‹ La̕rt italienChapitre 45 sur 58 · V£N1SB · texte numérisé non relu

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néité que les décorations fastueuses de Técole vénitienne coïncident avec le conseil des Dix et les trois inquisiteurs d'État. Cette concentration croissante de la souveraineté, qu'est-ce? sinon le remède désespéré, violent, oppressif contre la désorganisation sociale et politique qui hiine Venise. La cohésion de l'État par la terreur est la garantie suprême contre l'orage incessant des usurpations successives qui font tomber le pouvoir d'une famille à l'autre.

Les nobles seigneurs, fils de marchands, d'aventuriers, devenus immensément riches, n'ont souci que de jouir. Ils oublient la patrie pour régoïsme; contre eux s^élève une nouvelle noblesse de parvenus qui veulent le pouvoir. L'intrigue, la corruption s'emparent de la RépubUque. C'en est fait de Venise, qui ne vit que par l'unité de sa politique, la décision de ses actes, si une inquisition d'autant mieux respectée qu'elle est plus mystérieuse , rapide , ne resserre cette puissance qui se relâche, en gardant les rênes d'un gouvernement livré aux passions effrénées d'une arislocratie sans principes.

Tous sont nobles à Venise, tous riches, tous

ambitieux. Qui les dominera? Le mystère , le secret, la terreur d'un tribunal, que tous craindront, car en lui est le génie invisible de Venise, et tous y sentent son dernier gouvernement.

On n'ose plus parler à Venise. Ville du silence, les poètes, les savants Tabandonnent ; vous y chercheriez en vain un Arioste, un Tasse, un Savonarole , un Machiavel. 11 ne reste que cet art muet de la peinture, qui redouble d'éclat, d'intensité; il reste , car il ne représente , il ne peint que Venise.

Age brillant où la République vit sur sa gloire, déployant le plus qu'elle peut sa magnificence pour cacher ce qui la ronge, l'anarchie oligarchique des riches, des nobles. Frappée au cœur, elle se prolonge en couvrant les mystères de sa politique des compositions splendides de ses peintres. L'apparence ici excède la réalité ; et si Ton cherche la raison de ce grand, mouvement d'art, on trouve une nation qui a subi tous les désastres et qui sait se survivre par l'appel qu'elle fait aux jeunes hommes de la haute Italie, qui lui apportent la vie, la couleur^ la fécondité qu'elle n'a pluç en elle-même.

On ne saurait trop dire combien la peinture vénitienne est libre d'influence étrangère. Avant Cimabué, Venise est déjà en possession d'une école qui étonne par la concentration des qualités que prodiguèrent plus tard Titien , Tintoret, Paul Véronèse. Quand on sort des autres écoles, celte peinture est nouvelle^ à part. Il n'y faut point chercher Tinfluence de Giotto. A peine y eut-il quelques imitateurs. Venise accuse tout d'abord son parti pris, la couleur. Libres de la tradition antique, ses artistes ne s'usent pas comme les autres Italiens dans la conciliation impossible de tant d'éléments divers. Ils ont une harmonie moins subtile , simple , voyante. Ils peignent la nature qu'ils ont sous les yeux.

Un fait capital qui se produit à la fin du xv* siècle décide l'école vénitienne. La peinture à l'huile s'introduit en Italie par Venise. Elle se prête mieux que la fresque et la détrempe à la solidité, à l'éclat des teintes qu'avaient toujours cherché les artistes vénitiens, comme elle ouvre par la dégradation du clair-obscur un champ infini à la représentation de la lumière sur ce versant des Alpes baigné du soleil du Midi,

Des marchands florentins qui commerçaient avec Naples avaient expédié au roi Alphonse 1er un tableau à l'huile de Van Eyck. Un peintre renommé dans «on art ^ qui avait étudié plusieurs années à Rome, Antonelio de Messine, entend parler de ce tableau merveilleux qui résiste à l'eau et au toucher. Frappé de la vivacité des couleurs et surtout de la parfaite union de cette peinture, il abandonne ses affaires et part pour la Flandre. Il gagne Tamilié de Van Eyck, reçoit de lui Fon secret, et lorsqu'il sait ce qu'il désirait tant connaître, il revient en Italie par Venise, s'y arrête, cette ville lui offrant tous les genres de jouissances qui convenaient à son penchant pour le plaisir. Très-généreusement accueilli par les gentilshommes vénitiens qui voulaient avoir leur portrait à la nouvelle manière, il s'y fixe et acquiert une Immense renommée. Par amitié, il communique ses procédés à un peintre vénitien, Domenico , qui plus tard alla à Florence, où il fut assassiné par Andréa dal Castagno, auquel il enseigna le secret.

Les historiens vénitiens racontent comment le père des Bellini , Jacopo , apprit la peinture à

Thuile. Il s'introduit chez Antonello de Messine comnne un gentilhomme qui veut avoir son portrait. Antonello ne soupçonne rien à Taisance, à la grâce avec laquelle le Bellini porte la toga venetiana» Pendant qu'Antonello est à peindre, Jacopo , observe qu'il trempe de temps en temps son pinceau dans rhuile de lin, et il sut le secret.

Venise en possession de cette peinture nouvelle qui répond si bien à ses tendances, les fils de Jacopo , Gentile et Jean Bellini, sont les maîtres du Giorgion et du Titien.

Le gouvernement de Venise, reconnaissant le mérite des Bellini , profita dignement de leur talent. Il les charge de représenter dans la salle du grand conseil les actions les plus glorieuses de leurs concitoyens, afin que ces nobles images toujours présentes aux délibérations pussent instruire la postérité. Le caractère politique de l'art à Venise apparaît dans cette commande. Elle explique le faste et la magnificence de cette école , elle hâte pour ainsi dire le Titien et le Véronèse, en élargissant les voies à ces artistes.

La peinture vénitienne est avant tout nationale. Les artistes n'ont souci que de faire des portraits

d'après nature. Cette assurance à reproduire la nature vivante atteint déjà chez les Bellini la solidité du Titien. Dans la salle du conseil, Jean peignit les Vénitiens tirant d'un monastère je ne sais quel pape qui s*était enfui de Venise et caché dans un couvent où il s'était fait cuisinier. L'orgueil insulaire donne ses franchises à l'art en l'autorisant sous Jules II à peindre un tel sujet.

Il ne manque plus que des peintres pour répondre à cet appel. Les Bellini appartiennent trop à Tancienne manière. Leurs peintures de petites dimensions n'ont ni assez de mouvement ni assez d'ampleur. Us résument le caractère de concentration de l'ancienne école vénitienne, plutôt qu'ils ne font pressentir la liberté des maîtres qui vont prendre parti sur ce fond des traditions de plusieurs siècles.

Je ne puis taire pourtant les noms de ces profonds artistes, puissants coloristes qu'on ne con-^ naît qu'à Venise, Marco Basaïti du Frioul, Bocco Marcone de Trévise, Mansueti, Vittore Carpaccio, Cima da Conegliano, Bonifazio. Quand ils auront leur historien ces précurseurs, la splendeur mo-

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