LA JOCONDE
Parmi tant d'œuvres incertaines et suspectes, celui qui yeut connaître Léonard de Vinci doit s'arrêter surtout devant le portrait de la Joconde et y revenir.
Il resta quatre années à regarder ce modèje, à interroger ce sourire étrange, fascinateur, énigmatique. On le sent, en peignant cette femme, il s'arrêtait à chaque pas de son œuvre, et à mesure qu'il avançait, sa vue devenait plus subtile, s{| science s'approfondissait. Avec une curiosité infinie, il saisissait dî^ns une exécution merveilleuse les moindres détails, les plus légères apparences
LÉONARD DP VINCI. — LA JOCONDK. 433
de la vie^ 44 caractère, crqyapi y frouvep Tpxplicaliop d^ cetfq personne qi;j là , iipipolùle Rêvant lui, pourtant lui échappait toujp^irs.
|1 devint pjjtient , persévéraqt. On dit qu'il avait près d'elle des çbantevirs , fle^ musiciens, des boqffqns ppur soqtenir la pose, prolonger ce sourire. Il usa de tout son génie, dq ses défauts mêmes qui se transfigurèrent. Jusqu'à celte couleur ^QUrdê qu'il dut 4 dqs esgais chiniiqu^s presque toujours p^alhqureux, il^en^bleTavoif trouvée exprès. Elle allait si p\e\^ à ]i^ JqcqQde, elle n'en rencl^it qV}c ipipM^ ]^ 4P^ceuf insidieuse, ep faisoi^t rpssqrtir ^us les tqps chauds de cette chair un ppubouffîp la pâleur presque funèbre. — Indice tragiqpp pt sfipibre q^\\ éclate dans le mirage de la fantaisie, renchantement dji sqprire, la beauté éblouissante. Ce sourire est plein d'attrait, mais c'est l'attrait perfide d'une âme malade qpi rend malade. Ce regard si doux, ipais avide cqpipje la mer, idjévorp...
Léonard de Vipci laissa ce portrait inaçheyé, soit qi^'il dépespprâji de la connaîtrp assez, sqit qp'il sentît quelle yaipp qntfeprise c'était de vouloir épujser l'observation d'uqe figure hqmainç.
Digiti^(
II ne fit qulndiquer le paysage. Au fond, les Apennins avec leurs cimes bleuâtres et rocheuses, s'éclairant des teintes changeantes de la lumière réfléchie. Entre la Joconde et ces montagnes, une grande plaine de Lombardie sillonnée d'un méandre de ruisseaux qui courent en mille circuits, se rappix)chent, s'entrecroisent et fuient pour revenir où ils sont partis. Çà et là, un pont pour les franchir, mais ils reviennent si souvent, si obstinément, il y en a tant, que le voyageur qui s'y engagerait s'arrêterait bientôt incertain s'il avancera ou s'il reculera... Trop naïves images qui durent traverser l'esprit de Léonard pendant cette assiduité de quatre années! Il ne précisa point davantage ce paysage , sentant sans doute en présence de cette femme qu'aucune représentation matérielle n'exprimerait le labyrinthe de l'âme humaine.
Léonard de Vinci ne fut pas sceptique, il fut non satisfait. Ce regard étrange qu'il donne à ses portraits de femme 3 est son regard lorsqu'il interroge les moindres finesses d'une figure pour y surprendre ce mystère de la beauté. Tout lui importe pour l'énigme de la nature vivante. Avec
LA JOGONDE. 125
une patience minutieuse, une recherche excessive, il croit la saisir, et il fixe surtout la curiosité du peintre.
En effet Léonard de Vinci ne pouvait se satisfaire. Il doutait que son exécution pût jamais atteindre à la hauteur où son génie l'appelait. Il craignait , dit Vasari , que ses mains tout habiles qu'elles fussent ne le trahissent pour rendre les difficultés extrêmes et les délicatesses que son imagination se plaisait à créer. Lorsqu'il avait ébauché un tableau, il était bientôt repris de ses caprices , il étudiait la philosophie des choses naturelles, qui le menait à connaître les propriétés des plantes, à observer le mouvement du soleil et de la lune, les révolutions des astres; et nageant dans cette mer des sciences et des arts , il oubliait ce qu'il avait entrepris.
