TE DEUM
M. Germain dut se faire ramener en voiture à la rue Saint-Jacques, Dés qu'il aperçut Aimée :
— Chère amie, dit-il, le monstre a, je crois, comblé la mesure. Quand je lui ai fait part de votre désir, en pleine salle de la mairie..,
— Déjà!... il est marié! soupira l'orpheline. Germain fit un signe affirmatif et poursuivit :
— Quand je lui ai fait part de votre désir, le scélérat vous a décoché un nouvel outrage. Je n'y ai pas tenu. La fameuse gifle, si longtemps suspendue audessus de sa joue, est enfin partie; la Providence s'est servie de ma main encore valide pour lui infliger, en ce lieu public, et devant les siens, un équitable châtiment de ses infamies. Renversé par la violence du coup ou j'avais emmagasiné deux ou trois années
d'indignation, le brigand, au lieu de me rendre le soufflet, ce que j'aurais compris, m'a mordu comme un loup enragé... il m'a coupé un doigt; voyez ma pauvre main justicière qui serait actuellement incapable de donner une chiquenaude à une mouche...
— Le misérable ! s'écria Aimée, oh ! le misérable î
— Et puis voyez la jolie famille... la baronne voulait que Ton me tuât, tout simplement. Le baron, non par vertu chrétienne, mais par un sentiment de vengeance à Fégard de son fils, — qui lui a fait les cent coups, — a refusé de porter plainte et m'a félicité de l'exécution... Il voulait, même, me donner deux louis pour payer le docteur et le pharmacien. Voici pourquoi vous me revoyez ce soir, pourquoi je ne jonche point quelque paille humide*
— Je serais allé vous chercher au bout de Paris, dit l'institutrice très pâle, en un mouvement fébrile d'exaltation; oh! le misérable! Tinfâme! comment lui pardonner. Monsieur Germain, voulez-vous me rendre un petit service, je me sens très fatiguée, seriez-vous assez gentil pour aller chercher le P« Coupessay?
— Vous n'en êtes pas là, mon amie.
— Oh! mon Dieu! qui sait!... voulez-vous?.
— : Sur-le-champ.
Le poète raprit un fiacre, ce qui lui en faisait deux en la même journée, probablement pour la première fois de sa vie. Le recteur de la rue de Monceau affirma qu'il ne pouvait se rendre auprès d'une jeune fille logeant seule en garni, que c'était scandaleux, qu'il s'était offert, pour faciliter à Aimée l'entrée de l'Àb-
baye-au-Bois... que l'obstination de cette enfant était inconcevable*,, que lui, M, Germain, avait une grande part de culpabilité*., que le premier vicaire venu de Saint-Jaeques-dn-Haut-Pas ou de Saint-Étïenne-du- Mont suffirait pour entendre les aveux d'une âme peu compliquée et, peut-être, encore pure... que, du reste, s'il y avait danger de mort, il verrait ce qu'il avait à faire. **
Avant de rentrer, Germain s'arrêta à Saint-Sulpice et pria l'un des vicaires, le célèbre abbé de La Ghanterie, si connu par son aifabilité et ses vertus, de vouloir bien raccompagner au chevet de la pauvre malade. Mlle de Ghantenay demeura près d'une heure en tète-à-tète avec le prêtre* Puis le poète vint reprendre auprès d'elle son poste de veilleur, malgré un commencement de fièvre traumatique.
— Je me sens bien plus reposée, dit la jeune fille, mais je n'ai aucune faim; voici la nuit qui tombe, je puis rester seule. Laissez nos deux portes entrouvertes, si j'avais besoin de secours, je vous appellerais.., et maintenant, ce qui me rendrait le plus heureuse, serait d'entendre une de vos belles pièces. .. celle que vous voudrez.
Germain, les larmes aux yeux et la voix pleine de sanglots, se recueillit un instant et souffla doucement à l'oreille de son amie son plus magnifique chant d'amour :
Aimez bien vos amours, aimez l'amour qui rêve, Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux; C'est lui que vous cherchez quand votre avril se lève, Lui dont^reste un parfum quand vos ans se font vieux. "
- 1 zm,
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Aimez l'amour qui parle avec la lenteur basse Des Ave Maria chuchotes sous l'arceau ; C'est lui que vous cherchez quand votre tête est lasse, Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau.
