‹ LÁrmée et le peuple [microform]; le pouvoir soviétiste et le officiersChapitre 1 sur 2 · EDITIONS · texte numérisé non relu

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de l’Internationale Communiste 60 . Petrograd, 1920

Soldat, Marin, Ouyrier,

Camarade Français !

L’Entente maintient depuis de longs mois autour de a Russie révolutionnaire un blocus implacaple qui a pour l)ut de réduire par la famine et par l’isolement les ouvriers ( t les paysans socialistes russes.

Aucune nouvelle d’Europe ne peut nous parvenir directement. Et pendant qu’on nous calomnie quotidiennement dans toute la grande presse européenne, nous ne jiouvons donner à l’étranger aucune information exacte sur < e que nous voulons, sur ce que nous faisons. Nous sommes bâillonnés en présence de nos ennemis.

Si tu veux servir selon tes moyens la cause de la vérité, lais lire nos publications et fais les parvenir dans ton pays î. tes amis, aux journaux, aux militants révolutionnaires.

l-ère Imprimerie de l’Etat. Gatchinskaïa, 26. Pélersboiirg.

CVî

La présente brochure offre au lecteur la matière d’une conférence qui a été faite par le camarade G. Zinoviev, en octobre 1919, dans une réunion des militaires- spécialistes de Petrograd et de l’arrondissement, au palais d’Ouritsky. Environ 3.0u0 officiers assistaient à cette réunion.

L’année et la société.

Tout peuple a Tarmée qu’il mérite. On aurait parfaitement raison de poser la question ainsi: «Dis-moi ce qu’est ton armée et je te dirai ce qu’est ton pays». Pour confirmer la justesse de cette manière de voir il suffit d’examiner l’histoire de notre propre armée.

Si nous jetons un regard en arrière, nous verrons que l’armée russe jouait déjà un rôle mondial à l’époque où, en Russie, le servage subsistait encore. En ces temps de triste mémoire, l’armée russe était un de ces facteurs dont l’influence se fait sentir sur ce qui se passe, historiquement parlant, dans le monde entier; — mais, fort différente en cela de celle d’aujourd’hui, l’armée russe d’alors était un poids lourd que mettaient sur l’un des plateaux de la balance les propriétaires et la bourgeoisie.

Durant la révolution de 1848 — 1849, notre armée russe intervint également dans la politique internationale, mais n’intervint que pour prêter son appui aux propriétaires contre les paysans.

Ce n’était pas pour la première fois qu’en 1919 la Hongrie jouait, en Europe, un rôle significatif; il y a de cela 70 ans, elle avait déjà fixé sur elle l’attention du monde civilisé. Lorsque, pendant la révolution de 1848, les propriétaires hongrois se virent incapables de se rendre maîtres du peuple soulevé, le gouvernement hongrois fit appel au tsar de Russie.

Et, en ce temps-là, le tsar était en mesure de répondre à cet appel. Il équipa et arma les serfs, mit à leur tête une bande d’officiers, qui appartenaient à la classe des propriétaires, et expédia

cette armée en Hongrie pour écraser l’insurrection. Et l’armée russe, cette armée de serfs, commandée par des propriétaires, il y a de cela 70 ans, écrasa dans les steppes hongroises le mouvement révolutionnaire entrepris par les paysans et les ouvriers. En récompense de ce service rendu à «la bonne cause», la Russie reçut le titre infamant de gendarme; elle était bien un gendarme, en effet, cette Russie esclave, qui fournissait des armées contre-révolutionnaires, non seulement pour maintenir le régime à l’intérieur, mais aussi pour secourir la Hongrie bourgeoise; cette Russie qui s’efforçait de soutenir la contre-révolution dans l’Europe entière! Oui, camarades, il y a de cela 70 ans, l’on ponvait bien dire: La Russie possède l’armée qu’elle mérite de posséder.

Et il ne pouvait en être autrement. Notre peuple vivait courbé sous le joug du servage, et vous savez dans quelles jolies conditions s’exerçait le droit du propriétaire. Servage, cela voulait dire ignorance, ténèbres à peu près complètes parmi les paysans, et même parmi les travailleurs de la ville; cela voulait dire que les gens étaient l’objet d’un trafic, à l’instar des bestiaux; cela voulait dire qu’une insignifiante minorité de propriétaires disposaient, à leur gré, du sort de dizaines de millions d’hommes. Et puisqull en était ainsi, puisque la Russie tolérait le servage dans son sein, qu’elle s’y résignait, qu’elle ne se soulevait pas tout entière contre cette monstruosité, il est bien clair que l’on pouvait faire de son armée ce que l’on voulait, que, comme un cheval qui a des oeillères, on n’avait qu’à la faire tourner à droite ou à gauche. Ce fut cette armée que l’on envoya, pour écraser la révolution en Hongrie. Ensuite, à peine quinze ans plus tard, l’armée russe eut de nouveau à jouer le rôle de gendarme, ou plutôt de boiureau international. J’entends parler ici de la répression qui fut exercée lors de l’insurrection polonaise.

Camarades, en ce moment, la bourgeoisie polonaise fait la guerre à notre pays, et il est bien naturel que nous la détestions. Mais est-ce à nous d’oublier que, durant des dizaines et des dizaines d’années,le tsar de Russie et les propriétaires de chez nous ont opprimé la Pologne et beaucoup d’autres petits pays, situés sur nos frontières, et que la violence seule nous avait annexés? Lorsque commencèrent en Pologne, vers 1830 et vers 1860, des soulèvements contre le tsar de Russie, et que le peuple polonais, presque tout entier, sans en excepter les femmes, prit part à l’insurrection, on expédia en Pologne un bon nombre de corps d’armée, sous les ordres de généraux dont les opinions étaient connues comme particulièrement réactionnaires; on les chargea d’exterminer, par le fer et le feu, le peuple polonais, on leur dit de noyer dans le sang polonais le mouvement émancipateur de cette époque. L’armée

russe, cette armée composée d’esclaves, se rendit en Pologne sans murmurer, elle massacra dans ce malheureux pays des centaines et des milliers d’hommes, dont tout le crime était d’avoir formulé des exigences parfaitement justes. Alors encore on pouvait dire: La Russie possède l’armée qu’elle mérite de posséder.

A cette epoque là il arriva que des Russes, qui appartenaient à l’élite de la société, notamment A. I. Herzen, le fameux écrivain, ne purent s’empêcher de s’écrier: «Quelle honte d’être russe!» Certes, il était triste, il était pénible de voir et d’entendre dire que notre armée, conduite par les généraux du tsar, animée d’un sentiment féroce, massacrait des milliers de Polonais, pour avoir tenté de rendre à leur patrie son indépendance.

Je le répète, à chaque étape de notre développement à toute époque de notre historié, nous avons eu l’armée que nous méritions d’avoir.

A partir surtout du moment où l’Europe civilisée, abandonnant le vieux système de recrutement à demi-féodal, fondé en partie sur le servage, adopta le principe du service militaire obligatoire, le peuple partout put dire de son armée: Elle est la chair de ma chair, elle est le sang tiré de mon sang. Chaque peuple eut, désormais, l’armée qu’il méritait d’avoir. Comme la goutte d’eau réfléchit l’image du soleil, l’armée donna le reflet du régime politique et des diverses condition de vie sociale qui existaient dans chaque pays.

Que des propriétaires fussent au pouvoir, que le servage fût en vigueur, que la bourgeoisie fût maîtresse de la situation, tout cela trouvait écho dans l’armée. Il en était ainsi en Russie, il en était ainsi dans le monde entier.

Voilà pourquoi l’armée rouge d’à présent, avec ses chefs, donne l’image de toutes les richesses et de toute l’indigence de notre pays; on y voit et le fort et le faible de notre situation. Elle est, cette armée, l’image de la Russie tout entière, de nos conditions de vie sociale, de notre régime économique et politique.

L’armée peut-elle rester étrangère à la politique?

Ici, il importe avant tout de se demander si l’armée peut rester étrangère à la politique; il faut répondre clairement à cette question.

Vous savez vous-mêmes qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y a pas d’opinion plus répandue, et selon moi, plus erronée,

que celle qui met l’armée à l’abri de la politique, et qui fait un devoir à l’armée d’en rester là. Sous l’ancien régime, la Russie du tsar et l’Europe bourgeoise affirmaient que l’armée devait se placer en dehors de toute politique. Or, nous, nous disons que même l’école ne peut être étrangère à la politique et qu’elle ne l’a jamais été.

