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BRAMANTE. — RAPHAËL.— ACCOMPLISSEMENT DE LA RENAISSANCE

Quel tut le caractère de l'école romaine? car chaque école a une physionomie distincte, et c'est la beauté de la renaissance italienne, d'être Tharmonîe de ces diversités si légitimes.

L'école romaine ne se comprend bien que par son opposition avec l'école florentine,

Florence met son empreinte à tout ce qu'elle inspire, à tout ce qu'elle reçoit des autres villes ; elle n'accuse que sa personnalité. De Dante , d'Orcagna à Michel-Ange , une même tradition. La nationalité , la patrie y dominent la science^ C'est toujours Tinspiration de Dante qui

t ÉCOLE BOMAINE. 4 55

dans son exil^ ne voit partout que Florence; qui^ descendant les derniers cercles de Tenfer^ s'écrie :

Godi, Firenze, poichè 8e* A grande, Chë per mate e per terra batti 1* ali , E per lo *nf)Brné il tuo nome si spande,

A Rome^ au contraire > la tradition est cosmopolite : les civilisations, les écoles ^ viennent s'y fondre dans un idéal qui puisse slmposer au monde. Il n'y a pas d'artiste de Técole romaine qui soit romain. Rome est là cité universelle. Il lui ikut un art éternel comme TÉglise, qui soit reconnu de toute nâtioui Où recrutera-t-elle ses artistes? dans des provinces où règne une soumission^ une dévotion naturelle. Elle les tirera principalement des villes de POmbrié> privilégiées pat* le Voisinage de la métropole. Ces collines^ ces voilées trem|)liès du pàrfùih de la légende de saitlt François d'Assises > lui donnent la foi ^ Tiâgénuité> la tfiverie mystique, que n'a pas l'hôtellfne des nationê ; mais aussi ces artistes qui arrivent avec utte manière un peu maigre et sèche , elle les transfigure de sa fantasmagorie sublime.

Rien de plus intéressant que de suivre Téduca-

1 56 l'accomplissesient de u renaissance.

tion de deux lipmmes qui sortirent d'une de ces petites villes d'Ombrie , Drbin , et qui donnèrent à Rome ce grand éclat du pontificat de Léon X , Raphaël et Bramante. L'admirable est de voir combien ils réunirent d'éléments opposés^ qui se pacifièrent dans ce rayon de grâce qu'ils apportent du lieu de leur naissance.

Bramante a l'universalité des grands artistes du xv« siècle. Peintre , poète y anatomiste , mathématicien, ingénieur et architecte, comme Léonard de Yinci , fl va par l'Italie, insatiable d'instruction, possédé du désir de se créer quelque grand patronage qui puisse absorber sa prodigieuse activité, mettre à profit ses vastes études. 11 élève des temples, des palais , dans la Romagne. A Bergame, à Pavie, il laisse des peintmresqui subsistent aujourd'hui. Il vient à Milan, attiré comnie le Yinci , par l'éclat de la cour de François Sforza et les promesses du duc. U s'y rencontre avec les Grecs expatriés, élite de ce malheureux peuple qui sauvait, en les propageant dans les chaires, les dernières traditions de Tantiquité. Il y trouve encore les architectes du Nord , ces hardis bâtisseurs allemands, représentants de

ItRAMANTE. 157

Tari gothique^ convoqués à Hilan pour couronner la cathédrale, ce grand œuvre du siècle.

Le Bramante coopère à ces magnifiques travaux. Avant Léonard de Vinci, et concurremment avec lui, il est le promoteur de la féconde et savante école des peintres milanais.

A la chute de Ludovic le Maure , il part pour Rome. Il a quarante-six ans , toute la force , la plénitude de son talent. Il évite Florence, trop exclusive dans ses doctrines ; il va droit à Jules II, et commence une destinée plus belle qu'il n^aurait osé la rêver à vingt ans. L'extrême facilité d'invention , l'égale promptitude d'exécution qu'il apporte à la construction du Belvédère, de la place et de Téglise Saint-Pierre, ne sauraient se comprendre en supprimant cette première moitié de sa vie , comme Pont fait des biographes. Dans ses travaux antérieurs, exécutés par toute l'Italie, et surtout à Hilan , il trouva le secret de cette architecture qui unit la double tradition de Tart grec et de Tart gothique. Comme à ses premières études faites à Urbin, à ses impressions d'enfance ravivées par son retour près des villes d'Ombrie, j'attribue ce style d'architecture, qu'aucun dessin

4 58 l'accomplissement de la renaissance.

ne peut rendre, tant la grâce et la finesse en sont inexprimables ^

Bramante est le praticien le plus rapide de son temps $ il faut quUl réponde aux terribles exigences de iules IL Le pape était si impatient^ dit Yasari, qu'il aurait touIu Yoir les édifices sortir de terre comme par enchantement. Le jour^ les ouvriers tiraient , en présence de Bramante, le sable et le pancofie dont ils se servaient la nuit pour les fondations.

