‹ La̕rt italienChapitre 46 sur 58 · V£N1SE · texte numérisé non relu

V£N1SE

raie de Vart se dégagera des vaines opinions. Plus de hasard, plus de miracle, mais des lois régulières, identiques dans la succession des créations de l'esprit, comme dans les développements de la vie organique. Je rappelle ici ce livre de justice, j'écris pour la hâter cette histoire qui arrivera avec la sûreté de la méthode scientifique la plus rigoureuse à expliquer les mystères du génie dans les œuvres d'art.

Jean Bellini, dit-on, était si honnête que jamais il ne peignit une femme qui ne fût vêtue. Rien de plus touchant que la profonde moralité de ces initiateurs des maîtres, comme si l'annonce des grandes expansions de vie était principalement dans le caractère. Les deux Bellini, élèves de leur père , tout en vivant par la suite éloignés Tun de Tautre, ne cessèrent jamais de se porter une vive affection. Chacun d'eux se faisait inférieur à son frère. Le portrait que nous avons au musée du Louvre est un reste de cette fraternité si rare, si précieuse , attestée par ce beau mot de Vasari : « Us cherchaient ainsi modestement à se vaincre en bonté et en courtoisie non moins qu'en talent, »

Jean Rellini mounit à qiiatrc-yingt-dix ans , laissant une nombreuse écoie^ car il enseignait son art avec amour.

Parmi les élèves du vieux Jean Bellini se trouve un jeune Lombard né à Castel Franco, dans l'État de Trévise. Barbarelli , surnommé le Giorgion à cause de sa haule stature, porta dans l'art le génie le plus exubérant, la nature la plus ardenle qu'il y ait eu jamais. D'une humeur aventureuse, adonné à Pamour, passionné pour, la musique, il avait un sentiment exquis de la peinture. Il peignait sans frein, sans règle, laissant tout au hasard de son génie. Il ne cherchait qu'à donner de l'animation à ses tableaux, à n'imiter aucune manière.

Tout ce qu'on sait de ses précédents, est qu'il avait reçu quelques leçons du Bellini. On retrouve sa manière dans une Vierge au donateur (musée du Louvre) ; mais comme elle s*est transformée, amplifiée dans celte nature puissante : ces tableaux sont curieux, en ce qu'ils montrent la distance du maître à Télève.

Il avait vu aussi quelques peintures de Léonard de Vinci, exécutées avec le fini du relief, le ressort profond de ce maître. Giorgion s'appropria celte méthode en homme incapable d'imiter. En effet, quelle différence! Léonard de Vinci cherche dans le modelé cette vérité large qui résume harmonieusement les vérités de détail; c'est le dessin, ce sont les plans qu'il fait valoir par la dégradation savante du clair-obscur. Pour le Giorgion plus de contour, plus de modelé, la couleur d'elle-même exprimera tout. Le premier il donne à ses tableaux la^grande unité de tons qui absorbe les nuances particulières , noyant ses teintes les unes dans les antres.

Il obtient toute largeur dWet par une intelligence merveilleuse des oppositions d'ombre et de lumière. On dit qu'il ne se servit jamais de plus de

quatre couleurs dans les chairs , qu'il empreint d'une chaleur inconnue avant lui. Comment exprimer ce que Ton sent seulement devant ses tableaux , effets si puissants et si suaves, tendresse, vie, solidité, ampleur? 11 est Incomparable pour la désinvolture de ses figures, la fraîcheur et la vivacité de coloration de ses chairs.

Il avait reçu à profusion tous les dons de la nature. Pauvre et de basse extraction , il a d'instinct les manières les plus élégantes et les plus distinguées. Sa voix admirable, Tart avec lequel il joue du luth, le font rechercher dans les concerts, dans les parties de plaisir de la noblesse vénitienne. Qu'on voie son portrait, il s'est peint en David! ses cheveux tombent abondamment sur ses épaules.

C'est un beau et bon géant ; la largeur de sa poitrine est colossale, mais son regard aune douceur qui enchante. Son originalité fut une force simple, indéfinie, non divisée, non éparpillée comme celle des modernes. 11 y a parité de son âme et de sa force physique : aussi quand il fait quelque chose, qu'il aime, qu'il chante, qu'il peigne, il s'y met tout entier et avec une ingénuité qui ravit et une passion qui déborde. Ajoutez la richesse bi-»

S88 LIS ViNITlSNS.

^arre de ses ajustements, de ses costumes^ qui justifie son nom de Barbarelli. Il n'y a pas cle composition dans ses tableaux. C'est peut-être le désordre dans Tart^ mais l'harmonie de la nature.

Pour connaître le Giorgion, voyez par exemple, au cabinet des eslampes, le Portement de croix. Le regard ineffable du Christ demande grâce au Juif qui le presse brutalement : pourquoi tant de dureté ? L'humanité^ la nature violée protestent dans ce regard. Dabs des sujets si simples^ éclate le génie du Giorgion, effets, impressions impossibles à trouver par la réflexion , la science. Il y faut les sources vives d'une nature élémentaire.

Si vous voulez avoir l'idée de son exubérance, de ce que les Italiens ont exprimé par ce mot, grandiosità , regardez le grand Crucifiement , gravé en neuf planches d'après ses fresques. Le Christ est suspendu avec les larrons dans les branches d'arbres séculaires, qui ont les proportions gigantesques de la végétation la plus luxuriante. Toute une armée se presse au pied de ces arbres, et cette armée n'occupe ((ue le premier plan de paysages immenses qui se découvrent derrière le Christ.

L'œuvre du Giorgion est du génie le plus abondant, le plus spontané. On y voit des paysages embrasés d'amour, dont les tons fauves ont la splendeur chaudement colorée de ces belles campagnes, qui furent la véritable école de ces coloristes. On attribue la vérité de leur couleur à ce qu'ils peignaient en plein air.

Hais un tableau qui m'a bien touché, où j'ai senti une âme moderne , le grand souffle de Venise dans les arts, représente un concert dans une chambre. Un homme, jeune encore, dans les ordres, comme étaient les organistes d'alors, prélude au clavecin. Il est debout et se retourne vers un autre musicien qui apporte une basse. La musique italienne est d'avance dans les yeux de ce joueur de clavecin. L'ami qui apporte la basse lui met avec douceur la main sur Tépaule , comme pour le calmer et le remercier plutôt de ce qu'il joue si inspiré. A côté se trouve un beau jeune homme, vêtu magnifiquement, l'air efféminé, qui écoute avec insignifiance. 11 ne voit ni n'entend ce merveilleux concert.

Les tableaux du Giorgion qui nous restent sont la moindre partie de son œuvre. Il peignit surtout

à fresque, qui répondait à sa conception rapide, à son exécution large et facile. Outre les peintures dont il couvrit l'entrepôt des Allemands, il décora d'innombrables façades de maisons.

Tout cela est détruit.