L’école est, en chair et en os, l’image vivante de la société; l’école porte l’empreinte du régime social. On peut appliquer à l’école la formule que nous avons déjà employée: «Dis-moi ce qu’est l’école dans ton pays et je te dirai ce que vaut chez vous le régime social». L’école n’a jamais été étrangère à la politique; les universités, comme les écoles paroissiales, comme les écoles primaires d’adultes, étaient, sous le tsar, au service des intérêts des propriétaires et de la bourgeoisie. Il en a toujours été ainsi partout, même dans les pays les plus libres, les plus démocratiques, comme en France et en Amérique.

En France, dans cette France soi-disant si «démocratique», l’enfant, dès l’âge de cinq ans, fait connaissance avec le laboratoire intellectuel que lui a préparé la bourgeoisie; on lui met entre les mains une chrestomathie tout(! pleine d’idées bourgeoises, on lui apprend à chanter des chansons bourgeoises; dès le premier âge on lui enseigne qu’il n’existe pas de régime meilleur que celui au milieu duquel le sort l’a placé. On lui met dans la tête qu’il n’y a jamais eu, qu’il n’y a nulle part de héros tels que les grands conquérants français, lesquels ont subjugué tant de peuples étrangers, se sont emparés, en vrais pillards, d’un si grand nombre de colonies, etc.

En Russie, la politique s’introduisait dans l’école par des procédés particulièrement grossiers. A la tête du ministère de l’instruction publique on mettait des réactionnaires de haute volée, tels que le trop fameux Kasso, les Oiivarof, les Chirinski- Chikhmatof, les Dmitri Tolstoi et autres.

En France et en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, ces choses-là se font plus délicatement, avec plus d’habileté, plus d’esprit. La bourgeoisie européenne, beaucoup mieux que la nôtre, s’entend à séduire et à tromper le peuple. Mais, en somme, les résultats sont partout les mêmes, — l’école primaire, ainsi que les hautes facultés, sont partout au service du régime et de la classe qui détient le pouvoir, c’est-à-dire, dans ces pays-là, au service des banquiers, de la bourgeoisie et des propriétaires.

On peut en dire autant de l’armée. Noml)re de militaires, nombre de chefs, vraiment instruits et cultivés, sont jusqu’à présent convaincus que le devoir de l’armée est de rester en dehors

de la politique. Cela est entré dans le sang. Et cependant il n’y a pas d’erreur plus grande que celle-là. Jamais aucune armée n’a été, fût-ce pour une minute, étrangère à la politique. Au contraire, depuis qu’il existe des armées recrutées par la voie du service militaire obligatoire, elles sont au service d’une politique déterminée, elles jouent un rôle politique bien défini, peut-être parfois à leur insu.

Sous le tsar, à l’époque du servage, eu 1848 — 1849, lorsqu’on envoyait l’armée combattre et étouffer la révolution hongroise, n’était-ce pas là une mission politique qu’on lui donnait. Les serfs, qu’on armait et qu’on expédiait en Hongrie, ne se rendaient pas compte de ce qu’ils faisaient, cela est probable, cela est même certain. Peut-être même que les généraux et les officiers qui commandaient cette armée de serfs, ne comprenaient pas tous L au service de quelle politique ils s’étaient mis, ne comprenaient

pas même ce que c’est que «la politique». Ce qui n’empêcha pas l’armée d’accomplir, en 1849, une fonction politique parfaitement définie, de servir, en un mot, la politique du tsar et des propriétaires russes.

Lorsqu ’en 1904 — 1905 des millions de nos soldats se battirent avec les Japonais, sans aucun doute beaucoup de ces soldats étaient loin de penser qu’ils jouaient un rôle politique; et l’on pouvait en dire autant des chefs. Quinze ans se sont écoulés et tout le monde a parfaitement compris que la guerre russo-japonaise était le résultat des luttes politiques, que le tsar et la bourgeoisie avaient engagé cette guerre à dessein, dans l’espoir tout d’abord de détourner l’attention du peuple, jusque là concentrée sur les affaires intérieures, et ensuite dans l’espoir de s’enrichir, de piller, de conquérir de nouveaux marchés.

L’armée russe et la lutte à l’intérieur.

En un mot, durant la guerre russo-japonaise, notre armée accomplissait une tâche politique déterminée; elle n’était pas étrangle à la politique. Si, maintenant, vous vous reportez à l’histoire de nos luttes intérieures, vous verrez, et cela de la maïuère la plus claire, la plus évidente, que notre armée n’est pas et n’a jamais été, fut-ce pour une minute, étrangère à la politique. L’armée russe fut envoyée pour écraser l’insurrection polonaise. N’était-ce pas là de la politique? C’était une politique de réaction, une politique louche, une politique de déprédation, une politique

de Cent-noir, qui contraignait à rougir des hommes d’élite, tels que Herzen et plusieurs de ses contemporains; mais enfin — c’était de la politique!

Voyez, maintenant, ce qui se passait à la veille de notre première révolution, en 1903 — 1904, lorsque se dessine un puissant mouvement de révolte dans les campagnes, lorsque, dans le gouvernement de Saratof, dans le centre et dans le midi de la Kussie, les masses paysannes se réveillent d’un long sommeil, lorsque les paysans se soulèvent pour demander des terres; est-ce-que le gouvernement n’eut pas recoms, alors, à des troupes expéditionnaires, dont il se servit pour châtier les mécontents dans toute l’étendue du pays? Dans le gouvernement de Saratof, et ailleurs, on donna le fouet à une multitude de paysans qui avaient eu l’audace d’exiger des terres. Qu’en dites-vous, n’était-ce pas là de la politique? L’armée restait-elle ainsi en dehors de la politique? Non, — l’armée accomplissait une tâche politique déterminée.

Mais c’était, certes, une tâche abominable, une oeuvre de réaction qu’elle accomplissait; l’armeé marchait contre le peuple.

Un triste passé.

On a raconté, on a écrit quelque part ce que je vais vous dire à présent: lorsque le soulèvement des paysans fut à son apogée,, plusieurs régiments furent expédiés pour fouetter les habitants de presque tous les bailliages, dans le gouvernement de Saratof; il arriva qu-’un jour (dans le district de Balachof), Stolypine, en ce temps-là gouverneur, et qui fut bientôt récompensé pour le haut fait dont je vais parler par le ])ortefeuille ministériel, Stolypine donc, qui était aussi l’un des gros propriétaires de l’endroit, était assis bien à son aise dans un kiosque et prenait son thé, tandis que nos propres soldats, ])aysans sans doute eux aussi, obéissant à leurs chefs, fouettaient les paysans de Saratof: Stolypine s’amusait à les regarder faire. N’est-ce pas là un symbole politique? Un gouverneur, futur ministre de l’intérieur et futur président du conseil, gros propriétaire, commodément assis à une table sur laquelle chante le samovar, s’amuse à voir comment les cosaques donnent aux paysans le fouet; et cela parce que ces malheureux ont prétendu secouer le joug des propriétaires et se sont soulevés pour la première fois; ah! le joli tableau! Mais ce n’est pas là, convenez-en, ce qu’on appelle «rester ea dehors de la politique»!

Non, l’armée n’était pas étrangère à la politique! Elle réalisait la politique de Stolypine et des propriétaires qui, par toutes sortes de finesses et de finasseries, s’entendaient à rester maîtres de cette, armeé, qui savaient contraindre des paysans à fouetter d’autres paysans; tout un monstrueux système de mensonges et de violences était employé à dresser une partie des ouvries et des paysans en face du peuple, les obligeant à marcher, à mettre la main sur leurs pères et leurs frères, à fouetter des gens de leurs villages.

Et enfin vous n’avez pas oublié la révolution de 1905, qui fut noyée dans le sang de nos ouvriers et de nos paysans, grâce au zèle de généraux tels que Doubassof, Rennenkampf, Mine, etc.; on vit alors paraître des détachements expéditionnaires en Sibérie et dans tous les coins de la Russie; le régiment Séménofsky écrasa l’insurrection à Moscou, faisant couler le sang, sans compter, sur les places de la ville et dans la banlieue. Dites-moi, je vous prie, qui était l’auteur de ces méfaits? L’armeé, notre armée, nos paysans et peut-être, partiellement du moins, nos ouvriers. Restaient-ils alors étrangers à la politique?

Hélas! ce furent eux qui décidèrent du sort de la révolution de 1905; l’armée réalisait la politique du général Mine, de Stolypine, de Nicolas Romanof, entre les mains desquels elle n’était qu’un instrument docile.