Je ne saurais trop insister dans ces hommes sur l'accord des traditions locales d'où ils partent^ et de la tradition universelle qu'ils interprètent, car ce qui me touche surtout , c^est la persistance de cette grâce naïve, souffle de jeunesse, fleur morale qu'ils conservent jusque dans leurs créations les plus sublimes, les plus grandioses. Sans rien perdre de ce charme virginal qu'ils reçurent en

1 Vasari, commentaire de M* Jeanron. Je ne fais que l'abréger sur Rramante. Je ne saurais dire assez mon obligation à ce livre, d^uné richesse de faits fel d*une sûreté de critique qui en font en France le meilleur réeueit pour Tart itëliefl.

naissant^ ilB s'élèvent successivement > légitimement aux entreprises de ]a ville éternelle.

On n'expliquera jamais Raphaël ni Michel- Ange seulement par Rome ou par Florence.

Rome et Florence sont de grands centres où la vie se manifeste ^ où elle se déploie, où elle s'use ^ où elle se dévore. Ce n'est point là le berceau^ le foyer d'artistes si individuels. Il fatit aller loin des routes battues , dans ces villes recueillies» restées plus près delà nature, Urbin, Gubbio^ Citàdi Castello, Orvieto. Là, sous les Borgia, s'était conservée toute la fraîcheur d'âme. Là le réservoir inépuisable des plus purs sentiments de l'homme violés^ insultés à la cour d'Alexandre yi. Dans ces villes secondaires fut le berceau de Raphaël et des grands producteurs du XVI* siècle» Perspectives profondes de Tart italien qu'on puisse y suivre l'initiation successive des artistes^ les influences réciproques des grands centres sur les traditions locales !

a Raphaël naquit à Urbin, le vendredi saint de lannée 1483; Son père, Giovanni Sanzio, qui ét^t

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peintre, était un homme de sens et de jugement. Il prit les soins les plus attentifs de l'éducation de son fils, voulant^ autant quil était en lui^ rarfranchir des difficultés qui rayaient retenu dans la médiocrité.

c( Giovanni donna à son fils le nom de Tange Raphaël y qui lui semblait d'un heureux présage. Il savait combien il importe de ne pas confier aux soins d'une étrangère un enfant qui pourrait con tracter des habitudes basses et grossières parmi les gens sans éducation. Il voulut que ce fils unique et désiré fût nourri du lait de sa mère et pût^ dès les premiers instants de sa vie^ s'accoutumer aux moeurs paternelles. Plus tard , remarquant en lui d'étonnantes dispositions pour la peinture, il se plut si bien à les seconder, que Raphaël , quoique bien jeune encore , ne tarda pas à lui être d'un grand secours pour les nombreux travaux dont il était chargé dans l'état d'Urbin.

a Ce bon et tendre père reconnut bientôt que son élève ne pouvait plus rien acquérir près*de lui. Il résolut de le placer chez Pietro Perugino, qui, parmi les maîtres d'alors, élait le plus re-

R\PflAEL, 161

nommé. 11 entreprit exprès le voyage de Pérouse, où ne rencontrant pas cet artiste, il s^occupa, en Taltendant, de quelques travaux à San-Francesco. Il gagna ensuite facilement l'amitié du Perugino lorsque celui-ci fut revenu de Rome , et, quand le moment lui parut convenable, il lui fit part de ce qu'il désirait.

« Pich'o, homme obligeant, pénétrant et subtil, qui aimait les gens de génie et d'avenir, consentit à mettre Raphaël au nombre de ses élèves. Giovanni retourna tout joyeux à Urbin, prit Tenfant et ramena de suite à Pérouse , pon sans qu'il en coûtât bien des larmes à sa pauvre mère, qui l'aimait tendrement. Lorsque Pietro vit les dessins de Raphaël , sa jolie figure, ses gentilles manières et son air naïf et gracieux, il en porta d'avance le jugement que depuis la postérité a ratifié, n

Ne sentez-vous pas dans cette légende si simple, que Vasari recueillit sur les lieux, la raison première de cette grâce qui ira toujours se manifestant davantage. Raphaël pourra acquérir les ressources de Tart; mais il est doué de ce qui vaut mieux que la science , de cette richesse mo-

462 l'accomplissemxnt de la renaissance.

raie qu'il doit à la tendresse de ses parents > à Taccueil de son maître , à ses premières impres-' sions d'enfance, les plus duraUes^ les plus protondes de la vie.

Quand je lis ce qui a été écrit sur Raphaël , je ne comprends rien à cette figure; les uns, pour en parler^ le placent à Rome, au milieu de la cour corrompue de Léon X^ analysant avec les lettres de TArélin les vices et les scandales de chacun des cardinaux^ d'autres, liés par les traditions académiquesci en font un Pic de la Mirandole, qui| enfant^ réunissait tout art» toute science.

Ces deux données sont fausses.

