LE NUAGE CRÈVE
La vie à la me Saint-Jacques était douce et mélancolique* Mlle de Ghaatenay, par les bons soins de Germain, avait placé son petit avoir de façon à en retirer environ un millier de francs par an; elle tâchait de vivre sur ce mince revenu en attendant de pouvoir trouver des leçons. Germain, lui, avait promptement obtenu une position de professeur-adjoint de dessin dans un établissement universitaire. Les compagnons d'exil étaient convenus de se lever dès l'aube, afin de consacrer au travail la plus grande partie possible delà journée. Aimée compulsait et revoyait ses méthodes; Germain, pendant le temps libre que lui laissait son occupation salariée, mettait la dernière main à cet admirable poème dont il aimait à réciter des fragments et qui était une merveilleuse
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apothéose de ridée catholique devant porter pour titre: Gloria in ewcehis. Vers neuf heures du matin le poète allait frapper à la porte de l'orpheline; ils déjeunaient ensemble rapidement et frugalement, d'un simple bol de lait et s'abandonnaient, pendant une demi-heure, à une causerie familière, sans que jamais l'amoureux se permit la plus légère inconvenance, soit de langage, soit d'attitude. Aimée était devenue l'amie de Germain, dans toute la force élevée de l'expression, mais pas encore l'amante et la fiancée que le poète aurait si ardemment désirée.
Après un court échange d'idées et de sentiments, Germain partait pour son collège situé à l'autre extrémité de Paris ; il était obligé de déjeuner seul dans ce quartier éloigné. Aimée prenait dans sa chambrette son modeste repas de midi* Elle revoyait son ami vers une heure et demie et tous deux faisaient au Luxembourg une promenade à laquelle ils consacraient un peu plus d'une heure. Puis ils se remettaient au travail, chacun . dans leur chambre, et ne se rejoignaient plus qu'à sept heures* A ce moment et avec une précision mathématique, Germain venait prendre la jeune fille pour l'amener au plus honnête des restaurants du quartier Latin, chez le grand Laissus, près de l'Odéon. Pour la somme modique de 1 fr. 50 les deux amis dînaient suffisamment et sans être empoisonnés* Comme le poète le lui avait prédit, Aimée fut absolument respectée dès le premier jour par tous les habitués du restaurant; en aucun temps nul pensionnaire ne se permit à son égard le moindre geste, la moindre parole qui fût
répréhensible. Les fameux catholiques de l'hôtel Fénelon avaient eu l'étrenne et le monopole de l'injustice et de la grossièreté*
, Quand le repas du soir était terminé, Aimée et Germain rentraient lentement à la rue Saint-Jacques et, arrivés sur le palier, se disaient adieu jusqu'au lendemain matin.
Un jour, Mlle de Chantenay, toujours en quête de travaux productifs, reçut une lettre de recommandation pour l'abbé Roubley, curé de Sainte-Radegondc, un des ecclésiastiques les plus influents de Paris. Elle se rendit seule au presbytère et fît demander au curé mondain quelques instants d'entretien. Quand l'abbé vit qu'il ne s'agissait point d'une comtesse ou d'une marquise, mais d'une simple postulante, il résolut de la recevoir debout et entre deux portes. x
— Qu'est-ce que vous désirez, madame?
— Monsieur le curé j'ai une lettre qui me recommande à vous.
— Je suis très pressé. Que voulez-vous?
— C'est pour avoir des leçons de musique, monsieur le curé*
— Etes-vous mariée?
— Non, monsieur l'abbé.
— > Habitez-vous avec vos parents?
— Je suis orpheline.
— Vous logez donc seule ?
— Oui, monsieur le curé.
, — Mais c'est un pur scandale.
— Que dois-je faire? J'étais autrefois chez la baronne Yendenheim, elle m'a renvoyée.
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— Il ne fallait pas vous faire chasser, c'est une très mauvaise note. Pourquoi cette expulsion?
— Je ne sais pas, monsieur le curé.
— Parfaitement.., parfaitement... on m'a conté l'histoire et je me rappelle maintenant votre nom. Vous ne gardiez pas les convenances voulues avec le fils de la maison.
— Oh! monsieur le curé,,, ce n'est pas vrai!