Pourquoi donc, vous demanderai- je, l’ancien gouvernement, en Russie, et les gouvernements bourgeois, en Europe, s’efforcentils de nous convaincre de ceci, que l’armée reste et doit rester étrangère à la politique? Tout simplement, vous répondrai-je aussi, pour cette raison que ces gouvernements n’ont pas la conscience en repos, qu’ils ne sont pas en état de dire la vérité au peuple; parce qu’ils ne gouvernent qu’en se trompant euxmêmes et en trompant tout le monde; ils ne sauraient déclarer franchement à cette armée, composée d’ouvriers et de paysans, qu’elle doit défendre les intérêts de le classe riche, de la bourgeoisie, des propriétaires fonciers et des banquiers; ils ne peuvent pas se présenter au peuple avec une déclaration semblable, où il y aurait, sans doute, par trop de sans-gêne, et il ne leur reste que la ressource d’inventer quelque chose qui puisse produire un meilleur effet, ne fût-ce qu’en apparence; on dore la pilule et ce sont les ouvriers et les paysans qui la gobent. On a donc imaginé cette théorie hypocrite, d’après laquelle 1 -armée serait quelque chose de tout-à-fait à part, quelque chose qui se tient de côté, ou peut-être on ne sait dans quel beau milieu, cette théorie qui prétend que l’armée ne s’occupe pas de politique et ne doit pas s’en occuper.

Le gouvernement bourgeois est contraint à l’hypocrisie; seul le gouvernement ouvrier et paysan est en état de dire au peuple la vérité, toute la vérité, clairement et sans détours.

L’armée et riiulifférenee politique.

Il se peut que, dans les rangs de notre armée et parmi ses chefs, il y ait beaucoup de gens qui n’ap])rouvent pas notre politique, qui en voudraient une autre; et, cependant, nous ne songeons nullement à dissimuler. Peut-être serait-il pour nous d’un intérêt plus immédiat de déclarer que l’armée est en dehors de la politique; mais notre gouvernement diffère des autres en ceci, qu’il ne se borne pas à considérer l’intérêt d’un moment. Toute sa politique est dictée par l’intérêt de la seule vérité. Si nous prétendions que notre armée est étrangère à la politique, ce ne serait de notre part qu’une profonde hypocrisie. Pour le pouvoir soviétiste, ce serait s’abaisser.

L’armée de la Képublique française qui conquiert actuellement des colonies en Afrique, ou prête son aide à Koltchak en Russie, n’est pas étrangère à la politique; elle réalise au contraire une politique déterminée, que lui dicte la classe bourgeoise; il en est de même de notre armée, elle n’est pas étrangère à la politique, elle réalise, elle aussi, une politique déterminée, elle défend certains intérêts; remarquez seulement que ce sont les intérêts de l’immense majorité des classes laborieuses; elle défend les intérêts des ouvriers et des paysans.

Voilà pour quelles raisons, camarades, ce me semble, les chefs de notre armée doivent tout d’abord se faire une idée juste de ce principe fondamental, posé par le pouvoir soviétiste: jamais, nulle part, aucune armée n’est restée et ne peut rester étrangère à la politique.

Voilà pourquoi nous devons, avant tout, nous entendre sur ce sujet: il n’y a pas de pire hypocrisie, il n’y a pas de préjugé plus profondément enraciné, que de prétendre qu’une armée, ou qu’une partie de cette armeé, puisse rester en dehors de la politique. Si quelqu’un tient sincèrement à cette idée, il est à la fois auteur et victime d’une erreur. Quant aux classes bourgeoises, elles n’ont jamais été, même pour une minute, sincères, quand elles ont prétendu cela; c’est une pilule qu’elles ont offerte au peuple ignorant, pour le mieux tromper, tout comme on offre aux ouvriers

cette autre pilule, connue sous le nom d’ «indifférence politique».

On n’ose pas dire aux ouvriers: soyez du parti bourgeois; on sait fort bien qu’ils n’y consentiraient pas. On leur dit: soyez politiquement indifférents, — et ils se laissent attraper. Il en est ainsi de l’armée. La bourgeoisie ne lui dit pas: Va servir le veau d’or, le I

sac d’argent. Ca serait trop franc, ça n’aurait pas l’air convenable. Mais si l’on dit à l’armée: Dites donc, vous, restez à l’écart de la politique; la politique ne vous regarde pas; l’armée doit etre j

en dehors de toute politique, — cela sonne déjà mieux; il y aura y

des gens qui s’y laisseront attraper.

Il est bien clair qu’un individu ou un groupe peuvent ne pas se mêler de politique active. Il y a des hommes de science, qui ne trouvent d’intérêt que dans leur spécialité, il y en a qu’intéresse l’art de la guerre, qui s’adonnent à cet art par goût, tout simplement; ces hommes, en tant qu’individualités, restent en dehors de |

la politique, ils n’y participent pas d’une façon active. Et personne }

ne vient leur dire: Sois de notre parti, prends part à notre politique. )

Mais, étant donné que nous examinons des questions d’intérêt général, nous disons: Tout homme en âge de comprendre et suffisamment instruit doit comprendre que, depuis qu’il existe une histoire des peuples civilises, jamais aucune armée n’a été et n’a pu rester en dehors de la politique.

Les offîeiers et leurs dissentiments.

Ne pourrait-on pas en dire autant, en particulier, des officiers? Certes on n’a jamais vu, on ne voit jamais que la classe des officiers, dans son ensemble, reste en dehors des luttes politiques, en dehors de la lutte des partis. Il ne s’agit pas ici de petites querelles de partis, de détails secondaires, de particularités; il s’agit d’un principe fondamental.

Si nous nous adressons à l’histoire des officiers de l’armée russe, si nous suivons le développement idéologique de cette classe, qui justement nous intéresse plus particulièrement, nous verrons que jamais nos officiers n’ont constitué une classe homogène, étroitement unie, que jamais ils ne sont restés étrangers aux luttes politiques.

Il y a toujours eu certains dissentiments parmi nos officiers. Les uns pensaient ainsi, — les autres autrement. Les uns combattaient d’un côté, les autres de l’autre. Et il en est ainsi depuis cent ans environ. L’une des premières manifestations révolution-

naires qui aient eu lieu chez nous, et dont il vaille la peine de parler, pour la république, contre la monarchie, est sortie de la classe des officiers.

J’entends parler de la révolte des décembristes qui éclata il y a maintenant 95 ans. Nous n’avons jamais oublié, nous n’oublierons jamais qu’à côté des crimes réactionnaires, commis autrefois par les officiers, contre le peuple qui les avait nourris, commis actuellement encore par ceux qui appartiennent à l’armée blanche, — à côté de ces crimes, dis-je, s’inscrivent les noms des grands hommes qui soulevèrent l’insurrection de décembre à Pétrograd, au début du siècle dernier. Un certain nombre d’officiers, très instruits et très cultivés, se prononcèrent, il y a cent ans, contre le tsar pour la république. Beaucoup d’entnî eux périrent, bien des familles tombèrent dans la désolation et la ruine. Mais les noms de Pestel, de Ryléef, de Mouravief, de Kakhofsky et de leurs compagnons scintillent comme des étoiles au firmament. Notre peuple doit connaître ces noms; il doit savoir qu’il y a cent ans, toute une pléiade, sortie des classes privilégiées, d’un monde opulent et aristocratique, une pléiade de vaillants officiers, entreprit de renverser le tsarisme, en cherchant, avec l’aide des régiments de Saint-Pétersbourg, à fonder la république. Leur tentative ne réuissit pas, le peuple ignorait trop de choses, l’armée ne vint pas les appuyer, la classe ouvrière n’existait, pour ainsi dire, pas; quant aux paysans, on n’y pensait nullement, les décembristes ne s’étaient pas adressés à eux, et cette tentative audacieuse coûta à ses auteurs une sanglante défaite.

Ainsi donc, au début du XlX-e siècle, nos officiers ne constituaient déjà plus une masse réactionnaire en sa totalité; il existait déjà parmi eux certains dissentiments, et certains groupes songeaient à créer la république, à renverser la monarchie.

Voyez nos grands écrivains, nos poètes qui, eux aussi, avaient fait, durant quelque temps, partie de l’armée, et vous constaterez qudl y a eu, parmi eux, de véritables génies, des hommes du plus grand talent, qui se sont faits, les premiers, messagers de la lutte révolutionnaire. Le grand poète russe Lermontof était officier; Pouchkine, notre poète populaire, avait des attaches dans le monde militaire et bien des années se sont écoulées depuis qu’il a écrit ce quatrain véhément, qudl convient de rappeler aux officiers d’aujourd’hui. Au fait, vous le connaissez sans doute, mais, à tout hasard, le voici:

Capricieux, lâche tyran.

Ta race et toi, je vous al)horre:

Mort à toi donc, à tes enfants...

Et c’est bien peu pour vous encorel

Tel est le cri qui échappe, en ce temps-là, à un homme que tout contribuait à rapprocher de la classe privilégiée. Il haïssait le tsarisme du fond du coeur; il fut le premier à créer des cercles de jeunes gens instruits, qui détestèrent le tsarisme autant que lui.