La corruption de la ville des papes n'est que trop réelle ) mais lorsque Raphaël vient à Rome^ il est trop occupé de ses travaux pour en être distrait. Il ne voit que le grand appel d'une capitale où le monde a les yeux fixés au xvi^^ siècle. La science elle-même n'est qu'une chose acquise^ elle vient en seconde ligne. Il faut tout remettre dans la nature , il faut commencer par des impressions et des sentiments qui rendent le reste facile, expliquable.

Si Raphaël garda cette divine innocence, cette

grâce ineffable dans la réalisation de la beauté,, c'est qu'elles lui furent conservées enfant par ses impressions de famille ^ par l'amour de sa mère , réducation tendre de son père et les bons conseils de son maître. Cette première religion du cœur m'explique les qualités morales qui lui attachèrent ses contemporains, sans que la .rivalité s'y mêlât jamais , combien il fut aimé par ses élèves, et sa modestie, sa simplicité, sa reconnaissance pour son maître. Au moment de sa toutepuisiiance y lorsqu'il achevait les décorations du Vatican , il conserva précieusement y dans une salle, les peintures du Perugin.

Certes il n'eût point puisé tout cela dans une société dissolue^ dont on aime aujourd'hui à exagérer les vices par des peintures romanesques. Certes la science ne crée pas ces dons; mais, parce qu'il en avait le germe, la science les développa. Si vous voulez avoir la raison de sa réceptivité , de son avidité qui le rendit universel dans tous les arts , qui le fit profiter à tout commerce, qui le rendit prêt à toute entreprise , insistez davantage sur la riche et candide nature qui lui resta propre au milieu de ses emprunts et

164 l'accomplissement de la HENAISSANCE.

qui rernpêcha d'être éclectique. L'éclectisme est la réunion de qualités médiocres dans une nature médiocre, tandis que Raphaël amena chaque qualité, chaque élément à une hauteur sublime. Il fut toujours supérieur à sa science.

Il eut bientôt appris du Perugîn ce que ce maître pouvait lui apprendre. Le Perugin n'en éfait pas moins un des meilleurs artistes du xv* siècle. Condisciple de Léonard, à Florence, dans l'école du Verocchio, il eut une telle religion de la beauté, qu'aucun peintre ne prèle aulant à Tidéalismo. 11 y mit l'opiniâtreté de sa nature tenace, sa passion de vieillard. Déjà âgé, il avait épousé une très-jeune et très-belle femme, qu'il se plaisait à orner pour la peindre dans ses tableaux. C'était une dure et infatigable volonté que cet homme. Préoccupé de minuties qu'il rendait exquises à force d'études , il avait une persévérance que jamais rien ne lassa; son avarice est empreinte dans son dessin serré.

Raphaël quitte le Perugin ; il parcourt les villes d'Ombrie en compagnie d'amis, de condisciples, visitant soigneusement les œuvres de Gentile da Fabriano, un des maîtres de son maître. A Città di

Castello y il laisse le Mariage de la Vierge. Il place dans le fond un temple circulaire et en rend si admirablement la perspective^ qu^au dire des contemporains, il ne cherchait les difficultés que pour avoir le bonheur de les vaincre.

PinturricchiOi ce grand peintre à fresque, Tap^ pelle à Sienne, partage avec lui les travaux de la bibliothèque de la cathédrale, une des plus vastes enlreprises du xy"" siècle. Mais Raphaël le laisse pour aller à Florence, attiré par la réputation du carton de Léonard de Vinci. Il a vingt et un ans . Il connaît déjà cette grande école par le Perugin. Il y reste longtemps et y revient plusieurs fois. Florence avait un prestige particulier pour Ra* phaël. Là se fait le passage de sa première à sa deuxième manière; il y devient le grand ana* tomiste , il acquiert cette perfection du modelé qu'il dut à l'étude de Masaccio. Il réalise dans la grâce les études profondes et obstinées de ce jeune homme qui mourut Tàme pleine^ sans qu'elle eût débordé. J'ai vu à Munich le portrait de Masaccio : son regard semble voir la terre promise, et il a la tristesse de ne pouvoir l'atteindre.

A Florence, Raphaël apprend de frà Bartoloni-

166 l'accomplissement m là renaissance.

meo 8a manière de draper; mais il étudie surtout Léonard, qui semblait avoir fondu toute tradition, avoir distillé toute science dans sa méthode grasse et douce de peindre à l'huile. Michel-Ange eut beaucoup moins d'influence sur lui que Vasari ne dit^ sauf l'émulation d'une nature contraire, le stimulant de sentir près de soi un grand génie qui par d'antres voies arrivait aux sommités de rart.

Raphaël demandée Urbin une lettre de recom* mandation auprès du gonfalonier Soderini^ pour obtenir de peindre une salle du palais vieux^ et lutter corps à corps avec Michel-Ange et le Vinci. Mais à ce moment il est appelé à Rome. Bramante, son compatriote, son parent, lui écrit quil a parié de lui au pape, et que Jules II consent à remployer dans la décoration des salles du Vatican.

