IH
100 l'argot de l'x.
. » Que la gène d'une punition ne te fasse jamais oublier le respect que tu te dois. Ne t'abaisse donc jamais envers celui qui t*a puni à des supplications indignes d'un X.
» Au dehors, conscrit, que ta tenue soit toujours digne. Deux X qui se rencontrent se doivent le salut. Si Tun des deux donne le bras A une personne du sexe enchanteur qui embellit nos jours, l'autre doit saisir son chapeau entre le pouce et l'index, le soulever légèrement et saluer le plus gracieusement possible. Qu'il se tienne en garde contre l'astuce du chapelier de l'École qui lui recommande de prendre son chapeau par le milieu, et de ne pas le tenir par la corne.
. » Mouche-toi sans bruit et jamais sans mouchoir.
M Ta femme et ta place dans l'omnibus appartiennent de droit A l'ancien.
• Le riflard est interdit; les prunes ne sont autorisés que chez la Prosper. Surtout, ne mets jamais les pieds chez la Moreau ; elle a fait injure à l'École ainsi que le restaurant Brébant, qui est également interdit.
» N'achète ni marrons, ni œufs rouges, ni sucre d'orge ; si tu es curieux de savoir combien tu pèses, va ailleurs qu'aux Champs- Elysées. Ne t'arrête pas devant Guignol. Ne tire ni A Tarbalète, ni aux macarons. Évite les montagnes russes, les chevaux de bois, les mAts de cocagne. Ne te fais jamais décrotter sur la voie publique, ni tondre sur le Pont-Neuf. Les cafés-concerts des Champs-Elysées te sont permis. Les seuls bals autorisés sont : Mabille, ChAteau des Fleurs, Asnières et le Ranelagh. Il t'est toujours défendu d'y danser.
» Si tu vas au théAtre, choisis tes places. Le parterre n'est toléré qu'aux Français, aux Italiens, A l'Opéra-Comique et au Grand- Opéra. Apprends d'ailleurs que toutes les places de l'Odéon te sont ouvertes pour 1 fr. 50 et que tu ne dois faire queue nulle part.
» Conscrit^ si tu rencontres un ancien, de l'autre côté de l'eau, passé neuf heures, tu lui dois une voiture, et il pourra, s'il le juge convenable, te payer une prune chez la Prosper.
• Il est interdit de porter des favoris et de fumer la pipe A l'extérieur (1859).
» Les caboulots sont interdits (1861).
» Si tes convictions religieuses te portent A servir la messe, ne le fais pas en uniforme (1865).
n Pendant le deuil d'un cocon, évite les théAtres, bals, concerts, cafés-chantants (1862).
» Si tu es malade ou en prison, ou absent pour tout autre raison, prie un cocon de travailler A tes dessins ; dans tout autre cas, fais toi-même tes laïus et tes dessins (1867).
» Les jeux de hasard, tels que le baccarat, poker, etc.. et tous les jeux où il peut y avoir gain ou perte d'argent sont interdits (1885).
» Ces quelques conseils doivent suftire pour éclairer ta conduite.
» Que la forme gaie sous laquelle on te les présente ne t'en fasse pas oublier le côté sérieux. »
l'argot de l'x. 10 r
Ce recueil vénérable des lois et des traditions de VX ne peut être modifié en Tune quelconque de ses parties que dans des conditions toutes spéciales. Un paragraphe ne peut être retranché ou ajouté que si cette modification est approuvée par trois promotions successives.
CoelT. — Abréviation de coefficient. C'est le nombre qui représente l'importance attachée à chacune des épreuves de l'admission, à chacune des matières enseignées à l'École.
Pour obtenir le total des points, on multiplie chaque note obtenue par le coefficient de l'épreuve à laquelle cette note se rapporte et l'on fait le total.
Il y en a outre un coefficient spécial pour l'ensemble des examens de passage et de sortie : la moyenne des notes obtenue est multipliée par ce coe/f.
Chaque matière a un coeff d'autant plus grand que son importance est plus grande. Les coe/f s varient assez souvent selon les appréciations du conseil d'instruction. • Les bottiers étudient à fond les valeurs respectives des divers coeffs^ dans le but de chiader d'une manière spéciale, en vue du total général, les branches qui ont un coe/f élevé.
Coe/f est également un synonyme de cote. Certains examinateurs, consciemment ou non, donnent un coe/f y c'est-à-dire augmentent d'un ou deux points la note d'un élève pour des raisons diverses : le candidat a eu le prix d'honneur en taupin ; ou bien il s'exprime avec élégance ; ou bien il porte un nom connu, etc..
GofHn. — Petite armoire à dessus de marbre, placée devant le lit, et dans laquelle les élèves serrent leurs effets et leurs objets de toilette. C'est le général Coflinières qui en a fait adopter l'usage. Le nom de ce brillant officier est populaire à TÉcole non seulement à cause du meuble dont
nous venons de parler, mais par ce qu'il se trouve dans Tune des chansons les plus connues :
Bon .jour Maaam*Coaîaiir% È«mmiH^i^jaâ^rûs J^î lùs aoo M Uit
i fuff \ tff(ir.;;tl \ i 1 1 1 1 l ''ll 11 ^
Les lendemains de sortie, pendant la récréation, les effets doivent être brossés et serrés dans le coffin. On donnait également autrefois le nom de coffin à la table commune placée dans les salles et dans laquelle on serre les objets d'un usage général : elle s'appelle aujourd'hui la banale.
Colles. — Colleurs. — La vie serait supportable à rÉcoIe, si Ton supprimait les interrogations et les examens. Mais, hélas 1 tous les jours, à quatre heures, on est exposé à voir son nom affiché sur la planche aux iopos^ avec l'indication du colleur^ c'est-à-dire de l'examinateur, devant lequel, une heure après, il faudra se rendre.
Jadis on était prévenu huit jours à l'avance et on pouvait préparer la colle tout à son aise. Plus tard on imagina le système des colles instantanées, qui avait le gros inconvénient, surprenant tout le monde, d'égaliser par trop les notes des forts et des faibles. Aujourd'hui ce sont des colles presque instantanées, mais dont on prévoit assez exactement le retour. Pour être complètement renseignés, les élèves cherchent à deviner la loi de roulement des interrogations. Peine perdue, car il n'y en a pas !
Les colleurs sont nombreux, il y en a plusieurs pour chacune des sciences enseignées ; leur échelle de notes est très différente, mais tous les élèves passent successivement avec
LAROOT DE L X.
chacun d'eux. Les forts espèrent ramener un 19 ou un 20; les faibles se bornent à espérer une note qui n'entraîne ni le rabiot ni la sécheresse ; pour ceux-là, les colleurs bienveillants mettent rarement un zéro ; la plus mauvaise note est un 1 : c'est le hàton protecteur.
On n'en finirait pas de rappeler tous les petits travers des colleurSy caricaturés par les |i T ^ élèves, leurs sobriquets,
\^ ^ ^t\^^^ anecdotes qu'on ra-
y^^ ^ J^ft \ co"^6 sur eux.
y ^ / Cy^^H 1 Auguste Comte, élève
de la promotion de 1814, fut renvoyé de l'École à la suite d'une affaire avec un colleur peu aimable, qui avait l'habitude de se renverser sur sa chaise et d'étendre lûs jambes sur [la table.
Comte, qui attendait son tour de colle^ froissé du sans-gène du répétiteur, s'étendit à plat ventre dans le binet et fut puni; il réclama et fut soutenu par ses camarades. Un bran s'en suivit et Comte fut renvoyé. Le futur chef du positivisme était considéré par l'administration comme un élève indiscipliné; ses camarades, plus clairvoyants, avaient deviné son génie : ils l'appelaient le penseur. Il devint successivement répétiteur, puis examinateur d'entrée ; mais son caractère autoritaire et son orgueil lui ayant aliéné l'amitié de ses collègues et de ses chefs, il se vit après vingt années, retirer successivement toutes ces fonctions. On lui reprochait, comme examinateur d'entrée, de ne pas varier suffisamment ses colles et, comme répétiteur, de n'interroger un élève que pendant quelques minutes. Comte déclarait d'ailleurs que, plus expérimenté que ses collègues.
104 jl'argot de l'x.
il se croyait capable, dans un temps moitié moindre, de mieux juger un élève. Comte n*acceptait pas le calcul des probabilités et il refusait d'interroger sur ce cours.
Catalan, aujourd'hui professeur à l'Université de Liège, avait des pieds d'une longueur démesurée. Quand on passait en colle^ si on avait le malheur de regarder, même involontairement, du côté de ses pieds, on était sûr de piquer un 3 ou un 4.
Prouhet s'appelait Petit Q\ Bardin, chef des travaux graphiques, Tire-Ligne] le préparateur du grand chimiste Regnault, Queue-^Ie-Rat.