Plus tard, vers 1860, parmi ceux qui travaillèrent à l’émancipation des paysans, on trouvait encore un certain nombre d’officiers. Nous savons qu’après 1870 et après 1880, parmi la génération révolutionnaire d’alors, bon nombre de généreux officiers moururent sous la potence pour la cause révolutionnaire. C’est ainsi que, vers 1880, fut conduit à l’échafaud tout un groupe d’officiers, qui étaient en relations étroites avec le révolutionnaireémancipateur bien connu A. Jéliabof.

Le parti de „la Liberté du Peuple" et les prodromes du mouvement révolutionnaire parmi les

officiers.

A. I. Jéliabof, surtout, mérite d’être connu de notre peuple. Que savons-nous de lui? C’était le fils d’un serf. Il eut la chance de recevoir quelque éducation, son maître et propriétaire ayant découvert en lui certaines capacités, et un heureux hasard lui permit, enfant, d’entrer à l’école. Il existe maintenant une biographie détaillée de Jéliabof. Dans son adolescence, il put observer les criantes injustices du servage; en sa présence, son maître n’hésita pas à violer la soeur de sa mère, et cet outrage le frappa en plein coeur; il jura de tuer, quand il serait grand, le propriétaire qui avait déshonoré sa tante. Il grandit enfin, il atteignit l’âge viril, il était instruit, il se dit en lui-même: A quoi bon tuer un simple propriétaire? Poiu' tant faire, mieux vaut en finir avec le premier, le principal propriétaire de toute la Russie; il faut tuer le tsar. — Et Jéliabof se fit révolutionnaire, devint l’âme des cercles révolutionnaires qui se fondaient alors, et organisa le meurtre du 1-er mars 1881, le meurtre d’Alexandre IL

Ce Jéliabof qui montait des bas-fonds de la société, qui sortait de la grande famille des paysans serfs, devint l’un des principaux chefs du parti révolutionnaire, l’un des fondateurs de la révolution russe; à Pétrograd, entre 1870 et 1880, il sut, le premier, rassembler autour de lui des officiers qui l’accompagnèrent ensuite dans sa rude carrière. Sa biographie, qui s’imprime en ce moment et paraîtra bientôt, nous apprend de quelle manière il se li\T*ait à la propagande parmi les officiers. On ne saurait lire sans émo-

tion cette scène où on le voit, chez lui, exposé aux recherches de la police et des espions, invitant à l’écouter trois officiers dont les opinions permettaient déjà d’espérer qu’ils pourraient rendre des services à la révolution; il parle donc, il emploie sa parole ardente, toute son éloquence, à convaincre ces trois officiers, il réussit à les attirer à lui, il les fait entrer dans son cercle et, désormais, ils vont travailler au renversement du tsarisme, à l’émancipation de notre peuple.

Combien il nous est plus facile de combattre aujourd’hui, devant une assemblée telle que la vôtre, en comparaison de ce qu’avaient alors à faire ces premiers révolutionnaires! Il ne dépend que de nous de rassembler des inilliers d’officiers et de soldats et de leur exposer franchement nos besoins. Tandis qu’il y a trente ans, un homme d’élite, un des principaux chefs de la révolution russe, devait se contenter de réunir trois officiers, pour tâcher de leur faire entendre ce qu’il avait à dire!

La brûlante éloquence de Jéliabof — qui était non seulement un homme de talent absolument dévoué à la révolution, mais, remarquons-le bien, un esprit hors de pair,— cette éloquence donc agit si profondément sur les trois officiers qu’ils tendirent aussitôt la main à l’orateur et firent serment de rester, pour toujours, dans les rangs révolutionnaires. Certes, des officiers de cette trempe étaient rares vers 1880, on pouvait les compter sur les doigts, mais, après tout, ils n’en ont que mieux mérité. Plus sombre est la nuit, plus les étoiles brillent. Plus étaient profondes les ténèbres de la réaction, plus éclatantes furent ces étoiles, plus rayonnantes les destinées d’Ossinsky, de Kovalik, de Soukhanof, de Mikhailof et d’autres, qui sortirent des grades supérieurs pour se ranger avec le peuple, il y a trente ans.

Vous le voyez donc bien, jamais la caste des officiers russes, dans son ensemble, n’est restée étrangère à la politique et il y en a toujours eu quelques-uns dont les coeurs allaient au peuple, tandis que la majorité, par la force même de la majorité, marchait contre le peuple.

Cette situation, d’ailleurs, n’a pas changé, — et vous pourrez,, par vous mêmes, le constater.

VIIT.

Des chiffres.

Camarades, il m’est difficile d’être précis sur ce point, mais je ne crois pas trop m’avancer en disant qu’au plus fort de la guerre russo-allemande, le chiffre d’hommes mobilisés chez nous avant

dépassé dix millions, on pouvait compter, pour le moins, 500.000 officiers. Ainsi donc, au moment où éclata la révolution d’octobre, il y avait en Russie, en chiffres ronds, un demi-million d’officiers. Ce sont là, naturellement, des à peu près, qu’il est impossible de vérifier jusqu’à présent. A qui donc allaient, à qui vont maintenant les sympathies de ce demi-million d’officiers? Il me semble que sur 500.000, il est permis de fixer un chiffre approximatif de 100.000 hommes (je songe ici surtout aux officiers qui constituaient les anciens cadres de l’armée), qui seraient actuellement inscrits dans l’Armée Rouge; et l’immense majorité de ces hommes est acquise à notre cause, indépendemment de toute contrainte; ensuite, dirons-nous, il y en a environ 200.000 qui n’appartiennent «à personne»; disséminés par toute la Russie,.. aussi bien sur le territoire soviétiste que dans les régions envahies par la Garde blanche, ils ne songent qu’à se dérober aux nécessités de la guerre civile, ils font tous leurs efforts pour rester à l’écart; enfin il faudrait en compter à peu près 200.000 qui se sont rangés parmi nos adversaires, dans la Garde blanche ou. dans le monde des propriétaires fonciers (de ceux qui sont sur sur le front, de ceux aussi qui restent à l’arrière), — oui, en chiffres ronds, 200.000 qui luttent contre les ouvriers et les paysans.

Ces chiffres approximatifs suffisent toutefois à vous montrer que la foule de nos officiers ne constitue pas du tout une caste homogène et fortement unie, qu’au contraire elle se partage en groupes très distincts. Et lorsque certains spécialistes de l’art militaire, certains officiers, viennent me dire qu’il ne faut pas confondre l’officier-propriétaire et l’officier qui n’est qu’officier, je déclare qu’ils ont raison. Oui, certes, il faut distinguer, il y a, je le répète, des officiers-propriétaires et des officiers qui ne sont que cela. L’officier-propriétaire combat pour la défense de ses privilèges; il tient absolument à posséder un joli domaine de mille arpents, à conserver intact son «Vergep> et son «Nid de Seigneur»; tel autre, au contraire, qui n’a rien à lui, qui, sous le tsar, ne vivait que de maigres appointements (lesquels n’atteignaient pas toujours 100 roubles par mois), est issu d’un monde d’intellectuels et de petits employés, et tout contribue en somme, à le rapprocher du peuple des travailleurs, plutôt que de la classe des propriétaires.

Les officiers d’à présent, eux aussi, sont divisés, partagésen classes, ils forment des groupes distincts; il ne nous est^ pas permis de les ranger dans une seule et unique catégorie, d’imaginer que nous avons devant nous une masse bien solide, homogène, profondément ténébreuse, de forces réactionnaires. Et nous ne voulons pas nous écarter de la réalité.

Il y a, parmi les officiers, des hommes qui représentent, par -excellence, les tendances, l’esprit qui régnent dans l’un et dans l’autre camp. Tel est ce type représentatif de la Garde blanche, ce «blanc-finlandais» Mannerheim, sorti du monde des officiers russes, élevé et instruit chez nous, qui a grandi dans notre pays. Tels sont encore Dénikine, Koltchak, loudénitch, qui représentent le type féroce de l’officier-propriétaire. Ce sont, comme on dit chez nous, de ces «aurochs», de ces vieux entêtés, qui tiennent à conserver leur domaine de mille arpents, qui n’admettent pas, qui ne veulent pas comprendre qu’il y ait une grande révolution. Et cependant, au cours de cet immense mouvement émancipateur, on a vu paraître, on a vu briller des noms d’officiers qui sortaient du peuple, qui servaient le peuple. N’est-ce pas assez de nommer ici le lieutenant Schmidt, ou bien ce général Nicolaïef qui périt à lambourg il y a peu de temps? Celui-ci, ancien général de l’armée du tsar, a été pendu par les blancs, par les loudénitch etC-ie;et lorsque, la corde au cou, il allait mourir, il s’écria; «Vive l-Armée Bouge! Je déclare que jusqu’à mon dernier soupir j’ai bien servi les ouvriers et les paysans!».

