 quatre élèves furent déclarés fruits secs à la suite des examens de première année; mais le frère de l'un d'eux ayant été tué en Afrique, aux côtés du duc d'Orléans, tous les quatre obtinrent la faveur de se rendre à Metz en qualité de petits chapeaux (Voy. ce mot). Deux de leurs camarades de promotion, qui n'eurent pas l'inspiration de se faire sécher en temps opportun, mais seule-
156 l'argot de l*x.
ment aux examens de sortie, perdirent tout à fait leur carrière. L'un de ceux-là, s'étant engagé, ne put jamais dépasser la grade de caporal grosse-caisse !
Aujourd'hui que les élèves contractent un engagement de trois années, l'élève séché peut faire sa troisième année comme marchi dans un régiment d'artillerie.
Fumiste. — Dans l'argot parisien le mot fumiste désigne une sorte de farceur, de mauvais plaisant; une fumisterie est une mauvaise plaisanterie.
A l'École le mot fumiste désigne un civil, un bourgeois, probablement à cause de son chapeau noir en forme de tuyau de poêle, et peut-être aussi parce que les fenêtres du pavillon donnant partout sur des toitures, on n'aperçoit jamais que des fumistes. Les jours de sortie, quand on a envie de commettre quelque fredaine, on va se mettre en fumiste^ se fumister comme on dit, c'est-à-dire revêtir une tenue bourgeoise déposée à cette intention dans l'arrièreboutique de la Prosper ou dans une salle du Soufflet, Par extension, on donne également au vêtement civil le nom de fumiste.
Galvains. — On appelait autrefois galvains les élèves qui sortaient dans le service des télégraphes. Le mot venait évidemment de Galvani, Aujourd'hui, le service des télégraphes ayant été adjoint à celui des postes, ne se recrute pas exclusivement à TÉcole ; des civils et aussi quelques pantouflards (Voy. ce mot), sont admis à TÉcole de télégraphie après avoir subi un examen spécial.
Gebhart. — Le gebhart est un gobelet dans lequel on verse à chaque élève, à onze heures et demie, une ration de vin de un quart de litre; ce vin accompagné d'un morceau de pain lui permet d'attendre le déjeuner qui n'a lieu qu'à deux heures. Cette innovation, appréciée des estomacs à jeun depuis huit heures du matin, est due au
général Gebhart, qui vient de quitter TÉcole (1894). Elle a aussi l'avantage de faciliter la préparation de bols de vin chaud sur les becs de gaz de la salle d'étude.
On discuta longtemps pour savoir si le gobelet en question porterait le nom de Gebhart ou celui de Freycinet, alors ministre de la guerre ; à la suite d'un vote le nom de Gebhart sortit victorieux.
Gêné. — Abréviation du mot général. Le commandant
de l'École est un général de brigade, sortant de l'arme de l'artillerie ou de celle du génie.
Il a le haut commandement ; l'état-major, le directeur des études, l'administrateur, tout le personnel est sous ses ordres. Il préside les conseils d'instruction et de perfectionnement. Tous les jours il reçoit le rapport du colonel et du capitaine de service. Les élèves le voient rarement, seulement les jours de revue ou dans les circonstances graves ; les majors seuls vont le trouver pour lui adresser les demandes intéressant les promotions.
A la séance des Ombres, c'est le fféné qui défile le premier. — A tout seigneur tout honneur. — On lui fait
l'argot de l*x. 159
chanter quelque chanson de circonstance, adaptée à un air connu ; celle-ci, par exemple :
Perdu dans le chahut immense, Infortuné gêné, J'n'irais pas loin, Si la divine Providence N'avait allégé mon fardeau Parle colo...
qui n*est qu'une parodie de la chanson du Chameau.
Parmi les généraux qui ont commandé TÉcole, beaucoup y sont restés célèbres :
Le général Lacuée, comte de Cessac, eut le titre de gouverneur pendant toute la durée de l'empire. Son nom fut donné à la rue qui aboutissait au pont d'Austerlitz, Tannée où ce pont fut construit par Lamandé, le premier élève de l'Ecole qui ait obtenu le grade d'ingénieur en chef.
Le baron Bouchu, caractère ouvert, aimable et [bon, malgré sa brusquerie, fut très sympathique à la jeunesse. Il commanda l'École pendant les premières années de la Restauration, au moment où l'autorité, par ses vexations, ses tracasseries, par l'exagération des devoirs religieux obligatoires, devenait, selon l'expression d'un membre du conseil, « inquisitoriale et tyrannique ». • Nous n'en voulons pour preuve que ces^ couplets qui furent composés en 1824 par d'anciens élèves de la promotion 1812.
Combien notre École est changée !
Ses beaux jours se sont éclipsés I
Jugez quel changement de style Entre jadis et le présent !
On observe jeûne et vigile Et le carême entièrement.
Jadis, quoique Ton voulût faire, On s'adressait à Tofficier;
160 L*ABGOT DE l'x.
Aujourd'hui, c'est une autre affaire, Il faut consulter Faumônier.
Dans le costume, plus de guêtre ; Du tambour on proscrit le son ; Et bientAt, au schako peut-être Succédera le capuchon.