Aux colles générales, Sturm arrivait en habit noir, toujours essoufflé, s'épongeant le front avec son mouchoir, quelquefois avec le torchon du tableau. A peine arrivé, il'ôtait son habit, relevait les manches de sa chemise jusqu'au coude, pour se mettre à l'aise. Il ne se gênait guère : il lui arriva une fois, cédant à un besoin pressant, de prendre la cuvette qui était dans le cabinet de toilette attenant au cabinet d'interrogation et, ce vase à la main, de venir corriger au tableau les formules inexactement posées par l'élève.
Malus, le savant physicien, avant de remplir les différentes fonctions de directeur des études, de commandant en second, d'examinateur de sortie, avait été simple répétiteur à l'Ecole. Très taciturne parfois, il n'ouvrait pas la bouche, pas même pour poser sa question ; parcourant les épures de l'élève qu'il devait interroger, il se contentait d'indiquer du doigt la construction sur laquelle il désirait des explications. Les élèves redoutaient sa sévérité ; ils avaient placardé sur la porte de son cabinet un écriteau portant ces mots : Dominns, libéra nos a Malol
Le commandant Salicis, répétiteur du cours d'astronomie, était connu sous le nom de Commodore et aussi sous celui de Salsifis,
Théobald Fix, répétiteur d'allemand, subissait comme
le professeur Bâcha toutes sortes de mystifications. Pendant ses interrogations on frappait à coups redoublés à la porte de son cabinet. Un soir, il interrogeait un élève dont la barbe était ex traordinairement touffue et la chevelure luxuriante. Tout à coup, il lève la tête et demeure hébété, ne reconnaissant plus l'élève au tableau; la perruque et la barbe postiche avaient subitement disparu I
Le capitaine Flye Sainte-Marie, répétiteur du cours de M. Jordan, portait des pantalons d*une coupe si particulière, qu'on appelait le pantalon : « un flye ».
Certain répétiteur d'analyse nasillait à tel point qu'on ne comprenait pas ses paroles. Quand on était obligé, et cela arrivait presque toujours, de lui faire répéter sa question, il se fâchait en s'écriant : « Il me semble pourtant que je parle clairement 1 » A la séance des Ombres, on lui fait dire en nasillant d'une manière outrageante : a Dans ma famille, mon père parle du nez, ma mère parle du nez, tout le monde parle du nez ; il n'y a que moi*qui ne parle pas du nez ! »
F. Leblanc, répétiteur de chimie, avait une voix traînante et aiguë qu'on se plaisait à contrefaire. Annonçant un jour que le constructeur Deleuil ne pouvait, à regret, venir faire une expérience, il s'écria : « Le désespoir de M. ^^Deleuil est au comble ! » Tous les yeux se portèrent au plafond et ne le quittèrent plus. Au bout de quelques instants, Leblanc intrigué lève aussi les yeux et cherche sans rien trouver. « Que cherchez-vous? demande-t-il. — Le désespoir de M. Deleuil I » répond l'auditoire.
Les colleurs actuels n'ont pas encore d'histoire; à peine si l'on travestit leurs noms. Ce n'est pas que l'ancien esprit moqueur ait disparu !
LAROOT DB L Z.
Golo. — Le colo^ c'est le colonel commandant en second. Il appartient à Tarme de rartillerie quand le général qui commande l'École sort de l'arme du génie, et réciproquement. Il reçoit tous les matins le rapport du capitaine de service, donne dans la journée audience aux parents et aux correspondants des élèves, dirige l'instruction militaire conjointement avec le mandant, et supplée le général lorsqu'il s'absente.
Les élèves ont conservé la mémoire de quelques-uns des colonels.
Le colonel d'artillerie Thouvenel,* pour avoir refusé de recevoir les majors qui venaient lui faire une réclamation, fut la cause d'une révolte et, malgré l'intervention du duc de Nemours, du licenciement de 1834. L'aventure fit l'objet d'une « grande et lamentable complainte » composée par Catalan, qui se chantait sur l'air de Fualdés,
Sachez tous, bons patriotes.
Sachez tous qu'un colonel, Que Ton nomme Thouvenel, Un jour nous mit à la porte ; Et surtout sachez comment Se fit le licenciement.
C'était le neuf de décembre.
Vers les dix heures du soir
Nous sortions du réfectoir'
Et remontions dans nos chambres
Quand tout à coup éclata
Un immense brouhaha !
Les lumières sont éteintes, Les quinquets sont renversés; Nous courons à pas pressés Pour faire éclater nos plaintes, Et surtout crier « Haro ! »
Sur la cause de nos maux.
L* ARGOT DE l'z. 107
Or, sachez que cette cause Était Mons de Thouvenel Qui, d'un ton peu paternel, Nous avait dit cette chose :
« Soyez tranquilles, sinon » L*on va vous met* au violon I »
Nous brisions toutes les portes.
Surtout celles des cachots, Lorsqu'au milieu du chaos.
Arriva, sans nulle escorte, Notre excellent général (1), Qui ne parla pas trop mal.
Après beaucoup de paroles 11 dit : « Allez vous coucher, » Je vais tâcher d'arranger ' » Ce qui si fort vous désole. »
Ce fut ainsi qu'il parla.
Puis on nous licencia 1
Moralité.
Or, cela doit vous apprendre
Qu'il n'est pas toiiyours très bon
De vouloir parler raison
A qui ne veut pas l'entendre.
Faites profit de ceci :
Ainsi soit-il I J'ai fini.
Le colonel Lebeuf, qui devint maréchal de France, fut appelé à TÉcole par Arago qui connaissait ses qualités militaires ; il était très aimé des élèves ; sa belle figure martiale faisait leur admiration.
Le colonel Frossard, précepteur du jeune prince impérial, et qui, en cette qualité, lui fit visiter TÉcole et passer en revue le bataillon des élèves en 1868, avait été commandant en second en 1851. C*est lui qui introduisit la troupe dans la cour de TÉcole pendant la nuit du 2 Décembre, afin d'empêcher les élèves de prendre part à l'insurrection .
(1) Tholozé, le meilleur des hommes.
Dans ces dernières années, un jeune et élégant colonel d'artillerie, devenu depuis le plus brillant de nos divisionnaires, n'a pas manqué d'être chansonné à la séance des Ombres, C'est pour lui qu'on entonnait ce refrain :
Alli ! allô 1 Ah 1 le joli colo !
Voyez comme il dégotc !
Alli! allô!
Ah! le joli colo!
Voyez comme il est beau !
G.-M. — Abréviation, réduite aux seules initiales, de commissariat de marine, l'un des services militaires qui se recrutent à l'École ; chaque année un ou deux élèves sortent dans le C.-M,
Gommlss. — La commiss (abréviation du mot commis-
sion) est le tribunal d'anciens chargé de juger les conscrits
et d'appliquer une cote à tous ceux que certaines particularités ou qu'une réputation de collège a désignés à son attention. La lecture de ces cotes se fait publiquement, le jour de la séance des cotes.
La commiss se compose de douze membres, plus quelques bourreaux, désignés par le vote, dès le mois de juin de l'année précédente. Elle entre en fonctions à l'arrivée de la nouvelle promo et se réunit, pendant les récréations, dans une vaste salle du rez-dechaussée, très haute de plafond. Les juges, revêtus d'une immense cagoule rouge, prennent place à une table au milieu de la salle. A leurs pieds, sont accroupis les bourreaux, grands exécuteurs des hautes œuvres, la tête recouverte de Vossian (Voy. ce mot), armés de haches, de chaînes, de carcans, de toutes sortes d'instruments de tortures en carton. Devant eux, au sommet d'une pyramide branlante, formée de tables entassées les unes sur les autres, la victime est étendue, tout en haut, en travers, sur un bouret. Les bourreaux ont contraint l'infortuné conscrit d'escalader la pyramide en subissant de fortes secousses, sous la direction du grand bourrai. Ils commencent par le flamber en lui promenant sous le derrière une torche de papier enflammé, puis, après un formidable refrain, le silence s'étant rétabli, l'interrogatoire commence, interrogatoire baroque, basé sur des accusations comiques, plus ou moins discrètes, fait de questions cocasses, de facéties, de calembredaines. Après quoi la victime est, d'après ses réponses, son attitude, la façon dont elle a enduré les épreuves préliminaires, proposée pour telle ou telle cote, enfin, saisie par les bourreaux qui se la passent de main en main comme une balle et la renvoient dans la cour.
l'argot db l'x.
Le conscrard traduit devant la commise signe la déclaration suivante :
K Je soussigné, ignoble conscrard d'une promo (jaune, rouge), déclare m'engager à ne rien révéler à mes cocons ni à aucun exotique, de ce qui va se passer pendant ma comparution devant la commiss de la vénérable promo (rouge, jaune). »
Rien n'égale la terreur que la commiss inspire aux
nouveaux ; ceux-ci supportent avec d'autant plus de résignation les brimades des premières semaines, qu'au moindre mouvement de révolte l'ancien les menace de la commiss !
Condor. — Nom harmonieux de la lingère en chef^ de cette femme habile qui vous distribue un trousseau en moins de temps qu'il n'en faut pour dire oufl Le procédé est sommaire : Vous tendez la main, le poing fermé;
l'abgot de l'x. 111
la condor enroule autour de ce poing un des trois modèles de chaussettes que possède la lingerie et, sur ce seul diagnostic, vous fournit tout votre linge de corps et de lit.