En effet, il est prêt pour ce voyage. Rome parait alors la grande pensée, le grand rêve pour lequel il a tant amassé* 11 semble que toutes les écoles, tous les styles> soient venus se réunir en lui, poui* qu^l puisse réaliser l'idéal deTécole romaine, couronner dans la ville éternelle le mariage de Tltalie antique et de Tltalie moderne. Il a la candeur de

ces écoles pieuses qui ne se trouvent plus que dans les villes secondaires. Il a la sérénité de Tantique : sous sa direction vont se faire les fouilles de Rome. Il a le grand mouvement des arts modernes, la simplicité qu'enseigne Florence, et dans ses portraits il atteint la solidité de Fécole vénitienne.

Quand il arrive à Rome^ sa production se transfigure, sans rien perdre de ses qualités juvéniles. Elle participera Tuniversalité de la métropole, elle est intarissable Jusqu'à sa mort. C'est toujours le disciple du Perugin, et il se trouve profondément lalien, son style devient de toute nation. Hasards de naissance, courants d'éducation, croisements heureux d'écoles, histoire des précédents, qui vous démêlera ! Voici que se manifeste la trame de la Providence, combien il faut de causes pour produire un homme. Toute la tradition de l'Italie se tinnit dans ce jeune homme pour éclater à ce grand théâtre.

Dans les premiers teml>s de son séjour à Rome, il exécute les trois grandes fresques qui résument la Renaissance : La messê du iSêrint-iSacremmi, concile de l'Église universelle, telle que la eom-

1 68 l'accomplissement de là renaissance.

prenait rimagination mystiiiue des villes d'Oinbrie. L'Ecole d'Athènes^ inspirée de son séjour à Florence, peinture sereine de la Renaissance dans cette grande école des arts, des sciences en Italie. Ce jeune homme à gauche , qui se retourne et pendant que les autres courbés se copient , s'avance dans la grâce, la taille haute, droite, les yeux pleins de génie, c'est Raphaël.

Puis il peint le Parnasse où il ressaisit la nature éternellement païenne. de l'Italie, entremêlant les anciens et les modernes, plaçant Tune à côté de Tautre les deux grandes figures de la Renaissance, Dante et Homère.

Nous avons les origines, les éléments successifs qui le formèrent, essayons d'apprécier ce maître universel.

Raphaël accompUt cet idéal de beauté divine et humaine que poursuivirent sans pouvoir l'atteindre les artistes qui l'avaient précédé. Mieux qu'un autre, il donne l'harmonie de l'Italie antique et de l'Italie chrétienne. De cette terre favorisée du ciel , il réunit sans effort les flammes

qu'il épure , les beautés quil embellit. Impartial pour la tradition païenne ou chrétienne y il a la sérénité , la quiétude des faits acquis, consacrés qu'il représente.

Mais que cela dure peu, et quelle production prodigieuse! 11 lui faut yenir juste dans le seul mioment de repos qu'ait eu ritalie sous le pontificat de Léon X, trêve qui n'est due qu'à la politique des Médicis et qui cache l'abîme'. Sous Léon X prêche Luther, et il faut que Raphaël meure si jeune à trente-sept ans, pour ne pas voir le sac de Rome par les lansquenets allemands.

11 semble que la foule des artistes qui l'entourent lui cache le monde gros de tempêtes, afin que sa sérénité n'en soit pas troublée : car on se demande dans quelle partie de la terre assez calme, dans quelles circonstances assez heureuses, s'est rencontrée cette créature céleste qui a si bien accompli cet idéal désintéressé du temps. Il est en effet le dernier, le suprême artiste, parmi les italiens, qui ait cherché la beauté pure, qui ait poursuivi un idéal d'harmonie spirituelle et de paix supérieure aux conditions de l'homme sur terre. Ce que les autres n'ont entrevu que par partie,

470 l'accomplissement d£ la renaissance.

il le conçoit dans sa plénitude , et il Taccoinplit en perfection, ce jeune homme qui est naturellement ce que tous les artistes avant lui ont souhaité d'être. Il est Télu, le désiré du passé, il est la dernière espérance du présent. Il a'tout compris, tout idéalisé.

Un portrait de Raphaël exprime la situation ineffable de ce grand artiste en face de son œuvre. Marc-Antoine, son élève, son ami. Ta représenté dans son atelier. Il est seul, comme ramassé par terre dans son manteau, à demi appuyé sur un banc circulaire. 11 médite, il conçoit, il saisit son œuvre, il va surgir dans la ferveur dellnspiration. Son regard intense semble suivre sa création qui passe. Il est dans sa force virile, les cheveux abondants, avec beaucoup de barbe. Cette figure est si sérieuse qu'on y lit mille pressentiments d'une fin prochaine et pour Fart et pour lui, et surtout la tristesse mystérieuse que la visite de Dieu laisse même chez une créature accomplie, qu'embrase le feu sacré.