Il se jouait des difficultés de son art. Dans le temps que le Verocchio exécutait à Venise son cheval de bronze, plusieurs artistes prétendirent devant le Giorgion que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de montrer une figure de tous les côtés , pourvu qu'en tournant autour d'elle on changeât les points de vue. Le Giorgion soutint , au contraire , que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire embrasser d'un seul coup d'œil, sans qu'il fût besoin de changer de place. Il s'engagea môme à représenter une figure que l'on verrait des quatre côtés à la fois.

Les sculpteurs se mirent la cervelle à l'envers pour comprendre comment il se tirerait d'une semblable entreprise. Il peignit un homme nu , dont les épaules sont tournées vers le spectateur. Une fontaine limpide réfléchit son visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure re-

produisent ses deux profils. Cffiu^re charmante et capricieuse, qui justifia la prétention de notre artiste.

La mort du Giorgion peint mieux que ce qu'on pourrait dire la bonté, la sensibilité profonde de cet ardent jeune homme, qui ne divisait point sa vie, qui se donnait sans mesure dans son amour comme dans sa-peinture. Morto da Feltro , un de ses élèves , fut admis par lui dans les fêtes brillantes et les intrigues amoureuses dont il était rame à Venise. Morto enleva une femme que le Giorgion aimait passionnément. Le chagrin qu'il en ressentit fut si violent qu'il en mourut. Il n'avait que trente-quatre ans.

Qu^aurait-il produit, s*il eût vécu, lui qui, dans une si courte vie, livrée aux fêtes, aux distractions d'un tempérament impétueux, laissa des œuvres qu'aucun maître n*a égalées pour la puissance et Pintensité du coloris? Il peignait avec un rayon de soleil ardent. Devant les tableaux du Giorgion Byron évoquait Venise.

Le Giorgion reste dans les États vénitiens et y atteint son originalité. NMmitant aucune manière, créant à soncaprice> peignant dans une

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franchise et une simplicité de couleur que personne n'a eue, il ouvre les grandes eaux de Técole vénitienne. Il suffit que les artistes du Frioul, de toutes les parties de la Vénétie^ restés dans l'ancienne manière, voient ses ouvrages, pour qu'ils entrent dans la plénitude de leurs instincts et que Técole vénitienne acquière toute sa richesse. Spectacle magnifique de voir les trésors de vie qui se révèlent alors dans des pays presque inconnus à Florence, à Rome. Ils semblent sortir de terre, les coloristes, à la venue de ce jeune homme qui peint à grandes masses, comme le soleil qui éclaire de lumière et d'ombre les pentes des versants des Alpes.

La peinture vénitienne consiste dans le jeu de ces ombres chaudes qui ont gardé le reflet d'un soleil ardent. Les tableaux du Giorgion respirent Tenivrement des sens au milieu d'une puissante nature, qui incessamment se renouvelle, et dont les aspects toujours magnifiques varient de splendeur ou de mystère, suivant Tintensité de la lumière, ou la succession des grandes ombres. La fin de la première églogue de Virgile, le seul reste peut-être de ses poëmes inspirés de la Lombar-

die, se retrouve dans ces paysages vénitiens, éternel foyer de poésie où la nature est la féconde muse.

Ces oppositions des ombres et de la lumière, si riches, si hardies, si colorées, que je remarque dans les peintures , je les retrouve aussi dans la musique vénitienne. Les Psaumes de Marcello, pour voix de contralto, vont par contrastes continuels de la basse à l'aigu. Ainsi, ce caractère local se généralise en s'appropriant à la musique, qui exprime mieux qu'aucun autre art les impressions de rame qui sans cesse se voile et se découvre.

Mais celte nature de Lombardie est si puissante qu'elle énerve souvent les hommes. 11 faut pour la comprendre et l'exprimer, ou ces natures profondes à force d'être sensibles, comme Virgile et le Corrége, âmes d'or dont on ne trouve jamais le fond, dont on n'épuisera jamais la flamme, qui, plus elles donnent, plus elles ont à donner; — ou ces natures magistrales, comme le Titien, qui réfléchissent dans une solidité et une transparence inaltérables les nuances d'une vie splendide qui dure cent ans; -— ou bien enfin ces natures e\u-

bérantes, comme le Giorgion j qui versent à profusion et presque sans s'en douter les plus inestimables trésors.

Autant la vie de Michel-Ange fut traversée d'entraves, autant celle du Titien semble favorisée. Il est salué maître par les princes, les écrivains, les artistes. Tous sinclinent devant cet homme qui tempère l'élan de son génie par la douceur de son coloris. Il y a, dans les œuvres du Titien comme dans sa figure, un air de bonté, une âme saine, bienveillante et ouverte. « Pas un prince, pas un écrivain, pas un galant homme n'est allé à Venise sans le visiter, écrit Vasari , car au talent il sait allier une affabilité et une urbanité exquises.»

La grande affaire du Titien, c'est la nature qu'il

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interprète en maître. Dans ses œuvres, aucun entrainement suspect comme chez les Lombards.

Tout est solide chez lui, et Thomme qui a tant produit n'a pu faire toutes ces œuvres qu'avec une entente parfaite de la vie et de la production. Ce ménagement qu'il eut à un si haut degré, cette économie si bien ordonnée de sa puissance lui donnent une pertectibilité qu'il garde à un Age où les hommes s'arrêtent pour la plupart. La vie du Titien est une éducation continue en pleine lumière qui dure près de cent ans.

A ce point de vue, j'esquisserai sa vie.

Le Titien, né à Cadore, descend de la noble famille des Vecelli, qui se glorifiait de compter parmi ses ancêtres saint Titien, évêque d'Oderzo.

Placé chez un instituteur de village , il y donne, enfant, des preuves de sa vocation pour la peinture. Il est envoyé à Venise, où il fréquente l'atelier d'un maître mosaïste, Zuccalo. Puis il entre chez Gentile Bellini, qui, charmé de ses dispositions, veut lui transmettre sa manière; mais le Titien ne put jamais imiter exactement la sécheresse du Bellini. Aussi on rapporte que Gentile, mécontent^lui prédit qu'il ne serait jamais qu'un

barbouilleur. Cette tradition montre la personnalité des artistes vénitiens, qui n'enseignaient qu'eux-mêmes, et non une tradition comme à Florence.

Le Titien, sans se décourager, sort de Técole du Bellini, se rapproche du Giorgion qu'il imite dans quelques-uns de ses tableaux. 11 lui doit cette large conception du portrait, ses figures plus grandes que nature , s'affranchissant par lui des petites dimensions des Bellini. Le Giorgion lui enseigne surtout à être lui-même. On n'apprend pas limitation auprès des véritables grands hommes , mais la révélation de soi - même , de ce qu'on a de plus intime et de plus individuel.