Gonfé-mili. — Abréviation de conférences militaires. Ces conférences portent sur les parties principales du service militaire. Elles sont faites par les capitaines, le dimanche matin et sont suivies d'interrogations cotées. Le général interroge quelquefois pendant la manœuvre.
Conscrit. — Le conscrit est l'élève de première année; le mot vient de la conscription du premier empire.
Sous la Restauration, il déplaisait fort à l'autorité ; le baron Bouchu, gouverneur, voyait dans cette appellation une véritable brimade et la trouvait humiliante,
« J'espère qu'elle ne se reproduira plus à l'École, » écrivait-il au président des conseils. Elle s'est transmise jusqu'à aujourd'hui.
Le conscrard ne devient conscrit qu'après avoir subi les épreuves de V absorption^ du bahutage^ suivant l'expression moderne, après avoir passé devant la commiss^ et avoir entendu \^ lecture de sa cote sur l'estrade, le jour de la séance des cotes.
Jusque-là il a été basculé, absorbe, bahuté, en un mot brimé, par les anciens.
Durant cette période, le Code X ne lui concède aucun droit et ne lui reconnaît que des devoirs ; depuis un petit nombre d'années, l'habitude s'est introduite de ne lui accorder même pas la qualité de conscrit^ mais seulement celle de conscrard et on prononce le mot d'une façon dédaigneuse qui ne manque pas de comique et d'originalité.
Tant que dure cette espèce de stage, Vancien ne s'adresse jamais à lui qu'en l'appelant « Sale conscrard !
LABGOT DE L X.
■Taan M nuucuki»
infâme conscrard ! » Son dédain ironique s'enfle parfois en accents poétiques :
I «M pm.s» qw Ir» Ihn. nra Qw aonl «In * Irr* cWB.n
Quand on pense que les femmes.
Qui sont des êtres charmants, Ont pu porter dans leurs flancs Ces conscrards^ êtres infâmes...
C'est à dégoûter, vraiment, Du métier d'enfantement !
il se manifeste aussi par des chansons comme celle de Encore un conscrard !
pmjr O'ii.v FMP ou <r«v hnproi**
qui revient à chaque instant, ou bien il s'étale dans le topo classique qu'on fait circuler dans les salles peu de jours après la rentrée, dont toutes les phrases débutant par la rubrique : On a vu un conscrard^ accusent plaisamment les infâmes conscrards de toutes les inepties imaginables. Il y est dit par exemple :
H On a vu un conscrard s'abstenir d'aller aux goffs^ dans la crainte d'être bahaté, puisque ce sont les lieux des ans ! »
« On a vu un conscrard ne pas apprendre les leçons supplémentaires, sous prétexte que c'était du gigon. »
« On A vu UN CONSCRARD rcfuscr d'aller chez Fischer, parce que c'est un amphi danse {d'ans), v
« On A vu UN CONSCRARD demander si le drapeau de l'X est une bannière de bigor. »
« On a vu un CONSCRARD saluer la Vénus de Milo, sous prétexte que c'est un antique, »
Mais, une fois le noviciat terminé, à l'issue de la séance des cotes, le conscrard se transforme en conscrit ; il ne deviendra toutefois un conscrit complet qu'après la nomination des caissiers : à ce moment seulement il aura le droit de voter et de prendre part aux délibérations qui intéressent TEcole.
Gonseiis. — Par les conseils de l'École, on entend les deux conseils institués par les lois et décrets réglant l'organisation de l'Ecole, c'est-à-dire le conseil d'instruction et le conseil de perfectionnement.
Le conseil d'instruction à été institué dès la fondation : c'était d'abord Tunique conseil de l'Ecole ; il se composait
114 l'argot de l'x.
du directeur, des instituteurs et de leurs adjoints; il avait, à la fois, la direction de l'instruction et celle de ladministration ; l'illustre Laçrange en fut le premier président. On avait voulu nommer Monge, le véritable fondateur de l'École, mais il refusa disant : « Je vaux mieux attelé au char que monté sur le siège. » La composition du conseil a été l'objet de longues discussions et ne fut définitivement arrêtée qu'en l'an VIII. » En 1830, sous l'inspiration d'Arago, une tentative faite pour revenir à l'organisation primitive ne dura qu'une année.
Le conseil d'instruction se compose aujourd'hui du général commandant l'Ecole, président, du colonel commandant en second, de deux capitaines, du directeur des études et de tous les professeurs. Il a pour mission spéciale d'étudier toutes les questions qui concernent l'enseignement, les modes d'examen, les programmes ; de présenter, pour tous les emplois de professeurs et de répétiteurs, une liste de candidats au choix du conseil de perfectionnement.
Le conseil de perfectionnement date de la loi d'organisation du 6 frimaire an VIII, qui est la vraie charte de l'École polytechnique. Il est ainsi composé : le général commandant l'Ecole, président; le commandant en second, le directeur des études, deux délégués du déparlement des travaux publics, deux délégués du département de la marine, un délégué des télégraphes ou des finances, trois délégués du département de la guerre, deux membres de l'Académie des sciences, deux examinateurs des élèves, trois professeurs de l'Ecole.
Ce conseil est chargé de la haute direction de l'enseignement et de son amélioration dans l'intérêt des services publics. Il coordonne cet enseignement avec celui des Écoles d'application ; il arrête les programmes des examens et ceux de l'enseignement; il règle l'emploi du temps des élèves ; il dresse, après avoir pris l'avis du conseil d'instruction, la liste par ordre de mérite des candidats aux
l'argot de l*x. 115
emplois de professeurs ou de répétiteurs : le ministre choisit presque toujours le premier de cette liste. Il rédigeait autrefois un rapport annuel sur la marche de l'instruction.
Constantes. — Un certain nombre de jeunes gens étrangers, envoyés en France par leurs gouvernements, pour perfectionner leur instruction, sont admis chaque année à TÉcole en qualité d-auditeurs externes : on les appelle des constantes. Ils ne participent à aucun classement, ils n'ont pas de costume spécial; n'ayant pas d'uniforme, ils n'ont naturellement pas d'épée, c'est-à-dire de tangente : ayant une tangente nulle, ce sont des constantes.
Ces jeunes gens appartiennent, pour la plupart, à des familles considérables. Quelques-uns d'entre eux, rentrés dans leur patrie après deux années de séjour à l'École, n'ont pas tardé à conquérir une grande réputation. On peut citer parmi les constantes célèbres :
Le général Todleben, le glorieux défenseur de Sébastopol;le Persan Mirza-Nizam, actuellement général ; le prince Garachanine, ministre de Serbie ; l'ingénieur Cantacuzène, directeur des chemins de fer roumains ; les Russes Maximowitch et Rimski-Korsakoff ; le Turc Abbas-Kan ; l'Américain de Hurtado ; etc.
On donne, par extension, le nom de constante à l'élève qui fréquente une salle autre que la sienne.
Le mot constante signifie encore qui ne varie pas. Un colleur pique la constante en donnant toujours à un même élève la même note. Certains examinateurs prétendent juger du premier coup la valeur d'un élève et, dès qu'ils l'ont coléy ils persistent à lui donner la même note dans tous les examens ultérieurs.
€orio. — Le savant Coriolis, qui était directeur des études en 1838, fit installer dans les salles de petites fon-
116 l'argot de l'x.
laines auxquelles on a donné en son honneur le nom de corios,
Lecorio fournit de Teau filtrée, médiocre comme boisson,
très bonne pour le dessin au lavis, excellente pour remplir les bombes dont on asperge les camarades, parfaite pour détremper les bottes des conscrits. Rempli de coke, le corio peut être employé comme fourneau de cuisine ; dans
l'argot de l*x. 117
une salle, on s'en servit un jour pour rôtir un faisan qu'on avait traversé d'une lame de fleuret en guise de broche. Ce jour-là, la cloison fut en partie calcinée et le feu faillit prendre à la salle d'étude.
Le réservoir qui est placé sous le corio s'appelle Vhypocorio et le couvercle du corio porte le nom d'hypercorio.
Gomeille (la). — Marchande de la rue du Pot-de-Fer, chez laquelle on va prendre un mêlékas (mêlé-cassis) en revenant du manège, le matin à huit heures et le soir à quatre heures.
Corri. — Abréviation de corridor. C'est dans les corris des salles d'étude, des casernements ou des réfectoires, que se font les grands chahuts. Dans les corris de caserts défilent de fantastiques monômes où chacun en chemise, le claque sur la tète, l'épée nue à la main, se recouvre soigneusement la tète d'un bonnet de coton enfoncé jusqu'aux yeux, pour n'être pas reconnu par le hasoff.
En 1871, les corris furent le théâtre de scènes sanglantes : les fédérés qui occupaient l'École y furent poursuivis par les troupes, d'étage en étage, jusque dans le belvédère qui surmonte le casernement et forcés de sauter dans la cour d'une hauteur de plus de cent pieds.
