MADAME
Je laisse Montréal immédiatement après les funérailles de Thérèse, car j'avais besoin de la plus profonde solitude pour pleurer et remercier Dieu. Oh! madame, Dieu est bon! Ma céleste Thérèse le disait au milieu des douleurs de la mort, et le même cri s'échappe sans cesse de mon cœur déchiré. Tout est fini pour moi sur la terre, et pourtant je suecombe sous le poids de la reconnaissance, car la lumière s'est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui, catholique. Ah! béni soit Dieu qui m'a donné la foi!
Quel bonheur de le dire à Thérèse, de remercier
Dieu avec elle ! Mais ce serait trop doux pour cette pauvre terre, où le bonheur n'existe pas.
Je sais que ma conversion vous sera une coüsolation bien grande, aussi vous parlerai-je avec la confiance la plus entière. Vous connaissiez, madame, mon éloignement pour le catholicisme ou plutôt vous ne je connaissiez pas, car dans nos relations je dissimulais soigneusement mes préjugés, pour ne pas affliver Thérèse. Mais quand elle me dit qu’elle comptait sur ma conversion, je crus devoir ne pas lui laisser d’illu: sions là-dessus. Comme elle devait me plaindre et prier pour moi !
nv De: Dan A EE £
Je n'essaierai pas de vous dire ma conster.
nation en apprenant la maladie de Thérèse, ca que je souffris en la trouvant mourante, interrogez votre cœur, madame. Je contins l'ex.
plosion de mon désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui pourrait dire ce que je souffrais ? Tout entier à elle et à ma douleur, je ne voyais rien, je n'entendaiïs rien autour de moi; je n'avais rien remarqué des préparatifs pour l'administration des sacrements, et quand le prêtre s’approcha avec l’hostie sainte, — O mon Dieu, comment parler de ce moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme ? Sans doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa prière le Seigneur J'ésus daigna me regarder, car dans cet instant, la foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme, Saisi d’un respect sans bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon cœur: Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... À miséricorde ! O bonté ! O moment à jamais béni! O moment vraiment ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier ! La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes jaillirent à flot de mon cœur. J'aurais donné ma vie avec transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe raison, Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.
ES
Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre prononça labsolution suprême, je crus que la connaissance lui revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle ? je le crois, car son regard mourant se ranina et se tourna vers mot. Ah! comme il doit réjouir les anges et pénétrer jusquà Dieu, ce chant de joie eb de reconnaissance qui s'éleva de son cœur, pendant qu'elle était dans Je travail de la mort,
Combien je vous remercie, madame, pour ce crucifix qui vous eût élé si cher et si précieux, et que vous avez en la géné-osité de me donner. Quand je le regardait, à, à côté de Thérèse morte, ce fut comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme je la trouvait heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour Jamais! Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un reflet céleste de bonheur et de paix !? Si je pouvais vous dire ce que j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui consumait mon âme, quand Je pensais que sur l'autel Jésus-Christ s'immolait pour ma Thérèse !
Quelle consolation je trouvais à prier pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi !
Rep hote,
Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire connaitre mon changement, C’est que le prêtre qui avait assisté Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d’abord avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment illuminée, resplen dissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'érmut profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort, Thérèse mettant sa main sur ma tête me consacra à la mère de miséricorde, Du plus profond de mon cœur je ratifiai la consécration, et promis à la sainte Vierge de l'honorer toujours du eulte le plus tendre et le plus aimant, Une voix admirablement belle chanta le Salve Regina, et ce chant suave, réveillant dans mon cœur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie) où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de vénération et de confiance pour la mèré de Dieu pénétra pour la première fois dans mon âme, et J'essayais de réagir contre cette impression, tres-douce pourtant, Vous rappelezvous avec quel accent elle me dit: Francis, mon cher ami,ne voulez-vous pas que la sainte Vierge nous protège et nous garde ? Cette question me troubla. En regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais pour son
bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous la garde de la Vierge Marie.
C'était hier le jour fixé pour won mariage, et malgré la force que je puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait. Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves de bonheur, et mu pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu s'engloutir, dans cette tornbe où je l'ai vue descendre pour y dormir jusqu'à ce que les cieua et la terre soient ébranlés, C'était horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, ine reprochant tenurement et fortement ma faiblesse, m'en fit dewander pardon à Dieu. Du reste, ces défaillances sont rares, La puissante main du Christ me soutient sur un abîime de douleur. Mais vous, nadame, comment supportez-vous cette terrible preuve? Ah! laissez-moi vous répéter ce que hérèse me disait: C'est la volonté de Dieu, et il faut s'y soumettre, car 1} est notre Père.
Mon baptème est fixé au 28 août Il serait superilu de vous dire éombien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un cœur de mère, et vous ne sauriez Croire comme votre tendresse pour elle m'abtache à vous. “’ouffrez que je vous remercie de vos soins si éclairés, si tendres, Je les appréctais d'autant plus que j'ai beaucoup soutlert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, madame, pour l'avoir tant aimée, Soyez ‘bénie
pour les larmes amères que vous avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération, l'heure sacrée de mon baptême, Qu'il tarde à venir, ce jour où je serai lavé dans le sang du Christ, Vous savez que le 28 août est la fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le malheur d’avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses anges, j'abjure dans le secret de mon cœur toutes les erreurs de lhérésie, Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire et redire à Jésus-Christ, que je veux appartenir à son Eglise, en être l'enfant le plus humble et le plus soumis.