Le Giorgion fut pour le Titien ce qu^avait été Raphaël pour Michel-Ange, il le décida, il l'affermit dans son originalité. 11 n'y a pas qu'une manière de concevoir la beauté, elles varient et se marquent en proportion de l'individualité. Il suffit qu'un homme vraiment fort accuse sa façon de sentir, pour qu'une protestation légitime s'éveille dans un autre homme qui voit son œuvre. Fécondité du génie d'éveiller , de solliciter par-

tout des impressions diverses. Jamais un homme n'absorbera en lui la vérité» seulement plus il est grand, plus il en inspire un sentiment profond, original à ceux qui profitent de lui.

Il faut sortir de la jalousie, des explications mesquines^ indignes de ces grands hommes. La rivalité, pour dire mieux Témulation entre le Giorgion et le Titien devait exister par cela seul que ces deux peintres se trouvaient dans la même ville, qu'ils étaient nés la même année, sortis de la même école, mais le Giorgion avait Tavantage sur le Titien d'une plus longue pra* tique de la fresque. Aussi il fut consulté par l'architecte chargé de reconstruire l'entrepôt des Allemands (la Bourse de Venise) , qu'un incendie venait de consumer en entier. On lui confia les fresques de la façade principale, en lui laissant le libre choix des sujets, afin que son talent pût se développer sans entraves, dans le lieu le plus beau et le plus fréquenté de la ville*

Le Giorgion commença de suite et ne fit que suivre son caprice. Vasari qui vit ces fresques, tout en louant la fermeté d^exécution, la vérité du coloris, avoue qu'il n'a jamais rien compris à ces

compositions , ni rencontré personne qui ait pu les lui expliquer.

Combien nous devons regretter qu'elles soient détruites, nous pour qui sont devenues claires tant d'œuvres d'hommes de génie incomprises des contemporains! Le Giorgion semblait bizarre»

parce qu'il n'avait d'autre règle que sa puissante nature; mais dans son exubérance un peu barbare , il serait pour nous plus compréhensible que tous les beaux esprits de Florence.

Que l'Italie avait besoin de ces barbares, elle qui se mourait au xvi« siècle de mauvaises subtilités, qui avait accueilli avec les doctrines alexandrines la corruption du Bas-Empire! Giorgion couvrant ce palais de fresques avec tant de ferveur qu'il commença de suite, dut faire en homme instinctif ce que Michel-Ange si réfléchi, si savant, fit dans la chapelle Sixline, une œuvre sublime, dont nous, qui commençons à avoir le respectdes hommes d'instinct, aurions sans doute le sens.

11 n'y a qu'à voir au Louvre le tableau de la vie humaine d'après Cebès pour se figurer l'originalité native que le Giorgion apporta dans les sujets

les plus rebattus. Les Vénitiens furent les [>lus inventifs des peintres. Libres de la tradition, leurs conceptions ont l'imprévu d'hommes nouveaux.

Comme Rembrandt , préservés de la routine par leur isolement insulaire, ils renouvellent des thèmes épuisés en s'inspirant davantage d'euxmêmes. Dépourvus des ressources de convention , ils peignent ce qui vit autour d'eux , et par cela seul ils reculent les voies de Tart. N'a-t-ii pas suffi d'une puissante individualité, comme Rembrandt, pour faire jaillir de ce pauvre monde de boue et de sable, la Hollande, une lumière prophétique sur les abîmes de la démocratie !

Le Titien qui avait moins la pratique de la fresque fut relégué sur l'un des côtés du bâtiment. Comment lutta-t-il contre la couleur enflammée du Giorgion et ses ombres largement fondues {sfumate)? —Jamais, disent les contemporains qui parlent de ces fresques, on ne vit de plus belles teintes d'ombres. Le Giorgion les obtenait en peignant avec la plénitude de son pinceau , nella pienezza del suo pennello. — Le Titien renchérit par un ménagement admirable dans les demi-teintes , par cette couleur gaie {lieto) , si

unie qui n'est qu'à lui. Un mot de Zanetti peint le Titien, il le compare au Giorgion : « il chemine, mais en cheminant il surpasse ce génie tout de feu. » Moins abondant, moins riche, il est plus sage, plus prudent, plus habile que cet ardent jeune homme , qui se prodigue sans mesure , que ce géant qui se consumera de chagrin par amour.

Je ne veux donner la préférence ni à l'un ni à l'autre. Si le Giorgion n'eût pas été si emporté, si enthousiaste dans ses œuvres, nous ne saurions pas jusqu'où peuvent aller ensemble la fougue et la solidité. Si le Titien n'avait pas eu cette économie admirable de sa force, se réservant toujours pour de plus hautes entreprises, se donnant à propos, assez, mais jamais trop , il n'eût pas créé ces effets symphoniques de l'Ensevelissement (musée du Louvre), chef-d'œuvre de mesure pour le coloris et le pathétique ; nous n'aurions pas cette prodigieuse quantité de chefs-d'œuvre qui couvrent l'Europe, et dont nous sommes redevables à une longue vie, si précieusement conduite. Que chacun suive sa nature , ses préférences, pour moi, sans mettre l'un au-dessus

de l'autre, je remarque cette inégalité en faveur du Giorgion qu'il mourut à trente-quatre ans, tandis que le Titien travaillait encore à plus de quatre-vingt-dix.

Le Titien avait environ vingt-huit ans, lorsqu'il peignit les fresques du triomphe de Judith à l'entrepôt des Allemands. 11 a étudié le paysage pendant quelques mois sous la direction de plusieurs habiles paysagistes allemands qu'il avait fait venir dans sa maison. Il a la pratique de Fart, Suivons les progrès de ce maître à qui tout fut possible parce qu'il eut la suite, la persévérance dans le travail.

Jean Bellini, surpris par la mort, n'avait pu terminer dans la salle du grand conseil le tableau où Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc, fait amende honorable au pape Alexandre III, qui lui met le pied sur la gorge. Titien fut chargé d'achever cette peinture; il en accrut l'intérêt pour les Vénitiens en y introduisant les portraits des plus illustres contemporains, de ses amis le cardinal Bembo, Sannazar, TArioste, fraGiocondo, qu'il groupa ensemble.

Le sénat pour récompense lui accorda la place de Courtier de la chambre des Allemands, dénomination bizarre par laquelle on désignait le premier peintre de la république : cette charge conférait le privilège de faire à chaque élection le portrait du nouveau doge, pour être exposé dans une salle publique du palais de Saint-Marc.

La réputation du Titien se répandit bientôt en Lombardie, grâce à ses relations avec ce qu'il y avait de plus illustre dans les lettres. Appelé par le duc de Ferrare , Alphonse d'Est, qui s'occupait des embellissements de son palais de Castello, il peignit pour la décoration d'un cabinet , le triomphe de TAmour , et ces fameuses bacchanales qu'Augustin Carrâche proclamait les premiers tableaux du monde. Enlevées à la ville de Ferrare, lors de sa réunion aux États de rÉglise, en 1617, elles restèrent quelque temps à Rome. Là le Poussin les étudia; il en copia cette femme endormie que nous avons au musée du Louvre. Puis elles passèrent en Espagne. Au moment de les voir partir, le Dominiquin fondit en larmes.

