MON RÉVÉREND PÈRE
Le R. P» Gustave Coupessay, recteur des Oratoriens de la rue de Monceau, avait revêtu un costume de prélat pour se présenter au salon de la baronne Richard Vendenheim, la fameuse israélite dont la conversion, aussi récente qu'intéressée, avait fait sensation dans le monde parisien. Le religieux, âgé de 50 ans, portant fort beau, jouissant d'une grande réputation comme directeur d'établissement scolaire, était surtout célèbre par la faveur universelle des mère* ,pi, au parloir, le bénissaient et le cajolaient en d'interminables épanchements. Il était huit heures et demie, la famille et les invités intimes du grand banquier venaient de quitter la table, lorsqu'on annonça le R, P. Coupessay* Il entra la tête haute, h démarche lente, laissant à tous le temps de coift
templer et d'admirer sa soutane en mérinos lin, ses gants de soie noire, ses souliers aux boucles d'argent.
11 jeta un regard quasi dédaigneux sur l'ensemble de l'assistance, puis, ses yeux ayant rencontré la baronne, on vit tout à coup ses traits se détendre et s'épanouir en un sourire plein de grâces. Il hâta le pas en commençant une inclination graduellement accentuée et qui atteignit au moment où il se trouva à deux pas de madame, une véritable profondeur.
— Tiens, le bon père, s'était écriée la baronne, sans se lever, et en tendant sa main.,. Que c'est gentil à vous d'être venu. Voulez-vous me permettre de vous présenter tout mon monde ?
— Avec infiniment de plaisir, chère baronne, soupira l'oratorien et il pressa la main potelée qui lui était offerte,
— Mon mari, poursuivit madame, — en désignant un gros homme bedonnant et engoncé, la face haute eu couleur et toute réjouie ; — ee grand garçon est Conrad, mou fils unique, votre nouvel élève, qui fréquentera dès demain matin votre internat et dont il faut à tout prix,., vous entendez, mon Révérend Père, à tout prix me faire un bachelier.
— Je n'aurai aucun mal à atteindre ce but, chère baronne.
— Je continue... Le chevalier picotera, attaché militaire de la légation ditalie, un de mes bons, de mes très bons amis; il a succédé, comme vous devez le savoir, au fameux Polenziani, I'ex-amant de cette infortunée Mme d'Ambleteuse,
— Je sais, baronne, je sais. Ce pauvre vicomte
René ! c'était un élève de nos maisons,.. Quelle mort héroïque ! *
— Oh ! tout à fait... Cette jeune fille, timide et blonde, qui se cache dans son ouvrage, est Mlle Aimée de.Ghantenay, orpheline, qui fut institutrice de ma petite Antoinette, morte, vous le savez, il y a six mois... en nous faisant promettre de garder made^ moiselle qu'elle adorait... Nous avons consenti...
La baronne poussa un gros soupir*
— Les folontés tes maurs zont zagrèe$\ grogna Vendenheim sans interrompre son rire béat.
— Enfin, termina la banquière, ce jeune homme, très intelligent, paraît-il, mais un peu sauvage, Jf . Jean Germain, est le répétiteur de Qpnrad. Il confirmera, au logis, les bonnes, les excellentes leçons que vous aurez données à ce cher paresseux dans l'enceinte du collège.,. Maintenant, mon Révérend Père, vous connaissez toute la compagnie. •
Et Mme Vendenheim esquissa un sourire aussi élégant que le lui permettaient ses quarante-deux printemps et sa figure replète* Le banquier se rapprocha de sa femme et tous deux causèrent à demir voix avec le religieux.
Le chevalier Nicotera s'éloigna aussitôt et se dirigea vers Mlle Aimée.
— Alors, m'sieu, disait Conrad à son répétiteur Germain, vous m'en voulez toujours avec autant d'acharnement?
— Mais noû, mon cher ami, je ne vous en veux pas, je désirerais seulement que mon séjour auprès de vous servît à quelque chose*
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— Ouais !... je vous entends. À votre compte, je ne mords pas assez au latin et à l'orthographe.,. C'est si ennuyeux.
— Songez que vous avez dix-huit ans et demi.., et que vous n'êtes pas encore bachelier.