Oui, certes, on voit de pareilles exceptions, on trouve des héros parmi les chefs de l’Armée Rouge! Gloire donc, gloire à

iCux!

Il y a officier et officier.

Le proverbe russe dit qu’il ne suffit pas d’une hirondelle •pour faire le printemps. Nous n’avons malheureusement pas parmi nous beaucoup de héros tels que le défunt camarade Nicolaïef; nous sommes obligés de les compter sur les doigts. Mais enfin il est infiniment intéressant qu’une figure de ce genre, absolument exceptionnelle, ait pu faire son apparition. Il a fallu pour cela tout un concours de circonstances particulières, il a fallu qu’il existât dans les masses un certain courant d’opinions, qu’un état d’âme fût créé, capable d’engendrer de semblables phénomènes. Il convient, d’ailleurs, d’ajouter que, dans nos rangs, l’on trouve encore des camarades tels quTégorief, l’un des plus remarquables acteurs de la lutte qui a lieu sur le front du Midi, ancien officier de l’armée du tsar, qui depuis un an et demi prend part à une lutte héroïque, dont l’abnégation n’a point de limites, dont le généreux enthousiasme ne faiblit pas dans les circonstances les plus difficiles. Et l’on pourrait encore, à titre d’exceptions, .citer bien des centaines d’officiers, répartis sur les fronts innom-

brables de la guerre civile, qui ne ressemblent guère à Balakhovitch, à loudénitch, à Mannerheim, à Koltchak et à leurs complices

Si, maintenant, nous voulez bien mettre d’un côté les Koltchak, les Dénikine, les Balakhovitch et, de l’autre, un lieutenant Schmidt, un général Nicolaïef, un légorief, vous verrez du premier coup qu’il y a officier et officier. Vous verrez du premier coup que c’est le comble de l’hypocrisie et de la stupidité que d’affirmer que le corps des officiers peut rester, tout entier, et doit rester étranger à la politique. Car, enfin, loudénitch ne peut pas se garder d’être un politique, Balakhovitch ne le peut pas non plus; ils mènent une politique de propriétaires, que leur glisse sous la main une minorité insignifiante de richards et de gens privilégiés. Et voici, d’autre part, le lieutenant Schmidt, Nicolaïef, légorief qui, eux non plus, ne sont pas étrangers à la politique, qui mènent une politique déterminée.

Peut-être ne s’entendent-ils pas à toutes les finesses du programme de leur parti; peut-être n’ont-ils pas même lu ce programme et n’appartiennent-ils pas au parti; mais, lorsque s’engage la lutte qui met en présence les blancs et les rouges, le capital et le travail, les mains calleuses et les mains blanches des fils de famille, ces gens-là savent de quel côté ils se rangent, pour qui ils combattent; ils ne viendront pas vous dire qu’ils n’ont ni chaud ni froid; ils ne gardent pas le juste milieu.

Voyons-les, voyons-les bien vivantes, ces figures expressives, et il sera pour nous de toute évidence qu’on ne saurait parler ici de neutralité, d’indifférence politique, et qu’enfin le corps des officiers ne se tient pas à l’écart de la politique.

Il me semble que les chefs de notre armée et, en général, les officiers russes ont peine à prendre place dans un rang bien distinct des autres, par suite de ce fait qu’ils ne se rendent pas compte des événements, de leur signification, du sens de la révolution que nous traversons.

Ce que c’est que la grande révolution.

Et, à tout prendre, il semblerait que ce soit clair: la révolution, eh bien, mais c’est la révolution! Beaucoup de gens s’imaginent que la révolution consiste à envoyer le tsar à tous les diables et à le remplacer par un président; à supprimer un certain gouvernement et à convoquer un nouveau parlement. Eh bien, non, ce n’est pas en cela que consiste la révolution!

La révolution n’est grande et complète que lorsqu’on a mis,, pour enjeu du va-tout, non seulement d’immenses intérêts politiques, mais aussi de non moins importants intérêts économiques; quand les masses populaires sont, tout entières, appelées à prendre part au mouvement; quand il ne s’agit pas seulement d’une couronne, mais, bien plus, d’un morceau de pain, d’un arpent de terre, quand il s’agit de décider à qui appartiendront maisons, fabriques et usines; lorsque ces questions-là commencent à préoccuper, non pas des milliers, mais des millions et des millions d’hommes. La grande révolution commence lorsque les puissantes assises de la masse populaire se soulèvent; quand on met à l’ordre du jour les questions de propriété, la question du pain quotidien, les questions enfin qui touchent aux intérêts essentiels et profondément intimes du peuple.

Le corps des officiers et son rôle dans notre

révolution.

C’est cette révolution-là qui s’est produite chez nous. Lorsque la première révolution, celle de février, éclata comme un orage, le rôle que joua le corps des officiers russes fut plutôt innocent; ils virent ce changement de choses avec méfiance, ils se conduisirent assez «froidement»; enfin ils se tinrent à l’écart.

On sait fort bien ce que firent, durant les premiers jours de la révolution, les soldats, mais on ne voit pas du tout ce qu’ont pu faire les officiers. Ceux-ci ne croyaient pas à la révolution; ils attendaient, ils laissaient venir les événements.

La conduite des officiers fut plus nettement hostile lors de la révolution d’octobre. Il y a des gens, il y en a beaucoup qui pensent jusqu’à présent que la révolution d’octobre a été le fait d’un parti, lequel se serait «emparé par la force» du pouvoir. Mais non, la révolution d’octobre n’a été, tout entière, que la conséquence directe de celle de février, tout comme le tonnerre se fait entendre après l’éclair; car, notez-le, le tonnerre se fait toujours entendre un peu plus tard. C’est ainsi qu 'après la révolution de février il fallait qu’il y eût une révolution d’octobre. La première jeta à terre la couronne, elle fit les premiers pas, elle accomplit en gros le travail qui était à faire; la seconde mit à l’ordre du jour les grandes questions: A qui doit appartenir la terre, aux propriétaires fonciers ou aux paysans? A qui doivent appartenir les fabriques et les usines? Elle déclara ceci, cette seconde révolution:

C?est bien peu d’avoir détrôné un tsar et nous iCentendons pas mettre à sa place 130.000 roitelets, 130.000 propriétaires; qu’on les enlève!

En 1905 le corps des officiers presque tout entier était hostile à toute révolution; en 1917, lors de la révolution de février, une partie considérable de ce corps se déclara en faveur de la révolution politique. La glace commençait à fondre et quand, en octobre, nous mîmes à l’ordre du jour la question de la propriété, on put juger par l’impression que cela produisit sur les officiers, qu’il faisait déjà très chaud. L’officier-propriétaire se déclara ennemi de la révolution; l’officier de basse extraction, sorti du peuple laborieux, du monde intellectuel et travailleur ou de la petite bourgeoisie, s’arrêta, hésitant à choisir entre les deux chemins qui s’offraient: aller à gauche? aller à droite? il ne savait à quoi se décider. Il resta dans cette incertitude durant plusieurs mois, mais enfin le moment arriva où il vit clairement

la route qu’il avait à suivre.

Ce qui fait défaut à nos officiers, c’est surtout la compréhension de la vie moderne,— et ils doivent d’abord se rendre compte de ce que c’est que la révolution. Quand nos officiers auront compris que ce n’est pas le pillage en grand, que c’est bien un vaste mouvement populaire, que ce n’est pas un parti quelconque qui a fait sortir de sa manche, par un tour de prestidigitateur, les devises révolutionnaires, — que véritablement c’est là la grande révolution, — ils quitteront alors la place qu’ils occupaient au carrefour, et l’immense majorité de ces hommes nous donnera formellement son adhésion.

Guerres et transformations sociales.

C’est une grande utopie de croire — et bien des gens, cependant, en sont là,— qu’après la guerre qui a eu lieu récemment, tout, au fond, doit rester dans l’ordre qui existait autrefois. Il convient d’ailleurs de remarquer qu’en son essence toute la politique du régime bourgeois est fondée sur cette forte illusion: Quatre ans de guerre, se disent-ils, puis nous nous réunirons à Paris, nous rédigerons un traité de paix et la guerre sera finie,— la rivière rentrera dans son lit et coulera tranquillement comme jadis; il y aura peut-être certains changements à la façade des édifices, mais, à l’intérieur, tout restera comme au bon vieux temps. — Il y a beaucoup de gens qui croient cela. Et où trouver cependant

une idée plus sotte, plus désespérément sotte que cette petite idée-là? Si même il n’y avait pas dans le monde un seul communiste, les choses ne sauraient s’arranger ainsi: le monde entier, tout ce qui habite cette terre de larmes et de crimes, tout doit changer, tout doit se transformer radicalement après quatre ans de guerre. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement?