Le soir je me promène avec mon directeur dans le jardin du monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du néant des choses humaines et de cette heure qui vient où Les morts entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui, j'attends la résurrection des morts, et mes larmes coulent bien douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante de l’éternelle jeunesse et de l’immortelle beauté.
Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai Jamais supporter son absence. . Je le disais aujourd’hui même à mon directeur. Le saint vieillard a souri doucement et m'a répondu avec une expression céleste : Mon fils,
quand vous aurez communié, vous saurez que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon cœur. En songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un voyageur devant qui s'entr'ouve un horizon enchanté et inconnu. O Christ, mon Sauveur, que se passe-t-1l dans l'âme qui vous aime quand vous y entrez ? Peut-être devrai-je, madame, vous parler avec plus de calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans une sorte de ravissement Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait pour moi. Et pourtant, j'ai des heures d’abattement terrible, quand je pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. O misère el faiblesse du cœur de l’homme ! Je la pleure quand je la sais au ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d’amère et profonde tristesse, il me fait réciter le Te Dewm pour remercer Dieu de ce qu'il m'a donné non-seulement de croire en lur, mans encore de souffrir pour lui. Cette grâce de la souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, madame, bénissez et remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse, il nous réunisse pour l'éternité dans son amour,
À mon extrême regret je ne pus assister au baptême de M. Douglas, mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérère avait offert
es a son bonheur et sa vie pour obtenir sa version, Après son baptême, Francis revint Montréal et passa quelque temps chez mot.
Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée, Je le revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il m'entretint de Dieu et d’elle. Toujours généreux il s'efforçait, pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur, et parlait surtout des joies de sa communion ; mais sa douleur éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le cœur. Et pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa première communion ! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et l'entendre ! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes. Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant et l'écoutaut, Quand ce cœur si cruellement déchiré éclatait en transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui chantaient dans les tortures. Tous les jours il s’enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait 1h des heures entières. On n'y avait rien changé, La petite table qui avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs. Le bouquet de roses, dernier don de
LARMES D'AMOUR 47 son fiancé, était toujours devant l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas ! ces pauvres fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait frappée.
La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait reposé, et voulut ensuite s'agenouiller Ià où il l'avait vue mourir ; mais il se trouva mal et fut obligé de sortir, Je voulus l'empêcher d'y retourner, craignant pour Îui ces émotions si douloureuses, mais il me rassura. Ne craiynez rien, ne dit-il, Dieu s'est mis entre la douleur et moi, D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est morte cette chambre où j'ai reçu la foi est pour noi un sanctuaire sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j y mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il la portait continuellement dans ane présence bien autrement intime que celle des sens,
Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, eb parlait avec une conviction si ardente, si profonde, qu'en lécoutant, je me demandais si j'avais un peu de foi. . Sa présence me fit un bien infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de la Câte-des-Neiges, Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs que nous avions
apportées. Francis jetait son chapeau sur la
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terre, s'agenouillail et passait son bras autour de la croix. Je le regardais prier avee une consolation inexprimable, Comment Dieu eût-il pu ne pas écouter cette Âme toute éclatante de la pureté de son baptême ? Comment eût-1l pu ne pas entendre La vor de ces larmes si saintement résignées ? Ce fut dans le cimetière, debout près de la tombe de Thérèse, que M. Dougias ni confia sa résolution d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la Terre-Sainte, Il aimait à parler de la vie religieuse, du bon heur et de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une expression qui élevait l'âme, En le regardant, je me surprenais rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redou. tables, il est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus de toutes les autres,
Vint le jour du départ et le dernier adieu puis, pour lui, la dernière visite au cimetière.
C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.
Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans ie journal de Thérèse les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en anglais et presque effacees par les larmes :
“O mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour !
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“Ce vœu suprême de son âme, je lai fait graver sur son crucifix que je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné conime à mon épouse et quelle porte parmi les morts ; mais 1! est plus ineffaçablement gravé dans mon cœur.
“O mon Dieu, soyez béni! je suis content de vous ; dans le deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini... mais mon cœur à chanté sa joie Les routes me sont ouvertes à La vériluble vie. Par les entrailles de La maséricorde de Dieu, qui « voulu que ce sole levant vint d'en haut nous visiter, pour éclairer ceux qui sont ensevelrs dans l'ombre de la mort. Ces paroles, l'Eglise les a chantées sur la tombe de Thérèse, eb cette mère immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un même tombeau nous réunit un jour, Mais non, il faut s’en alle: mourir où la voix de Dieu w'appelle. Il faut partir et pour ne revenir jamais. (Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé et souffert ?
“Thérèse, tous les jours de ma vie j'aurais voulu pleurer sur cette terre qui te couvre.
C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection, Mais il faut obéir à Dieu. Il faut partir, Demain j'aurai laissé pour toujours eette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton corps repose ; mais j'emporte avec la douleur
qui purifie la foi qui sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême, il ÿ a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu : Mou Pêre! mon Père !
“O sainte Eglise catholique ! 6 épouse sacrée du Christ! à ma tendre et glorieuse mère :
vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la haine et le mépris de votre nom, je vous iméconnaissuis, je vous insulbais ; mais maintenant je vous appartiens et je u'aspire plus qu'à mourir entre vos bras.
“Mou Dieu, soyez mon rêve, mon amour, Je m'en vais attendre que les ombres déclinent et que le jour se lève,”
Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque fois qu'il ve pouvait s’ha bituer au bonheur d'être catholique, A son retour d'Orient, il entra à Ia Grande Chartreuse, d'où il m'éerivit une dernière fois,
Voici sa lettre :