C'est à cette époque que le général Pailhou, sous-gouvemeur, se montrait à la. chapelle en costume de cour, car il devait ensuite, en sa qualité de gentilhomme de la chambre, aller entendre la messe du roi. La culotte courte, les bas de soie, la petite épée horizontale lui donnaient d'ailleurs un aspect comique qui amusait beaucoup les élèves, et comme il avait donné Tordre malencontreux, un jour qu'un vent universel de pudibonderie avait soufflé, de ne laisser aucun modèle de dessin ni de la bosse entièrement nu, on entonnait, aussitôt son départ, sur Tair de Cadet-Roussel^ la chanson composée pour la circonstance, dont voici un couplet :
Depuis, le nombril d* Apollon Fut recouvert d*un blanc torchon ; Vénus, auteur de nos malices, Porte un mouchoir entre les cuisses.
Ahl oui! ah! oui, vraiment!
Le- Général est bon enfant!
Les deux promotions assistaient à la messe et aux vêpres, et, bien qu'on y entendît l'excellente musique de Choron, exécutée par les chœurs de l'Opéra, l'attitude des élèves n'y était pas toujours très édifiante. Les archives mentionnent qu'on se levait et qu'on s'agenouillait en faisant toujours le plus grand tapage, qu'on affectait de tousser, de cracher, de se moucher avec bruit pendant le sermon, qu'on chantait avec les chantres des psaumes légèrement travestis.
Le général Tholozé, qui sut se faire aimer, a dirigé l'Ecole avec habileté pendant les dix premières années si troublées
l'argot de l*x. 161
du règne de Louis-Philippe. Il avait la réputation d'un habile joueur de billard. C'est lui qui exécutait les coups extraordinaires imaginés et expliqués par Coriolis^ le savant directeur des études, dans sa Théorie du jeu de billard.
Le général Vaillant, qui devint plus tard maréchal de France et ministre de la maison de l'empereur, commanda rÉcole une année, et y laissa le souvenir d'un chef habile et prudent, en même temps que d'un caractère aimable et bienveillant. « Nous nous arrangeâmes très bien avec lui, disent les élèves de cette promotion ; c'était le bon temps I »
Le général Boilleau avait moins de tact et plus de faiblesse; ne se sentant pas appuyé par le gouvernement, il laissait tout faire : on l'appelait Maman.
Le général Rostolan, le seul commandant de l'École qui soit sorti de l'arme de l'infanterie, a laissé le souvenir d'une sévérité terrible. Il punissait impitoyablement de deux jours de salle de police tout élève qui, lelendemain d'une sortie, se présentait à la consultation du médecin-major ; il ne parlait que de prison et d'expulsion.
Il faut encore citer parmi les gênés :
Le général Poncelet,rillustre mécanicien, à la fois membre de rinstitut, commandant de l'École et représentant du peuple en 1B48;
Le général Favé, aide de camp de l'empereur, qui avait collaboré à son Histoire de V artillerie ; son nom est donné aux descentes de lit des caserts\
Le général RifTault, ancien directeur des études, qui commanda l'École pendant la guerre de 1870, et qui la transporta à Tours lors de l'insurrection de la Commune en 1871 ;
Le général Galimard, qui a supprimé la cérémonie du point y;
Le général Borius, devenu chef de la maison militaire du Président de la République.
162 l'argot de l'x.
Aujourd'hui l'École est commandée par le général André (1).
G. M. — Abréviation radicale de génie maritime. On dit indifféremment : ingénieur du G. 3/., ou ingénieur des constructions navales. C'est une des carrières de Isl petite hotte, Dupuy de Lôme, le créateur du navire cuirassé, le père de la navigation aérienne, fut le plus remarquable des ingénieurs du G. M.
En 1803, l'Ecole fut transformée en un vaste atelier du G, M, Bonaparte avait eu la pensée d'opérer une descente en Angleterre : une flotte s^or^umisait i\ Boulogne. Les élèves demandèrent el obtinrent la permission de construire et d'armer une péniche de trente hommes qui reçut le nom de Polytechnique (Voy.
ce mot).
« Cette expérience, dans laquelle les élèves avaient déployé beaucoup de zèle et d'intelligence, inspira au gouvernement la pensée de se servir d'eux pour surveiller la construction des bâtiments plats sur les chantiers de la marine. Chaque jour les élèves se rendaient aux chantiers de 1 1 heures du matin à 6 heures du soir, après avoir le matin étudié à l'amphi-
(1) Depuis 180i, les gouverneurs de l'École ont été les généraux : Lacuée (1804); Dejean (1814); Bouchu (1816); BourdesouUe (1822); Arago (nov. et déc. 1830;; Bertrand (1831); de Tholosé (1831); Doguereau (1839); Vaillant (1839) ; Boillcau (1840) ; Rostolan (1844); Aupick (1847); Poncelet (1848); Bonct (1850); Bizot (1852); BouUult (1854); Eblé (1854); Coffmières (1860); Favé (1866); Riffault (1870); Durand deVillers(1873); Salanson (1876); Pourrai (1878); Gallimard (1880); Coste (1883); Pelle (1884); Barbe (1886); Henry (1889); Bo- • 3 (1890); Gebhart (1892) ; André (1894). — Arago a été seul gou-
vemeur civil.
l'argot de l'z. 163
théâtre le dessin et le tracé des gabarits. » En un mois, ces apprentis devinrent en état de diriger les constructions et plusieurs d'entre eux, envoyés à Boulogne, furent immédiatement nommés directeurs des travaux.
Géo. — Abréviation de géodésie. La géodésie, quoique faisant partie du cours d'astronomie tel qu'Arago l'avait créé, fut d'abord très succinctement traitée par Arago luimême, par Savary qui était surtout astronome, et par Chasles, qui n'était ni astronome ni géodésien. M. Faye, le colonel Hossard et le colonel Laussédat lui ont donné l'importance qu'elle méritait.