— Oui... mais j'aurai cent millions de fortune quand mon gros, là-bas, exercera l'honorable profession de cadavre.
— Si nous n'étions pas au salon je vous souffletterais, petit misérable !
— Ta, ta, ta,... tout de suite des gros mots... on ne peut plus plaisanter.
— 'Ce n'est pas votre défaut d'instruction qui me fait le plus de honte, ce sont vos sentiments d'abominable égoïsme, votre manque de respect à tout ce que vous devriez vénérer et chérir, l'affectation que vous mettez à proférer des monstruosités... vous êtes révoltant à la fin.
— Oh! oh I ce cher monsieur Germain... il est scandalisé !
— Je vous ai souvent menacé de vous gifler; si nous étions en particulier ce serait déjà feit.
— Vraiment! il faudrait voir...- D'abord, pourquoi respecterais-je tous ces gens qui m'entourent, et qui a le droit de me fair^la morale ici? Voyons, répondez-moi ?
— Vos parents, Conrad, le Père, Je chevalier,' moi-même.
Conrad Vendenheim poussa un bruyant éclat dé rire.
— Vous croyez, monsieur Germain... mon père a des
maîtresses, ma mère des amants.,, le R. P. beaucoup d'amies qu'on prétend intimes,.;, vous, vous n'êtes pas un mauvais garçon, mais vous faite? , comme les autres» la petite fête, n'est-eë pas?
— Je n'ai pas de quoi faire la fête, monsieur,
— Voulez-vous que je vous prête cent louis? cela ne me gênerait pas»
Germain haussa les épaules.
— Moi, vous savez, continua Conrad, j'ai découvert l'autre soir, au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de Lisbonne, une de ces petites roulures,... absolument pschutteuse.
— Vous avez fort mauvais goût.
— Gomment cela ?... je vous trouve très gentil, quand vous êtes aimable.
— Mais vous vous estimez vous-même un beau garçon et là, franchement, vous avez tort. Vous êtes, sans doute, vêtu à la dernière mode, vous y mettez même de l'affectation et en devenez ridicule ! Que sont tous ces rubans de satin, tous ces revers de soie, cette énorme chaîne d'or, cette demi-douzaine de" bagues, èette épingle en diamant... ces boutons de manchettes qui pèsent, certainement, cinq louis chacun..»
— Dix, s'il vous plaît... ensuite ?
— Ces bottines vernies si éblouissantes qu'on ne petit les fixer, tant elles vous inondent de lumière réfléchie... il est vrai que vous dissimulez, ainsi, vos extrémités qui n'ont pas de finesse.
— Ah ! charmant !... charmant ! continuez.
. — Avec cela vous êtes trop gros pour votre taille qui est moyenne j votre ne$ est en boule, vos «yeux
sont en trous de vrille,., votre bouche avalerait l'obélisque.,, elle contient, il est vrai, de fort belles dents*,, mais vous n'êtes pas une femme.
— Elles seront toutes folles de moi, les femmes, quand je voudrai, je n'ai qu'à choisir... vous venez de vous ficher de ma fiole, mais sachez que dans le inonde on me proclame ultra-chic.
— On n'est pas difficile,
— J'épouserai l'héritière que je voudrai.
— Est-ce que vous devriez épouser une héritière, avec vos cent millions !
— Comprends pas, monsieur Germain»
— Est*-ce que votre devoir ne serait pas de rechercher une jeune fille sans fortune, ayant toutes les qualités du cœur et de l'esprit, afin de l'élever, je ne dis pas jusqu'à vous,., mais jusqu'à votre rang social.
— Conseillez-moi tout de suite de demander la main de Mlle Aimée.
— Hé ! hé ! vous pourriez tomber plus mal. Pauvre enfant! comme je la plaindrais. Enfin ce, serait une ravissante petite femme que vous auriez là et quelle noble action vous accompliriez.
— Ah ! ah ! ah ! ah ! que vous êtes amusant, monsieur Germain, elle est bonne pour vous,... prencz-là, si vous la trouvez tellement ensorcelante; je vous la donne, avec une dot de mille louis. Voulez-vous, hein ?
— J'ai encore envie de vous claquer, Conrad.
