‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 2 sur 20 · MON CHER ENFANT · texte numérisé non relu

MON CHER ENFANT

La première journée de collège se passa sans notable encombre pour le cancre parfait que le P. Coupessay se glorifiait d'avoir amené à son école, Conrad observait : sa vilaine nature qui, avant tout, était imprégnée d'une lâcheté abominable, le portait à se rendre compte des dangers qu'il pouvait risquer en se livrant à ses frasques habituelles* Il s'apçrçut tout de suite des dispositions de basse flatterie où la plupart des maîtres se trouvaient à son égard et de l'entière obséquiosité que l'immense majorité de ses camarades était prête à lui témoigner. A la chapelle, en classe, à l'étude, il fut mis aux meilleures places, auprès d'adolescents appartenant à la plus haute aristocratie.

Deux ans auparavant, tout converti qu'il fût, le jeune israélite eût été l'objet de quolibets sanglants et implacables de la part des représentants du faubourg Saint-Germain ; mais un grand événement venait de se passer en ce monde, jadis si exclusivement dédaigneux: sur la demande expresse du prince des Aubrais, la duchesse de Belverana, depuis duchesse de Lérouville, avait reçu chez elle le baron et la baronne Eliphas, les souverains actuels du judaïsme. Pendant quelques mois on avait hésité devant l'affreux Vendenheim, dont la fortune provenait de larcins récents et manifestes, puis, en fin de compte, le banquier avait fait semblant de se convertir au christianisme. Pour comble d'habileté il versa cinquante mille franes aux œuvres pies, entre les mains de Mgr Chirac, archevêque de Paris, et consacra un million à la construction d'un escalier de marbre blanc qui devint célèbre dans les deux mondes. Cet escalier, — qui fut, comme aurait dit Prudhomme, le plus beau jour de sa vie, — fut également son coup de maître. Toutes les hésitations disparurent et les rues de Varenne, de Lille et Saint-Dominique passèrent l'eau pour fraterniser avec la rue du Cirque.

Donc à l'époque où Conrad mit pour la première fois les pieds en^Paristocratique gymnase, aucune hostilité ne se manifesta contre lui parmi la sélect gentry; il fut accueilli comme un pair et même fortement adulé en raison de l'avalanche métallique qu'on savait suspendue au-dessus de sa tête. Ce premier jour persuada Conrad de son haut mérite, de sa prédestination à l'autocratie universelle. En partant, *

FL0RÉÂ1 23

à six heures, il reçut du P. Coupessay une lettre, ainsi conçue, à l'adresse de sa mère :

« Chère baronne,

« Notre gentil Conrad s'est conduit aujourd'hui comme un vrai modèle. Sa sagesse a été exemplaire; maîtres et élèves l'ont apprécié hautement et je ne doute pas du succès si désiré au baccalauréat, dans deux mois. Seulement que le poète Germain abandonne ses vers incompréhensibles et tâche de corn-, plèter au logis nos leçons du collège. Vraiment je souhaiterais à un sujet aussi remarquable que votre cher fils un répétiteur plus sérieux et plus instruit, Conrad s'est annoncé l'un des ornements de notre école au point de vue de la conduite et de l'application.

« Veuillez agréer, chère baronne, l'expression de mon entier dévouement en N. S.

« G, Cowessay,

« prêtre de l'Oratoire* a

Cette missive produisit une sensation considérable au logis de la rue du Cirque. M. et Mme Vendenheim se congratulèrent bruyamment, la pauvre Aimée sentit un baume de joie pénétrer dans son âme... il était donc changé... il allait donc, peut-être, devenir affectueux ! Le familier Nicotera s'écria : J'avais prédit. pas plus tard qu'hier soir, le succès indubitable du P. Goupessay.

Quant à Germain, il murmura à l'oreille du cheva-

lier : Tout le monde, ici, devrait rougir d'une pareille flagornerie, jusqu'à l'escalier de marbre ! \

Les plus beaux jours ont leurs lendemains. — J'ai j eonquis mes droits régaliens, pensa Conrad, usons-en I et plus vite que ça. — Il manqua d'exactitude et j arriva rue de Monceau au milieu de la messe. Un i petit surveillant, l'abbé Seringcr, auxiliaire depuis \ les décrets, voulut lui faire, à voim basse, une observalion : Va te coucher, lui rétorqua, presque à voiw haute, h jeune enfaùt d'Israël. Le père, entièrement médusé, n'en voulut point croire ses oreilles et se tint coi.