Ce portrait surpris dans la plus grande sincérité de rame humaine explique la modestie de Raphaël : pourquoi il attribuait à la divinité, à je ne

sais quel souffle de beauté qui lui venait d'en haut la perfection qu'il atteignait si facilement? Il faut voir les moindres traits de cet artiste pour sentir quelle était sa grâce innée. Je me souviens de quelques dessins du musée de Lille^ simples lignes tracées à main courante, dont Tentre-croisement produit comme par enchanlement les plus gracieuses formes d'enfants. Afflaturnumine, fait-il dire aux enfants qui supportent la devise de sa Poésie au Vatican. 11 ne cache pas Forigine de ses inspirations, et les petits anges de ses tableaux qui souvent vous regardent, montrent le ciel comme la source et Texplication des mystères du génie.

Raphaël est un repos éternel pour le genre humain. Il ne mit jamais dans le regard la douceur insidieuse , énigmatique , de Léonard de Vinci. Il n'aurait pas peint la Joconde avec ce sourire étrange, amer et fascinateur. 11 crée la beauté pure, calme, rassurante , que l'Italie était digne d'exprimer parce qu'elle avait aimé sincèrement le beau, qu'elle Favait poursuivi, comme Dante, de monde en monde , et que par chacun de ses artistes elle avait entrepris de fixer en traits visibles l'harmonie de l'idéal intérieur et de la

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perfection physique. Oui, Tltalie avait droit d'atteindre cet idéal, et nous pouvons lui rendre les œuvres de Raphaël sans diminuer en rien la gloire de Tartiste. Par son respect pieux pour les anciens maîtres, par ses études si consciencieuses, par sa modestie, par son ingénuité, il nous autorise à ne pas voir en lui un accident fortuit, un homme extraordinaire, mais le fruit légitime des âmes italiennes éprises de la beauté dont Tltalie avait gardé le dépôt, le souvenir, au milieu des temps barbares.

Est-ce un vain mot que cet idéal de beauté? car il m'est difficile de définir autrement ce que tous les artistes italiens voulurent obtenir et que Raphaël réalisa plus parfaitement? Est-ce un vain résultat que de pareilles œuvres? Satisfaction seulement pour le grand artiste, dont la main suivait si bien la pensée intérieure ; gloire d'ostentation pour ritalie? Non, il y a dans les œuvres de génie une vertu cachée, d'autant plus puissante qu'elle est plus légitime. De tous les artistes, il est le seul qui ait atteint pour ainsi dire un idéal universel, et je ne sache pas d'accord plus unanime que la voix qui le proclame le premier maître. Ce

n'est que dans ces derniers temps où nous avons assisté à la restauration malheureuse des types byzantins que cette consécration de trois siècles a pu être attaquée, mais la vraie critique se garde de la confusion, de Tignorance des doctrines néo-cathotiques, comme de Fexagération d'admirateurs exclusifs, qui ont enseigné, professé qu'il n'y avait plus rien à faire après Raphaël. Elle le placera dans le temps, dans les conditions humaines, et le cuUe des hommes sincères le vengera des maladresses de ses détracteurs et de Timpuissance de ses fana* tiques,

Raphaël a porté dans toutes les parties de Tart une âme si saine, que la raison s'en trouve affermie. Chose singulière 1 ce peintre de l'idéal parle surtout à la raison, et ses admirateurs excessifs ont été plus froids qu'inspirés. Cela tient à ce que l'inspiration de tout homme est dans ce qu'il apporte avec lui de propre en naissant, et qu'aucun maitre, fût-il Raphaël, ne peut suppléer à ce trésor d'individualité. L'étude exclusive de Raphaël pourrait se comprendre, si nous vivions en dehors du temps, si nous cherchions encore la beauté pure, abstraite, mais c^est la beauté relative qui est la

474 l'accomplissement de ll renaissance .

beauté d'éducation^ chaque hoihme ayant en soi une manière originale de concevoir la beauté.

Raphaël accomplit la tradition antérieure parce qu-il en fut le vrai critique, le suis moins frappé de ses additions que du bonheur de ses simplifications. Quelle tjue soit sa science^ et c'est llionune qui sut le mieux^ son esprit la domine. Il ordonne^ harmonise^ transfigure tout ce qu'on a su jusqu'à lui. Rien qui tranche dans ses tableaux, ni couleur, ni accentuation du dessin> mais la solidité de Uaison entre toutes les parties de sa peinture^ comme entre lui et là tradition. Rien de confus, d'obscur dans ses œuvres, mais la clarté de composition qu'une intelligence supérieure sait voir dans ce qui semble le désordre même. Dans les scènes de tumulte^ dans ses batailles, dans la peinture des plus grandes violences^ rien n'est évité> mais tout est pacifléi rasséréné par l'esprit. Ce n^est point la flamihe qui réchauffei qui guérit comme chez le Ck)rrége et Rembrandti c'est la splendeur virginale par laquelle Dieu se révèle dans ce monde même à Une âme céleste.

DaùB des formes visibles il exprima pour son lempé le spiritualisme le plus élevé, et aujourd'hui

encore je ne sache rien de plus sain^ et qui retienne mieux la jeunesse que de regarder ces créations éternellement pures^ éternellement belles.

