LA NATIONALITÉ DANS L'ART
De tous les artistes italiens^ Léonard de Vinci eut la conception la plus sublime et la plus pratique.
La plus sublime, car il voulut atteindre la plus grande beauté possible en s'aidant de tous les arts, de toutes les sciences qui en rendent Tintelligence plus vaste, le sentiment plus profond.
La plus pratique, car il n'est pas une de ses recherches qui n'ait pressenti dans les sciences mathématiques et naturelles des applications propres à augmenter la vie et Tactivité de Phomme.
Aussi il fut non-seulement Théritier de ces
grands Italiens du xv* siècle, et arriva par Tunivcrsalité à la réalisation magistrale des premiers artistes du \\V ; mais il commença Tâge des sciences qui fit la gloire de Tltalie , et la soutint au-dessus du naufrage de sa nationalité quand ses artistes lui manquèrent. Léonard de Vinci fut le précurseur de l'ère nouvelle qu'ouvrit Galilée.
Qui avàll pii produire d'aussi grandes individualités que Léonard de Vinci, Raphaël, Michel- Ange? C'est que l'art sorti du plus profond des âmes italiennes s'était résumé, à la fin du xv"" siècle^ dans quelques hommes.
L'Italie , à la fin du xv^" siècle , expia cruellement ses rêves. Alors les illusions se dissipent. Dans le conflit de leurs prétentions à la souveraineté du monde, les villes et les campagnes se sont épuisées, ruinées entre elles. Les nations qu'on veut soumettre viennent elles-mêmes conquérir ritalie. Ces fantômes de Tancien empire romain > mensonges que Tltalie avait consacrés, dont elle avait fait tout le prestige , le pape et Tempereur se partagent son territoire et ils scellent la réconciliation du sacerdoce et de Tempire , de l'asser-
vissement de l'Italie , de l'impossibilité pour elle de constituer sa nationalité^ rivant ce peuple dans les chaînes qu'il s'est forgées.
Pendant les cinquante années que dure la crise, le drame de la nationalité expirante se passe dans quelques hommes qui concentrent en eux Ténergie de tout un peuple.
Ce qui fait les grands hommes, c'est la grande ambition , c'est la responsabilité. Et quelle plus grande ambition que celle de l'Italie de recommencer Tempire romain! quelle responsabilité pour des individus de continuer les espérances, de réaliser les rêves d'un peuple!
Impuissants contre une fatalité d'événements qu'avaient tissue pendant des siècles les factions et les discordes, surexcités par ce grand idéal, des hommes ardents naissent en foule prêts à tout, dont le génie est l'universalité. Ce qu'ils sauraient le mieux, c'est la guerre, les luttes de la vie publique. A défaut, ils prennent le seul champ libre, les arts, les sciences. Des moindres bourgades surgissent Léonard de Vinci, Michel-Ange, le Giorgion. Urbin seule voit naître Raphaël et Bramante. Il semble qu'il suffise de naître alors, pour
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être doué. Moments étranges où la vie se prodigue, et qui dévorent en quelques années tout ce que Tltalie avait accumulé pendant le moyen âge!
Pour me borner a Florence, il arrive , lorsque cette ville périt de la lutte des Guelfes et des (iibehns, qu'elle enlante à la fois de son terriioire Léonard de Vinci , Michel -Ange , Machiavel , Slrozzi ; je dirai aussi Savonarole. 11 était né à Ferrare, mais Florence forma en lui Forateur, le citoyen, le prophète.