— Reftenez-vous, cher monsieur Germain,... vous 1 savez, votre Aimée,je n'en voudrais pas même pour une
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fois; c'est un pastel, elle n'a ni gorge, ni poitrine, ni jambes- Si vous la dédaignez, je la cède à Nicotera qui flirte avec elle, là-bas,
— Je vous défends de parler ainsi sur Mlle de Chantenay, vous l'entendez, je vous le défends.
. — Pourquoi ? monsieur Germain.
— Parce que, si vous ajoutez une phrase de plus, je vous gifle, demain matin, au premier moment où nous serons seuls.
— Ah ! ça, mais,,, vous l'aimez donc?
— Est-ce que cela vous regarde ?... ne.suis-je pas libre et avez-vous le droit de censurer mes actions et mes sentiments?
— Oh! non, ra'sieu Germain, je n'ai que des compliments à vous faire : vous êtes un beau, brun, un peu trop petit, comme moi.*, mais dame, votre œil est profond et votre barbe est noire; je ne puis vous rendre les éloges que vous avez daigné faire de mes dents.*, vous ne riez jamais.
— Et vous, vous riez toujours, probablement de vous-même.
A cet instant Mlle Aimée qu'avait abandonner le chevalier, se mit en devoir de servir le thé.
Nicotera piqua droit sur les deux jeunesv gens et interrompit leur entretien aigre-doux.
—Elle est fort bien, dit-il, Mlle de Chantenay, elle 63t.tout à fait charmante*.» elle ferait un effet, à Rome et à Florence !
— Ah ! s'écria Conrad, vous lâchez maman !
— Oh I monsieur Conrad, ce sont là les leçons que vous donne M. votre répétiteur?
— Un instant, je proteste, rétorqua Germain, ces leçons-là il les prend tout seul.
— Vous savez, dit le chevalier en s'adressant à Conrad, elle n'a pas été bien aimable pour moi, elle vous regardait tout le temps; assurément cette jeune fille en pince pour vous.
— Yous aussi, chevalier !..* voyons, vous vous êtes* donné le mot. Vous voulez que je l'épouse, n'est-ce pas?
— Mais pas du tout, cher ami, j'ai des intentions toutes contraires. Avec la dot que. ses généreux protecteurs ne peuvent manquer de lui constituer, ce sera, même au point de vue matériel,, un parti très sortable.
— Alors vous la voulez?... avouez-le donc tout de suite. Je vous le répète, vous lâchez la patronne d'un cran j je le lui dirai, vous savez.
— Je vous supplie bien de ne pas faire de bavardages... C'est qu'il en serait capable, le bandit I N'est-ce pas, monsieur Germain?
— Oh ! il est capable de tout, et je m'en lave les mains.
— Oui, dit Nieotéra, mais demain matin il entre , au collège... le R. P. Goupessay lui formera le caractère.
— J'entre comme externe, chevalier, de huit heures à dix heures et demie» et de deux heures à six heures »
— Ce temps suffira au P. Goupessay pour vous mater.
— Dites donc, chevalier..* au lieu de parler du, P. Coupessay, surveillez-le donc.
• — Que je surveille le Révérend Père ?
— Parfaitement, il est en train de vous subtiliser la baronne, entre deux gorgées de thé.
— Oh ! monsieur Conrad, M, le baron est là pour un coup.
— Alors vous pensez qu'il vous la garde,?*.. Eh bien, vous en dites de belles; M, Germain va vous excommunier» Détrompez-vous, chevalier, papa semble prendre part à la conversation, mais son esprit, — si tant est qu'il en possède, — est ailleurs. '
— lia toujours eu l'esprit de gagner cent millions 1
— Et j'aurai celui de les manger.,* mais vous rompez les chiens.,, écoutez, je vais vous faire une confidence : l'âme de l'auteur de mes jours n'est pas ici, rue du Cirque, elle est dans les coulisses... du théâtre Beaumarchais.
— Une petite actrice?... c'est impossible.
— Non, une grosse ouvreuse... le patron en tient pour les rotondités... et donne cent sous par visite». ., ce que demandent les petits médecins.
— Vous me racontez des insanités !
— Si vous saviez comme il est pingre î... il ne me donne que six mille francs par mois.
— Et vous vous plaignez 1 interrompit brusquement Germain qui, depuis quelques minutes, gardait le silence.