Jamais la solidarité d'un homme avec sa produc^tion n'appamt mieux que chez lui. La beauté> la jeunesse incomparable qui éclatait dans sonregard, dans sa Voix , dans les actes de sa vie ^ cette grâce si séduisante qui lui gagnait les cœurs ^ si bien que pas Une dissertsion ne troubla son aielier où travaillaient cinquante peintres, cette grâce dont le reflet se ressent dans ses élèves et dans ceux qui l'approchèrent^ avec quelle douce intensité elle se retrouve dans ses œuvres 1 kum , devant elles aucune critique^ vous n'êtes pas saisi comme par l'audace sublime de Michel-Ange, vous n'êtes pas enveloppé comme par la tendresse infinie du CorrégC) mais vous êtes élevé, pacifié, et vous participez à cette vue supérieure que Dieu lui a départie plus qu'à aucun autre. Influences de lieux, de maîtres, d'amisi écoles^ antiquité^ christianisme, tout entre dans ce jeune homme pour en ressoi tir raphaélesque. Il est le maître dont on peut le moins profiter. Les autres sont dans une voie qu'ils ont commencée ou reprise. Chex tousi il y a

17() i/accomplissement de la renaissance

parti pris^ omission^ lacune, exagération, lis se trouvent ou non dans notre voie; ils prêtent suivant les natures ou à la critique ou à une admiration passionnée. Raphaël accomplit dans la perfection Tart italien comme expression de deux civilisations finies. Il a posé un idéal qu'on ne surpassera pas^ mais qui ne reviendra pas. Le monde se repose un moment en lui , mais la destinée du monde est toujours d'aller en avant.

Le grand fait qui résulte de la vie de Raphaël^ e^est qu'au moment où la papauté abandonne l'idée du cosmopolitisme spirituel, où elle cesse d'être l'Église universelle pour devenir une puissance temporelle de troisième ou quatrième ordre, un homme reprend cette idée d'universalité dans l'école romaine. La gloire de Raphaël est d'avoir été le pape de la peinture, quand la papauté abdique.

Où trouverai-je résumées d'une manière plus saisissante que dans la construction des loges au Vatican ces associations qu'on appelle écoles, qui offrent dans l'histoire un des exemples les plus féconds de l'initiation spirituelle !

De ces palais qui s'élèvent , Raphaël centralise rimmense entreprise. Il la partage avec de jeunes auxiliaires qui peignent d'après ses dessins et dont il retouche le travail. En effet, il a rassemblé autour de lui une foule d'artistes qu'il a choisis à Rome ou appelés de toutes les parties de rifalie, les uns habiles à exécuter les stucs, d'autres les grotesques, ceux-ci les fleurs et les fruits, ceux-là les sujets historiques. Jusqu'aux pavés, aux sculptures sur bois, il les confie à des artistes spéciaux qu'il fait venir ou de Florence ou d'Allemagne. Il entretient des dessinateurs en Grèce pour avoir de celte terre classique les plus précieux fragments d'antiquité exhumés dans les fouilles. En Flandre , il envoie ses cartons dcsnnés et coloriés par lui-même poiu* qu'ils soient exécutés en tapisseries tissues d'or et de soie. Élèves , aides , amis , il les conduit en avant et les récompense chacun suivant leur talent, leur caractère.

Quelles étaient ces récompenses ? Là paraît tout le caractère moral de l'art, le charme de cette association de travail. Belle histoire que celle des progrès que les artistes qui approchèrent

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Raphaël firent pour lui plaire. Ce fut Tunique pensée, la vie de Marc-Antoine et de ses autres élèves. Un manœuvre , Polydore de Caravage , eut un regard de Raphaël, il monta à Tart ; Jean dUdine, la révélation de son merveilleux talent de peintre d'arabesques en regardant avec Raphaël des peintures antiques qui venaient d'être découvertes dans les fouilles du palais de Titus. Lorenzetto , fils d'un sonneur de cloches devint artiste parce qu'il voulait plaire à Raphaël. Le maître l'aima au point non -seulement de l'employer dans ses travaux , il le maria à une des sœurs de Jules Romain, son élève chéri.

A ce Lorenzetto Raphaël dans son testament confia Tœuvre de la statue de la Vierge qui devait être placée sur son tombeau.

Il partagea sa fortune entre deux de ses élèves, Jules Romain et Francesco de Florence, dit le Fattoro.

Rien ne mérite davantage notre attention que cette réunion d'artistes évoquée incessamment à de grandes œuvres par les quaUtés aimables de ce jeune homme, collaboration fondée sur des rapports d'amitié et de paternité spirituelle. Le plus

grand bonheur qu^m de ces jeunes hommes voulait avoir était de peindre dans un tableau de Raphaël et de se confondre dans sa gloire. Jules Romain, qui par la dureté de son coloris noirâtre semblait si éloigné de Raphaël, peignit dans son style à s'y méprendre. Il avait tant de respect pour son maître, qu'il ne voulut jamais se servir de la main de Marc-Antoine pour graver ses propres dessins, tant que Raphaël vécut, tenant à lui réserver ce graveur dont les grands yeux, pleins de lumière , semblaient réfléchir comme un cristal son dessin si pur.