Après la communion du prêtre, un cantique fut chanté suivant l'usage quotidien, pris, comme d'habitude, dans le recueil lamentablement banal du P. Lambillotte; dire que l'on a les hymnes, les proses, les psaumes, et que l'on s'obstine à chanter les ridicules élucubrations qui encombrent, depuis une quarantaine d'années, les cent dernières pages des Eucologes 1 Tout cela sur des airs de faridondaines! Ces réflexions judicieuses ne furent point faites par Conrad, mais il vit une occasion de folichonner et ne s'en priva point. Le refrain, bien-connu, était celui-ci :

Ah ! voyez, voyez qu'elle est belle, La palme promise au vainqueur !

Elle est si noble,

Elle est si belle, La palme promise au vainqueur ! (bis).

Le drôle, à la seconde fois, ne manqua point son

coup. Usant de la seule faculté qu'il possédait, un peu d'esprit naturel," il se mit t à beugler en plein organe auditif du surveillant :

Elle est si noble,

Elle est si belle,

La femme promise au recteur !

Le malheureux abbé rougit jusqu'aux oreilles, mais, plus stupéfait qu'indigné, il feignit l'inattention. Après le dernier évangile, il se hâta toutefois de faire son rapport au P. Coupessay. Le recteur haussa les épaules : — Atous êtes absurde, mon cher,* dit-il; vous avez mal entendu, Conrad est un modèle.*, et puis, mettons que cela soit, on fait semblant de n'avoir pas ouï; laissez-moi tranquille... Avec vos susceptibilités, vous démoliriez mon établissement,

A la classe, ce fut bien autre chose. Dès l'issue du Veni sancte Spiritus, prière obligatoire au début de chaque exercice, le vilain mécréant, pendant que Ton s'asseyait, laissa échapper un formidable : Hat ha! ha!

^ Seulement, en l'état, il avait affaire à un 'homme; l'abbé de Montprofit, didactique prodigieux, très instruit, très énergique, peu franc d'ailleurs etexhalant une parfaite antipathie. L'abbé de Montprofit, fort intéressé, préparait merveilleusement aux examens et, en dehors de sa classe, donnait des leçons à 40 francs l'heure. Son zèle et sa valeur mises à part, on prétendait qu'il possédait des intelligences parmi le bas personnel de la Sorbonne et

recevait communication, par avance, du texte des compositions réglementaires. On conçoit qu'un pareil gaillard ne tolérât point les incartades d'un petit juif ignorant et mal élevé :

— Vous êtes malade, monsieur Vendenheim?

clama-t-il très courroucé, fermant les poings.

— Oh Ma la! répliqua Conrad parmi l'ébahissement universel.

— Sortez, monsieur!

— De quoi... de quoi...

— A la porte, vous dis-je.

Voyant que l'abbé se disposait à quitter sa chaire, Conrad, effrayé, descendit lentement les gradins de l'amphithéâtre. Il ouvrit la porte en haussant les épaules et, avant de la refermer, marmotta entre ses dents : \

— Tu me la payeras, voyou !

Montprofit perçut l'improprerie et se précipita. Mais sa rapidité n'égala point celle de l'odieux crevé qui arriva, quelques secondes avant son maître, dans la chambre du P. Recteur. Il ne tarda pas à y être rejoint par le régent de rhétoriqfue, pâle, l^ors de lui, la main levée.

— Eh bien, eh bien, qu'est cela? demanda Coupessay.

— Il veut me baitre, beugla Conrad.

— Il m'a grossièrement insulté, reprit Montprofit.

— Comment.., Ce n'est pas possible... Je rêve. Parles l'un après l'autre... Qu'y a-t-il, Conrad?

— Pardon, mon père, reprit le professeur, je

FLORÉAIi 27

n'admets pas que vous donniez en premier lieu la parole à ce petit misérable.