Géométral. — Nom emprunté à la perspective et qui désigne le plancher d'une salle. Piquer le géométral^ c'est s'étendre à terre pour cristalliser ou pour lire un roman. A certains amphis (Voy. z = A ), les élèves s'étendent sur le géométral^ à l'abri des regards du capitaine de service, et se livrent aux douceurs du whist ou de la manille.
Gig^on. — Gigon était un élève de la promotion 1853 qui avait la manie de faire partout plus de travail qu'on ne lui en demandait ; de donner, dans ses épures, des solutions qu'on n'exigeait pas ; d'ajouter à ses dessins plus de croquis qu'il ne fallait ; de réclamer en toutes circonstances plus qu'il n'était alloué à ses camarades, et en particulier des rations supplémentaires de nourriture. Cette manie a rendu son nom légendaire; il est devenu synonyme de supplément.
Le mot gigon revient à tout instant dans le langage de l'École. On demande au réfectoire un gigon de frites; on demande au directeur des études quelques jours de gigon pour remettre ses épures. Un examinateur demande du gigon quand il ne se limite pas dans ses interrogations aux questions traitées par le professeur.
Du mot gigon , on a fait le verbe gigonner^ faire un
164 l'argot de l'x.
supplément de besogne, et Tadjectif gigonnaire ou supplémentaire. Ainsi quelquefois Ton gigonne dans Tintention de faire du zèle. Le gigon de lait, qu'on peut obtenir au réfectoire, est monté en salle et sert à faire le choco (chocolat). On peut être reçu à l'École sur une liste gigonnaire^ etc.
Go(^. — Abréviation du mot goguenot^ lieux d'aisances. On les a désignés longtemps par un autre vocable plus poétique, les long champs (Voy. ce mot), qui n'est plus guère connu des promotions nouvelles. A présent on est revenu au vieux terme des lycées et des collèges.
C'est aux gogs^ nous l'avons dit, que se tient Yamphi-
iiwrs*
A.^kifc.«*.V,rf M fM rt..«.
^ U.^>*.4«^ fc. fc j..«|^fc.^^
gog. L'agent qui les nettoie est le pitaine Gog qui jouit à l'Ecole d'une telle célébrité qu'on le chansonne à la séance des Ombres,
On a baptisé aussi, et par calembour, du nom de gogs ces problèmes qu'on donne souvent comme sujets de com^r position à l'admission et qu'on appelle des lieux... géométriques.
L* ARGOT DE l'x. 165
Gournard. — Abréviation ^u nom d'un savant officier de marine qui fut longtemps professeur de géométrie descriptive à rÉcole, puis examinateur de sortie. On Tavait surnommé aussi le Bafouilleur^ parce que Tasthme dont il souffrit toute sa vie ne lui permettait pas de s'exprimer bien clairement. Le cours de Gournard était suivi avec le plus vif intérêt et son Traité de géométrie descriptive est considéré comme un chef-d'œuvre.
Graphiquer. — Exécuter un dessin graphique avec la règle et le compas. Le graphique a une très grande importance à l'École; l'élèvi^ qui graphique bien a un avantage considérable sur ses camarades.
Un professeur spécial est chargé des travaux graphiques : Bardin, Tronquoy, ont rempli ces fonctions.
Elles sont aujourd'hui partagées ^ 7| entre les camarades Javary (épures) et Pillet (dessins de machines). Le nom de ce dernier, par une sorte d'assonance, a tHé détij^uré en celui de Pied^ de sorte que son adjoint a été naturellement appelé SouS'Pied, et comme le nom de cet adjoint est Digeon, on l'appelle encore Badigeon parce qu'il apprend à passer des teintes de lavis sur certains graphiques,
A la cérémonie des Ombres^ Pillet apprend en ces termes à tracer un engrenage :
— Voici la circonférence primitive au crayon rouge, l'axe au crayon vert... enfin au crayon jaune je trace la circonférence du bout des dents... Maintenant je chanfreine mes dents... j'ai deux sortes de dents : mes dents pleines et mes dents creuses... Entre chacune d'elles je marque le pas... J'ai fini de vous montrer les dents.
Grimai. — Pour Grimaux, nom d'un professeur de
166 l'argot de l'x.
chimie, particulièrement aimé des élèves et qui a eu l'honneur d'introduire à l'École l'enseignement de la .,^^^ ^^^ théorie atomique. Ses attitudes, ses moindres gestes ^^ pendant le cours qu'il pro- |^ yJ fesse avec une passion com- ^^ * -^ municative, ont été habilement saisis par un élève.
Gymil. — Abréviation de gymnastique. Quoi qu'on lui dise de l'équilibre de dépense entre les facultés intellectuelles et les forces physiques, le polytechnicien n'a pas d'entrain pour la gymn. C'est toujours sans le moindre enthousiasme qu'il passe le pantalon et la veste de toile oblig^atoîres ;
les exercices d'assouplissement, le trapèze, les barres
l'argot de l'x. 167
parallèles, le portique ne trouvent qu'un bien petit nombre de fanatiques. A peine si Ton prend plaisir à grimper aux mansardes et à se laisser glisser dans le sac de sauvetage employé par les pompiers dans les incendies. Il faut dire que la vieille cour de gymnastique, où Tespace a disparu devant les constructions successives, où manquent les arbres, Tair, la lumière, ne respire que la tristesse.