Quant à Timpression des œuvres de Raphaël sur ses contemporains, il suffit de citer la tradition populaire qui fait mourir le Francia de saisissement^ de stupeur d^avoir ouvert la caisse qui contenait la Sainte Cécile, Raphaël lui avait envoyé ce tableau pour le faire placer dans une église de Bologne/ avec prière dans une lettre de corriger les avaries du voyage et les défauts qu'il trouverait dans la peinture. — Qui en dit plus que ce cri échappé de rame du Corrége, devant ce tableau : Anch' iô sùnpittor, et moi aussi je suis peintre! mot sublime qui marque le point où la rivalité disparaît

180 L*ACC01IPL1SSEMBNT DE LA ABNÂlSSANCE.

entre les hommes et manifeste toute la valeur d'une œuvre de génie^ comme à sa flamme s'allument d'autres flammes.

Moment de grand bonheur qui ne reviendra plus! moment rapide de plénitude et encore d'espérance aussi courte que la courte vie de Raphaël. Ne vous étonnez point de l'intensité de sa production. Ce n'était point un homme; c'était l'âme italienne qui profitait de cette trêve pour accomplir dansune œuvre éternelle tout ce qu'elle avait cherché, tout ce qu'elle avait voulu.

Déjà, dans une gravure appelée le Songe de Raphaël, il semble avoir le pressentiment de ce qui va suivre. Deux femmes très-belles (l'Italie antique, l'Italie moderne) sont livrées dans leur sommeil à des monstres hideux qui s'approchent, pendant que dans le lointain une ville (Rome) est en feu.

Et lui-même, dans les derniers temps, il ne se retrouvait plus sans Famour humain, meurtrier pour la Fornarina. L'idéal et l'amour sont deux passions qui s'enflamment l'une Pautre : alors elles sont infaillibles pour l'art, mais fatales. Pour dominer les sens dans les attachements, il faut

avoir Théroïsme des idées , comme Michel-Ange et Beethoven. Mais il n'en esl pas ainsi des natures précoces, qui ne font que fleurir. Chez Raphaël, chez Mozart, Tivresse des sens fut en proportion de la ferveur du génie. Bien jeunes ils vécurent mille vies, mais pour en mourir vile consumés.

Les élèves de Raphaël voudraient continuer son œuvre qu'ils ne le peuvent. Le sac de Rome les disperse, et tout lien de confraternité est brisé par la désolation de la guerre. Ils errent, ceux-ci eu France ; Perino del Vaga à Gênes, à Florence, à Rome; Jules Romain à Mantoue; Jean d'Udine à Florence, dTJdine à Rome; Polydore de Caravage à Messine, où il est assassiné. Çà et là ils disséminent les trésors non employés de ce génie. Ils appliquent, vulgarisent, plus souvent dénaturent ses idées, ses motifs; derniers restes de cette école qui se perdent aux lieux les plus divers.

Dispersés après la mort de Raphaël comme les

généraux d'Alexandre, ils repassent en souvenir,

en regret, qet heureux temps qui les rassemblait

dans l'atelier du maître. Ils se survivent à eux-

182 l'accomplissement DE LA RENAISSANCE.

mêmes. Pauvres satellites qui ont perdu leur astre régulateur, instruments désassociés, ils feraient toujours de merveilleuses choses, si ce génie inspirateur était là encore , près d'eux. Ils n'existent que d'avoir approché cet homme, d'avoir reçu ses leçons, des conseils de sa bouche, de ravoir vu travailler, d'avoir travaillé avec lui. Lui mort, ils ont perdu leur âme, et ils ne peuvent la transmettre^ l'inspirer à d'autres.

Dessinateurs plutôt que coloristes, ils ont encore la main rapide-, la composition facile. Ainsi, Jules Romain à Mantoue bâtit une ville , rempUt des palais de peintures. Mais sans assiette fixe , les croyances les abandonnent, à mesure que le reflet du maître s'efface. Si la plupart produisent jusqu'à leur mort, ils ont eu l'éducation du quinzième siècle, la collaboration d'un tel maître, et presque tous ils sortirent des classes inférieures. En effet, à l'apparition de cet homme plein de la grâce qui reçut en lui l'esprit universel de l'IlaKe, un peuple d'hommes jeunes, arJcnls s'e; t levé, les préjugés disparurent , les barrières d'écolcS' se sont abaissées.

Ainsi, lorsque les événements officiels n'offrent

râphâel. 483

que confusion, anarchie, vertige, Tart reste lé refuge des sentiments naturels. Là, les aniitiés, les dévouenients, Tinitiation par la magnanimité et la reconnaissance. Au moment des Médicis, les études sincères, puissantes des Brunellesclii, des Masaccîo. Sous les Borgia s'élève ftaphaël. Dans la Venise de FArëtin, peindra le Titien.

Restons sous Timpression sereine de cette flgiire que j^ai tâché de rendre à la nature, à Fhumanité, sans hii faire rien perdre de ce qu'elle a de céleste.