C'est l'époque du plus grand éclat du Titien

pour la fraîcheur du coloris. Il a trente-six ans. Il est dans la plénitude de la jeunesse. Vers ce temps il peignit le Christ, lorsque le pharisien lui présente le denier de César.

Pendant son séjour à Ferrare, il fit le portrait de Lucrèce Borgia ^-seconde femme d'Alphonse. Elle faisait oublier alors par son esprit et la protection qu'elle accordait aux gens de lettres , aux artistes , Topprobre de sa première vie.

Il travailla aussi pour la première édition du Roland Furieux. Il fit le portrait de TArioste. En effet, le Titien, l'Arioste, ces deux frères en génie devaient se connaître. Ils se rencontrèrent à Ferrare. Ils y eurent un commerce de chaque jour. Éloignés, ils entretinrent une correspondance constante. Le Titien , nous dit-on , puisait dans l'imagination intarissable du poète; mais TArioste n'a-t-il pas étudié du Titien les secrets de ce coloris puissant, de cette forme solide de son vers qui a retenu jusqu^à nous le souffle de ses imaginations capricieuses et charmantes?

A son retour à Venise, le Titien reçut de Léon X rinvitation de se rendre à Rome. Le cardinal Bembo, comme Vénitien , s'était chargé de

cette négociation. Dans ses lettres , il le sollicitait vivement de venir pourvoir Raphaël et les autres maîtres. Le Titien remit son voyage de jour en jour, si bien qu'avant d'être décidé à partir, Raphaël mourut. Ses amis, dit-on, le détournèrent de ce voyage.

Ils firent bien. Le style de l'école vénitienne était incompatible avec celui des écoles romaine et florentine. Il ne pouvait y avoir fusion, ma»s abdication. Il fallait qu'il restât un refuge pour l'art, et la seule inspiration de Tart, est ce qu'on trouve en soi, et non chez les autres.

Les élèves de Raphaël, pour là plupart peintres éminenls , firent le possible pour le continuer et ils ne le purent. Michel-Ange lui-même, si fortement trempé, d'une individualité si résistante , fut obligé de se créer une solitude factice pour échapper à l'imitation, à la convention qui partout tuait l'art. — Le Titien, d'un caractère plus sociable, fut sauvé par Téloignement. D'ailleurs pour se faire une idée de Raphaël et de Michel- Ange, il lui suffisait des gravures, des dessins qui circulaient en Italie. 11 en fut plus aidé qu'il ne l'aurait été de la vue d'œuvres écrasantes, faites

pour Rome et Florence, mais qui répugnaient au génie de Venise.

Vers cette époque, il fit le beau portrait de François le' que nous avons au musée, lorsque ce prince , quittant PItalie , allait retourner en France.

Le Titien, revenant à Venise, trouva la concurrence d'un nouveau Giorgion, qui en avait l'audace dans la fresque, la couleur puissante, avec un sentiment de finesse exquise. Le Pordenone ne se plaisait qu'à faire de grandes figures, il s'était formé seul, rien qu'avoir des tableaux du Giorgion et s'exerçant dans la campagne à peindre sur des cabanes de paysans. Il avait acquis par ces travaux continuels une extrême habileté pratique et découvert le mode d'arriver, parla fusion de diverses couleurs, aux effets du blanc, qui dans la fresque a l'inconvénient de sécher Tenduit et de détruire l'harmonie de la peinture. Appelé à Vicence, il y avait peint de si belles fresques sur les devantures des maisons, que, par affection, des gentilshommes lui firent épouser une femme de leur ville. Il profita de l'absence du Titien pour aller peindre à Venise, où il fut vanté outre mesure. «Il espérait.

dit Vasari, s'emparer de la place que cet illustre maître avait conquise par tant de chefs-d'œuvre et par son affabilité, sa courtoisie, ses relations avec les hommes les plus considérables , en un mot, par son universalité. »

Le Titien n'eut qu'à revenir, mais cette concurrence lui fut fort utile : elle l'obligea de traiter ses ouvrages avec toute la conscience possible, ce que n'avait pas toujours le Pordenone dans sa pratique hardie et rapide de la fresque.

Le Titien avait environ cinquante ans lorsqu'il fit son ouvrage capital, le Saint Pierre martyr. Le sénat de Venise en défendit la sortie sous peine de mort. Ce tableau ne quitta Téglise où il fut placé que pour le musée Napoléon, qui le rendit en 1815. Moment de la plus grande réputation du Titien. Paris Bordone et Palme le Vieux lui demandent la faveur de travailler sous ses yeux. L'Arétin, qui avait quitté Rome avant le sac des Espagnols, habitait Venise; il s'était lié intimement avec le Titien.

Cette amitié qui surprend, qui scandalise, s'explique au témoignage des contemporains. Ils disent tous qu'elle fut tràs-utile aux intérêts du

Titien, la plume de TArétin, qui avait Tinfluence de la presse au xvi« siècle, faisant connaître le peintre de tous les princes de PËurope. Le Titien lui rendit bien les services qu'il en reçut. Il ne laissait échapper aucune occasion de satisfaire Tavidité et l'ambition de TArétin. Il lui obtint une dot pour sa flUe. 11 fit plus, par-devant la postérité il rhonore de son amitié.

A la recommandation de l'Are tin , il dut l'honneur d'êlre appelé à Bologne pour faire le portrait de Charles-Quint (150). 11 avait cinquantetrois ans.

Charles-Quint posa jusqu'à trois fois. 11 fui si satisfait de son portrait que, non content de donner au Titien des pensions, il lui envoya la croix de chevalier et le diplôme de comte palatin. En public, à la promenade, à cheval, il lui cédait la droite, disant à ses courlisans : c( Je puis bien créer un duc, mais où trouverais-je un autre Titien? » Le peintre laissant tomber son pinceau, Charles-Quint le ramassa, ajoutant ce mot célèbre : « Vous méritez d'être servi par un empereur. »

Du jour où le Titien rencontre Tempereur, il entre dans le fond même du génie italien , il

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épouse, sans le savoir, les préoccupations qui ont enchaîné ce noble pays pendant le moyen âge, la restauration de l'empire romain par Tempereur d'Allemagne. De ce jour, il devient plus que Vénitien, il est italien. Sa grandeur, son tilre jaational, est d'accomplir dans l'art ces rêves qui, de Dante à Pétrarque, à Machiavel, remplissent les grands esprits, un chef unique qui fasse un seul corps de ce pays périssant de ses divisions, qui arrête l'invasion des Français, des Espagnols, des barbares qui se ruent sur l'Italie comme sur une proie.

En ce sens, le Titien rentre dans la donnée de Dante, et, rapproché de Michel- Ange, fait mesurer l'abîme qu'il y eut dans la vie du poëte.