Voyez, par exemple, la guerre de Crimée; comparativement à la guerre récente, ce ne fut qu’un jeu d’enfants; et cependant elle eut pour résultat une transformation sociale de la première importance: le servage fut aboli. Il nous est difficile de nous représenter, à l’heure actuelle, toute la largeur de ce pas fait en avant.

Prenez la guerre franco-allemande d(‘ 1870 — 1871; en compapaison avec la dernière guerre, ce ne fut aussi qu’un jeu d’enfants; elle amena cependant en France la fin de la monarchie et l’établissement de la république. Et qu’était-ce pourtant que cette guerre? Elle dura environ 9 mois, pas plus; elle ne mit aux prises qu»* deux pays, et, sur toute l’étendue des fronts d’alors, il y eut certainement beaucoup moins de monde que sur un seul de nos fronts.

Quarante ans depuis se sont écoulés; voici la guerre, la guerre mondiale; des millions et des millions d’hommes s'entr’égorgent; durant quatre ans le sang coule par toute l’Europe; toute l’économie publique est sacrifiée aux oeuvres de la guerre, on détruit tout pour bien faire. La guerre cesse enfin, voyons les résultats; voyez quelle immense transformation: une demi-douzaine de trônes sont balayés, toute une série de révolutions s’ensuit, les unes victorieuses, les autres couronnées d’un demi-succès. Le monde entier s’émeut, tressaille, est en fièvre, sentant s’approcher le grand renouvellement.

Il est véritablement vain de penser que la face de l’Emope et du monde entier ne sera pas renouvelée après ce carnage universel. Cela est impossible! La moindre guerre a toujours amené d’immenses transformations sociales. Et ce dont vous avez été les témoins, ce n’était pas une petite guerre, c’était un spectacle inouï, nouveau dans l’histoire. L’Europe n’est plus qu’un vaste cimetière, devant les peuples s’est dressé le spectre de la famine.

Non pas seulement devant la Russie, mais devant toute l’Europe! A Vienne, les tramways sont arrêtés; en Allemagne les usines cessent de fonctionner; en Angleterre, en France la question du charbon est aussi inquiétante que chez nous.

Pouvait-il en être autrement? Pendant quatre ans et demi le genre humain n’a songé qu’à détruire! tout, à ruiner les pays qu’il avait peuplés.

Psychologie de roftïcier subalterne.

Mais, demandera-t-on, à quelles transformations doit nous conduire cette guerre? Je comprends fort bien ce qui se passe dans l’âme du modeste officier subalterne. Je vois très bien à quel point tout ce qui arrive lui est étranger. Que lui importe le communisme? que lui importent les Soviets? Il n’a jamais songé à ces choses-là. Eh bien, qu’il y songe enfin, ce modeste officier, qu’il songe aux résultats possibles d’une crise telle que l’humanité n’en vit jamais, aux résultats d’une guerre de quatre ans! Il ne niera pas sans doute que certaines transformations soient inévitables. Il ne s’agit que de savoir quelles seront ces transformations!

Il n’est pas question, tout d’abord, de remplacer un tsar par un autre, de convoquer, aux lieu et place de l’ancienne Douma d’Empire, une nouvelle Douma d’Etat, au besoin sous le nom d’Assemblée Constituante; les transformations doivent avoir lieu sur une plus grande échelle. Ce seront donc les classes laborieuses qui prendront en mains le pouvoir; elles commettront bien des erreurs sans doute, elles marcheront en trébuchant; mais ces erreurs seront des leçons et, dans l’administration du pays, les classes laborieuses ne s’en remettront qu’à elles-mêmes. Après quatre ans de guerre, lorsque les travailleurs ont été sacrifiés par millions, ils se défient des classes opulentes. Et comment ne s’en défieraient-ils pas? Non, les paysans et les ouvriers ne se fient désormais qu’à eux-mêmes...

C’est en cela précisément que consiste la révolution qui s’est accomplie par la guerre. Voilà l’origine de tout ce qui se passe, de tout ce qui vous semble étrange, insolite, de ce qui offense vos regards. La yille est actuellement un désert; les boutiques sont fermées, on est mal éclairé; il semblerait que nous ayons reculé au lieu d’avancer. Tout cela doit offenser les regards du modeste officier. Il est habitué à voir la Perspective Nevsky couverte de monde, comme une fourmilière, à admirer les lumières éblouissantes des grands magasins, à se faire place dans l’immense mouvement des foules et des équipages. Au lieu de cela, c’est partout la désolation, et il lui semble que nous menons notre pays à sa perte; il commence à se demander s’il est en droit de nous prêter son appui.

Mais, après y avoir songé, ce modeste officier doit comprendre par suite de quelles circonstances tout cela s’est produit, et se

dire: Allons donc! était-ce donc, vraiment, un régime idéal, lorsque fourmillait de monde la Perspective Nevslcy, lorsque les magasins étaient ouverts, lorsqu’on voyait aux vitrines toutes sortes de gourmandises que pouvaient se permettre d’acheter, peut-être, cinq mille hommes sur deux millions, et tjue certes, moi, modeste officier, je ne pouvais pas m’offrir? Tout allait-il si bien lorsque, sur cette même Perspective, venaient flâner des officiers, vêtus avec la dernière élégance, qui n’étaient pas mécontents de leur état, mais qu’entourait une atmosphère de méfiance et de haine, que le peuple considérait comme des étrangers, comme des satellites du tsar, comme ceux qui, le 9 janvier, en face du Palais d’Hiver, avaient tiré sur les ouvriers?

Les blancs et les rouges.

Car enfin ce qui s’est produit durant ces piriq dernières années est tellement inouï, inaccoutumé, tout a été si bien mis sens dessus dessous, tout a si bien changé que les gens ont été contraints de faire une transmutation de toutes les valeurs, de se donner sur tout des idées nouvelles.

La Perspective Nevsky est déserte, mais le monde entier l’est aussi. Le monde entier s’est divisé en deux partis, les blancs et les rouges, et non seulement la Russie. Et les officiers du monde entier ont dû prendre parti, choisir une de ces couleurs. Camarades, dites-moi, je vous prie, qui a porté une main criminelle sur Karl Liebknecht et sur Rosa Luxembourg? Quelques officiers. Ils ont commis ces assassinats de leurs propres mains. Et cependant, en cette Allemagne qu’a si longtemps écrasée le talon de Guillaïune, où tout semblait mort dans le corps des officiers, il V a des officiers rouges.

* Bismarck, le chancelier de fer, disait par forfanterie que le lieutenant allemand n’était pas sujet à contrefaçon, qu’on ne le trouvait qu’en Allemagne. Et c’était en effet une race à part, que celle du lieutenant allemand, une race que^ l’on entretenait par des procédés spéciaux. Il y a des haras où l’on maintient ainsi la pureté des races et, dans l’Allemagne de Bismarck et de Guillaume, c’étaient bien, permettez-moi l’expression, des haras où l’on élevait une race spéciale de lieutenants à moustaches retroussées. Ils considéraient le reste du monde avec dédain et n’avaient d’estime que pour leur Kaiser et le porc de Poméranie.

Et cependant nous trouvons aussi en Allemagne de grandes divergences d’opinions dans le monde des officiers: il y en a qui ont assassiné, il y en a qui prêtent soutien dès maintenant aux ouvriers, et qui attendent, avec impatience, le moment où l’onverra chez eux aussi une Armée Rouge.

Il est nécessaire (rentrer dans l’esprit de la

vie moderne.

Le monde s’est divisé. L’officier qui n’est pas propriétaire aurait surtout besoin de comprendre historiquement la vie moderne. Qu’il ne s’arrête pas aux apparences extérieures, aux détails qui peuvent être, avouons-le, fâcheux, qui offensent le regard!

Toute son attention doit se concentrer, au contraire, sur Pessen- ^

tiel. Durant ces quatre années, le monde a été soumis aux plus j

lourdes épreuves; la guerre a brûlé le monde au fer rouge; le monde se transforma; la crise approche, on sent venir on ne sait quel terrible renversement, un changement doit avoir lieu, tel qu’on n’en voit, peut-être, que tous les cinq-cent ans ou même tous les mille ans.

