MADAME
Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que je vous coufiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître Cette résolution, je lai renouvelée partant : à Londres, à Lorette, à Rome, à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l’exécuter. Depuis ure semaine je suis à la Grande Chartreuse, où avec la grâce
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de Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel Je n'avais pas l’idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui des tombeaux, Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en entrant dans ce monastère, où depuis bientôt huit siècles tant d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de Dieu.
Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre Canada. Je ne vous dirai rien de l’histoire de ce célèbre monastère (où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans doute, vous le connaissez depuis longtemps, Je vous avoue que j'étais bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à ces preux d'autrefois, à tant de aobles et brillants seigneurs qui ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude à vu bien des sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la nature et la grâce ont dû y passer ! Pour moi, J'y venais sans combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus rien
Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis Veuillot avait raison
quand il disait : Il faut laisser les monastères, non pour les granuis coupables et les grandes douleurs, comme on le dit communément, mais pour les grandes vertus et Les grandes joies.
Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, ma’s les bons Pères m'ont donné une semaine ‘: repos pour me remettre de mes fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l’hospitalité me traite avec toutes sortes de soins et d’attentions. Il me gâte., Je ne fais pas ici d’allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches indiscrets de m'avoir autrefois chez vous, gâté avec autant de bonne grâce que cet aimable religieux.
Eu attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers. Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau représentant saint Bruno en prière ; au-dessous sont gravées les armoiries des Chartreux—un globe surmonté d'une croix et cette belle devise : Stat cerux dum volvitur orbis; la croix demeure pendant que le monde tourne. J'aime cette profonde parole,
Maintenant, je vais vous perler d’une chose qui m'a été bien pénible.
Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je croyais propres à l’intéresser. Le révérend Père trouva probablement qu'il ÿy avait Ià bien des
“inutilités, car il me dit qu'avant de commencer
mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que
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j'avais apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse, j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle m'avait donné le jour de nos fiançailles,
avec une boucle de ses cheveux. Me séparer de
ces souvenirs 8i chers me paraissait un sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disis-je, je me separeraïis de tout ce qui me reste d'elle ! de son portrait, de ses cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait entre ses mains à son heure dernière ! devant lequel elle à offert pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une agitation cruelle. Enfin, ce matin, profondément malheureux, jaillai à la chambre du Père supérieur. Mon trouble n'échappa point à son regard pénétrant , car, après m'avoir offert un siève, il me demanda ce qui m'aflligeait et m'engagea à lui parler “comme un enfant parle à son pére.” J'étais grandement embarrassé, mais je Île regardai et ma timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je m’agenouillai devant lui et lui dis tout, Je lui dis comme ses paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion, et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle : son crucifix, son portrait et ses cheveux.
Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après quelques instants de silence :
— Mon fils, gardez toujours au fond de votre
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