Ma pensée était moins éloignée de ce temps qu'elle ne semblait Fêtre.

Pourquoi ne se lèverait-il pas parmi nous un jeune homme qui, le cœur plein de la France, se sentant une âme capable de résumer notre tradition, voudrait, pourrait donner une valeur d*art éternel à ces trésors d'attente ! Ce serait un homme dé génie, et îl paraîtrait d'un si grand génie que tous momentanément disparaîtraient à son éclat, mais ils n'en resteraient pas moins comme ses légitimes précurseurs, ces génies captifs qu'il aurait

184 l'accomplissement de u renaissance.

délivrés de leur solitude vis-à-vis de la foule, de la fatalité du temps où ils vécurent.

Si l'un osait^ combien oseraient^ combien se grouperaient autour d*un individu 1 C'est là toute riiistoire , rien ne se fait au monde que par initiative. Et quoique Tâge d'une plus grande solidarité ait commencé et que les conditions de Tart comme ses résultats soient de plus en plus collectifs^ Tavenir est encore dans les individus qui résumant les masses sauront les élever parce qu'ils se seront élevés eux-mêmes.

Ne croyez pas au miracle. Le secret des grandes œuvres et des grands hommes n'est point dans les circonstances exceptionnelles^ mais au fond des sentiments naturels. Celui qui accomplit ce que tous cherchèrent est, le plus souvent , un enfant né avec la grâce de se servir de la science^ mais pour qu'il l'amène à l'art qui ouvre l'âme de (ous^ il faut qu'il ait mérité d'individualiser ces dons qu'il reçut de la tradition antérieure.

Cette conclusion, je la tire de cette étude sur Raphaël.

LA CONSCIENCE DE L'ITALIE AU XVIe SIÈCLE

LA CONSCIENCE DE UITAUE AU XVIe SIÈCLE.

Raphaël a cessé de vivre. La scène change, {«invasion étrangère se précipite comme le stregozzo avec ses vampires et ses squelettes. Place à la peste^ au meurtre, au pillage, à la dévastation. Le xvie siècle devient un 1815 en permanence, et la magnificence de l'école romaine de s'évanouir sous les pieds des chevaux des Espagnols. Les planches de Maro-Anloine qui conservaient à la postérité les dessins de Raphaël sont brisées ; les cinquante peintres qui lui faisaient cortège, lorsquil marchait dans Rome, rançonnés, faits prisonniers. Ils fuient demi-nus, poursuivis par la famine, par

<88 LA CONSCIENCE DE l'iTAUE AU XVl^ SIÈCLE.

rincendie, par le souffle empoisonné du morbetlo ((ui éclate au passage des armées, en Toscane, dans toute la Lombardie.

En 1530, un seul point vivait encore en Italie, Florence. Charles Quirit et Clément Vil s'unissent pour Taccabler. Un homme la défend. Artiste, il s'est fait ingénieur, il a fortifié la ville. Mais que Fert le génie de Michel-Ange sans la nationalité d'un peuple? Florence est prise deux fois.

Cet homme dans sa longue vie assiste à Taurore et à la fin du siècle : quarante années de gloire, d'espoir infini ; quarante années de désastres. De plus en plus solitaire, il s'inspire du Dieu qui change à son jugement les destinées des peuples, et au milieu de Tltalie déchue, dévastée, avilie, il reste plus grand par son caractère que par son œuvre qui fut la plus audacieuse, la plus gigantesque des œuvres humaines.

Michel- Ange seul a conscience lorsque tous Tont perdue. Seul il grandit, il se conserve fort au ipilieu des malheurs publics et privés. Je voudrais raconter comment il fit en lui cette œuvre supérieure à son œuvre de sculpture, de peinture, de poésie et d'architecture, comment il sculpta son âme,

MlCdEL-ANGE. 489

II semble que les vies des maîtres du xvi* siècle soient Taccomplissement des prophéties contenues dans la vie de Dante. Raphaël réalise en perfection l'idéal de beauté abstraite^ image de Béatrix qui resta à Dante de ses naufrages , de ses désabusements. Léonard de Vinci , génie mobile , inquiet , réunissant toute science ^ tout art, et ne pouvant s'y satisfaire^ reproduit ragitation de Dante exilé, errant de ville en ville, sans trouver nulle part le repos ni la paix. Michel- Ange fait revivre dans ses statues et dans ses fresques Timagination austère de la Dmne Comédie^ comme il fait entendre dans ses sonnets cette langue ûère qui n'était plus entendue depuis Dante. Hais que les germes de mort ont grandi chez ce peuple en deux siècles ! L'accomplissement de la Renaissance s'exprime dans le vertige d'ua monde.

Michel- Ange avait une imagination si sublime,

que souvent ses mains ne pouvaient exprimer ses

terribles pensées. Voilà pourquoi il laissa tant

d'ouvrages inachevés : le^ défaut qu'on remarque

dans le genou du Moïse vient de l'impétuosité

avec laquelle il attaquait le marbre. Aussitôt

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