Aimez l'amour qu'un Dieu souffla sur notre fange, Aimez l'amour aveugle allumant son flambeau, Aimez l'amour rêvé qui ressemble à votre ange, Aimez l'amour promis aux cendres du tombeau.
Aimez l'antique amour du règne de Saturne, Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché, Qui suspendait, ainsi qu'un papillon nocturne, Un baiser invisible aux lèvres de Psyché.
Car c'est lui dont la terre appelle encor la flamme, Lui, dont la caravane humaine allait rêvant, Et qui triste d'errer, cherchant toujours une âme, Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.
II palpite toujours dans les tentes de toile, Au fond de tous les cris et de tous les secrets, C'est lui que les lions contemplent dans rétoile, L'oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts.
La source le pleurait, car 11 sera la mousse Et l'arbre le nommait, car 11 sera le fruit, St l'aube l'attendait, lui l'épouvante douce, Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.
Amour sur l'océan, amour sur les collines, Amour dans les grands lys qui montent des vallons, Amour dans la parole et les brises câlines, Amour dans la prière et sur les violons*
Amour dans ehaque ville, ouvrez-vous,, citadelles. Amour dans les chantiers, travailleurs à genoux. Amour dans les couvents, anges, battez des ailes. Amour dans les prisons, murs noirs écroulez-vous î
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Le poète se tut, Aimée le contemplait, le visage et Tàme transfigurés. Elle répéta tout bas :
Amour dans la parole et les brises câlines, Amour dans la prière et sur les violons.
— ! mon poète ! comme je vous admire.
— Rien que cela, Aimée?
L'orpheline ne répondit pas.
— Je vois bien que vous aimez encore l'autre.
— Non, c'est fini, reprit la jeune fille, c'est bien fini. Je lui ai pardonné, puisque le prêtre vient de m'absoudre... mais pour l'amour... cet amour fatal, cruel, implacable..* oh! j'en remercie Dieu, il s'est envolé.
— Chère amie... chère amie.
— Mais il m'a tuée, mon bon poète.
— Comment tuée?... Vous verres comme nousvous guérirons, avec l'aide de Dieu et d'Edouard Bourdet.
— Adieu ! mon ami, à demain matin; venez à la première heure, n'est-ce pas, j'aurai peut-être besoin de vous.
— Laissez-moi veiller à votre chevet, Aimée.
— Non, mon ami; si vous m'êtes utile je vous appellerai; je ne le veux pas... Adieu! adieu!...
Germain se retira dans sa chambrette et s'étendit tout habillé sur son lit. sans souffler sa lumière. Il dormit paisiblement jusqu'à l'aube, mais eut une sorte de cauchemar à son réveil. Sous l'impression de sa bougie brûlant encore et dont la lueur rouge se mêlait aux premières clartés du matin, il se crut
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transporté en une veillée mortuaire. Il frémit, secoua les derniers vestiges du sommeil et alla frapper à la porte de sa compagne*
Aucune voix ne lui répondit* Il entra doucement. Aimée, comme le poète, avait laissé brûler son flambeau. Une horrible pâleur glaçait son visage, de sa bouche entr'ouverte s'échappait une respiration oppressée, on eût dit qu'elle étouffait. Germain silencieusement s'approcha du chevet, il contempla cette face angélique qu'un mal invincible torturait et que tant de chagrins avaient décolorée et flétrie.
Aimée ouvrit les yeux.
— Àh ! dit-elle, je rêvais de vous. . . comme vous avez bien fait d'entrer avec l'aube, j'ai à vous dire un secret.
— Parlez, mon amie.
— Oh ! un grand secret.
La voix de l'orpheline s'affaiblissait et paraissait vouloir s'éteindre, comme le soupir d'une musique lointaine.
— Vous souffrez, Aimée ?