Si le Titien reproduit dans sa sérénité la confiance candide de Dante dans l'empereur, Michel- Ange exprime son désabusement. Lui il désespère des incarnations, de tout pouvoir humain. Placé à Rome dans le sanctuaire de la ville éterîielle, il a vu jusqu'à la vanité du pouvoir spiîrituel. Son refuge est une royauté supérieure aux royautés de la terre. Il en sent le souffle, la :trace parlante dans les révolutions qui boulever-

sent ritalie. Il interroge cette puissance mystérieuse^ terrible, à qui rien ne résiste, dans les prophètes de TAncien Testament, dans les âmes remuées par la captivité, la ruine, le malheur; il en vient à se démettre même de Tavenir, il accomplit le jugement qui termine les temps.

Comme Dante, comme Orcagna, il place ses amis, ses ennemis parmi les élus, parmi les réprouvés. L'empereur de Michel- Ange est le Christ maudissant ce monde injuste , le Christ impitoyable comme le Jéhovah des Juifs. Charles-Quint n'est pour lui qu'un instrument de la colère de Dieu, lorsqu'il s'unit avec Clément VII pour écraser Florence, fortifiée par le grand artiste. Il n'a point eu de rapports avecPempereur; il n'a point travaillé pour lui. L'Italie envahie, il ne fait point sa cour au vainqueur : il s'isole dans la retraite impénétrable de Tidée.

Il en est autrement du Titien, et cela devait être. Il ne vit point dans la démocratie jalouse de Florence, où les nobles sont obligés d'entrer dans les métiers ; il est né sur les marches de la terre d'empire, dans un pays féodal, habitué au nom de l'empereur, rempli de ce grand

patronage. Impressionnable, séductible par les yeux comme un Lombard , il se trouve dans son \rai milieu lorsqu'il arrive, par Téducation de Venise , au milieu du faste de la cour impériale. Ce luxe de vêtements, cette variété de riches couleurs s'allient naturellement pour lui à la magnificence des campagnes de la haute Lombardie, resplendissantes de lumière. La noblesse du Titien peut accepter sans déchoir le patronage de l'empereur, plus noble que les nobles. Il peindra cette cour moitié espagnole, moitié allemande , Tœil plein du mirage de Venise, et l'Italie pourra saluer son nouvel empereur dans la pourpre dont le Titien revêtira Charles-Quint.

Nous avons vu Féducation successive de Raphaël pour ce grand moment de sa vie, son arrivée à Rome; il en est de même du Titien, il semble que tout l'ait préparé peu à peu à rencontrer l'empereur, à devenir son premier peintre. Avec grande raison Charles-Quint le comblera d'honneurs et ne voudra être peint par aucun autre artiste, il sent qu'à cet homme il devra presque son prestige en Italie, que par lui se ravivent les souvenirs jamais éteints des douze Césars.

' L'imagination pleine encore de celte cour et de cet empereur qu'il vient de peindre, le Titien suit le marquis de Gonzague à Mantoue^ et dans une salle du palais, parmi celles qui furent décorées par Jules Romain, il représente la suite des douze Césars et des douze impératrices.

Voyez celte suite admirablement gravée par les frères Sadel : rien de plus important pour l'histoire que Vancien empire romain interprété par ce grand artiste au dénoûment de la Renaissance. Vous y sentirez la grande imagination des temps modernes ; il y a plus de prestige dans ces por* traits que dans les bustes antiques, mais non la solidité, les fortes assises qui rendirent les Romains les maîtres du monde. Masques de théâtre, les plus nobles que l'Italie du xvi* siècle puisse figurer de ces ancêtres de sa puissance. Cette domination universelle que lltalie chercha toujours à ravoir n'est plus qu'une chimère, une comédie, et ritalie se joue elle-même.

La suite des impératrices est une œuvre inestimable comme étude morale. L'Italie du xvi® siècle et surtout Venise avaient une expérience terrible des femmes, inconnue à Fempire romain. On dit

que le Titien fil ces Ogiires d'après les Arélines, les maîtresses de TArétin. Je doute fort qu'elles eussent ces proportions grandioses; j'y reconnais plutôt le peintre de Lucrèce Borgia et des grandes dames de lilalie d'alors. Comme la Joconde de Léonard de Vinci, les impératrices du Titien font comprendre combien l'Italie était incurablemenl atteinte au xvi* siècle.

Un de ses tableaux , le Noli tangere pose ce problème. L'apparition du Christ a lieu dans un paysage de Lombardie qui s'abaisse vers la mer couverte d'une chaude vapeur, en pentes fertiles, semées d'arbrisseaux que rougit le soleil couchant. Rien de trop solitaire, au loin un troupeau, sur les hauteurs des fabriques. Le Christ, presque nu, recule devant la Madeleine ardente. Il semble s'avouer impuissant devant cette femme. En effet, que donner à cette belle créature qui a tous les besoins de l'âme et du corps , dont les passions ont la violence des races du Midi? La vie morale du Christ seule ne suffirait plus. C'est là que triomphent les jésuites! Si la pureté du christianisme primitif serait incomprise de ces natures

de flamme, un faux mysticisme couvrira les sa-

tisfactions des sens. Quand la femme du Midi se donne au moine au xvi« siècle, ne croyez pas qu'elle cherche le ciel; les instincts païens réveillés par la Renaissance , sa chair non satisfaite se révoltent.

En 1545 seulement, le Titien avait soixante-huit ans, il se décida à aller à Rome; il en avait pris rengagement envers Paul III. Avant son départ, le sénat venait de Thonorer d'une manière éclatante, en l'exceptant par un privilège unique d'un nouvel impôt levé indistinctement sur toutes les classes de citoyens. Lorsque la nouvelle du voyage du Titien se répandit, on se prépara sur son passage à lui rendre des honneurs comme à un empereur. Le duc d'Urbin alla à sa rencontre et le ramena en triomphe dans son château* Il le fit ensuite escorter jusqu'à Rome, où le cardinal Farnèse lui avait fait préparer un logement dans le palais du Belvédère. Le Titien y fut reçu par Michel-Ange et par Vasari qui le mena voir les monuments de la ville. 11 y chercha partout Raphaël.

Le Titien resta un an à Rome, travaillant pour le pape et les Faj* nèse.

Un jour Michel-Ange et Vasari, étant allés le voir au Belvédère, remarquèrent dans son atelier une Danaé qui lui avait été commandée parle duc Octave. Us le complimentèrent comme on fait toujours en présence de l'artiste; mais lorsqu'ils eurent pris congé, Michel-Ange, tout en vantant le coloris du Titien , dit à Vasari : a que c'était grand dommage qu'à Venise on ne s'attachât pas dès le principe à bien dessiner, et à mieux étudier; car, ajouta-t-il, cet homme dont le coloris est si vif et si brillant , n'aurait point d'égal, s'il eût fortifié son génie naturel par la science du dessin, d

Ces paroles de Michel-Ange et l'accueil que le Titien reçut à Florence , caractérisent la différence des deux écoles : d'une part la préoccupation exclusive du dessin , de l'autre le parti pris de la couleur. D'ailleurs lorsqu'il fit ce voyage, il était trop âgé pour modifier son style, son talent avait acquis toute sa maturité. Florence était tellement exclusive jqu'elle n'admettait chez elle aucun étranger qu'elle ne voulût le transformer à son image.