Le corri du rez-de-chaussée est fermé par de lourdes portes qui le protègent contre les courants d'air. Un original s'amusa un jour à démonter ces portes et à force de bras, on les transporta au casert pendant le dîner, puis de là sur le toit du Pavillon où l'administration les retrouva deux mois plus tard !
Cote. — La cote est la note obtenue à un examen. A l'École on cote tout travail d'après une échelle qui va de à 20, la cote signifiant absolument nul et 20 parfaitement bien.
118 l'argot de l'x.
Coier quelqu'un, c'est l'apprécier, c'est lui donner une cote ; parfois même c'est simplement l'observer avec attention. 11 y a des examinateurs qui cotent très haut, d'autres très bas. A l'amphithéâtre le capitaine de service cote un élève dont la tenue laisse à désirer. On dit encore, dans ce dernier sens, coter ou repérer.
Quelle que soit l'intégrité d'un examinateur, mille causes, dont il ne se rend pas toujours compte, peuvent l'influencer. La note qu'il aurait dû donner au mérite réel se trouve, par suite de l'influence subie, modifiée dans certaines circonstances. Signalons la cote galon dont profitent les gradés ; la cote major donnée particulièrement aux majors des deux promotions ; la cote binette ou la cote d^amour suivant le physique du malheureux appelé au tableau; la cotepapa^ donnée à celui dont le père, surtout s'il occupe une haute situation, est connu de l'examinateur ; la cote capote, attribuée à l'élève malade qui passe ses examens revêtu de la capote blanche de l'infirmerie ; etc.
L'habitude de coter par des chifl'res variant de à 20 est si enracinée parmi les polytechniciens qu'ils la conservent toute leur vie. Au sortir de l'Ecole, ils ont une tendance à appliquer cette méthode, par amusement il est vrai, aux affaires de la vie ; beaucoup d'entre eux, dans le monde, cotent de à 20 les jeunes filles à marier.
Séance des cotes, — La commiss, organisée en tribunal, applique les cotes aux conscrits ; la lecture de ces cotes, qui se fait publiquement, donne lieu à une cérémonie des plus burlesques et des plus amusantes. On l'appelle la séance des cotes. Elle clôture le temps du bahutage et met Un à toutes les brimades.
Au jour désigné, les deux promotions se réunissent dans l'ancien amphithéâtre de chimie. La commiss prend place sur un plancher volant recouvrant le bureau du professeur. Les membres, en grande tenue, claque et épée, ceints d'une grande écharpe rouge, sont assis face au public ; les
bourreaux, armés de leurs instruments de supplice, sont derrière eux, la tête couverte de leurs cagoules rouges ; des anciens étrangement costumés avec des berrys retournés, des dominos de papier, des grosses têtes, des masques d'escrime, armés d'une queue de billard, entourent Tcstrade au pied de laquelle est installé l'orchestre des élèves amateurs.
Le président ouvre la séance par un dî^- ^^.
cours burlesque, nourri dVpîthctt moins aimables ù l'adresse de la i velle promotion, résumant le Ira vail de la commiss et concluant ;i l'exécution des cotes.
— Chers cocons^ jamais, de mémoire d'X, on n'a vu des coFi^crards aussi lamentablement idiots, aussi puants de morgue et de mauvaise humeur que ceux qui viennent d'entrer à l'École. Vous allpz entendre les rapports individuels que votre commiss a prépares. — Vous vous imaginiez, contera rjj( H qu'il suffisait de piquer une bonne
note chez Le Roux, Laurent ou Vaschy, pour devenir un polytechnicien et avoir le droit de vous asseoir là où se sont assis les Arago, les Ampère, les Courbet... Vous êtes entrés tout fiers de votre petite personne ; vous avez franchi, tout rayonnants d'orgueil, le seuil de la sublime porte. Vous portez le claque et la tangente... Nous, vos anciens^ plus réfléchis et plus froids, nous avons vu votre ignorance, nous avons aperçu vos défauts et vos vices et notre devoir est de vous les signaler. En entrant ici vous étiez une foule dont les éléments étaient recrutés un peu partout, sans lien, sans homogénéité ; vous ne formiez pas une promo. Il vous manquait cet esprit d'égalité, de solidarité, d'union qui fait la force de VX ; nous nous sommes efforcés de vous l'inculquer : voilà le but des brimades, but sérieux que vous ne soupçonniez pas...
Après ce discours tous les conscrits gratifiés d'une cote défilent successivement sur l'estrade, amenés par un ancien
qui y va lui-même de son laïus de circonstance ; la lecture de chaque cote est suivie d*un air de musique. Un programme autographié de la fête, illustré par le plus habile artiste de
la promotion des anciens^ énumérant toutes les cotes, est mis entre les mains de tous les spectateurs. Les cotes varient chaque année ; mais la plupart sont reproduites tous les ans moyennant quelques faibles changements. Ce sont :
la cote major^ la cote bébé^ la cote cent, la cote journal, la
co^e joo^e, la co^e naîf^ la cote unif, la cote démiss, etc.
122 l'argot de l'x.
Cotes majors, — Le major de tête des anciens harangue le major de queue des conscrits, l'exhorte à lever fièrement la tête :
— Heureux conscrit! le seul qui ne puisse perdre de rangs aux difTërents classements! Oublie Ion numéro d'entrée, celui du schicf^ sal est le seul qui soit intéressant. Prends en pitié les crotaux et', les travailleurs de la botte, desquels tu ne saurais d'ailleurs te dis-' tinguer puisqu'on a enlevé tous les galons... Toi seul peux dévisser tous tes cocons les uns après les autres. Ils n'ont aucun avantage sur loi et tu as le même privilège qu'eux : celui de porter Tuniforme le plus envié.
Réciproquement le dernier des anciens^ s'adressant au major des conscrits, lui rappelle qu'il n'y a à l'École aucune supériorité de grade; que tous les X sont des camarades.
La cote bébé est attribuée au plus petit des conscrards. Celui-ci, obligé de sucer le bout d'un biberon, est apporté sur l'estrade dans les bras d'un ancien déguisé en grosse nourrice ftormande.
Une fois, c'était en 1890, les deux plus petits conscrits de la promotion furent amenés sur l'estrade, et voici l'allocution qui leur fut adressée :
— Approchez, mes petits ; d'une main ferme et sûre, Vos anciens vont ici guider vos premiers pas.
N'est-il pas étonnant qu'en une même année Nous voyions devant nous deux X aussi petits! Des atomes pareils pour porter une épée !
Mais sur quelle mesure a-t-on fait nos conscrits ?
Et puis toi, gros vilain, où pensais-tu donc être Alors que chez Fouret tu répandis tes pleurs ? On fut forcé d'ouvrir aussitôt la fenêtre Et ta nourrice dut essuyer le malheur.
Ne redoutez- vous pas, en quittant vos nourrices Qui vous ont si longtemps endormis et bercés, D'être privés ici de leurs tendres services ? Les regrettez-vous pas? Êtes- vous bien sevrés?
Pourrez-vous supporter la forte nourriture Qu un magnan généreux nous donne à nos repas? L'anhydre n'est-il pas une viande trop dure?
Fatiguera -t-il pas vos jeunes estomacs?
N'aurcz-vous pas alors peur de Croqucmitaine? SeulSf dans vos petits lits, vous pleurerez en vain ; Personne ne viendra consoler votre peine ; Pas de nourrice ici pour vous donner le sein !
[Ici on leur donne un polichinelle, un mouton et quelques menus jouets.]
124 L* ARGOT DE l'x.
Mais tant d'attention est beaucoup pour votre âge, Prenez donc de mes mains ces enfantins jouets, Allez vous amuser et soyez toujours sages...
Vous, nourrices, approchez ; emportez les bébés!
[Deux anciens déguisés en nourrices emportent les petits.]
La cote cent est appliquée à celui qui a été classé le centième, son numéro devenant Tobjet d'un feu roulant de plaisanteries gauloises. Debout sur Testrade, et tenant à la main un immense rouleau de papier qu'on Tengage à partager en frère avec ses camarades, il reçoit une apostrophe en vers, qui débute ainsi :
Conscrit, à qui le ciel réservait en naissant D'être admis parmi nous sous le numéro cent, Écoute et connais mieux quelle faveur insigne Tu reçus du destin, toi qui seul, quoi qu'indigne * Dans ces murs illustrés par cent noms glorieux Peux te croire à bon droit, fait exprès pour ces lieux.
On lui rappelle toutes les circonstances de sa vie relâchée, depuis son enfance où il commettait des dégâts dans son trousseau jusqu'aux années de taupin : « Tu — " préférais la chimie et travaillais avec ar-
deur les propriétés du bismuth et la loi flr Proul I En mathématiques, la loi des ^< \ résitluî^ vi les lieux géométriques t'attilui prédit enfin une bonne celle d'ingénieur à la Compaicr.
La cote journal s'adresse au conscrit de Carpentras ou de Brives-la-Gaillarde, dont l'admission a été célébrée par un article dithyrambique dans le journal de son pays.