Jadis cette cour était plantée d'arbres et avait une physio" nomie plus souriante : on l'appelait la cour des Acacias.
Pendant longtemps le professeur de gymn fut un civil, M. Laisné; puis ce fut un lieutenant de pompiers auquel on donna le nom de La Pompe; aujourd'hui les exercice» de gymn sont dirigés par les officiers de l'École.
On désigne encore la gymnastique par le nom depèie-sec.
HoU. — Ancien mot qui désignait, par abréviation, le café Hollandais du Palais-Royal, où avait lieu, chaque année, la cérémonie de l'absorption, et où les polytechniciens se réunissaient les jours de sortie. Le HoU est abandonné depuis longtemps pour le Soufflet,
Hure. — Le mot hure s'emploie avec un sans-gêne parfait comme synonyme de « tête ». On dit très bien à son voisin : « Fais-toi faire ta hure » pour « Fais-toi photographier. »
Lorsqu'on est mécontent de quelqu'un, on demande à grands cris Sa tête! ou bien Sa hurel platoniquement s'entend. Quand le menu est insuffisant, ou bien quand un plat est mal préparé, les cris de : La hure au magnan! remplissent les corridors du réfectoire.
L* ARGOT DE l'x.
Ilurer devient aussi synonyme de conspuer, avec un peu plus de fureur pourtant ; hure est l'action de hurer quelqu'un. Dans ce sens on distingue à l'Ecole deux espèces de hures. La hure verticale ou ordinaire, se pratique en faisant
!S**iJbS^
un monôme et en criant de toutes ses forces : « La hure à tel ou tel ! » elle n'est pas sans danger car le basoff qui vous aperçoit ne manque jamais de vous consigner pour deux ou quatre jours. La hure horizontale a plus de gravité : elle consiste à se coucher sur le sol de la cour, en grand nombre,
LABGOT DE L X.
tous immobiles, la face contre terre, sous les fenêtres du cabinet de service, en se disposant de manière à dessiner les lettres du mot hure ou le nom de la personne hurée. C*est une manière silencieuse de manifester son mécontentement. On le manifesta, dit-on (?), de cette façon au général Boulanger, ministre de la guerre, lorsqu'il vint visiter l'École qu'il travaillait à faire supprimer; une chanson fut composée pour la circonstance sur l'air de Tili carabi ; en voici les couplets.
De mon ministère Sortant Tautre jour, J'vois, couchés par terre.
Des X tout autour.
C'était bien joli,
Titi carabi, Mais c'était bateau,
Toto carabo !
lis criaient : « La hnre!
Rare à Boulanger! »
Kt moi, d'une voix dure J'ieur dis sans broncher :
« Mes p'tits impolis,
Titi carabi, Fait's-moi donc maseaii,
Toto carabo I »
Alors ils gro^èrent, Et ce fut bien pis ; Les bus (1) s'arrêtèrent, Les passants aussi.
Alors je leur dis :
« Titi carabi, Cessez vot' bateau,
Toto carabo 1 »
Un simple pi^aÎTie S'en vint à passer ; Je m'dis : Quelle veine l C'est Ypitain' Rollicr I
<i Venez par ici,
Titi carabi, Simili-colo (2),
Toto carabo ! »
« Faut les mettre en cage, M'dit-il, sfms tarder; J'cours chercher Lepage (3), Ça va l'amuser.
— Va donCf mon chéri,
Titi carabi.
Et r' viens aussitôt,
Toto carabo 1 »
Mais v'ià qu'en monôme
Tous les X s'en vont ;
Je m'dis : « Mon bonhomme,
Ne fais pas l'c on !
De moi j'vois qu'on rit,
Titi carabi, J'appeir des sergols^
Toto carabo I »
L'un d'eux rtir* sa chique, Et m'dit : « Mon géné^ Les Polytechnique Pour nous c'est sacré I »
J'icur promets un louis,
Titi carabi, Ils me toum'nt le dos,
Toto carabo l
(1) Omnibus.
(2) Le pitaine Rollicr remplaçait en ce moment le colonel de l'École, en permission.
(3) Adjudant redouté pour sa sévérité.
En tournant la tôle, Je vois, sacredié !
V'nir comme à la fcte Lepage et Rollier.
J'Ieur dis : « Mes amis,
Titi carabi, H n'est vraiment qu*tôt,
Toto carabo l »
Sitôt deux élèves Sont pris au hasard Alors d*un' voix brève, Je dis sans retard :
« Vite au ChercK'Midi,
Titi carabi, Ëmm'nez les oiseaux,
Toto carabo I >*
Vgéné Barbe arrive Et dit : « C'est bien peu ! »
Je sens qu'ça ravive Ma haine contre eux.
Tant pis I j'iicenci'
Titi carabi, Tous ces sal's pipos^
Toto carabo !
J'suis content dTafTaire, Foi de général ; Voilà rx par terre, A m' gênait pas mal.
Du coup c'est fini,
Titi carabi.
Et viv'nt les casos 1
Toto carabo !
I^ complainte finie, on entonna les chansons classiques
Dt&oMi.OuJ Dbmoi.Piion DismoiM tu in*ainie& Disroci.OuiDbsioliNonbismoiouiounon.
4h' »i tu fTob<{ue j*f*ai.iiir Th Vtntmjff*. tu t'trooi . pc».
Ak! ti ta cros 4|tte jM'ai.me Tb t*(rofn . pn brau . cuup
allusion manifeste à la personne hurée.