A Florence , le Titien n'inspira aucun enthou-

siasme ; il sollicita vainement la faveur de faire le portrait du duc Cosme de Médicis, qui ne s'en soucia point, goûtant médiocrement le talent du peintre et ne voulant pas, dit Vasari , léser les nobles artistes de ses États.

Le Titien retourna à Venise où le rappelaient des lettres de ses amis. 11 eut toujours pour eux de la condescendance. Ils Tont empêché d'aller à Rome lorsqu'il y étail invité par Léon X. Ils le rappellent de Florence. Le Titien avait besoin d'affection, d'amitié. Il était très-indulgent, même faible pour l'Arétin. Avant qu'il rencontrât Charles-Quint, il avait refusé, pour ne pas rompre ses affections domestiques, les offres magnifiques de François I«' qui voulait Taltirer à sa cour.

Il semblait naturel qu'il terminât sa vie dans le repos que son grand âge devait lui rendre nécessaire, il touchait à sa soixante-dixième année, mais il n'avait rien perdu de la vigueur de la jeunesse. Il se livra au travail avec plus d'ardeur que jamais , et de 'cette époque date surtout cette immense quantité de portraits qu'on trouve dans les galeries de l'Europe.

Il n'y avait pas de grande dame renommée par

sa beauté, d'homme iHustre par le rang, le savoir on la richesse , pas de seigneur ni de prince qui ne voulût avoir , à l'exemple de Tempereur, son portrait de la main du Titien. Celait un jeu pour lui de donner Fimmortalité. Il peignit plusieurs fois ses amis. La réunion des portraits du Titien serait la plus vaste , la plus curieuse galerie des hommes éminents du xvi* siècle. J'ai vu à la Haye un admirable portrait de Clément Marot dans lequel se trouve ce que les Italiens appellent favilluccia (lumière chaudement colorée qui reste dans l'ombre, où le soleil semble avoir été broyé avec la couleur). Ce portrait qui devrait appartenir à la France est bien signiflcatif pour le xvi« siècle. Il nous représente Thomme de lettres d'alors dans une domesticité grandiose, un fort garçon robuste qui pouvait affronter la mauvaise fortune et jouter avec elle.

Quelle éducation ce dut être pour le Titien de peindre ces hommesdont il nous a transmis mieux que les traits, le caractère dans la transparence et la vie de sa couleur! L'importance de ces portraits est qu'ils sont tous empreints de l'artiste.

Ce n'est point une copie de la nature , mais la

conception de ces figures par un homme de génie. Profonde différence du daguerréotype et du portrait : le daguerréotype donne un moment quelconque, le portrait d'un grand maître révèle ce que cet homme si clairvoyant^ si habitué à voir, a seul aperçu, le fond du caractère^ une vie.

On ne peut trop admirer dans les portraits du Titien Tunité de ton et de caractère. Elle consiste dans une noble simplicité inspirée de sa bienveillance et de son respect de la nature humaine. Point de luxe, d'accessoires qui écrasent la personne. Vous êtes en face d'un homme que le Titien vous fait voir. Combien l'art rend la nature compréhensible! 11 la donne simplifiée , transfigurée par un grand artiste.

Charles-Quint ne pouvait se passer du Titien; il Pavait fait venir deux foisà Augsbourg, qui était devenu, par les négociations relatives à la Réforme , le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus illustre en Europe. L'empereur emmena ensuite le peintre à Inspruck , où il allait surveiller le concile de Trente. Le Titien y fit l'esquisse que nous avons au Musée , qui rend d'une manière si

originale celte immense assemblée d'évêques, et avec tant de vérité la lumière dans une cathédrale gothique.

A cette époque, il composa l'apothéose de Charles-Quint. Au-dessous de la Trinité placée dans une gloire éblouissante , dont les rayons se brisent sur les nuages et s'y réfléchissent, Charles- Quint et l'impératrice, tous deux couverts d'une toile de lin , prient les mains jointes. Le peintre suivit en cela les ordres de l'empereur, qui, parvenu au faîte de la puissance, mais, sentant bien qu'il ne pourrait réaliser ce rêve de monarchie universelle qu'il avait vainement poursuivi, commençait à montrer qu'il voulait renoncer aux vanités du monde. Il déclara même au Titien qu'il entendait que cette peinture fût placée dans le monastère de Saint-Just, où il acheva ses jours. Après sa mort, le tableau suivit son cercueil à l'Escurial, où il est encore aujourd'hui. Magnifique et suprême expression du culte que le Titien eut pour la majesté impériale ; il ne s'éleva à l'idée d'une composition si grandiose qui) parce qu'il aimait profondément Charles- Quint. Ce n'est point une commande officielle,

de telles œuvres sortent du fond du cœur d'un artiste d'accord avec un peuple.

Du jour où Charles-Quint se retire dans le monastère de Saint-Just, commence dans la vie du Titien une crise bien grave. Par attachement pour Charles-Quint, il travaille encore pour le nouvel empereur. Il semble vouloir récréer, adoucir l'humeur sombre, inquiète de Philippe II par le choix des tableaux qu'il lui envoie à TEscurial : Diane et Actéon, Andromède et Persée y Médée et Jason , Pan et Syrinx , Vénus et Adonis.

Mais ces scènes mythologiques n'annoncentelles pas un grand vide d'idées? Dans les moments d'affaissement, la base de l'homme se montre. D'une nature plus heureuse que profonde , le Titien , dans ses Vénus et ses femmes couchées qui sont de cette époque , se plaît plus aux belles formes qu'à l'esprit qui survit aux belles formes. J'y sens surtout le découragement. Sa religion vient d'être ensevelie dans le monastère de Saint-Just , mais tant que Charles- Quint respire, le peintre est soutenu par la pensée de l'empereur qu'il a exalté.

En 1558, à quatre-vingt-un ans, il ap-

prend la mort de Charles-Quint. Celte mort coïncide avec des perles et des malheurs domestiques qui viennent le frapper dans les personnes qui lui é (aient le plus chères.

L'Arétin est mort Tannée d'avant; le Titien a suspendu ses travaux pour aller le pleurer loin de Venise. Dans son voyage , il s'arrête chez un ami à Spilemberg; la fille de son hôte qui réunissait plusieurs arts , lui Inspire le plus tendre intérêt, il se plaît à suivre les progrès de cette jeune personne accomplie, lorsqu'elle meurt tout à coup sous ses yeux.

Alors il s'attacha un jeune homme; il en fit son ami et son élève, quoique ses dispositions fussent surtout littéraires. Verdizotti lui servit de secrétaire dans sa correspondance avec les souverains qui se disputaient ses ouvrages. A la mort du Titien , Verdizotti embrassa l'état ecclésiastique, et se livra entièrement à Fétude.