L ARGOT DE l'x. 125
— Chaque jour, conscrit^ tu t'affichais ostensiblement entre les pilules Suisses et les pastilles Géraudel. On vantait ta science, ton esprit, ton physique séduisant, ta voix enchanteresse : les mères de famille, en lisant la liste de tes perfections, te souhaitaient comme gendre pour leur fille. Dès l'annonce de ton succès, ton village a été sens dessus dessous; on a pavoisé les maisons; à ton arrivée, tu fus reçu par le maire, ceint de son écharpe ; trois jeunes filles en blanc t'offrirent un bouquet... A onze heures, M. le curé dit une messe d'actions de gr&ce, et les excellents chantres exécutèrent un Te Deum composé tout exprès par le maître d'école. Tu as fait parler de toi, conscrit, sans avoir mérité de tels honneurs. Travaille maintenant, afin de justifier ces éloges prématurés.
La cote pose revient à celui qui s'est vanté de son nom ou de sa fortune. Ses paroles et ses actes lui sont reprochés dans un laïus sévère qui se termine invariablement par ces paroles : « Sache, conscrit^ qu'on ne reconnaît à rÉcole qu'une richesse, celle du cœur ; qu'une noblesse, celle des sentiments. »
La cote naïf est donnée à celui dont les réponses à la commiss ont été enfantines; la cote unif k ceux qui se sont trop pressés d'aller faire admirer leur uniforme sur le boulevard, avant même la rentrée officielle.
La cote démisSy assez rare, s'applique à ceux qui ont donné leur démission, à la suite d'un mauvais classement, pour se représenter l'année suivante au concours. On leur reproche leur vanité et leur folle ambition.
La cote rogne s'adresse aux mauvais caractères qui ont répondu en maugréant aux questions fallacieuses de la commiss et qui ont eu des velléités de révolte. Ceux-là sont amenés sur l'estrade dans une cage d'osier et présentés comme autant d'animaux féroces par un ancien^ habillé en dompteur, botté, cravache en main, qui débite ce boniment :
— Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous présenter les animaux terribles, malfaisants et carnassiers de ma grrrande ménagerie. Et d'abord, le boa constrictor, appelé aussi boa de construction, qui mesure six pieds de la tête à la queue et sept de la queue à la tête, parce que ça va en montant ; il a refusé les frites, le plat le plus en honneur à l'École... En avant la musique l
Pour chaque élève marqué de la cote rogne, il y a un boniment du même genre.
Cote nègre. — En 1880, pour la première fois, un conscrit de race noire fut admis à TÉcole. On imagina naturellement une cote nouvelle.
— Ah ! c'est toi le nègre. C'est bien, conscrard, continue ! Je t'ai reconnu à ta face luisante, aux reflets brillants, sur laquelle se détachent deux yeux blancs comme deux rostos de sapin dans les ténèbres de la nuit. Si tu es nègre, nous sommes blancs ; à chacun sa couleur et qui pourrait dire quelle est la meilleure? Si même la tienne valait moins, tu n'en aurais que plus de mérite ù entrer dans la première École du monde, à ce qu'on dit. Tu peux être assuré
d'avoir toutes les sympathies de tes tins. Nous t'avons coté parce que l'admission d'un noir à VX ne s'était jamais vue ; mais nous ne songeons pas à te tourner en ridicule ; nous ne voyons en toi qu'un bon camarade auquel nous sommes heureux de serrer la main.
Kn 1881, un second nègre entra à l'École et ce fut son ancien de même couleur qui le reçut ; il lui adressa, avec gravité, le laïus suivant.
— Je suis heureux que la cote nègre, instituée pour moi l'an dernier, se trouve maintenue celte année et j'espère qu'elle sera appliquée tous les ans. Je n'ai jamais eu qu'à me louer de mes camarades et je suis sûr que tu leur rendras, l'an prochain, le môme témoignage. Tu n'oublieras pas qu'il nous appartient, à nous autres coloniaux, qui ne payons pas encore l'impôt du sang, de favoriser de tout notre pouvoir les aspirations colonisatrices de la mère patrie... Nous retournerons aux colonies et nous y travaillerons à la grandeur de la France.
hsLColegnoufcsl donnée à celui qui a concouru en même temps pour l'Ecole normale. Dans un discours qui débute, comme au grand concours, par ces mots « Jeunes élèves ! » on lui reproche son hésitation entre les deux Ecoles et finalement on lui pardonne en songeant au sacrifice qu'il a fait
. l'argot de l*x. 127
en abandonnant Tespoir d'obtenir les palmes académiques ! Le mol gnouf est une abréviation de Tépithète peu aimable de pignon f^ que les élèves de l'Ecole normale s'appliquent à eux-mêmes.
Cotise. — Abréviation de colisaiion. Les ressources de la caisse consistent uniquement dans les cotisations payées par les élèves présents à l'Ecole. La cotise annuelle est de vingt-cinq francs au minimum et de trente francs au maximum. Lorsque les circonstances nécessitent une cotise supplémentaire, elle doit avoir été votée pour pouvoir être recueillie par les caissiers. On lit dans le Code X au sujet des cotisations :
Tout élève est tenu de verser le montant complet des cotisations.
Tout élève que les quêtes gêneraient trop, pourra s'adresser aux caissiers pour s'en faire dispenser.
Si des élèves quittaient TÉcoIe sans payer, on demanderait à Tadministration la permission de retenir sur leur masse la somme arriérée.
Un élève qui mettrait une mauvaise volonté évidente dans le payement, doit être signalé aux deux promotions après avoir été réprimandé par les caissiers (1849).
Les cotisations sont, en général, recueillies par les caissiers au commencement du mois. Les caissiers préviennent de l'époque d'une quête une dizaine de jours à l'avance, afin de faciliter la rentrée des fonds. Tous les trimestres sont également chargés, sauf le premier, qui Test nécessairement davantage à cause des frais occasionnés par le bahutage.
Lorsqu'un élève a informé les caissiers de la trop grande gêne que lui imposeraient les quêtes, ceux-ci sont tenus sur l'honneur de garder son nom secret ; lorsqu'ils font une quête, il doivent lui remettre auparavant le montant de la cotisation, afm qu'il paraisse payer comme les autres.
Coars révoiationnaires. — Au moment où l'École polytechnique fut créée, on voulut donner immédiatement une marche uniforme à l'enseignement qui devait durer trois années. Le gouvernement imagina de réunir momentanément en une division unique, les 400 élèves admis ( 1 ) et de
(1) Les examens d*entrée eurent lieu du 20 au 30 octobre 1794 : le
128 l'abgot de lx.
leur donner en quelques semaines une connaissance rapide de toutes les matières du programme d'études ; au bout de ce temps, les élèves furent examinés devant le conseil de TKcole et immédiatement répartis en trois di\nsions.
C*est ainsi que s'ouvrirent, au palais Bourbon, les cours révolutionnaires qui durèrent trois mois, du 21 décembre 1794 au 21 mars 1795, et qui eurent un immense retentissement. Tous les jours, il y avait leçon d'analyse à huit heures du matin, leçon de chimie à dix heures, leçon de géométrie descriptive à midi. Le soir, à cinq heures, on donnait la leçon de dessin. La matinée du quintidi était consacrée à la physique générale. Le décadi était le seul jour de repos.
Craticaler. — Craticuler^ c'est copier un dessin, en mesurant toutes ses parties. A cet effet, on le couvre de petits carrés ayant environ deux centimètres de côté; on reproduit le quadrillage sur une feuille de papier et on n'a plus qu'à dessiner les traits qu'on voit dans chacun des petits carrés. Cette méthode, pratiquée par ceux qui n'ont pas la moindre disposition pour le dessin, n'est pas connue des collégiens, le mot qui la désigne encore moins, de sorte que, pendant quelques jours, les anciens peuvent s'amuser à effrayer les conscrits en les menaçant de les craliculer!
Cristalliser. — Se disait autrefois d'un élève qui, couché sur le sol, dans une sorte d'état de contemplation, garde une immobilité complète, comme une substance qu'on ferait cristalliser. Le mot ne s'emploie plus guère aujourd'hui.
Cromwell. — Nom donné au duc d'Angoulême,
nombre des élèves admis fut de 349. Un deuxième concours eut lieu à Paris et dans les déparlements pendant les mois de janvier et de février 1795 ; il porta le nombre des élèves A 396.
l'argot de l*x. 129
parce qu'il avait été nommé par le roi Protecteur de
rÉcole polytechnique. Le duc d'Aniçouléme donna à l'É- * oie les preuves constantes d'un véritable intérêt ; mais son extérieur était si grotesque que ; les élèves ne pouvaient s'empêcher de se livrer à toutes sortes de plaisanteries sur sa personne.