Inekto. — Singulière abréviation de Texpression : // n^esl qae tôt; les élèves remploient à tout propos. Lorsqu'un garde-consigne a quelque peu tardé à ouvrir une grille, Inekto ! est le cri poussé par tous ceux qui attendent. A la fin d'une leçon, quand le professeur salue en se retirant, toute la promotion quitte les bancs en murmurant Inekto ! DsiTis mille circonstances, ce simple vocable permet à VX peu bavard de formuler rapidement sa pensée. Inekto ci probable paraissent former en ce moment le fonds de la langue polytechnicienne. Il faut encore ajouter fixe qu'on prononce parfois foïxe et qui est synonyme de préparé^ prêt. Au camarade qui est appelé en colle on demande : « Es-tu fixe ? »
Infl. — Abréviation d'infirmerie. Elle est installée à gauche de l'entrée, au fond d'une petite cour basse, étroite et sombre. Les salles occupent les divers étages d'un vieux bâtiment humide et tombant en ruine qui donnent sur le square Monge. Un médecin-major, choisi toujours parmi les docteurs de Tarmée les plus réputés, est spécialement attaché à rinfirmerie, c'est le major.
Les soins sont donnés par des religieuses de Saint- Joseph, saintes femmes qui arrivent à connaître les coutumes, les traditions des élèves, à parler leur langage et dont le dévouement est absolu.
La sœur Poral (abréviation de caporal) a la haute direction et la surveillance; la sœur Perpel (abréviation de Perpétue) est placée sous ses ordres.
Les malades portent de longues robes de flanelle blanche qui les font ressembler à des dominicains. Les visiteurs qui viennent s'adresser au garde-consigne peuvent apercevoir les convalescents, assis sur les bancs de la cour, lisant, fumant leur pipe et quelquefois jouant aux cartes malgré toutes les défenses.
Il est rare qu'on ait à soigner à Vin fi quelque affection grave, car l'École, située au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, est parfaitement saine; l'hygiène et la nourriture laissent peu à désirer. Les malades que l'on y voit le plus habituellement sont ceux qui ne sont pas soignés par les sœurs, mais par un infirmier appelé autrefois Siam, d'où le nom de bataillon de Siam donné à ce petit groupe.
Il occupe la salle N' 3, pour laquelle il a été composé une chanson toute spéciale, dont voici seulement la musique :
Des générations ont connu Laramée, garçon de salle attaché à l'infirmerie, qui ne pouvait traverser la cour sans être assailli par les cris de : « Via Laramée qui passe ! » Il aimait à raconter ses gloires et ses malheurs. Ancien voltigeur de la garde, Tempercur lui avait adressé la parole : « Oui, m'sieu, un jour que j'étais sur son passage, l'empereur m'a dit : « Ote-toi d'ià, imbécile ! » Toujours il se plaignait du général qu'il s'obstinait à appeler le principal : « J'iui ai dit qu'ça ne pouvait pas durer comme ça et qu'il fallait que l'un de nous deux quitte l'Ecole ! »
Brave Laramée !
Deux médecins donnent leurs soins aux élèves, un médecin principal ou médecinmajor assisté d'un aide-major; malgré tout leur zèle et leur dévouement ils n'échappent pas à leur malignité. Dans ces dernières années, l'aide ou petit major avait une taille bien plus élevée que son chef, le grand major; de là ces couplets que l'on chantait à la séance des Ombres^ sur l'air Célestin c'est Floridor^ et Floridor cest Célestin :
Dans rinfirmVic le ^rand major; Pour le pavillon le petit.
Grave et sérieux, c'est Tgrand major ; Aimable et gai c'est Tpetit.
Quand on veut s'balader dehors
Et couper à l'cxcr miliy
On va trouver le grand major
Ou bien on va chez le petit.
L'p'tit envoie chez Tdentiste et s'tord
L'grand donne son topo et sourit.
« C'est une carotte ! » dit l'grand major
a Tirez au coll » dit le petit.
Mais Tp'tit major c'est l'grand major
Et l'grand major c'est le petit.
Somm' tout' de s'plaindre on aurait tort
Et d'dire qu'nous sommes mal lotis
En c'qui concerne les deux majors
Et Jes soins à l'infirmerie.
Mais une chose dont personne ne sort
Et qui renverse tous les esprits,
Qui semble êtr' comme un mauvais sort,
Qui épat'toujours les conscrits,
C'est qu'l'petit major est l'grand major
Et qu'î'grand major c'est l'petit.
Nous donnons avec la musique une seconde chanson du Petit et du Grand Major :
YH*«-^>S.4. fMM4MM><'C^««i^ m^m%
Jodot. — Jodot était un petit vieillard charmant qui fut, pendant de longues années, professeur de dessin lavis. Tout en causant dans les salles avec une aménité parfaite, il enseignait les secrets des teintes plates et des teintes fondues. Son nom est resté synonyme de /arw, et on en a fait le \erhe jodoier pour signifier laver un dessin.
Bien vite le mot eut un immense succès et se prit dans des acceptions plus étendues ; on ne tarda pas à l'employer couramment pour dire mouiller, — asperger avec de Veau, Et le succès s'est accusé de plus en plus. On jodo le un conscrit avec une bombe hydraulique, ou bien en lui versant le contenu du corio sur la tétc. Se jodoier, c'est faire sa toilette. Quand il pleut on dit « qu il jodole ». Ainsi le poète a pu dire :
Un jour que j'étais dans la rue Avec mes habits les plus beaux Il vint à crever une nue Qui me mouilla jusques aux os.
