FÊTE DE SAINT BERNARD
Saint Bernard disait à la sainte Vierge : “Je consens à nr’entendre jamais parler de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous à invoquée sans être secouru.” Bon saint! Je veux me rappeler cette parole, chaque fois que je dirai le Souvenez vous pour Francis.
Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon amour pour Jui ne déplaise jamais à vos yeux très-purs, et daignez vous-même l'offrir à Dieu.
Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n’y crus pas, et pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le cœur! Si c'était vrai. s'il devait partir, me disais-je.. et ne faudra-t-il pas qu'il parte un jour ? Cette pensée me bouleversait, m'accablait, Comme je me sentais absorbée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus jamais l’entendre ! Ne plus jamais le voir !
O mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais, puisque la seule pensée d’être séparée de lui me faisait si cruellement souffrir |
Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le clocher qui brillait au soleil, Je pensai à celui qui a de la consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers
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l'église. Bientôt j'entendis derrière moi, ce pas léger que je connais 8i bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit, Est-1l vrai que vous partez bientôt ? lui demandui-je.-—Et comment vivrais-je sans vous ? me répondit-il vivement.
Puis troublé, ému, il me dit qu'avee moi il se consolerait de la mort de son ami. qu'il avait cru sa vie brisée pour Jamais, mais que Je lui avais rendu la foi au bonheur, Nous marchâmes ensuite sans échanger une seule parole, Comrne nous montions la petite côte qui conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix : Essuyez vos yeux: il ne faut pas que d’autres que moi voient ces larmes. Oui, c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir, Quand nous fûmes à l’église: je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première fois par mon nom de baptême, me demanda gravement : Thérèse, pourquoi pleuriez-vous ? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre, je lui dis : Laissezmoi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la porte de l'église.
O mon Dieu, quel bonheur de vous prier pour lui, vous, l'arbitre souverain de son sort éternel ! Il n'est pas l'enfant de votre Eglise, et à cause de cela j'aurais voulu ne pas l'aimer, muis vous m'avez donné pour lui tous les dévouements et toutes les tendresses. O Christ, mon Sauveur, je
sais que fout don purfuit vient de vous, mais:
souvenez-vous de mon ardente prière, et faitesmoi mériter pour lui la foi; fautes-la-moi mé-
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riter par n'importe quelles douleurs, par n'importe quels sacrifices. Et vous, ma divine mère, je vous promets de vous aimer, de vous honorer pour lui et pour moi, en attendant qu'il vous connaisse,
Comme je m'agenouillais devant l'autel de la sainte Vierge, pour lui confirmer cette promesse, la lumière du soleil, glissant à travers Îles rideaux, fit à la statue comme une auréole de joie et de gloire; son doux visage sembla sou rire,
Je sortis très -calme et très - heureuse, M.
Doug'as m'avait attendue, Il parla peu le loug du chemin et ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé entre nous, mais nous nous coin: prenions parfaitement. Sur le rivage, une pauvre ferme ramassait péniblement les branches ap.
portées par la mer,
— Rendons-la heureuse aussi, dit Francis,
Il me donna sa bourse et je la remis à la pauvre vieille, qui la reçut en nous bénissant, |
Nous marchions en silence.
Jamais je ne m'étais sentie si heureuse ue vivre.
Les oiseaux chantaïent, la mer chantait et mon âme aussi chantait. Il me semblait respirer la vie dans les senteurs des bois, dans les parfams de la mer. À l'horizon, le soleil baissuit, Nous nous assiines sur les rochers pour le regarder coucher. Je n'oublierai jamais ce tableau : devant nous, le Saint-Laurent si beau
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sous sa parure de feu; au loin, les montagnes bleues; partout une splendeur enflammée sur ce paysage enchanteur. Francis regardait enthousiasmé, mais son noble visage s'assombrit tout à coup.
—Pourquoi faut-il que les beaux jours finissent ? me dit-il tristement.
J'étais heureuse, enchantée, ravie, et je lui dis :
Ne soyons pas ingrats. Regardez autour de vous, et dites-moi ce que sera la patrie, puisque l'exil est si beau.
Il me regarda avec une expression que Je n’oublierai jamais, et répondit à voix basse :
—Dites plutôt: Regardez dans votre cœur.
Et un peu après, il continua :
— L'amour fait comprendre le ciel, mais ce beau coucher de soleil me rappelle que la vie passe,
La soirée s'est passée à l’hôtel. Francis était très-orave, mais il y avait dans sa voix une douceur pénétrante qui ne lui est pas ordinaire, et quand je rencontruis son regard, j'y voyais luire cette lumière fugitive qui traverse parfois
ses yeux comme un éclair. Il ne me parla guère ;
mais, sans rien faire qui puisse attirer l’atten tion, il a l’art charmant de me laisser voir qu'il s'occupe de moi, Cette bonne Mme L.. s’adressant à Mile V.. et à moi, nous fit observer que M. Douglas avait l’uir heureux.
—Ce que je vois le mieux, c'est qu'il on bien bon, répondit Mile V..—qui se pique de. dire
toujours ce qu'elle pense, et un instant après, elle ajouta :—-Je voudrais bien savoir pourquoi il est ce soir aussi grave, aussi recueilli qu'un jésuite qui sort de retraite,
21 août.
Comme jouvrais ma fenêtre ce matin, un bouquet adroitement lancé tomba à mes pieds.— Remerciez-moi, dit Francis, quand nous nous rencontrâmes.--Je remerciai, mais avec des restrictions sur la manière d'offrir les fleurs. Il m'écouta avec ce sourire qui éclaire S2n visage— et mon cœur aussi.
—$Si vous saviez, me dit-il, depuis combien de temps j'attendais pour vous l'offrir.
Et il chanta à demi-voix :
A l'heure où s’éveille la rose, Ne dois-tu pas te réveiller ?
J'ai porté son bouquet à l’église, je veux qu'il se fane devant le saint sacrement, et quand il sera flétri, j'irai le reprendre pour le conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystere de votre amour. Mais vous pouvez lui ouvrir les veux de l'âme, et le faire tomber croyant et ravi à vos pieds.
Aujourd'hui, je suis allée voir une jeune fille morte la nuit dernière, J'avais besoin de me pénétrer de quelque grave pensée, car j'étais comme enivrée de mon benheur, Je restai long-
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temps à côté du lit où la pauvre enfant était couchée dans cette attitude effrayante qui n'appartient qu’à la mort. La croix noire tranchait jugubrement sur la blancheur du drap qui la couvrait. Je soulevai le linceul et regardai longtemps. Ah! Francis, serait-il possible de ne nous aimer que pour cette vie qui passe ?
Tout passe et nous passerons comme tout le reste, mais je veux que celui de nous qui survivra à l’autre puisse dire ce qu'Alexandrine de la Ferronnays écrivait après la mort d'Albert : “() mon Dieu, souvenez-vous que pas une parole de tendresse n'a été échangée entre nous, sans que votre nom ait été prononcé et votre bénédiction inuplorée,"
7 septembre,
Hier, nous avons fait une promenate à l’île aux Coudres, excursion que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse, Puis, il y a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera done le ravissement de vous aimer daus votre ciel si beau, puisque, dès cette vie, 1l y a tant de bonbeur à aimer vos créatures |
Au hâvre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où la messe a été dite pour la première fois au Canada, Je ne regardai pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments que ce souvenir réveille,