— Yoyons.., voyons,,, pas de gros mots... d'un côté, ni de l'autre, mon cher Conrad, allez à l'étude un petit instant, vous reviendrez me voir tout à l'heure,

— Il veut me battre, réitéra le cancre n'osant sortir.

— Allez, allez, dit l'abbé de Montprofit un peu calmé," vous ne valez pas une calotte.

Lorsqu'il se fut éloigné, l'oreille très basse :

— Monsieur l'abbé, observa Coupessay, veuillez regagner immédiatement votre classe; quand elle sera terminée uous viderons la question.

— Elle est bien simple à vider, mon père, vous choisirez entre ce polisson et moi-même. L'un de nous deux partira*

Après la classe, une très longue discussion fut engagée entre le supérieur et le régent de rhétorique» Coupessay ne voulait abandonner ni son professeur hors ligne, ni son opulent élève. En fin de compte, la diplomatie de TOratorien l'emporta. Conrad, consentit à dire en particulier à son professeur qu'il regrettait sa vivacité et son sans-gêne, et le professeur voulut bien pardonner à l'élève qui, en revanche, s'engagea à prendre une demi-heure de répétition par jour, à un louis le cachet.

Le surveillant des corridors, un certain abbé De-crime, fut préveml confidentiellement par le recteur d'avoir àse montrer très tolérantet très coulant à l'égard du nouvel externe qui exerça, durant cette journée,

d'une manière formidable, la patience universelle» L'abbé de Montprofit, qui avait montré les dents, n'eut plus à se plaindre de lui, mais le malheureux « chien de corridor » subit toutes les avanies imaginables, sur lesquelles il préféra garder le silence, ayant besoin pour vivre de sa minable situation»

Montprofit examina brièvement les connaissances du nouvel élève et, à bon droit, les jugea presque nulles. Il communiqua ses impressions au P. Coupessay qui écrivit à la baronne cette deuxième lettre, résumant à 3a façon cette seconde journée :

« Chère baronne,

« Notre bon Conrad est, toujours bien gentil, mais cependant un peu vif et insuffisamment plié à Fobéissance; cela viendra, n'en doutons pas. Tout le monde l'aime. Son professeur, un peu étonné dès l'abord par sa liberté d'allures, est maintenant son meilleur ami. L'ensejmble de son instruction, — au point de vue spécial du baccalauréat — n'est peut-être pas tout ce que nous souhaiterions; c'est moins la faute de votre cher fils que celle du poète bizarre qui a, jusqu'ici, dirigé ses travaux. Du reste, le succès n'est pas compromis. Nous emploierons les grands moyens. Il faut, toutefois, que Conrad travaille • beaucoup à la maison, car deux mois seulement nous séparent de l'examen.

€ Veuillez agréer, chère baronne, l'expression de mon entier dévouement en N. S.

€ G. Coupessat. »

FLORÉAt 29

Au moment où il remettait ce pli à Conrad, accompagnant cette tradition du plus aimable sourire, le supérieur appela un pauvre petit élève, ehétif de corps et d'intelligence, dont les parents, riches naguère, avaient subi une ruine complète. L'enfant,, malingre et souffreteux, était coupable d'avoir sommeillé pendant quelques minutes à la classe d'allemand. Le régent tudesque venait d'adresser un rapport au supérieur.

Majestueusement indigné, le P. Goupessay héla le délinquant d'un geste hautain : <c Mon ami, lui dit-il, vous avez dormi en classe, vous serez retenu dimanche. $

Conrad avait assisté à cette petite scène. A l'heure de la sortie, il chercha l'élève puni et ne tarda pas à l'apercevoir rampant le long des murs, comme un pauvre honteux. S'étant bien assuré qu'on ne le voyait point, il s'approcha du malheureux et lui fit sauter sa casquette d'une calotte.

L'infortuné gamin, qui comptait quatorze ans et qu'une chiquenaude eût ébranlé, n'osa point riposter; il ramassa son petit couvre-chef en disant : — Lâche !

Conrad se mit à le rouer de coups.