— Non, écoutez à quoi je pense :
Amour dans la parole et les brises câlines, Amour dans la prière et sur les violons.
Oh! les brises câlines qui doivent passer à cette heure dans les bois! Oh! la prière... la douce prière au bon Dieu qui m'a sauvée et qui m'aime... oh! la chanson des violons du ciel.
— Et votre secret... votre grand secret?
" — Ah! oui, mon grand secret.
Et 1? jeune fille considérait son ami avec des yeux d'extase, des regards illuminés que celui-ci n'avait point connus*
— Eh bien!*.* j'écoute»
— Quel est votre nom?
— Mon nom!**, vous ne me reconnaissez plus!
— Mais oui, mon ami.*, je veux savoir votre petit nom, celui que vous donnait voire mère.
— Jean, Aimée...
— Jean !.*. je le trouve beau ce nom.
— Aussi beau que Conrad?
— Oh! Conrad... Conrad est pardonné... il n'est plus aimé*
— Yotre secret, mon amie... votre secret?
— Oui, Jean, approchez-vous... bien près, personne autre que vous ne doit l'entendre.
Germain qui sanglotait pencha son front jusqu'à effleurer les cheveux d'Aimée.
L'orpheline répétait :
* Amour dans la parole et les brises câlines, Amour dans la prière et sur les violons.
— Ce n'est pas un secret cela, mon amie.
— Approchez-vous encore, Jean... plus près.., vous savez que je lui ai pardonné... mais je neraifrïe
plus,
— Vous me l'avez dit.
— Et... et... écoutez bien. :
— 3e ne perds pas une syllabe de vos paroles, mon amie.
Les deux jeunes gens étaient face contre face et tellement rapprochés qu'un mouvement de plus eût été un baiser.
— Votre secret, voyons? sollicitait Germain avec l'accent d'une supplication poignante:
— Voici, murmura Aimée, je... vous...
Sa voix s'éteignit, mais dans un dernier frémissement ses lèvres avaient effleuré celles du poète, comme' la bouche des fées qui, parfois, traversent nos songes
— Achevez... achevez... par pitié... Aimée, mon Aimée chérie.
Aucun son ne pouvait plus éclore de la gorge moribonde, mais les yeux dilatés de l'amante incarnaient, largement ouverts, les jrius hautes illuminations de la tendresse. Leur éclat souverain de rayonnement et de douceur effaçaient l'aurore qui, pour l'assomption de la vierge, montait empourprée dans le ciel.
Il était midi quand Germain, tombé à genahx et la tète abîmée, songea à relever son front. Le froid de la mort avait déjà envahi le cadavre; Fàme s'était enfuie au premier aveu de l'amour.
— Ma femme! ma femme! s'écria le poète affolé d'égarement» ma chère petite femme... Oh l ne me parlez plus de la justice et de la miséricorde de Dieu!
Fuis il s'enfonça date un silence farouche.
Il descendit, pria la concierge de le remplacer auprès du corps et obtint ce concours mercenaire en
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glissant à la préposée une pièce de cinq francs. Sombre, terrible, menaçant, il exécuta lui-môme toutes ces formalités lamentables qui doublent, sll est possible, la profondeur du chagrin et la souffrance du deuil. Il paya, de ses propres deniers, une concession de cinq ans, fut à la mairie, à l'église, à l'agence des pompes funèbres. Au moment de rentrer il songea i , arç P. Coupessay.
— Ah! que je ne le manque pas, celui-là, mur-
mura-t-il d'une voix sinistre.
Dès que le religieux l'aperçut :
— Eh bien, monsieur, lui avez-vous communiqué mes conseils?
— Inutile, mon père... elle est morte.
— Ah! la pauvre enfant!
— Morte sans vous avoir vu. . . elle vous avait désiré*
— Seigneur Dieu!... mais vous deviez me prévenir en cas d'approche de la mort.
— Le mal fut incompréhensible, mon père, pas de lésion à constater... une lampe qui s'éteignait. Ce matin, à l'aurore, la dernière lueur a disparu.
— S'est-elle confessée?
— Oui, mon père.