« A l'une des réceptions du 1" janvier, raconte Bosquet, le futur maréchal de France, qui était élève en 1829-1830, il ne sut que nous dire : « Vous vous portez bien, allons, tant )j mieux ! » avec des signes de tête à se dénouer la nuque ! » On prêtait au duc d'Angoulême les réponses les plus ridicules. C'est lui qui aurait dit à Gay-Lussac, qu'on lui présentait après sa fameuse ascension aérostatique : « Vous avez dû avoir bien chaud si près du soleil! » Arrivé à Vamphi^ il aurait trouvé : « la température... ambiante! » et promis de faire placer un « dynamomètre » pour l'évaluer. Un élève, interrogé en sa présence, ayant commencé sa démonstration en disant : « Je suppose le problème résolu, » il aurait murmuré: « Paresseux! » Quand il prit le commandement de l'armée d'Espagne, tous les bons mots répandus sur son compte couraient les salles d'étude ; on disait : « Il est parti escorté de sapeurs ; il ferait très bien en voyage de boire du Laffitte^ d'y ajouter Foy et d'être Constant, » Chaque fois qu'il venait visiter l'Ecole, on ne manquait pas de crier : « Vive la Charte ! »
Crotale. — Nom donné aujourd'hui aux chefs de salle qui portaient jusqu'à ces dernières années le titre et les galons de sergent. Par corruption, du mot sergent on
130 i/ahgot de l'x.
avait fait serpent (^'oy. ce mot) ; et comme crotale est le nom scientifique du serpent à sonnettes, on l'a substitut» au mot serpent. Les sergents ou serpents ont disparu depuis l'adoption de la nmn^-lh.' loi sur le recrutement; mais le nom de vn^ laie est resté avec son pluriel, qui u I^Kcolc est crolaux. Les chefs de salle sont désignés d'après le rang de classement.
Quelques jours après la ^ent^él^ les anciens organisent, dans la cour* la course des crotaux; ceux-ci sont obligés de faire le tour de la cour au pas de course, en sautant par-dessus des tables et des bancs. C'est une sorte de baptême des chefs de salle.
L'administration a conservé aux crolaux le titre de chefs de salle \ c'est à eux qu'elle s'adresse quand elle a des communications générales à faire aux élèves. Dans ce cas, le capitaine ou l'adjudant de service dépêche un tapin qui parcourt les corridors, et ouvre la porte de chaque salle en criant : SalV-Binell ce qui signifie, par une abréviation des plus radicales : « Chef de la salle, au cabinet de service ! » A cet appel, tous les chefs de salle arrivent, sauf pourtant dans les premiers jours, car il faut bien quelque temps pour se faire à ce langage.
Un jour que les deux promotions avaient fait un épouvantable vacarme dans les salles de récréation, le colonel s'y rendit et y réunit les crolaux pour leur adresser une admonestation. Des couplets furent composés à cette occasion; celui-ci a été conservé :
Le lendemain dans les salles de jeux Le colo arriva furieux, Devant tous les crolaux rangés Pour les faire évacuer.
l'argot de l'x. 131
Mais Vancien n^bougeant pas, II le prit par le bras, Et dit, d'un air très froid :
— Vous hésitez l je crois.
Le lendemain...
On le chante en recommençant indéliniment eti manière de scie rappelant celle de V Amoureux Colin.
Le crotale est chef de table au réfectoire. Comme on suppose qu'au besoin il Sacrifierait son appétit à celui de ses camarades, on l'appelle aussi pélican par assimilation à l'animal qui se dévore les flancs pour nourrir ses petits enfants.
Culot. — Terme de l'argot des rues, synonyme de toupet. Avoir du culot à la planche, c'est ne pas se troubler au tableau.
Calotte. — Synonyme de vieilli, défraîchi, bahulé. L'expression est empruntée à l'argot courant.
Dard. — Exprime le superlatif de la vitesse, qu'il s agisse
de courir ou dé travailler :
courir comme un dardy ou chiader tel le dard.
On comprend l'origine du mot : le dard des animaux venimeux est lancé avec une grande vitesse.
Dans le langage ordinaire, on emploie avec le même sens le mot dare-dare, qui n'a cependant ni la même orthographe, ni surtout la même origine.
Dart. — Abréviation du nom du professeur d'archiy M. de Dartein (Voy.
Archi).
l'argot de l'x. 133
Le répétiteur du cours s'appelle tout naturellement le Sous-darL
Ce sobriquet excite d autant plus le rire que les élèves ont une grande affection pour le répétiteur actuel, M. Choisy, dont les productions littéraires, pleines de finesse et si justement appréciées, sont peut-être mieux connues d*eux que ses savants travaux sur l'architecture grecque et romaine.
Decharme. — Vareuse d'intérieur remplaçant le berry.
Elle a été adoptée en 1890, sur la proposition du colonel Decharme, commandant en second.
A la cérémonie des Ombres^ au moment où la silhouette du colonel défile en ombre chinoise, on chante le couplet suivant :
Cet ofQcier rempli de charme, Que vous voyez splendide et beau
Sur le tableau, C*est notre colonel Decharme Un gaillard de six pieds de haut
Comptez plutôt.
Cet homme vigoureux, Musculeux et nerveux.
Presque aussi grand qu'Michaud (1),
C'est le colo !
Avec le decharme^ la tenue d'intérieur est complétée par un pantalon à double bande rouge, un képi à liséré rouge avec une grenade rouge ou jaune suivant la promotion, un gilet et une cravate bleue.
On appelle encore decharme^ la planche sur laquelle l'administration fait afficher les avis officiels qu'elle veut porter à la connaissance des promotions, avis officiels qui prennent le nom de déci, abréviation de décision,
(1) Michaud était capitaine à TÉcole.
Dégcaealer. — Réciter de mémoire une leçon du professeur, tout un chapitre de chimie; parler d'abondance sans s'inquiéter de comprendre ce que Ton dit. Certains colleurs prétendent ^ coter l'intelligence de rélève; d'autres apprécient uniquement le dégueulage.
Le comble de Tastuce est de dégueuler sa réponse , en s'exprimant avec une légère hésitation, afin de laisser croire qu'on a trouvé par réflexion la réponse à la question posée.
Démaseler. — Remettre en l'état une chose muselée (Voyez ce mot), c'est-à-dire, par exemple, ouvrir, allumer, etc
C'est encore ouvrir la bouche après qu'on s'est tu longtemps.
Dératifler. — Empêcher quelqu'un d*étre rail (Voyez ce mot) en démuselant la porte derrière laquelle il est arrêté.
Désert. — On appelle désert Tangle de la salle d'étude, à droite ou à gauche de la porte vitrée, qui échappe aux regards du basofjf. C'est là que se réfugie l'élève qui veut « griller une sèche », c'est-à-dire fumer tran-
quillemeni une cigarette sans être vu; c*est dans le désert qu'on s'allonge sur un lit confectionné à Taide des cartons à dessin , cherchant dans le sommeil Toubli momentané des intégrales et de Tarche biaise ; c'est encore là qu'on va piquer le bouquin^ c'est-à-dire lire le journal ou le roman nouveau, faire un mort ou cuisiner le chocolat du matin. Deux élèves poètes, de la promotion 1882 (J. Dreyfus et Onillon), ont chanté les charmes du désert sur l'air du « Casque » dans le Cœur et la Main.
II existe dans chaque salle, Dans Tcoin en entrant, un désert.
C'est là que Tcuisinicr s'installe.
Car de cuisine je lui sers.
L'gaz descend par un tube flexible Depuis le rosto jusqu'au fondement d'un brûleur, Et j'rends la marmite invisible Pour les regards inquisiteurs.
Ça va bien, ça va bien.
Ça va bien, ça va bien.
Grâce à moi le capitaine Qui dans le corri s'promènc.
Ne s'apercevra de rien
Ça va bien, ça va bien
Ça va bien, ça va bien.
On fait des œufs à la coque Et de la stration on s'moquc :
236 L* ARGOT DE l'x.
Dans Vdéserl on ne craint rien, Ça va bien, ça va bien (bis).
Dévisser. — Dans Targot courant, un individu vissé est celui qui ne se remue pas. A T École, le mot dévisser^ contraire de visser^ s'applique aux majors et aux crotaux; ceux-ci, sur l'ordre de la promotion doivent aller discuter avec l'administration les différentes questions qui l'intéressent. Un grand nombre de topos de vote commencent par ces mots : « Dévisscra-t-on le major chez le général pour lui demander... » ?
On dit encore, dans un autre sens : « Le major est dévissé ^ )) quand il a perdu son rang.
Dévisser un bottier^ c'est devenir bottier à sa place.
Drap'. — Abréviation de drapeau. L'Ecole polytechnique, organisée militairement par Napoléon en un bataillon de quatre compagnies, a été dotée d'un drapeau, en même temps que tous les corps de l'armée, le jour de la grande distribution des aigles au Champ de Mars. Arago, premier sergent, le reçut des mains de l'empereur lui-même.
Il avait une hampe en bois peint et verni en bleu, protégée par en bas d'une armure en cuivre doré et surmontée de l'aigle impériale. Le corps était un carré formé par un losange de taffetas blanc, bordé d'une branche de laurier, peinte en or et terminée par des triangles alternatifs bleus et rouges garnis de couronnes du même feuillage. Le champ portait deux inscriptions en lettres d'or.