— Taisez-vous, mademoiselle, vous n'êtes pas polie. Donc on vous a justement éloignée de cette grande famille. Au lieu d'aller dans un couvent, vous vous êtes mise en chambre, vous vous faites appeler ma™ dame, alors qu'aucun sacrement ne vous a donné ce droit; monsieur ne doit pas être bien loin.
Des larmes d'indignation douloureuse brûlaient les joues de la pauvre Aimée.
— Tene^ continua Roubley, vous devriez vous confesser et entrer dans quelque communauté,
— Ma conscience ne me reproche rien, monsieur le curé, et je n'ai pas la vocation religieuse, - %
— Vous avez la vocation d'étudiante ?
Aimée rougit fortement sans répondre.
Lé curé conclut ainsi:
— Je n'ai pas de temps à gaspiller inutilement avec vous, voici un franc et ne revenez plus.
Il mit brusquement une pièce de vingt sous dans la main droite d'Aimée, lui tourna le dos sans la saluer et rentra dans son cabinet. La pauvre institutrice fut tellement abasourdie qu'elle n'osa point refuser l'insolente aumône, mais en regagnant la rue Saint- Jacques elle entra à Saint-Sulpice et déposa dans le
tronc des pauvres le franc extirpé à la générosité de l'abbé Roubley,
Il n'y avait pas cinq minutes que la pauvre fille avait quitté le presbytère, que Conrad Vendenheim y faisait une bruyante irruption, 11 avait confié à son copain ^ Théodore de Vannes, sa désagréable aventure chez le P. Coupessay et Théodore, qui était au mieux avec l'abbé Roubley, lui avait dit :
— Va trouver le curé de Sainte-Radegonde de ma part, tu auras ton billet sans nul encombre,
I/ecclésiastique précité introduisit Conrad dans son grand salon avec toutes les marques de la déférence et du plus obséquieux respect. Quand il sut l'objet de la visite, il dit au fiancé :
— Mon Dieu ! monsieur le baron, je ne puis pas vous donner le billet absolument sans que vous vous soyez confessé, mais vous savez, ne vous faites pas un épouvantail de cette chose-là* Nous en avons entendu de toutes les couleurs, allez! Voyons, mon enfant, asseyez-vous près de moi, je connais bien d'avance toutes vos offenses au décalogue. Vous n'avez ni tué, ni volé, ni battu vos parents; vous avez eu quelques relations féminines, n'est-ce pas?
— Quelques-unes, monsieur le curé,
— Eh bien, mettez-vous à genoux, récitez votre acte de contrition, je vais vous donner l'absolution.
Trois minutes plus tard, Conrad, triomphant, emportait du presbytère le papier nécessaire, bien facilement conquis.
Froissée profondément et affligée par l'accueil du curé Roubley» Aimée avait écrit au P, Goupessay, son
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coftfesseur, qui lui répondit une lettre assez douce et bienveillante, maïs où il se bornait à lui promettre son appui pour la faire admettre à l'Abbaye-au-Bois. Mlle de Chantenay, après la réception de cette missive, tomba dans une mélancolie profonde et demeura deux jours sans consentir à quitter sa chambre» Germain, au comble de la désolation, alla quérir le docteur Bourdet qui s'empressa d'accourir avec son dévouement et sa charité ordinaires, additionnés de cette brusquerie de bon aloi qui est, si souvent, l'apanage des cœurs généreux. Bourdet examina longuement et scrupuleusement la jeune orpheline et lui dit:
— Tous n'avez rien, mademoiselle, un peu de faiblesse seulement. Promenez-vous, distrayez-vous, je vous trouverai des leçons, moi.
Après ces bonnes paroles d'encouragement, l'illustre praticien prit Germain à part et lui parla fort différemment:
— Mon cher ami, cette jeune fille est perdue, elle n'en a pas pour un mois ; tout ce que vous pouvez fMre est d'adoucir ses derniers jours. Surtout, soyez bien sage.
— Mais enfin, docteur, quelle est donc sa maladie?