— Ton nom, gredin... Ton nom ou je t'assomme»

— Sébastien Maigret, sanglotait l'enfant... Je ne vous ai rien fait, laissez-moi*

— Je te laisserai quand je t'aurai corrigé, vermine, s'écria Conrad eu appliquant sur fo joue du patient un soufflet cruel» Une demi-seconde ne s'était pas écoulée qu'une autre claque, celle-là formidable,

aplatissait la face, de Vendenheim obligé, du coup, de lâcher sa victime» Pendant que le petit Maigrçt s'enfuyait en pleurant, Conrad se retournait abasourdi et recevait une seconde taloche qui Paveuglait.

- — A l'assassin ! hurla-t-il.

Ce n'était point un meurtrier, mais une simple poissarde du marché de la Madeleine, taillée en hercule, qui, de loin, avait assisté au martyre du petit Sébastien. Elle s'était précipitée et ^vait frappé Conrad au milieu de son ignoble triomphe. La vue de son adversaire féminin acheva la consternation du drôle qui détala de loute sa vitesse, poursuivi par la brave marchande de maquereaux dont les objurgations valaient les caresses.

Ce nouveau groupe de Tiphaine et d'Augus gravit les escaliers de la rue du Rocher, descendit jusqu'à la gare Saint-Lazare, d'un train vertigineux et, finalement, devant l'intense manifestation de la curiosité publique fut arrêté par les agents à l'entrée de la grande salle des pas-perdus du chemin de fer de l'Ouest. Le fils de famille et la harengère furent conduits au poste et le brigadier de service comipença par houspiller fortement Conrad. Mais celui-ci ayant exhibé sa carte, le policier ouvrit de grands yeux, encensa longtemps de la tète et se mil à interroger la vengeresse avec une brusquerie malveillante. Elle fit l'expose véridique des faits et n'obtint qu'un haussement d'épaules de l'inspecteur qui prêta une oreille des plus attentives à la déposition mensongère et contradictoire que bredouilla Conrad tout bouleversé des tapes magistrales rubéfiant encore son visage. On lui

demanda s'il voulait porter plainte, mais il réfléchit que l'affaire pourrait, peut-être, mal tourner et, en tout cas,, d'une façon peu glorieuse. Il déclara, donc que son désir se bornait à ce que son agresseur femelle fût maintenu une demi-heure au poste* ce qui lui fut immédiatement accordé.

Quand il rentra rue du Cirque, en assez piteux état, la cravate défaite et la figure empourprée, il conta qu'il avait été assailli, au coin d'une impasse, par des joueurs de bonneteau et qu'il lui avait fallu déployer toute son énergie pour ne pas rester sur le carreau complètement dépouillé,

— Du tois mendir, entonna le banquier Richard.

— Ils étaient nombreux? interrogea la baronne éplorée.

— Huit ou dix, maman.

— Oh! Seigneur!... Seigneur!

— Vous êtes modeste, répliqua M. Germain, dites donc un régiment tant que vous y êtes, nul ne s'y trouvant, personne ne vous contredira.

— liites-vous méchant, monsieur Germain, soupira Mme Vendenheim... vous n'avez pas pitié de votre pauvre élève*

— Oh ! pas du tout, madame, pas du tout ; je suis sûr que nous ne possédons pas la photographie exacte des faits.

— Quels que soient les faits, observa la baronne, mon fils a été l'objet de sévices graves, je ne comprends pas votre indifférence.

— Je suis certain qu'il a commencé.

— Oh! c'est trop fort, gronda Conrad en serrant les poings.

— Non, non, il n'a pas commencé, dit Mlle Aimée de sa voix gracieuse et mélancolique, je vous en prie, monsieur Germain, pour l'honneur de la maison ne croyez pas cela,*, je vous en supplie.

— Eh ! bien, mademoiselle, qu'il soit fait selon vos désirs, M, Conrad n'a pas commencé.

— Alors, vous qui avez bon cœur, vous devriez le * plaindre... voyons.

— Si cela peut vous être agréable, mademoiselle, je le plains... Oh! oui, je le plains... mais il n'est pas le seul que je plaigne ici... malheureusement!

— Qui plaignez-vous, monsieur Germain ?

— Tont le monde, mademoiselle.

— Et, en particulier, si je ne suis pas indiscrète?

— M. le baron, Mme la baronne et... Mlle Aimée de Chantenay.

La pauvre fille exhala cette plainte :

— Oh!... je ne compte pas.

Page 1