Ce changement a déjà lieu, sous nos yeux, il se produit avec des erreurs et des à-coups, admettons-le. Mais enfin la classe ouvrière va de l’avant, elle fera quelques chutes sans doute, mais se relèvera, — selon la parole du poète qui l’identifie symboliquement à un coursier:

Il bronche, mais il se rassemble.

Et le feu jaillit des cailloux Quand, sous ses quatre fers ensemble.

Le mont éclate: au bruit des coups,

La nuit des siècles sonne et tremble...

Et la classe ouvrière continuera à marcher. Xous-mêmes, nous sommes entraînés dans ce mouvement, nous escaladons les montagnes de neige, nous surmontons les obstacles, nous commettons quelquefois des fautes, nous sommes tout meurtris, et cependant nous marchons.

Il faut absolument que le modeste officier subalterne fasse travailler son cerveau, qu’il tâche d’objectiver le fond des choses, et qu’il renonce à chercher l’explication d’un mouvement historique, que rien ne saurait entraver, dans de mauvaises intentions fort gratuitement attribuées à quelques individus ou

même à des partis; l’explicatioii serait bien sotte; il s’agit non pas d’individus, ni de partis, mais bien d’un fait dont l’importance historique est énorme, il s’agit de tremblements souterrains, de ces mouvements intérieurs qui lenouvellent la face du monde, qui donnent à l’univers un nouvel aspect, une nouvelle

beauté.

Et cette transformation a lieu sous nos yeux. Que de grandeur! que d’orgueil! quel trag;ique de situation! mais, aussi, qu’elle est merveilleusement belle, l’époipie où nous vivons!

Si les officiers comprennent ce qui se passe, s’ils vont au fond des choses, s’ils font provision d’opinions sensées, s’ils voient bien qu’il s’agit ici d’une transformation totale et non d’un acte de méchanceté commis par tel ou tel individu, par tel un tel groupe de personnes,— ils se débarrasseront de la routine de leurs préjugés, ils seront capables de lutter contre le mal héréditaire, de refaire leur éducation, de rejet<*r bien loin tout ce qui est suranné, périmé et mal fondé, et ils nous aideront à modifier au total l’opinion ciue le peuple s’était faite au sujet de la caste des officiers.

Les officiers et le pouvoir soviétiste.

Il ne nous reste maintenant qu’à traiter cette matière: les officiers et le pouvoir soviétiste.

Camarades, voilà déjà deux ans qu’en notre pays existe le pouvoir soviétiste. Il me semble qu’à présent nous disposons d’une collection de faits suffisamment prouvés, que doivent admettre nos ennemis comme nos amis, car les faits sont entêtés, comme disent les Anglais, et il n’est pas permis de les nier.

Et ces faits, en substance, les voici: Lorsque la classe ouvrière et les paysans, sous l’étendard de notre parti, remportèrent, en octobre 1917, leur première victoire, en dépit de la résistance que nous avaient opposée à Pétrograd et à Moscou une partie des officiers et tout le corps des junkers, — au lendemain de sa victoire, notre gouvernement n’a pas songé à se venger, il n’a pas exercé de représailles; au contraire il a proposé la paix, généreusement, noblement, à cette classe d’hommes, et, bien mieux, il leur a offert de travailler, il leur a donné la possibilité d’employer leiu’s talents, leurs facultés.

Souvenez-vous en bien. Tout le monde sait que Ki’asnof, l’un des plus fameux généraux réactionnaires, qui avait combattu contre nous sous les murs de Pétrograd, fut fait prisonnier et

amené à l’Institut Smoiny. Je l’ai yu de mes yeux. Et pas un cheveu n’est tombé de la tête de ce général, il n’a subi aucun outrage, il est sorti de l’Institut Smoiny librement, après avoir donné sa parole d’honneur de ne plus combattre contre nous. Ce n’est pas là un fait isolé, c’est un fait typique de ce qu’était alors notre politique. Voyez encore: à Moscou, après une semaine entière de batailles furieuses, après que les junkers eurent enfermé dans le Kremlin les régiments révolutionnaires, les fusillant par ordre du socialiste-révolutionnaire (de la droite) Roudnef, après une semaine d’horribles effusions de sang, quand les ouvriers moscovites se furent emparés du pouvoir, leur comité révolutionnaire, dès le lendemain ou dès le moment où l’on conclut la trêve, décida de rendre leurs armes à ceux qui s’étaient battus contre nous! Ce fut une des clauses de la trêve. 11 existe maintenant sur ce sujet un livre où vous pouvez lire le texte du traité. Ce document est signé, au nom de notre parti, par le camarade Smidovitch qui était alors président du Soviet de Moscou, vieux révolutionnaire, dont les cheveux avaient blanchi sous notre drapeau, et de l’autre côté, par les représentants des junkers et du Comité de Régénération de la Société russe qui existait en ce temps-là. Les ouvriers moscovites, après leur victoire, ne cherchèrent pas à se venger des junkers qui s’étaient battus contre eux; ils les laissèrent aller en liberté, en leur rendant leurs armes.

Il suffit de ces deux exemples pour que l’histoire future et . tout homme que n’aura pas empoisonné le virus réactionnaire, disent: au début de la révolution d’octobre le pouvoir soviétiste n?a pas exercé de représailles, même sur ceux de ses ennemis qui avaient agi et qui sortaient du corps des officiers. Le pouvoir soviétiste 'non seulement a refusé de se venger, mais, ce qui est beaucoup plus remarquable, il a déclaré ceci: Nous avons en Russie plusieurs centaines de milliers d’officiers, il faut leur donner la possibilité de vivre, de travailler dans notre pap enfin émancipé. Et vous n’avez pas oublié que dès l’instant où il entreprit de créer RArmée Rouge, notre gouvernement fit appel à tout le corps des officiers et leur dit avec une franche bienveillance: Quiconque consent a prêter assistance au pouvoir soviétiste, quiconque a compris enfin l’importance sans égale de l’événement qui s’est produit, quiconque veut se mettre au service de son peuple, — qu’il soit parmi nous le bienvenu, en tout honneur! Venez, utilisez vos connaissances, acquises à si haut prix, aux frais du peuple russe; venez employer votre science de l’art militaire à créer la nouvelle armée des travailleurs, qui luttera contie les impérialistes allemands, contre la Garde blanche à 1 intérieur, contre ceux qui s’attaqueront à la Russie Soviétiste!

C’est en ces ternies que parlait le }>ouvoir soviétiste. Tout le monde doit en convenir, amis et ennemis; ces parois ne peuvent être effacées; elles sont consignées dans 1(‘S documents et, comme dit le proverbe national, ce que la plume a marqué, la hache ne le pourra tronquer. Tels sont les faits.

En réponse à cet appel on vit alors paraître dans le corps des officiers les divergences d’opinion, les divisions dont j’ai déjà parlé. Une partie d’entre eux vint à nous, avec défiance, il est vrai, et même en gardant, à tout hasard, une pierre cachée sous l’aisselle, mais eidin ces hommes se mirent à travailler, à créer, la tâche les prit tout entiers. Quant aux autres, qui constituaient la majorité, ils se déclarèrent contre nous et ce sont eux qui forment aujourd’hui les rangs de l’année blanche, en lutte contre leur patrie.

Camarades, je sais bien que parmi les spécialistes de l’art militaire, on entend parfois protester contre les accusations en masse; on a raison de faire remarquer qu’il faut distinguer, que les uns et les autres ne se ressemblent pas.

Cela est parfaitement juste. Il est juste aussi de dire, qu’après deux ans d’une guerre civile incroyablement acharnée, parmi les ouvriers et les soldats de l’Armée Kouge il est parfois reçu de parler avec mépris des spécialistes en général et des officiers en particulier. Peut-être a-t-on tort de parler ainsi. Mais les officiers doivent comprendre d’où vient ce mépris.

C’est à vous, citoyens, que je m’adresse: c’est votre devoir de comprendre comment naît eit s’entretient cette méfiance à l’égard des officiers.

Voyez ce qui se passe: il existe un certain loudénitch, organisateur d’une ligue d’assassins; il existe un certain Balakhovitch, qui s’introduisit autrefois dans la confiance de l’x^rmée Rouge et en profita pour passer au parti des blancs, en livrant quelques districts du gouvernement de Pskof à la bourgeoisie esthonienne; il existe un Koltchak qui a fait passer par le fouet les paysans des bailliages, des districts et même des gouvernements entiers qu’il a occupés; les clameurs, les plaintes de ces paysans se font entrendre jusqu’à Pétrograd et jusqu’à Moscou: comprenez-vous maintenant d’où vient l’animosité à l’égard de ceux qui ont revêtu une peau semblable à celle de Koltchak, qui ont porté les mêmes épaulettes, qui ont appris ce qu’il avait appris. Et lorsque l’on rencontre encore des types tels que ce Nekludof, on voit que ces haines sont inévitables.