— Une phtisie caractérisée et compliquée d'une maladie de langueur. Cette pauvre enfant eut un amour malheureux. Sa santé a toujours été fort délicate, la faculté émotionnelle très vive et très profonde ; il n'en fout pas davantage, hélas i
Quand le docteur se fut éloigné, Aimée, pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté l'hôtel, vint trouver Germain dans sa chambrette.
278 IX UOMtDJfi MONDAINE
Le professeur de dessin tressaillit*
— Monsieur Germain» dit-elle, voudriez-vous nie faire un plaisir, je sens que je me meurs,
— Que dites-vous là, chère amie, vous ne vous en rapportez donc pas au médecin? Que désirez-vous de moi?
— Excusez-moi d'avance, je vais vous faire de la peine.
— Tout ce que vous voudrez, Aimée,
— Monsieur Germain, c'est une faiblesse, mais vous me la pardonnerez, comme tant d'autres, je voudrais voir.,, je voudrais voir... une dernière fois— vous comprenez? avant son mariage*
— Je comprends, mademoiselle ; s'il ne tient qu'à moi, vous le verrez.
— Vous ne m'en voulez pas, monsieur Germain?
— Oh! non, mon pauvre ange, s'écria le poète qui ouvrit spontanément les bras et pressa l'orpheline sur son cœur.
— Hé! hé! ce M, Germain, dit Àiméc avec un pâle sourire-
— Vous ai-je offensée, mon amie?
— Non, mon ami.
Ce simple mot fut dit avec une telle douceur que Germain se crut ravi au ciel. Il se leva, baisa au front la jeune fille qui ne se défendit point et partît pour l'hôtel Vendenhcim,
À la rue du Cirque le concierge lui dit:
— Monsieur, c'est aujourd'hui le mariage civil, vous trouverez tout le monde a la mairie du huitième.
Germain se précipita. Son entrée dans la salle des
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mariages où se trouvaient simplement, suivant le code mondain, les deux futurs, leurs parents et leurs témoins, en costumes de fantaisie, cette entrée passa inaperçue. H* le maire n'était pas encore arrivé. Le poète s'approcha du cancre après avoir salué l'assistance d'une vague inclination.
-- Tiens! s'écria Conrad, vous voilà, Germain!
— Oui, j'ai deux mots à vous dire.
Et Germain entraîna Conrad dans une embrasure de fenêtre.
— Mlle de Ghantenay désire vous voir, pouvez-vous venir un de ces jours... cinq minutes?
— Ah ! dame! il est trop tard!.., je lui' ai proposé jadis, elle n'a pas voulu.
Le poète connaissait bien son Conrad, mais il ne s'attendait pas à l'ignominie d'une pareille réponse. Il s'écria:
— Misérable! polisson! nu moment où l'homme de service annonçait M. le maire.
Puis retentit aux oreilles de tous le bruit clair et sec d'une claque épouvantable. Le poète avait pris son élan et souffleté à toute volée le milliardaire fiancé. Une de ces gifles adéquatement réussies, tellement concluantes en leur retentissement qu'une récidive est mutile. Conrad était tombé. Tout le monde se précipitait Olivia et Àngelina se trouvaient mal. Soudain un cri de douleur s'éleva, M. Germain très pâle s'affaissa dans les bras d'un employé galonné accouru pour l'arrêter* Conrad, avant 4e se relever, avait bondi sur la main vengeresse qui venait de le stigmatiser et que M. Germain avait laissé retomber
le long de son corps, comme un glaive au fourreau. Le fiancé, transporté de rage sous le coup de son humiliation sans précédent, agrippa le petit doigt de cette main aux incisives de sa puissante mâchoire, aiguisées comme des couteaux. La morsure fut effroyable et monstrueuse, le doigt fut littéralement coupé par le milieu et la phalangine broyée avec la peau et les muscles qui la recouvraient. L'extrémité digitale pendait à un lambeau de chair ; sur le parquet giclait un jet de sang. Le magistrat municipal interloqué, épouvanté, ne put articuler que ces mots :
— La célébration du mariage est retardée d'une
heure.
Et il sortit en toute hâte, donnant des ordres pour prévenir la police et le service médical»
Le commissaire en personne ne tarda pas à accourir, assisté de son secrétaire et de deux agents; deux médecins entrèrent & sa suite. Ces dames, à qui on avait fait respirer des sels, étaient h peu près remises* La baronne beuglait :
— Tuez-le!... tuez-le!... à l'assassin!