D'un côté on lisait :
L EMPEREUR DES FRANÇAIS AUX ÉLÈVES DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
L*ABGOT DE l'x. 137
Sur Fautre côté se trouvaient ces mots :
TOl'T POUR LA PATRIE
LES SCIENXES
ET lA GLOIRE.
Le drap' parut à toutes les cérémonies solennelles de l'empire, lorsque le bataillon des élèves marchait en tête de l'armée, immédiatement après la garde impériale : le 14 août 1807, au parvis Notre-Dame; le 26 mai 1808, aux Invalides, lors de la translation des cendres de Vauban ; le 6 juillet 1810, au convoi du maréchal Lannes; le 10 mai 1811, au convoi du général Sénarmont ; le 1*' juillet de la même année, au baptême du roi de Rome; le 1" avril 1814, sur la route de Fontainebleau avec toute Tarmée en marche pour gagner la Loire.
Dada. — Petit nom sous lequel on désignait Duhamel^ professeur d'analyse, qu'on appelait aussi Archimède^ parce que le nom de ce grand géomètre revenait à chaque instant dans son discours. A la séance des Ombres^ Dudu commence sa leçon en ces termes :
— Je vous rappellerai d'abord ce que je vous disais dans la dernière leçon, dans la précédente et dans plusieurs autres. Je vous ai apporté aujourd'hui une lettre d'Archimède qui a la plus gn*an(lc importance au point de vue de Thistoirc des mathématiques; la voici :
« Mon cher ami, » Je me porte bien. Embrassez Endymion pour moi. » Tout à vous,
» AnCHIMBDB. »
A la prochaine leçon, je vous lirai une lettre de Newton à sa femme, qui éclaircira les questions pendantes entre Fermât et Descartes...
Et VOmbre s^évanouit.
Le nom de Dudu est attaché au souvenir du licenciement
138 l'argot de l'x.
de 184i. Duhamel étant directeur des études à TEcole accepta les fonctions d'examinateur de sortie ; les élèves refusèrent d'être jugés par un examinateur qui avait déjà procédé à leur classement à d'autres titres et qui pouvait avoir des idées préconçues sur le mérite de chacun d'eux ; le général ayant voulu les contraindre à passer l'examen, les deux divisions protestèrent, puis quittèrent l'École. A la suite de cette affaire, le licenciement fut prononcé ; Arago, que les journaux avaient accusé d'avoir encouragé la protestation, répondit dans les journaux et prit la défense des élèves ; mais le maréchal Soult, ministre de la guerre, ne voulut pas céder et dix-sept exclusions furent définitivement prononcées.
Durand. — Cravate bleue, pareille à celle de la troupe, donnée par le général Durand de Villers; elle remplace le col militaire, cet affreux carcan noir qui, pendant des années, a étranglé des milliers de polytechniciens; beaucoup d'entre eux, fort heureusement, savaient que la meilleure manière de le porter, pendant les études, était de le fourrer dans sa poche.
Eblé. — C'est la soucoupe dans laquelle on dépose son savon ; elle accompagne le pot à eau sur le coffin àw. caser t. Son nom rappelle celui du général Eblé qui commanda rficole de 1854 à 1860.
Epoll. — Prononcer époàl ; c'est une abréviation de époilanty synonyme du terme vulgaire d'épatant^ qui représente le superlatif du chic.
On affirme que le mot époilant serait analogue au participe épilant, c'est-à-dire qu'il désignerait un chic à s'en arracher les cheveux !
Certains cours qui, de Tavis général, sont professés d'une façon remarquable, sont déclarés époils. On dit d'une manière courante à l'École : Sarrau est époiL
140 l'ahgot de l'x.
A la séance des cotes, le conscrit qui se faisait remarquer au lycée par une tenue civile par trop fashionable, est soumis à la cote époiL
Epure. — Dessin géométrique exécuté avec la règle et le compas.
Pour un polytechnicien, tous les corps de la nature doivent pouvoir être représentés par une épure qui en donne exactement les dimensions. Ce mode de représentation s'appliquerait même à la figure humaine, si Ton en croit Théodore Olivier, un répétiteur de descriptive qui se vantait de ressembler à Napoléon et qu*on chansonnait à TÉcole, vers 1840 :
C'est le grand Olivier Qui dit sans sourciller Qu'il est la projection Du Grand Napoléon.
Larifla, fla, fia, etc.
Au premier abord, rien n'est plus froid qu'une épure. Mais VX y voit un corps, un être ^^ et, pour peu qu'il ait de l'ima-
gination, ce corps s'anime et vit.
Voici par exemple Vépure de l'intersection d'un prisme et d'une pyramide. Le vulgaire n'y voit que des traits, des lignes, des points. Un polytechnicien, quand il est poète comme Marcel Prévost, y contemple une véritable scène, presque un drame, qui lui inspire le sonnet qu'on va lire :
Regarde bien ceci, passant — c'est une épure. Dans cette pyramide — A lecteur ingénu — Un prisme, certain jour, fit cette découpure; Depuis lors on ne sait ce qu'il est devenu.
Regarde ces contours en ligne pleine et pure, Le point rond s'unissant au point long plus ténu ; Vois le commun solide, ombré comme nature, Par le raisonnement dans les airs soutenu.
Souvent ainsi, lecteur, dans Tàme d'une femme, Un ingrat passager laisse une plaie infâme.
Puis dédaigne la fleur dont est mort le parfum.
Au fond du cœur blessé le mal pourtant demeure Ilélas ! — Et trop souvent la victime, qui pleure, Met aux Enfants Trouvés le solide commun.
Les nombreuses épures auxquelles don- ^^
nent lieu les cours de perspective et de J^Sr ^ stéréotomie sont corrigées par V^'^^ T y^ '
un répétiteur. Kiaes a longtemps ']"
tenu cet emploi ; il est occupé '
aujourd'hui par M . Javary j^
qu'on appelle familièrement «/ara, abréviation du nom de M. Javary. Java est très aimé des élèves parce qu'il ne donne jamais de note assez.
basse pour entraîner une punition.
Étatrmc^'. — Abréviation du mot état-major. Autrefois on entrait directement dans le corps de Vétat-maf en sortant de l'Kcole ; depuis Tannée 1831, où l'on avait si malencontreusement supprimé le corps des ingénieurs
142 l'argot de l X.
géographes, deux places étaient réservées chaque année aux polytechniciens; elles étaient prises généralement par les rais Je hotte (Voy. ce mot).
Le mot étal-maf ne ilésigne plus aujourd'hui que l'étaUmajor de l'École, qui comprend un général commandant, un colonel, un chef d'escadron, six capitaines et huit adjudants.
Étal. — Superlatif de bahuté. On dit : hahuté avec étui. Cette expression bizarre provient de ce que, sur les prospectus des marchands, à côté du prix de l'épée bahutée, est indiqué un supplément de prix pour l'épée « avec étui de serge verte ».
Exam. — L'exame/î, ou, comme on dit, l'exam, la terreur du candidat, est aussi la bote noire dn polytAchaicieii. Depuis le commeneenient de la préparation à l'Ecole, jusqu'au moment de la sortie, la vie n'est pour lui qu'une succession d'examens.
Les fondateurs de l'Ecole avaient eu un instant la pensée de supprimer le concours, qui blesse le sentiment d'égalité, en distinguant par leur mérite les élèves les uns des autres et ils avaient proposé de répartir d'une manière uniforme, sur tout le territoire, le nombre des candidats à admettre ; cette opinion n'ayant pas prévalu, ils se décidèrent à choisir les mieux préparés « afin que la République pût jouir plus tôt de l'exercice de leurs talents ».
Après les épreuves solennelles de Yexam d'entrée ou d'admission, c'est Vexam de passage vers la fin du mois de février, entre les deux périodes semestrielles d'instruction ; puis les exam de fin d'année, qui durent près de deux
l/ ARGOT DE l/x. 143
mois y compris le temps de chiade préparatoire pour chacun d'eux; nous ne parlons pas des colles ou examens de tous les jours. Et la même série d'épreuves recommence pendant la seconde année d'études, terminée enfin par les exam de sortie^ qui ont lieu devant des examinateurs spéciaux, inconnus jusque-là des élèves, et dont la mission est d'arrêter la liste définitive du classement de sortie.
Les exam de sortie se passent en grand uniforme, chaque élève étant seul en présence de l'examinateur. L'élève qui attend son tour se promène devant la salle, de long en large; il oscille^ comme l'on dit.
Au moment d'entrer, il dépose son épée et son claque, puis se livre au fauve (Voy. ce mot). Après l'exam, ses camarades ne manquent pas de lui demander comment il a passé et les questions qu'on lui a posées, afin de deviner quelles sont les parties du cours sur lesquelles l'examinateur paraît insister de préférence.