Puisque j’ai nommé Nékludof, il faut en parler. Je fis connaissance avec lui lorsque je visitai le Mamelon Rouge (Krasnaïa Gorka), dont il était commandant. En le voyant, il me fut facile

de m’expliquer pour quelles raisons il servait dans l’Armée Rouge. C’était encore un jeune homme, de bonne et ancienne famille, d’où étaient sortis des libéraux sous Alexandre II et Alexandre III; il avait pris part à la construction de ce fort et, sans doute, me semblait-il du moins, chaque pierre lui en était chère. Sous le tsar il avait joué le rôle de la cinquième roue d’un char, les vieux fonctionnaires s’étaient opposés à son avancement, ne se fiant jamais à une jeune expérience; sous le pouvoir soviétiste on lui remit ce fort, il eut ainsi faculté d’utiliser ses talents; on le disait excellent spécialiste, parfait officier d’artillerie, amoureux de son métier; nous lui avions donné, semblait-il, la possibilité cie montrer tout ce qu’il valait, nous l’avions placé, comme la majorité des officiers, dans des conditions matérielles d’existence supportables; pouvions-nous nous attendre de sa part à une trahison? Or, vous savez ce qu’il fit. Il vendit les clefs de la cité. A qui."' A la bourgeoisie finlandaise,— a cette bourgeoisie finlandaise qui trône, assise sur une montagne de cadavres, sur les corps des ouvriers finlandais; à cette bourgeoisie finlandaise qui, il y a deux ans environ, fusilla des centaines d’officiers russes, pon^ parce qu’ils étaient communistes, mais simplement parce qu’ils étaient russes; oui, à cette bourgeoisie finlandaise, féroce, obtuse et bornée, qui avait massacré des officiers russes, parce qu’ils étaient russes.

Nous avons reconnu, les premiers, l’indépendance de la Finlande, et voyez: les Finlandais lancent des bombes sur Cronstadt, font le coup de feu sur nos frontières, multiplient les niauvais traitements à l’égard du peuple, dans leur propre pays. \ oilà donc un officier russe à qui l’on a confié la clef de la première ville de Russie et qui, à une minute décisive, va offrir cette clef sur un plat à la bourgeoisie finlandaise! Nékludof envoie un radio, adressé à Biork aux autorités finlandaises, et, en partie, aux autorités anglaises, pour leur dire: «Le Mamelon Rouge est à votre disposition, venez et soyez nos maitres». Peut-on imaginer une trahison plus noire, une chute plus honteuse, une démarche plus déshonorante que celle commise par cet officier russe, par ce

spécialiste qui s’appelle Nékludof?

Je vous le dis, camarades, lorsque l’on rencontre de ces figures repoussants, de ces traîtres, il n’est pas étonnant que, parmi les paysans et les ouvriers, trois fois trompés, trois fois vendus a l’ennemi, l’on se heurte à des antipathies qui ne font pas d exception, qui englobent tous les spécialistes de la guerre, tous ceux qui peuvent avoir un trait quelconque de ressemblance avec les Nekludoi

et les Koltchak.

Bien plus. Le crime, le grand crime des gardes blancs russes, c’est d’avoir comploté, de s’entendre avec l’étranger, ils font

t'xactement ce qu’a fait jadis le rebut de la. noblesse et de la bour- «;eoisie, au temps de la grande révolution française. Avec qui seulement bon nombre d’officiers russes n’ont-ils pas conspiré? à qui ne se sont-ils pas vendus? Vendus à Guillaume, vendus à Skoropadsky, vendus ensuite aux Français, aux Anglais, aux Japonais, aux Roumains, aux Turcs, aux Chinois, à quiconque a bien voulu les acheter.

N’est-ce pas là la honte suprême? n’est-ce pas là la page qui déshonore à jamais l’histoire des officiers russes? Car enfin, camarades, mettons que notre peuple se soit égaré comme on ne s’égare pas, qu’il ait commis des folies, — c’est pourtant notre peuple qui agit ainsi, ce sont les masses de nos ouvriers et de nos paysans, et marcher contre eux, bras dessus, bras dessous, avec les boursiers français, les propriétaires roumains, les gardesblaiics finlandais, avec Guillaume, avec les Japonais, avec qui l’on voudra, n’est-ce pas là le crime des crimes? Et cela s’accomplit partout, à toute minute. loudénitch et Koltchak ne se font plus honte maintenant de déclarer combien ils ont reçu des Anglais; ils s’en vantent. Ils disent: Nous préparons une expédition sur Pétrograd. Un radio nous annonce, par exemple, aujourd’hui ceci: «Nous avons reçu des tanks, de l’argent, du blé». Tout officier, même subalterne, dans l’armée de loudénitch, est habillé comme un petit-maître, il porte un «french», un «french» splendide, qu’on lui a envoyé d’Angleterre. Vous rappelez-vous ce qu’écrivait naguère un conspirateur dont les menées furent découvertes: L’Armée du Midi revêt peu à peu les uniformes anglais des volontaires. Mais enfin, cet officier subalterne cpii porte un magnifique uniforme anglais, dont tout l’équipement, en commençant par les épaulettes et en finissant par les bottes, a été payé par l’or anglais, — n’a-t-il pas honte de lui même? Est-ce que ces épaulettes ne lui brûlent pas les épaules? Lui que coiffe un coiffeur français, a-t-il vraiment le courage de ricaner quand on lui dit (pie l’armée russe, dans ses lambeaux de laine grise, va nu-pieds, parfois dévêtue,— que des compagnies et des régiments entiers marchent nu-pieds?

C’est ainsi que s’accomplit une trahison monstrueuse et sans précédent, sous les yeux mêmes de notre peuple. Des gens se font habiller, nourrir, instruire dans le métier des armes par des Anglais et des Français qui ne peuvent envoyer leurs armées en Russie, parce que les soldats de ces pays-là sont suffisamment unis et organisés et ne consentent pas à massacrer les ouvriers et les paysans russes. Mais, quant à l’argent, les bourgeois de l’étranger peuvent en donner, ils peuvent envoyer des tanks afin cpie des traîtres fassent un hachis de la chair des ouvriers et des

paysans russes, afin qu’ils puissent piller la Russie, dévaster les villages, étouffer le pouvoir soviétiste.

Et certes ces officiers-là sont la cause d’un mal qui s’enfonce sourdement dans l’âme de bien des millions d’ouvriers et de paysans, qui gémissent sous le fardeau de la guerre, qui ont soif de repos; ils ont chassé la bourgeoisie et pourraient maintenant se reposer, terminer la guerre, n’était un certain nomlire d’officiers russes qui ont livré leur épeé, leur honneur et leur conscience aux capitalistes anglais et français.

On parlait beaucoup autrefois, sous le tsar, dans les écoles militaires, aux futurs officiers, de patriotisme, d’amour pour le pays natal. Mais ce n’étaient que paroles mensongères, car, sous le tsar, on vendait des gouvernements entiers, on distribuait des districts immenses pour récompenser certains services, que dis-je? pour payer des prostituées et des concubines! A présent que la Russie n’est plus une marâtre, mais bien une mère pour les ouvriers et les paysans russes, nous avons le droit de parler de patrie et de pays natal. Mais qui donc martyrise sa patrie et en fait un objet de trafic, qui la vend aux Anglais, aux Français, aux Japonais, aux Turcs, aux Chinois, à qui veut bien l’acheter?

Hélas! ce sont ceux de ces officiers que des liens étroits unissent aux propriétaires et qui s’imaginent que l’on peut faire revenir l’histoire en arrière et recouvrer les anciens privilèges. Voilà pourquoi, je le répète, il est inutile de s’étonner qu'il y ait ici une atmosphère surchargée; de longs mois, des années peut-être devront s’écouler avant que l’on obtienne une complète réconciliation.

Je ra’ppellerai encore une fois ce que j’ai dit tout-à-l’heure: j’affirme que tout observateur impartial doit avouer ce fait qiu‘ le pouvoir soviétiste a offert de travailler en paix, qu’il a offert une existence supportalile à tous les officiers, en n’y mettant qu’une condition: ne pas songer à rendre leurs terres aux propriétaires, sa couronne à un tsar qui se serait alors appelé Assemblée Constituante ou qui aurait pris n’importe quel autre nom, ne pas songer à rendre les fabriques et les usines aux fabricants et aux usiniers. Telle était l’unique exigence que nous ayons formulée, et qui, en fait, ne procédait pas d’un parti, n’exprimait pas la volonté de certains individus, mais celle de l’histoire même, la volonté de toute l’humanité.

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