Léonard de Vinci était dans la vraie méthode, en cherchant dans l'étude de la nature universelle Tunité qu'il désespérait d'atteindre dans la peinture d'une figure humaine. 11 pressentait que les lois identiques qui régissent toutes choses lui feraient trouver dans Tart une forme plus simple, plus vraie et plus belle. Quel spectacle de voir ce
grand esprit se reposer de son impuissance à accomplir tout ce que §a pensée subtile, exigeante, lui imposait dans le portrait d'une femme par une étude plus vaste de la nature 1
C'est au milieu des Alpes, pendant son séjour à Milan, qu'il conçut la Vierge aux Rocliers, véritable hymne à la vie universelle , où l'enfant Jésus, bénissant saint Jean, bénit toute Ifii nature.
Oui la nature est sainte... pourquoi cet ange s'y associerait-il si bien? n'est -il pas le génie, l'interprète de ces créatures sans voix qu^ dp leur profontjeurs les plus obscures aspirent à une vie plus haute ? Quelles percées vers le monde immatériel que ce§ perspectives lun^ineuses, féeriques, de Tair au milieu de ces montagnes sublimes!
Quelle austérité plus vénérable que ces rochers témoins immuables des temps de la création !
Quelle image touchante de la jeunesse éternelle que ces plantes grimpantes qui festonnent ces grottes et parent ces rocs noirs! Quelle pureté que ces fleurs qui éclQsent pfès de ces enfants! Quelle innocence que ces coquillages qui semblent venijs au bord de ïeam pour recevoir au^si la bénédiction dp Christ enfant !
LA YIBBGB AUX aOCQERS. \%1
Les 4pvuc enfapts^les joues gonflées de Tesprit de la vie qui énisine de \ù\j^ ce qu| les entoure, s'agei^o^Ulept^ ms^is seul }e Christ tro^ve ^es mots^ le geste 4e cett^ prière commune^ il bénit son frère.— La Vierge, dans un sentiment à la fois materne^ et religieux, se penche à demi vers saint Jean, pour Tapproclier plus près de ^n fils. Elle semble aspirer, provoquer cette I^nédiction.— Prière de la Renaissance à Taurore du monde moderne, où la réalité remplace le rêve, où les sciences de la nature découvrent à Thomme, Dieu visible, présent et adorable dans tous les phénomènes du monde physique.
Léonard de Vinci eut les pressentiments des temps qui commençaient. Il eut, autant qu'un homme pouvait Vavoir, l'universalité des sciences et des arts, et il crut à leur solidarité. Il voulut bâtir en lui-même la cité harmonique qui les comprendrait toutes et qu'il fallait plusieiu-s siècles d'expériences et d'inventions successives pour fonder. Aujourd'hui epcore, après trois cents ans, nous attendons— non plus ce grand esprit harmonique, cela est impossible, — mais la société d'hommes qui réunira légitimement toutes les sciences
el tous les arts, et n'en constituera qu'une scionce, qu'un art, une éducation nouvelle.
Le temps où il vécut explique sa vie errante, ses tentatives, tant d'œuvres inachevées et l'habitude de mystère qui lui faisait écrire ses manuscrits de droite à gauche. Mais dans ce siècle qui devait unir pour lltalie par la perte de ses libertés, il eut la gloire d'inaugurer la philosophie nouvelle. Avant toute théorie, il voulait l'expérience ; alors il y portait toutes les audaces de l'induction. 11 renversa dans les sciences de la nature le règne des idées traditionnelles, ne se soumit dans l'art à aucune imitation, ni à l'antique^ ni à l'école, créant à la peinture les voies nouvelles du clair obfcur.
Sa haute raison le garda des vaines tristesses, il répétait toujours : Fuir les orages. La vie lui paraissait trop courte pour la consumer dans les fausses agitations. Les derniers mots qu'il dit sur son lit de mort, c'est qu'il demandait pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas fait dans l'art tout ce qu'il aurait pu.