Non jamais, jamais de ma vie Je n'avais vu pareil jodot; Et comme j'étais sans parapluie, Il m'eût plus plu qu'il plût plus tôt.
Jordan. — On désigne par ce mot le verre d*eau sucrée du professeur à ramphithéâtre. Quelques professeurs et en particulier M. Jordan, ont rhabitude de le remplir et de le vider à plusieurs reprises pendant la leçon* M. Jordan, membre de l'Académie des sciences et professeur d'analyse, aborde dans son cours les questions de mathématiques transcendantes les plus ardues. Il fait au tableau une effrayante consommation de lettres et d'exposants ; on ne manque pas de le faire remarquer le jour de la séance des Ombres et quand sa silhouette paraît, voici la leçon qu'on lui met dans la bouche :
— Nous avons vu dans j'avûis beaucoup intégré.
ic m e ri 1 . \' i^y* ii\ s ! . , , ( j > n s i < pur t ( c u li f r^ qu t' 1 co n q uc s , .
la dernière leçon que Reprenons plus claik'rons deux chemins . représentés par les fonctions... comment les appellerons-nous ?
11 y en a plusieurs de res fonctions, il y en a une infînité. Nous connaissons leurs in^ i^grales g^ q; g^ q..
iKabord combien ai-je de g?... Si vous voulez,nous allons changer de varia-
ble... Posons Flye, je veux dire ç, égal à zéro. On voit tout de suite que ma constante est nulle... Alors il ne reste plus qu'à différentier... et ensuite nous intégrerons... Vous le voyez, c'est le moyen d'analyse le plus puissant...
Et tout ramphithéâtre éclate en applaudissements, car M. Jordan est un sympathique. Ses camarades, ses collègues reconnais- ^,^,^ sent qu'il est aussi savant que *-^ Imodeste et qu'il a consacré ^-J sa vie à la science de la manière la plus désintéressée. A l'Ecole, pendant qu'il était élève, il s'occupait surtout de littérature et de grec ; ces travaux giffonnaires ne nuisirent pas d'ailleurs à son classement puisqu'il sortit *eco/irf major.
K. — Lettre de lalphabet dont on fait un usage courant en algèbre. Elle représente, en général, un nombre élevé et indéterminé; aussi dit-on à TKcole : « hc hasoff a distribué ce matin k consignes, » ou bien encore « J'ai k (ou 2 k) visites à faire ». La lettre k se prête à mille combinaisons facétieuses avec les lettres des divers alphabets qu'on utilise. Que de sourires dans les classes de taupe, quand le professeurs trace la ligne kc (cassée), la droite /cp (carreau); ou bien quand il prend la différentielle dkiit (décapitée) !
K. C. — Casser un conscrard, c'est l'exempter d'un monôme, d'une brimade, pour une raison quelconque. Dans ce cas, les membres de la commiss lui marquent sur le dos, à la craie, les deux lettre^ k. c.
Labo. — Abréviation de laboratoire.
Les labo8 qui servent aux manipulations de chimie ont été construits après 1830, par le général Tholozé, sur l'emplacement du vieux collège de Boncourt. Chacun d'eux est affecté à une escouade de dix ou douze élèves, groupés deux à deux par fourneau, pour s'exercer aux manipulations chimiques sous l'œil des répétiteurs (1).
(1) A la fondation de TÉcole, les la.hos furent pourvus rëvolutionnairement.
La commission spéciale du commerce reçut l'ordre de fournir 6000 livres de cuivre, 2000 d'élain. Trois jours après, elle dut expédier des magasins du Havre 20 milliers d'huile de spermacéti, 210 limes, 300 livres de fer à martinet. L'agence nalionale des poudres envoya deux barils de potasse, 500 livres de salpêtre; celle des armes fournit des voies de bois par centaines, des limes, du
Les professeurs de chimie ont chacun leur labo^ d'où sont sorties les plus remarquables découvertes. Tous ces professeurs : les Berthollet, Chaptal, Pelletier, Va uquelin, Guyton, Fourcroy,Gay-Lussac,Thénard, Pelouze, Regnault, Frémy, ont conquis la célébrité.
Gay-Lussac faillit deux fois trouver la mort dans son labo. La première fois il fut blessé en préparant du potas-
sium : il resta aveugle durant un mois et conserva toute sa vie les yeux rouges et faibles. Une seconde fois il fut grièvement blessé à la main en étudiant les hydrogènes carbonés provenant de la distillation des huiles. Il travaillait en sabots et, chaque fois qu'il obtenait un résultat nouveau.
charbon, du fer forgé. Nos armées, qui s'avançaient à Té tranger, furent invitées à expédier 100 livres d'alun tiré de la Belgique, 200 livres de mercure du Palatinat. On fît chercher des chaudières en fer dans les magasins de la rue Saint-Dominique, des ustensiles en cuivre dans réglise Sain t-Sé vérin, qui servait de magasin national.
par Charles X, à la visite durant laquelle le roi avait lui-même gravé son nom sur une plaque de verre au moyen de l'acide fluorhydrique.