— Je me plains, monsieur,
— Que [diriez- vous si vous étiez à ma place?... à moi qui suis payé dix francs par jour pour surveiller un polisson*
— Vous voyez, chevalier, dit Conrad, que mes pro*
fesseurs ne me gâtent pas plus que mes parents. Vous savez, ce bon M* Germain, il n'est pas méchant au fond, mais il en veut à la société contemporaine, probablement parce qu'il manque de millions.. . aussi, pourquoi être poète !
— Monsieur est poète, interrogea l'attaché militaire.
— Mais oui, monsieur, quand mon labeur de forçat m'en laisse le loisir.
Le chevalier / leva la voix, s'adressant à la baronne :
— Baronne, il paraît que M. Germain est poète, si vous lui demandiez des vers; j'adore les vers.
— Mais oui, tiens c'est une idée, répondit la banquière, allons, monsieur Germain, exécutez-vous.
— Ah ! par exemple, gronda le répétiteur.
— Voyons, monsieur, dit Coupeshay,
— Nous fous égalions, brama Vendenheim.
— Jamais de la vie... Vous ne comprendriez pas.
— Je vous l'ai dit, mon Révérend Père, observa la baronne, M. Germain est un sauvage.
— Mais, monsieur, répliqua l'Oratorien, j'ai été professeur de rhétorique.
— Ohl bien, raison de plus... c'est pour le coup que je refuse. Je n'aime pas à dire la messe pour les sourds.
Le P. Coupessay lit un haut-le-corps, accompagné d'une moue dédaigneuse.
— Cher m'sieu Germain, insista Conrad, allons, pour l'amour de votre élève.
— La détermination est insuffisante.
; — Ah ! je sais un moyen, poursuivit le jeune boudiné, vous n'obéirez qu'à Mlle Aimée.
— Sans doute, répondit Germain, mais Mlle Aimée ne me donnera point d'ordre en ce sens.
— Mademoiselle Aimée, dit alors Conrad, je vous prie de demander à M, Germain quelques fragments de poésie.
Mlle de Chantenay jeta vers son interlocuteur un long regard mélancolique, puis à Germain un coup d'œil qui équivalait à une supplication.
— Ohî mille excuses, mademoiselle, lorsque je disais, tout à l'heure, que personne ne me comprendrait, j'avais l'impardonnable distraction de ne point songer à vous, En votre faveur je surmonterai mes répugnances.
— Je voudrais bien un sujet religieux, entonna pédantesquement l'Oratorien Coupessay.
Germain s'inclina et commença d'une voix mystique et profonde :
Gloire aux cathédrales î Pleines d'ombre et de feu, de silence et de râles,
Avec leur forêt d'énormes piliers Et leur peuple de saints, moines et chevaliers,
Ce sont des cités au-dessus des villes, Que gardent seulement les sons irréguliers De l'aumône au fonds des sébiles Sous leurs porches hospitaliers.
— Comprends pas, dit le religieux... vous aviez raison, monsieur.
— C'est un peu nuageux, affirma la baronne.
— Gela flatte l'oreille, hasarda l'attaché Nicolera.
— Qu'est-ce que des sons qui gardent des cités au-dessus des villes? interrogea le Révénend Père*
— Z'est peau, z'est peauf disait le banquier à .moiîié endormi, z'e$t très peau.
— Cher monsieur Germain, vous me dépasses, dit en riant Conrad.
— Je m'en doute, répondit le répétiteur.
Alors, parmi la cacophonie de ces morveux et de ces imbéciles, la voix d'Aimée s'éleva pure et claire comme un chant d'oiseau.
— Je ne suis pas digne de vous juger, monsieur Germain, dit-eJle, mais je trouve que vous bercez votre esprit et que vous transportez notre âme.
— Merci, mademoiselle, merci, reprit le poète, je n'ai pas prêché dans le désert.
— Je vous conseille seulement de relire Boileau, dit le P. Coupessay.
\endenhefim, les yeux clos, allait ronfler. Sa femme le contemplait avec un air de résignation ennuyée*
— La baronne n'a pas l'air folichon, dit Nieotera à l'oreille de Conrad.
— Dame, répliqua le jeune drôle, elle prend son mâle en patience !
*i*fc,