Pour qu'aucune de ses affections ne fût épargnée, il eut à déplorer la conduite scandaleuse d'un de ses fils, Pomponius, qui par ses débauches déshonorait le nom de son père et son caractère ecclésiastique; il était chanoine à Milan.

Au milieu de ces épreuves, le Titien apprend la mort de Charles-Quint. Cet homme qui avaît été si heureux , auquel le Ciel n'avait accordé que des faveurs, voit donc, avant de mourir , le monde auquel il a donné son génie tout à coup s'écrouler. L'empire de Charles-Quint se divise. Toute magnificence disparaît devant le caractère ombrageux et cruel de Philippe II. L'artiste qui avait si bien mérité d'être servi par un empereur, qui Pavait créé en partie cet empereur, qui Tavait glorifié, exalté, dans des peintures immortelles, il survit à ce prestige qui s'évanouit. Et c'est au moment où il est atteint dans sa famille, dans ses amitiés, que sa religion lui manque.

Terrible crise dans la vie , quand on se donne tout entier à un homme., à une idée, de voir celte religion manquer ! Alors dans les grandes âmes, comme celle du Titien, il y a un retour vers Dieu. Au reste tout est brisement dans la vie. Les affections même les plus nobles , les plus pures sont l'escalier de l'âme vers la beauté, vers la vérité éternelle. Elles vous manquent quand on s'y arrête. Il faut aller toujours, il faut monter toujours, au risque d'être seul et de n'avoir

LE TITIEN. 3â3

plus que des cendres dans son cœur. Ainsi fit Michel-Ange, ainsi fit le Titien : ils allèrent toujours, ils montèretit toujours, et voilà pourquoi ils ont été de si grands hommes.

L'imagination du Titien se ferme aux sujets profanes. 11 se réfugie dans la religion, non point la religion contemplative, il lui reste trop de vigueur; il cherche dans l'expression des plus grandes souffrances à ouhlier sa douleur : le martyre de saint Laurent, la flagellation du Christ, la Madeleine pénitente qu^il répéta plusieurs fois, et surtout la Cène qui lui demanda sept années d'études et qu'il regardait comme son meilleur ouvrage (restée ensevelie dans le réfectoire de l'Escurial, comme un grand nombre de ses chefsd'œuvre qui n'ont pas même été gravés).

Quelle belle fin, d'accomplir ces chefs-d'œuvre à plus de quatre-vingts ans 1 Mais peu à peu l'inspiration se retire, son style devient plus lâche, et ses derniers ouvrages, heurtés à grands coups de pinceau comme parune maiti moins sûre> ne peuvent être vus que de loin.

Cent ans d'une vie toujours active et féconde ne lui avaient presque rien ôté de soti énergie. Il

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Hâ4 LES VÉNITIENS.

travaillait encore lorsqu'une maladie contagieuse se déclare dans quelques quartiers de Venise. Deux médecins^ les plus savants professeurs de Funiversité de Padoue, sont appelés pour étudier les symptômes. Us se trompent, empêchent de prendre les mesures pour arrêter le fléau. Venise en peu de jours est en proie aux horreurs de la peste. Le Titien qui avait voulu d*abord se réfugier à Cadore, périt victime de sa confiance.

Le sénat, dérogeant à un règlement très-sévère qui ordonnait la destruction des cadavres pestiférés, fit déposer les restes du Titien dans l'église des Frari.

Horace, son fils aîné, frappé du mênie fléau, le suivit de quelques jours.

Dès que la contagion fut passée, Pomponius, son deuxième fils, accourut de Milan pour gaspiller en débauches l'héritage de son père.

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Dans celte vie si magnifique, le Titien eut le bonheur le plus souhaitable, moins de soumettre

LE TITIEN. 3â5

Tadmiratioa universelle que de n'inspirer aucune envie, si bien paraissait en lui l'accord du génie et du caractère.

J'insiste sur un point qui m'explique le reste. Cet homme si favorisé de la fortune , qui vécut dans rintimité des hommes les plus illustres de l'Europe au xvi« siècle, eut, comme Michel-Ange, le respect des hommes d'instinct.

Michel-Ange, devenu vieux, n'admet guère dans sa solitude que de pauvres artisans. Le Titien s'inspire plus directement encore de la nature. Prenant ses modèles dans les paysannes des environs de Cadore, il arrive, dans Tinierprétation de la légende chrétienne, à donner à la Vierge cet ample caractère maternel qu'elle n'a ni dans les œuvres de Raphaël, ni chez les autres peintres.

Quel enseignement! Le peintre des femmes

de ritalie les plus remarquables par leur beauté,

par leur esprit, par leurs talents, n'a pas trouvé

dans cette aristocratie du genre humain la figure

de ses créations idéales et divines. C'est qu'il

leur manque, à ces grandes dames, parées de

leurs séductions, entourées de leur prestige, le

caractère sacré par lequel Fesprit moderne comprend la fenime^ la maternité. Il manque à ces politiques, à ces savants, à ces princes^ à ces bommeg de guerre ,' Tingénuité , la candeur qui s'allie avec Texpérience dans des hommes d'instinct restés plus près de la nature. Au moment QÙ le Titien s'élève à une œuvre de religion , il oublie tout ce grand monde^ il ne se souvient que de ses premières impressions d'enfance ; il voit les paysannes de la haute Lombardie, il voit de vieux paysans, si vénérables, et la flamme de Tin* telligence qui n'anime point ces figures à peine éveillées, il la met, ce grand artiste.

Le Giorgion , pour peindre la Vierge , prenait pour modèle une de ces femmes du Frioul, si renommées par leur beauté, qui venaient servir à Venise. Il se gardait bien d'altérer le costume local, averti par son instinct de coloriste qu'il n'y a.urait plus d'harmonie dans cette figure , s'il lui retirait son encadrement habituel.

Le Titien^ dans les tableaux de sa plus ancienne manière, reproduit ce costume dans sa rigueur, mftis peu à peu il s'en afifranchit âans faire rien perdre de la grâce et de l'harmonie à ses

figures. Il se fait un style particulier qui peut être de tous les pays, et pourtant reste local, mais qui surtout lui appartient en propre. Le Titien a fort peu varié son type, mais les transformations en sont merveilleuses. Pour avoir la perception de ces nuances si délicates qui constituent le progrès humain, il faudrait avoir le spectacle de sa production par ordre chronologique. On aurait alors une vie complète. Si j'en puis juger par ce que j'ai essayé avec les tableaux et les gravures, aucune vie ne fut plus transparente.