— Allons, tant mieui... je dirai la messe pour elle... Où se fera l'inhumation?
— Au cimetière Montparnasse.
— J'irai, monsieur... Je suis désolé de ce que vous me dites, si j'avais su... cette enfant a pu croire que je l'abandonnais*
— Oui, mon père.
Comme il disait ces mots, Germain aperçut une
toute petite larme aux bords des paupières du religieux,
— Mou père, continua-t-il, vous m'avez affirmé, un jour, que vous étiez un bon prêtre et d'une telle façon que je vous ai cru.;. Je vous crois encore, car votre émotion est visible, quelque effort que vous fassiez pour la dominer et la cacher. Mais, écoutez-moi, devant ce lit de mort vous excuserez mon audace. Vous êtes un prêtre mondain et voyez les résultats! Vous étiez, certainement, au mariage du petit gradin que Ton appellera désormais le baron Conrad Vendenheim et que vous devez connaître aussi bien que moi,
— Abl certes!
— Vous y étiez, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur... j'y étais.
— Et vous n'êtes pas venu au chevet de sa victime pour adoucir et consoler son agonie !
— Je dirai la messe pour elle, monsieur, j'assisterai à ses obsèques, j'accompagnerai sa dépouille au champ du repos.
— Toujours trop tard, mon père.*.
— Je veux participer aux frais funéraires.
— , Ah! non, par exemple.,, jamais. Ce privilège est réservé à' ceux qui l'ont aimée/Merci.
— Eh bien, monsieur, à demain.
Le poète, toujours morne et taciturne, veilla toute la nuit le cadavre de son amie; il voulut procéder lui-même et seul, en dépit de sa blessure, à la terrible cérémonie de l'ensevelissement. Avant de clore la bière, il considéra longtemps ces traits défigurés
qui devaient être le charme et le poème de sa vie.
Puis il répéta en serrant les poings : Ah I la justice et la miséricorde de Dieu !
Deux personnes assistèrent à l'office et suivirent le convoi: le poète et le supérieur de la rue de Monceau. Germain n'avait à aucun prix voulu que la famille Vendenhcim fût prévenue. Dans sa juste pensée la présence de ces milliardaires eût contaminé la majesté de la mort.
Au cimetière, Germain demeura longtemps prosterné. Le P. Coupesscy, avec un flair supérieur, comprit qu'en dépit de son attitude correcte, le malheureux se révoltait contre le ciel. Au bout d'une demi-heure il s'approcha de lui.
— Monsieur Germain !
— Mon père.
— Vous m'avez fait la morale hier soir J'ai accepté vos paroles. Me permettrez-vous aujourd'hui une exhortation,
— Oui, mon père.
— Vous êtes chrétien, n'est-ce pas?
— Oui, mon père*
— Eh bien, au nom de cette pauvre enfant ellemême, qui vous tiendrait assurément ce langage si elle pouvait se faire entendre, soumettez-vous à la volonté de Dieu... Croyes-mpi, monsieur, mon verbe est celui de la raison et de la foi. .
Spontanément Germain tendit au prêtre ses deux bras. Un torrent de larmes l'envahit, il se mita pleurer et à sangloter comme un enfant.
Le prêtre s'étant éloigné.après une dernière prière,
le poète resta agenouillé auprès du sépulcre. Voici que du fond de la terre fraîehement remuée une voix sembla s'élever confirmant la parole du religieux. Une voix infiniment harmonieuse et pure comparable aux célestes musiques, aux accords glorieux de la nature embaumée par la jeunesse du printemps. Et cette voix disait : Console-toi, je t'aime...
à jamais...
Alors le désespéré de tout à l'heure fut métamorphosé en un saint du paradis. Une paix surnaturelle éblouit son âme et transparut sur son visage en un sourire étoile. Et le chrétien résigné, magnifiant Dieu parmi ses douleurs, laissa monter de ses lèvres le chant triomphal que l'Église entonne sur la tombe des enfants, sauvés par leur ange des rancœurs de la vie: /&Q VK -^\
Te Deum, laudamustij \\Y ?A
Juin 1890.