Germain, qui avait défailli, fut transporté par les
gardiens dans une salle voisine. Conrad, la joue enflée et violette, avec la marque bien accusée des cinq doigts, les lèvres et le menton souillés de sang, pleurait pour la première fois de sa vie, refusant de répondre aux questions, tremblant, chancelant, exhalant les cris rauques d'un chien qu'on assomme.
M. Coiffé de Liévreville, commissaire de police, s'adressa de suite au baron Vendenheim et le pria de
vouloir bien faire sa déposition. Le banquier témoigna le désir de s'entretenir en particulier avec le magistrat. Ces deux messieurs se retirèrent dans le cabinet de M» le maire; le secrétaire demeura dans la salle. Dès qu'ils furent seuls :
— Mezieu le gommizaire, che zuis engendé. Mon vils Gonrate çst un bolizon, fus le zafez iécha. Il a emboigné eine galàde, eine pone galéde, z*e$t pien vaiU M. Chermain a raisson, che ne feux bas border blainde.
— Je suis à vos ordres, monsieur le baron, dit le commissaire, c/ost à vous seul qu'il appartient de prendre une décision sur la suite à donner à cette affaire* Je crois qu'en effet il vaut mieux l'étouffer. M. le maire va donner au personnel des ordres très sévères, la presse n'en saura rien, c'est l'essentiel.
Puis Coiffé de Liévreville appela son acolyte, et quitta le palais de l'état civil sans avoir rédigé de procès-verbal.
Cependant M* Germain avait repris connaissance presque aussitôt après son évanouissement et l'un des médecins amenés lui avait appliqué un pansement provisoire. Pendant ce temps-là M. le maire apparais* sait de nouveau sur son estrade, avec cette trouvaille à la bouche :
— Mesdames et messieurs, c'est un fou. Aucun souvenir ne doit être gardé de cet incident sans importance.
Après cette homélie qui ne fut pas du goût de Conrad, il fut procédé, sans retard, à la cérémonie du mariage civil. Le oui fatal fut sangloté par Angélina
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et grogné par le jeune Vendenheim qui, avec uu mouchoir brodé, tamponnait désespérément sa joue afin d'en cacher aux assistants les stigmates peu glorieux» Dès le prononcé de l'union, tout le monde partit en hâte, sauf Je baron Richard qui demanda à voir IL Germain, huprès duquel il fut immédiatement introduit,
— Monsieur le baron, dit le poète en l'apercevant, je suis prêt à accorder, soit h monsieur voire fils, soit à vous-même, une réparation par les armes.,, dès que ma main sera guérie.
Vendenheim partit d'un éclat de rire.
— Une rébarazi on, exclama-t-il.,, mais fous édes le blus pon carzon tu monte, ehe fous abroufe, z'est ein bolizon, ehe fenais fous vélizider. Z'est eine ponne lezon.
— Si vous le prenez ainsi, monsieur le baron.,* c'est très bien. Permettez-moi de louer votre façon de comprendre les choses.
— Prafo ! Chermain, prafo I
— Je vous remercie, monsieur le baron.
— Mais, à brobos, ehe ne feux bas gue fous ayez à bayer le mêtezin et les troques.
— Vous êtes trop bon, monsieur*
— Che zuis ce qu'il vaut édre.
— Permettez-moi de ne pas accepter,
— Voilà (eux louis.
Et le banquier tendait au poète quarante francs en or tout neuf.
— Monsieur le baron, je vous suis très reconnaissant, reprit Germain, mais je vous en prie, n'insistez
pas, je ne puis accepter une gratification du père* après avoir taloche le fils,
— Che regrèiCy répondit Richard.
Et il remit les deux napoléons dans sa poche.
— - Zi c ha mais, conclut-il, fous afiez pesoin t'un louis, benzez au paron Fentenheim.
— Je n'y manquerai pas, monsieur le baron, répondit le poète.
L'homme à l'escalier de marbre s'éloigna en sifflant : Au clair de la lune.
Sous le porche de la mairie il murmura *out joyeux :
— Fenchêt fenchêl... et... craduidement i