Glorieuse génération qui venge bien Tltalie des vains reproches de lâcheté et de corruption qu'on lui adresse I Si le malheur des temps, si tant de causes conjurées livrent son territoire , son génie survit inviolable dans ses grands hommes. De sorte que le xvi* siècle présente le spectacle d'un jïeuple qui échoue dans toutes ses espérances , et qui réussit par quelques hommes à conquérir ses vainqueurs. Déchirée par les factions, Tltalie obtient son unité dans ses artistes, véritables empereurs , véritables papes qui nous soumettent encore à leur domination. Envahie parles armées étrangères, elle résiste , elle dure si bien dans ce
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qu'elle a de plus profond et de plus vivace, que lorsque le monde se rue sur elle, la sérénité des œuvres d'art n'en semble point troublée. Ce n'est point indifférence, c'est conscience de porter la nationalité au-dessus des désastres.
Donc, pour comprendre Léonard de Vinci, il ne faut point l'isoler de Savonarole, de Machiavel, de Strozzi, de Michel- Ange. Comment séparer ces hommes quand le même génie agit en eux? Il n'y a de différence que les œuvres, manifestations diverses du même principe. Artistes, philosophes, orateurs, politiques, ils sont hommes d'action : tous, ils ont quelque chose de fier, de militant^ d'inquiet, d'indomptable, qu'aucun malheur ni public, ni privé ne peut abattre. Tous, ils ont le si'gne par lequel se reconnaît l'Italie, de ne rien Irouver que pour le monde, tant le caractère italien est universel et pratique, tant sa préoccupation est cosmopolite.
J'interroge d'ensemble ces hommes sincères.
Oii puisèrent-ils leur énergie surhumaine ?
Le secret des prophéties de Savonarole, le prestige de son éloquence, est que seul il voit clair. Seul il voit que Florence péril de Tesprit de fac-
tion, de son crime contre Pise et les villes sujettes ; seul il voit que la papauté abandonne le principe italien de la souyeraineté spirituelle pour devenir puissance temporelle ; seul il voit que l'Italie ne peut rien par elle-même, qu'elle ne peut être sauvée que par un coup du ciel^ et il se retourne vers le roi de France, le roi d'un pays si uni (tanto unito), et il l'appelle pour rendre la justice à un peuple qui meurt de ses haines et de son injustice. Mots profonds sortis du çœiir d'un grand citoyen qui résument toute cette histoire ! Charles VIII sera le bras de Dieu qui réformera l'Église et châtiera les tyrans.
Machiavel le premier brise les mensonges de la légende italienne du moyen âge. Il veut broyer les factions, chasser les barbares, créer une Italie indigène^ libre du pape et de l'empereur. Que ce soit un tyran ou une république, qu'importe ? il faut à tout prix la concentration, le renouvellement de l'Italie sous un chef unique.
Philippe Strozzi, le dernier républicain de Florence, qui, au triomphe des Médicis, se perça le cqeur dans sa prison, prend si bien au sérieux le retour à l'antiquité, qu'il ne voit de salut pour la
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patrie que dans rimitation des ^rutus et des Gassius dévoués aux principes jusqu'au crime.
Michel- Ange est plus qu'un grand artiste, c'est un citoyen, celui qui fortifia deux fois Florence, dirigeant le feu des batteries, et qui, devant le pape Paul III, ne se recommanda que de ses connaissances dans Tart des fortifications, avouant que son savoir en peinture et en sculpture se réduisait à peu de chose.
Léonard de Vinci, dans sa lettre à Ludovic le Maure, n'insiste que sur ses inventions dans Fart militaire. Plus tard, lorsqu'on le croirait absorbé dans la contemplation, dans la recherche de la puissapce mystérieuse de la naiufe, c'est lui qui, dans le carton de \^ bataille d'Anghiari, a montré l'Italie s'exteripinant ellemême.
Tels sont ces liomiries sincèrps. Ils ^'inspirent de la nationalité; chacun à leur manière, ils en expriment la crise. Mais justement parla ils ont été méconnus : comme la Cassandre du siège de Troie, les contemporains q'ont pas voulu Iqs croir^.
Savonarole en préspr^cfî de Ç|iarles yi|I p§t i^rj^
pour un moine exalté, un visionnaire. Esl-il rien de plus tragique qu'un homme qui a conscience des mallieurs de la patrie^ parlant à celui qui peut tout sauver, ne pouvant le convaincre?