Regnault , le grand physicien , professait la chimie, mais d'un ion si monotone qu'il endormait son auditoire. C'est à lui qu'on prête la phrase souvent citée : « Mes nombres sont si précis que je ré-
il trahissait sa joie en dansant comme un enfant dans son laboratoire. Gay-Lussac était d'un naturel et d'une simplicité admirables; il avait des mots charmants. C'est lui qui disait : « L'homme qui a imaginé de tremper un petit bout de bois dans du soufre fondu pour en faire une allumette est l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité. »
Le baron Thénard était plus solennel ;
c'est lui qui, s'adressant au duc d'Angou-
lême, venu assister à son cours, prononça la
phrase célèbre : « Monseigneur, ces deux
corps vont avoir l'honneur de se combiner
devant vous! » Thénard fut nommé baron
suite d'une
L*ABGOT DE l'x. 183
ponds de la quatrième et de la cinquième décimales..., seule la première m'inspire quelques doutes. »
Les professeurs actuels sont MM. Grimaux et Gai, dont les amphis sont reproduits avec humour par les élèves; ce qu*on ne peut fixer avec le crayon c'est l'accent méridional de M. Gai qu'on imite à merveille à la scène des Ombres: « Zeci n'est pas une explosion, z'est deux aiommes qui se combinent... zeci posé, traçons Vhexagonne de la benzine... »
On conserve aussi le souvenir des anciens garçons de laboratoire, serviteurs dévoués, mais types souvent cocasses qui, après avoir essuyé le tableau ou nettoyé le labo pendant de longues années, ont l'illusion de se croire chimistes à la Grande École,
Laïus. — Composition française ei^ par extension, discours ou allocution. Le mot est très fréquemment employé à TEcole ; il en a même franchi les murs. Tous les candidats savent que le laïus est une des épreuves de l'examen écrit pour l'admission.
Le professeur de littérature donne tous les mois un sujet de laïus à traiter. Dans la salle, le silence s'établit aussitôt qu'un camarade, ayant quelque communication à faire, veut piquer un laïus. On en a fait le verbe laïusser et le substantif laïusseur. Il est rare qu'une promotion ne possède pas deux ou trois cocons laïusseurs^ toujours prêts à prendre la parole. La cote laïus est appliquée au conscrit qui, à l'admission, a obtenu la note la plus élevée pour sa composition française.
Celte locution vient de la fidélité rare avec laquelle le professeur de littérature Arnault revenait sur Œdipe et sur les malheurs de Laïus, roi de Thèbes. « Allons bon ! » se disait-on, aussitôt que la leçon commençait, roulant toujours sur les tragédies grecques, « voilà le laïus qui recommence! » Et le mot est resté.
Arnault (de TAcadémie française)
occupa la chaire de littérature à TEcole
de 1830 à 1834. Il avait remplacé
Aimé Martin, qui lui-même
avait succédé à Andrieux, le
premier professeur de
ce cours, institué en
1806. Paul Dubois, Ro-
sewSaint-Hilaire, Ernest
Havet, Louis
de Loménie ^ -v
et Perrens occupèrent successivement la même chaire. *lk * if/\
L'institution d'un cours de littérature ^^ \
n'eut pas lieu sans difficulté; /•/ ^
a lYmpereur n'en voulait pas. Le ' // h'j
^ conseil de perfectionne- // Jj //^
^^1 ^^r\^ Client fut obligé d'in- /— "^ ( ^ '^^ '^^^ 7 \ voquer des rai- ^ ^^^^N^^^^ \ ^ / \ [ -L . sons de disci- * ^r— ^/^-^
pline : « Cette étude, dit-il, influera sur les mœurs et le caractère. Par l'éducation littéraire, le commandement acquiert plus de no- /i"p/ blesse, l'obéissance est plus prompte. » Napoléon céda et Andrieux fut nommé.
A la séance des Ombres le professeur de laXus explique en ces
termes le génie naissant de Pascal :
— Pascal, encore jeune, vit dans la campagne un troupeau de moutons. Son père, voulant
l'argot de l'x. 185
éprouver son génie, lui demanda d'évaluer instantanément le nombre des moutons. Le jeune homme réfléchit et au bout de très peu de temps répondit qu'il y avait trois Mc»rTO?(s^[ 1! Kl le berger consulté afflrma qu'il y en uvait trois en efTet. C'est ainsi, mes- !tjï!ur9, t[ue préludait celui qui devait un jour devenir le père des omnibus I
Louis de Loménîe, fit le premier un véritable cours d'histoire littéraire sous la forme d'une causerie entremêlée de citations gaies et d'anecdotes piquantes, choisies de manière à intéresser et à amuser l'auditoire.
Au cours de littérature vint s'adjoindre, en 1861, un cours d'histoire. Ce cours a été professé une année par M. Victor Duruy et pendant plus de vingt ans par M. Jules Zeller. Tout récemment les deux cours de littérature et d'histoire ont été fusionnés, et l'unique chaire est occupée aujourd'hui par M. George Duruy.
Lapins. — Ce sont les maîtres de dessin placés sous la direction du professeur. Le mot vient d'un affreux calembour ; le professeur aurait dit un jour, en montrant un tableau, œuvre de l'un des maîtres adjoints : « C'est mon adjoint qui Va peint ! »
Leblanc (la). — Nom de l'ancienne propriétaire du mannezingue situé tout en haut de la rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, juste en face l'entrée des élèves. Depuis, toutes les propriétaires qui se sont succédé ont porté le nom de la Merle Blanc. La boutique est occupée aujourd'hui par un marchand de fromages.
186 l'argot de l'x.
Lèche. — Flatlerie; mot emprunté à Targot courant. Piquer une lèche à quelqu'un, c'est le flatter.