Le jour de l'entrée à l'École, il y a aussi Yexam médical du. docteur, sorte de revision qui n'est, pour la plupart du temps, qu'une simple formalité. Dans la salle du conseil, ornée des portraits des fondateurs, aux fenêtres tendues de grands rideaux blancs qui cachent la vue du jardin du général, derrière une ligne de paravents, découpant un rectangle dans la salle, le médecin-major mesure le tour de poitrine, inspecte, ausculte, fait passer tous les conscrits sous la toise ; mais tout le monde est admis, même les malingres, à la condition toutefois que ces derniers sortiront dans la botte.
Le jour de la sortie, il y a encore un nouvel exam du major, d'un caractère tout intime, après lequel les élèves sont autorisés à se rendre dans leurs familles.
Exer. — Abréviation du mot exercice.
L'exercice militaire à l'Ecole, comprend : l'exercice de l'épée, l'exercice du canon (Voy. Arti)^ l'exercice du re-
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volver, l'exercice du fusil. Cette dernière partie de Tinstruction militaire est donnée aux élèves par des sergents de la ligne, qui s'acquittent généralement de leurs fonctions avec le plus grand tact ; elle a lieu dans la cour, pendant la récréation, sous la direction des capitaines.
Quelques séances suffisent pour apprendre à manier l'épée. Au bout d'une vingt-aine de __
séances, on connaît à fond lec-ilt* du soldat et l'école de compagnie. Autrefois on n'attachait aucune importance à cette instruction, on ne la prenait pas au sérieux ; à la lin de l'année, c'était tout au plus si l'on avait appris à s'aligner convenablement et l'on n'y parvenait, la plupart du temps, qu'en se guidant sur les pavés de la cour. Quand on allait à la salle d'armes prendre les fusils, tout le monde se mettait à pleurnicher le même air :
Et si je pleure, c'est que je suis soldat ; Mon Amélie, adieu ne pleure pas.
et la réponse d'Amélie :
Prends ce mouchoir, il pourra te servir, Car si jamais tu deviens factionnaire, Kt si un pleur vient mouiller ta paupière.
Souviens-toi bien du mouchoir d'Amélie î!î
Et on recommençait indéfiniment, en manière de scie, pour manifester son peu d'enthousiasme.
D'autres fois on entonnait à pleine voix la complainte du fusil :
Sous des ffénés trop sévères Le pipo gëmii, et il Verse des larmes amères En maniant son fusil.
On dit que son fourniment Lui déplatt affreusement I
Quand on est né militaire, Obéir à des bsaoff La chose parfois peut plaire Pourvu qu'on soit philosoph...
Mais quand on est né civil On n*aime pas le fusil.
Il n'en est plus de même aujourd'hui : les élèves ont compris Timportance de Tinstruction militaire. Depuis la guerre de 1870, elle a d'ailleurs été complétée par des exercices de tir à la cible, au polygone de Vincennes, un peu plus tard par une manœuvre au plateau de Gravelle, où, après un simulacre de combat, on donnait sur l'herbe, dans le site le plus pittoresque, un déjeuner froid assez apprécié.
Tout récemment on a supprimé cette petite guerre et on Ta remplacée par des promenades militaires aux bastions des fronts sud-est de Paris, qui préparent à la revue du 14 juillet et par quelques exercices de dessin d'après nature*
Au moment de partir pour les exercices de tir, il est de
mode d'entonner en chœur cette chanson, composée un
jour que, l'École devant aller à Vincennes, la manœuvre
fut brusquement décommandée :
Vers not* belle institution, C'était comme une invasion De gentilles Parisiennes !
Une vraie mobilisation !
Pourquoi donc (bis) ?
Les Parisiennes en savaient long^ Elles savaient que nous allions Tirer six coups à Vincennes l ElFs venaient nous regarder Défiler [bU).
Aux sonneries de nos clairons La joie brillait sur leurs fronts ;
Hélas 1 leur attente fut vaine, Ell's attendirent jusqu'au soir Sans nous voifr {bis) !
Quelques conscrits de taille disproportionnée, n'ayant pu trouver d'uniformes tout faits, restent pendant quelques jours HprL^â leur entrée à TÉcalc habillés en fumistes, Conim<5 ils sont dispensés
anciens réunissent ces phénomènes^ les arment d'une queue de billard, en guise de fusil, et leur font exécuter les mêmes exercices que leurs camarades. La gaucherie du conscrit, son- accoutrement, les apostrophes énergiques de l'instructeur improvisé, les moqueries des anciens, ajoutent encore au comique de la scène. C'est Vexer des fumistes.
Fag'Ots. — Nom donné aux élèves de T École forestière. Chaque année, le lundi de Pâques, les X reçoivent les /agoU^ alors à Paris, dans un restaurant du boulevard. En février, les X sont reçus à Nancy. Les deux Écoles fraternisent ainsi deux fois par an.
Fauve. — Nom donné aux examinateurs de sortie à cause de leur férocité.
Chacun des examinateurs a son caractère spécial qu'il faut connaître, ses manies qu'il ne faut pas contrarier. L'un cote d'après la tète, l'autre d'après le rang, un troisième, sansdoute fatigué par l'âge, exige qu'on s'en tienne exclusivement au texte des feuilles du cours.
Parmi les fauves les plus réputés, on cite le Mou tardas
148 l'argot de l'x.
ferox^ le Boucheras niger et le Moniierus dessicans. Le plus terrible, le Moniardas ferox a des éclats de colère légendaires :
— Monsieur, c'est idiot! c'est absurde! démontrez-moi bien vite que c'est absurde... Monsieur, votre prédécesseur avait atteint les derniers confins de la bêtise ; pour votre usage personnel, vous les avez reculés I
Une des questions favorites qu*on prête au fauve Mou- <ar</u3 est la suivante: « Quelle est, monsieur, la probabilité pour que M. B... bafouille dans sa prochaine leçon ? » Et comme Télève hésite :
— Elle est 1, monsieur; c'est une certitude. J'ai dit à votre prédécesseur qu'il était le plus idiot de sa promotion ; je lui fais mes excuses, je ne vous avais pas encore examiné.
Le Moutierus dessicans aime les calembours. Il interroge dans le binet n^ 16 et régulièrement chaque matin, en entrant avec le candidat, la même scène se reproduit : « Entrez, monsieur », dit le fauve et il se précipite en même le m ps de telle sorte que tous deux sont pris dans Tencadrement de la porte.
L'élève s'efface, Tautre en fait autant. On recommence jusqu'à ce que le fauve s'écrie en riant d'un gros rire saccadé : « Vous ne voyez pas que ce binet i 6 est i 3 et 3 (très étroit) ! ! » Le fauve est facétieux même dans ses questions :
— Heu 1 heu ! monsieur, qu'est-ce que c'est que la lumière naturelle? — La lumière naturelle est formée de faisceaux incohérents... — Heu! heu I vous savez ça; mais alors vous allez me dire pourquoi au dernier bal des incohérents on avait oublié d'allumer
le gaz*! — ?? — Mais, monsieur, heul heu l c'est parce que le bal des incohérents, c'est le bal de la lumière naturelle 1 1
Quand on lui demande la note de l'examen, il répond invariablement :
— Vous ne connaissez donc pas la dernière ordonnance de M. Lozé? Heu I heu I M. Lozé a muselé les chiens et M. Mercadier a muselé les fauves ; donc je ne puis rien vous dire, heu I heu l
Le célèbre géomètre Legendre était Tun des fauves des premières promotions. Arago raconte qu'en entrant dans son cabinet pour passer son examen, il avait vu son prédécesseur, complètement évanoui, emporté par deux garçons de salle et voici le dialogue qui s'engagea entre lui et le terrible examinateur :
« La méthode que vous suivez ne vous a pas été donnée par votre professeur. OùTavez-vous prise?... — Dans un de vos Mémoires, — Pourquoi Tavez-vous choisie ? Était-ce pour me séduire? — Non, rien n'a été plus loin de ma pensée. Je ne Tai adoptée que parce qu'elle m'a paru préférable. — Si vous ne parvenez pas à m'expliquer les raisons de votre préférence, je vous déclare que vous serez mal noté, du moins pour le caractère I m
Legendre, malgré son caractère bourru, était généreux ; il avait fondé des bourses en faveur des élèves de l'École et obtenu de sa femme de les continuer après sa mort.
L'examinateur Barruel, fauve du même temps, interrogeait sur la physique deux élèves à la fois et, si l'on en croit encore Arago, leur donnait à Tun et à l'autre la note moyenne I
Babin^ autrement dit Babinet, était un fauve dont la tenue négligée a été légendaire. Pendant ses interrogations, il avait l'habitude de se tremper le visage dans une cuvette, puis de secouer énergiquement la tète, aussi l'appelait-on le Caniche. Son appartement rempli de livres, jetés sur le sol et couverts de toiles d'araignée, était aussi mal tenu que sa personne.
Chevreul, dont les cent années de vie firent plus pour sa popularité que ses beaux travaux sur les corps gras et sa gamme chromatique des couleurs, a été fauve durant vingt années, de 1821 à 1841.
Sur les portes des cabinets d'interrogation, les élèves manquent rarement d'écrire à la craie :