Dans ses premières compositions, ce sont fresques brillantes, saintes Familles au milieu de la campagne, dans de ravissants paysages. Ses Vierges ont la candeur, l'innocence, l'ingénuité qui contient en germe beauté , noblesse. Comme des enfants doués d'une individualité puissante, elles ont le vague enivrement de cet âge intense. Leur regard nage dans riqflni. —Puis le Titien acquiert plus de solidité. La culture du monde ne fait que développer son style, lui donner plus.fje grandeur, sans faire rien perdre du chî^rm^ et de la gaieté de sa couleur. Époque qui va des Pèlerins d'Emmaiis, du Saint pierre martyr à l'ApQ-^

3!28 LKS VÉNITIENS.

thcose de Charles-Quint. —A la fin de sa vie, il se plait à des sujets de vieillard, tableaux de religioa et même d'ascétisme. Il les peint avec la fermeté de la vieillesse qui a retenu sa verdeur. Sa couleur a gardé sa flamme avec un caractère de pleine maturité. Récompense des hommes qui, dans une longue vie, n'ont vu que le vrai.

Il suffit de ces indications rapides pour mettre sur la voie de ce qui est plus important que les peintures, Thistoire humaine, Fhistoire éternelle, notre histoire qu'elles nous racontent. Qui fut plus transparent que ces artistes I Ils montrent en pleine lumière ce que jamais on ne dit, ce qui ne peut s'écrire. Leurs œuvres sont des réservoirs sans fond des instincts qu'ils y ont déposés et qui s'animent peu à peu par le temps. Jusqu'ici on n'a considéré ces tableaux que pour le plaisir des yeux; il est temps que la critique devienne plus sérieuse. Ces peintres ont exprimé de l'homme ce qui n'est possible qu'à leur art, une face de la création.

Champ nouveau qui s'ouvre à la recherche :

Histoire des sentiments dans les œuvres d'art. Voici pourquoi l'étude des [)rocédés, du faire, du

matériel de Vart ne nous suffit plus. Nous savons qu'il y a dans ces œuvres une révélation morale à trouver bien autrement curieuse et féconde.

Pourquoi les grands artistes ont-ils le respect des hommes d'instinct? C'est qu'ils ne passent d'une œuvre à une autre que par un renouvellement intérieur, par une jeunesse toujours renaissante. La source éternelle de l'art est l'étude de la nature. Les plus grands artistes ont été les plus savants, les plus clairvoyants dans ce monde mystérieux qui nous enveloppe, qui nous pénètre de toute part. Le Titien eut cette production continue parce qu'il s'y retrempa toujours. Par là il arriva à donner à la légende chrétienne sa valeur morale, trouvant pour la Vierge la représentation la plus maternelle qu'elle ait eue dans les arts du dessin.

En maître le Titien interprète la nature. Chaque fois qu'il y puise, il élève l'objet quil représenie au point où il est lui-même. Son œuvre dans son ensemble fait suivre les progrès de celte ascension de la nature et de l'artiste lui-même. Il s'adresse aux plus fortes, aux plus belles races de l'Italie. Il les élève à la hauteur des types qu'il veut

représenler.-L'art pour lui est une élévation constante. La nature est la mine féconde de sa production intarissable, mais la nature telle qu'il la voit en lui y ennoblie par Tidée de la seigneurie de Venise, puis des princes, des hommes illustres, enfin de l'empereur pour lesquels il travaille. La véritable raison du succès universel du Titien tient à ce que tous sentaient que personne n'élevait davantage parce qu'il ajoutait à ses figures. Sa vie se résume en ces mots : il croît en noblesse , la nature qu'il représente se trouvant toujours d'accord avec Fâme du peintre.

II eut le génie le plus ouvert, le plus sociable. 11 eut de plus les circonstances les plus favorables. D'abord à l'âge où les impressions sont les plus vives, il a Venise. Il y apprend cette décision aristocratique qui donne à son style je ne sais quoi d'imposant et de magistral. Puis il parcourt l'Italie de cour en cour, se liant avec les hommes illustres. 11 passe en revue cette société splendide. Il fixe les impressions qui s'effacent chez d'autres ; il s'approprie dans son art ces figures , ces caractères. Plus noble que les nobles , plus roi que les rois, il rencontre l'empereur. Il entre dans l'éter-

nelle passion de Tltalie. Alors il livre, il prodigue les trésors de sa couleur qu'il semble avoir précieusement amassés pour exprimer la magnificence et la pompe de l'héritier des Césars. Qu'on voiq les portraits de Charles-Quint parle Titien. Aucune image de la Madone n'est plus surabondamment ornée d'emblèmes pieux, idole que ritalie adore dans les créations de son grand peintre, qui va s'évanouir du vivant même de Tartiste. Si le Titien survécut, sll nous donna ce spectacle touchaht et sublime de ses dernières productions, où il se console des chagrins les plus amers par la peinture des plus grandes souifrances , c'est quil lui restait son amour profond de la nature. Comme Michel-Ange s'était fait une solitude à Rome, au milieu des ruines, le Titien a sa retraite aux champs. 11 y retrouve un monde toi^ours jeune, innocent, paisible, souriant, que n'atteint ni la chute des empires, ni tes espérances déçues, ni les affections détruites.

Chaque année, au milieu^rnéme de sa plus grande splendeur , il (Juitte Ventge; pour aller visiter ses parents qui habitaient Càdore et revoir les lieux où il fut élevé , où il reçut ses premières impres-

sions d'enfance. Dans ses courses à la campagne^ il prend les modèles de ses créations. 11 y conçoit le Saint Jérôme du Musée, vieux paysan dont le corps bruni aux fatigues, aux intempéries de Taîr, s'est doré de ce chaud soleil du versant des Alpes.

Dans ses courses à la campagne^ il fait d'après nature ces magnifiques dessins à la plume^ traités avec un entrain incomparable, où les premiers plans sont marqués à plume écrasée , maniée grandement comme le pinceau, avec de vastes horizons qui fuient, d'une légèreté subtile comme l'air des Alpes. Là il surprend l'insaisissable de la lumière, les effets de pluie, d'orage dans les montagnes, le lever du soleil. Il a tout représenté dans ses dessins. Il avait si bien la lumière en lui, qu'il lui suffisait du trait [pour approprier ensuite ces sites, suivant leur caractère , à ses tableaux. Ainsi il donne à ses Saints Jérômes des paysages d'un caractère austère qui répondent à l'ascétisme du sujet.

Dans une de ses promenades, la nuit, il eut sans doute cet effet de la lune sur les arbres et les rochers qu'il a rendu si poétiquement dans le tableau du Musée.

Quel bonheur il eut d'exprimer ce qu'il voyait mieux chaque année, dans son ampleur et sa liberté. Pour cela sans doute il se plaisait tant à Cadore , car on ne travaille jamais le cœur si à Taise que là où Ton fut élevé; c'est là surtout que par le souvenir et la réflexion on prend vraiment possession de soi-même. Aussi dans cette succession magnifique de ses œuvres empreintes des reflets de son caractère à chaque âge, je ne sais si je ne suis pas touché davantage de quelquesuns de ses derniers tableaux, comme le Saint Jérôme, si doucement éclairé des lueurs harmonieuses et reposées du soir, qui me résume l'ensemble d'une si belle vie.

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