Le lécheur^ ou léchard « vit aux dépens de celui qui Técoute ».
Lehoter. — Détourner habilement la question posée par un examinateur et y substituer une autre question que Ton connaît. Il fut un temps où la chose se faisait assez aisément avec un certain colleur du nom de Lehol, qui dormait toujours pendant la colle. Aujourd'hui le mot est à peu près inconnu ; on n'en essaye pas moins de lehoter quand on se voit pris au dépourvu. Certains élèves sont habiles à traiter une question qu'ils connaissent au lieu de résoudre le problème qu'on leur a posé. Il en est qui se vantent de glisser à volonté dans leur examen tel théorème désigné à l'avance.
On cite Bary, répétiteur de physique, à qui, par des détours ingénieux, tous les élèves parvenaient à expliquer la construction du thermomètre centigrade, quelle que fût la question posée.
Une autre variété de lehotage consiste à commencer sa composition française, soit par un mot, soit même par une phrase prise au hasard dans une grammaire allemande.
Limite. — On dit d'un candidat à l'École qu'il est limite quand il est arrivé à la limite d'âge exigée pour l'admission, c'est-à-dire à vingt ans.
Depuis quelques années cette limite d'âge a été reculée jusqu'à vingt et un ans ; c'est là ce qu'on entend par une ^urlimite. Les candidats militaires, par abréviation candidats mili^ c'est-à-dire ceux qui se sont engagés avant l'admission, profitent d'une surlimite spéciale; ils peuvent se présenter jusqu'à vingt-cinq ans, mais ils ne sortent que dans les carrières militaires.
l'argot de l'x. 187
Long^chainps (les). — Expression consacrée à l'Ecole, pendant de longues années, pour désigner lesivater-closels; elle est tombée en désuétude. On s'en allait aux longchamps griller une cigarette et tailler une petite bavette avec les camarades quand on était fatigué de la longueur de l'étude. Cette promenade faisait penser aux rendezvous mondains qui se donnaient alors à Longchamp, au bois de Boulogne — de là l'expression. — On faisait
encore aux longchamps des courses de rouge pour tuer le temps, ce qui rappelait les courses célèbres de Longchamp et justifiait une fois de plus le nom du buen retiro. Le mot était adopté partout le monde; le professeur d'architecture remployait lui-même; et quand il donnait des instructions sur la manière de distribuer les pièces d'un appartement, il n'oubliait jamais les longchamps. Les promotions d'aujourd'hui se servent du mot gog^ bien moins discret. On raconte qu'un soir, à un bal des Tuileries, le mot
longchampsRi fortune. Des invitations avaient été, comme d'habitude, adressées à l'École ; un élève sorti précipitamment de la salle de bal ayant demandé les longchamps à rhuissier préposé à l'appel des voitures, celui-ci cria d'une voix de stentor : « La voiture de M. des Longchamps ! »
Mag^nan. — C'est l'agent de Tadministration, sorte de dépensier de collège qui est chargé de la nourriture. Pourquoi l'appelle-t-on magnanl N'est-ce pas dans une magnanerie qu'on élève les versa soie? Le magnan est donc à juste titre celui qui nourrit les cocons. L'explication est peut-être fantaisiste, mais elle est plus amusante que celle qui fait remonter l'origine du mot au nom d'un certain Lemeignan, autrefois cuisinier de la maison.
C'est le magnan qui préside à l'achat des vivres. C'est lui que Ton acclame quand le menu est satisfaisant; c'est lui qu'on charge d'imprécations quand le ragoût n'a que des os. Ohl alors, quatre cents voix demandent sa tête^ voire même sa hure I
Quand le magnan daigne consulter les élèves, qu'il leur
demande par exemple s'ils préfèrent le gigot froid au gigot chaud, la chose étant grave, il faut faire appel au suffrage universel. Vite un topo est lancé; chacun émet son avis et le plus souvent c'est le gigot froid qui remporte.
Un vieux topo conservé dans les archives des caissiers apostrophiait ainsi le magnan :
Jusqucs à quand verrons-nous donc les tubercules printaniers joncher les rues de Paris depuis la Madeleine jusqu'à la cité Doré (en passant par la rue Mouffetard) et éviter dans leur parcours la Grande École? En d'autres termes, monsieur Lemeignan, quand les frites feront-elles place aux pommes de terre sautées dans le beurre?
Le topo rédigé par Félève Kerviler, que ses nombreux travaux archéologiques et littéraire nt devaient pas tarder à faire connaître, fut approuvé par les deux promotinns. Devant pareille sommation le mafjnan fut obliger de donner des pommes de terre nouvelles. Ce fut une révnlulion !
Les archives conservent beaucoup d'autres topos adressés au magnan ci portant des annotations fantaisistes ; les uns réclament ^/Ç du gigot froid, 3'autres du ]^homard ou des ananas ; sur Tun d'eux un élève, tout à son travail, se plaint de ne pas encon^ avoir les feuilles d'architecture !
Le menu que confectionne le magnan ne brille pas par la variété. Chaque jour de la semaine voit revenir les mêmes plats, si bien que quelques-uns d'entre eux portent le nom du professeur qui fait son cours ce jour là (Voy. Zeller). En dehors de V anhydre^ des frites^ dont il a été parlé, il convient de signaler le gigal harical^ c'est-à-dire le gigot et les haricots blancs qui reviennent un peu plus souvent qu'à leur tour.
l'argot de l'x. 191
Voici un menu détaché delà planche aux topos,