Je résumerais ainsi la vie du Vinci : Bâtard , il eut une âme royale ^ Tâme d'un vrai descendant des maîtres du monde. Cet homme sans nom, accomplit par la grâce et le don de tout faire l'universalité que son maître, le Verocchio, un rigide ouvrier, n'avait atteinte qu'à force de labeur. Sorte de Janus entre deux mondes dont il fui le pontife, il eut la beauté de l'homme antique et rinquiétude du moderne.
Pauvre avec des goûts de luxe et de faste, il éprouva dans cette Florence marâtre le besoin de se rendre redoutable. Sa terrible sève lui faisait
affronter les monstres^ épuiser le laid , jouer avec toute terreur : il allait prendre un supplicié pour le peindre. Mais une fois entré dans Pétude de la nature, il en sentit la sainteté mystérieuse, et son respect alla croissant avec sa curiosité. 11 approcha plus qu'un autre de Tidée de Geoffroy-Saint-Hilaire que les monstruosités ne sont que des arrêts de développement, car il lui arrive dans ses gardemains d'amener de la bestialité la figure humaine jusqu'à son type le plus parfait, pressentant ainsi l'unité de composition dans les transformations successives des animaux à l'homme.
Il manquait d'air à Florence. Cette cour scolastique et bourgeoise des Médicis Tétouffait. Pour sa recherche insatiable de la nature vivante , il lui fallait un monde abondant, vierge, enthousiaste, où il déployât sa toute-puissance. Il alla à Milan , dans la cour trouble de Sforza. Au lieu du prince magnanime aiiquel il s'offrit, Il trouva un tyran sans fbi , sans grandeur. Màtà il ëùt des élèves croyants, dociles; des ainis plèihS de respect. Il loiidâ une acadéitiié, et les jôîés d'inspirer son esprit créateur l'assirent en lui-même; Dans ce milieu de ferveur, il côiiçùi l'ceiivre là
plus colossale eh sculpture, la statue équestre de François Storza; Toeuvre la plus grandiose en peinture, le drame du Christ dans la Cène, interprété par uri philosophe; l'œiivi*e la pliis féconde pour la régénération dé l'Italie , le canal de la Marlesane.
Sans protection, les travaux lui manquant, il se consolait des arts par les sciences éternelles, lorsque , le Milanais envahi , il est cohti*ainl de fuir, après avoir vu de ses yeux la fragilité de son œuvre de dix ans, le modèle de la statue de Sforza, jeté à terre , servant de cible aux arbalétriers gascons.
Il va à Florence, y retrouve Michel- Ange, et pour lutter contre lui , il se venge de sa fuite eh dessinant, dans le carton de la bataillé d'Anghiari, la frénésie bestiale de ces guerres de Condottieri qui s'assouvissent contre l'Italie elle-même.
Il commence cette fresque , elle ne tient pas au mur, il se dégoûte. Alors il se retire dans sa fan^ taisie. Lui sera-t-il donc ihipossible d'exprimer toute la beauté d'iihe ternmè? Il épuise son art à jpéiiidrê là Jocohde, sans se contenter jamais.
Ingénieur en chef des armées de César Bôfgîâ,
le t^rand esprit novateur accompagne le Prince, ce quasi héros de l'assassinat et du guet à pens, bâtissant des citadelles^ fortifiant des villes, qui , sans combat, se livreront à Tétranger.
Ce fantôme de sauveur évanoui, Léonard de Vinci, retournée Milan. Il dispose de son universalité dans toute la plénitude de la maturité et de l'expérience. Là il reprend la canalisation de TAdda, il continue ses manuscrits où il notait ses idées dans tous les genres ; il a les mille pressentiments des sciences à naître , des découvertes à faire. Mais, errant de Milan à Florence, méconnu en Lombardie, où tout est confusion, vengeance, misère, il est chassé encore une fois par l'invasion. Il va à Rome, Léon X ne le comprend pas. Après la bataille de Marignan , il vient en France ; il y meurt (1518) comme il s'occupait de fertiliser la Sologne.
Mobilité tragique dans la plus puissante intelligence humaine ! cela excède le caractère de rhomme et peint la crise d'une nationalité dont toutes les forces qui pourraient la sauver flottent sans trouver terre, dispersées au gré des malheurs du temps.