Il n'est pas une des idées de Machiavel qui réussisse, pas un seul de ses conseils qui soit écouté, pas un de ses projets qui ne soit traversé par le torrent des événements qui emporte toute volonté, toute énergie. Cet homme, que la nature a doué comme à plaisir de toutes les qualités politiques qui peuvent influer, avoue d'un bout à l'autre de ses ouvrages son impuissance à rien persuader à ses contemporains.
Personne ne s'occupe de la mort de Philippe Strozzi. La cour des Médicis donne trop matière à la verve sarcastique de Florence dégénérée. Les déportements d'Alexandre, son assassinat par Lorenzino, les scandales de favorites rappellent les conspirations d'affranchis, les intrigues de palais du bas-empire. Il n'y a que Thistoire après trois siècles qui sache interpréter cette mort, dernière protestation de Florence libre. Strozzi fit jaillir de son sang, comme les cendres de Savonarole dispersées par le vent suscitèrent les rejetons tou-
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jours vivaces, toujours martyrs de la^nalionalilé italienne :
Exoriare aliquis nostris ex ossibm ultor !
Micbel-Ange seul impose par son caractère.
Mais on ne voit en lui qu'un artiste d'humeur farouche, altièrc. On ne sent point le juge, l'homme austère qui se retire du monde dans son art, de son art daus sa conscience.
Léonard de Vinci au jugement des Italiens est un fantaisiste que rien ne peut fixer ni satisfaire^ qui passe d'une chose à l'autre sans achever aucune œuvre. Comme si les malheurs du temps n'avaient pas fait sa vie errante, ruiné presque toutes ses entreprises; comme si à l'aurore du monde moderne la contradiction entre la mobilité et la conscience, qui fait le caractère de Léonard de Vinci, ne s'expliquait assez par sa pénétration et Tambition de tout comprendre et de tout faire.
Non, jamais des hommes ne sont aussi véridiques que lorsqu'ils contiennent en eux le génie d'un peuple ! Des individus réduits à eux-mêmes ne peuvent avec leurs seules forces de telles œu-
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vres immortelles. Pour être un Raphaël, un Michel-Ange, un Léonard de Vinci, il faut non-seulement l'énergie d'un grand homme, mais il faut que Taccumulalion du monde vienne du fond du temps bénir et douer ces heureuses intelligences.
Il n'y a qu'à trouver l'accord de ces hommes pour les expliquer et les comprendre. Ainsi, on fera justice des théories qui ont isolé Tart de la nationalité, de ce qu'il ya de plus profond dans la vie d'un peuple, sa religion. Car si je parle de foi, en quel siècle, en quels hommes éclata-t-elle en miracles plus visibles ? Partout la recherche, la curiosité inquiète, insatiable, le bonheur de s'élever toujours. Un homme en une vie traverse plusieurs mondes. Jusqu'aux titres des ouvrages au XVI® siècle, ce sont des cris d'enthousiasme; de tous, on dirait qu'ils ont trouvé la pierre philosophale.
Qu'avait été Christophe Colomb , sinon un voyant sublime, martyr de sa foi dans ce nouveau monde que sa science lui révéla? Ce fut Thomme le plus savant de son temps, mais aussi le plus ferme croyant.
Léonard de Vinci eut plus qu'un autre l'in-
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quiétude : besoin de nouveautés, attente d'imprévu qui remplissait toutes les âmes italiennes comme à rapproche de la crise. Il semble alors qu'un grand souffle passe sur le monde. On le voit, on le sent dans les têtes de Raphaël et de Michel-Ange. Léonard de Vinci, doué de la grâce de tout faire, porta en tout Tinfini du désir. Il se fait l'augure des temps nouveaux, lorsqu'il pose les problèmes que trois siècles n'ont pas suffi à résoudre.