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LE TINTORET

Grand moment du Tintoret! il montre quelle âme brûlante , certaine de sa valeur. Il n'a pour demeure qu'une misérable chambre, il y inscrit ces mots : « Le dessin de Michel-Ange, la couleur du Titien. » Avec une infatigable assiduité il copie les tableaux de ce maître exposés dans les églises de Venise, il étudie jour et nuit les plâtres des statues que Michel- Ange a sculptées dans la chapelle des Médicis. Il y joint l'étude d'un grand nombre de bas-reliefs et de statues antiques. La nuit, à la clarté de la lampe , il dessine le modèle pour obtenir des ombres plus fortes, un clair-obscur plus vigoureux. Ou bien il suspend ûvi plafond, par un fil, des maquettes qu'il fait lui-même avec un soin extrême , leur donne les positions les plus variées, afin d'acquérir la science des raccourcis, qui distinguait les écoles lombardes. 11 ne néghge point Tanatomie. Autant que sa pauvreté le lui permet, il dessine d'après le nu, fait prendre au modèle toutes les attitudes possibles, et cherche à être aussi vrai que la nature. Alors il compose ses premiers tableaux, admirables par le soin, la conscience, qui tempèrent la fougîie de cette âme ardente.

Mais bientôt Timpatience le prend : la concurrence du Titien , du Yéronèse , patronés par les gentilshommes^ Texaspère. 11 est pauvre , méconnu^ on lui refuse des travaux à la bibliothèque Saint-Marc : il ne se contient plus^ il ne peint pas, il improvise. Son génie s'exhale dans des esquisses. Il ne semble chercher que les plus grandes difficultés pour les vaincre, dans le jeu des lumières, dans Taudace des raccourcis, dans la bizarrerie de rinveniion. Ce qu'il veut, c'est le coup de théâtre. Mettant ses personnages dans la plus grande action , il fait de la peinture la représentation du mouvement, un paradoxe.

Quel est Fobjet de la peinture? De représenter dans un moment du temps ce qui résume les autres, d'exprimer dans une figure l'homme tout entier, de révéler Tinsaisissable, Tinvisible dans les formes visibles. Dans quels moments Thomme apparaît-il? Certes , tout est dans la nature, la concentration et le paroxysme de la passion. Mais ce qui laisse le mieux les sentiments apparaître, c'est moins l'agitation que le calme d'une figure où rame peut se réfléchir.

Voilà pourquoi le Titien est plus vrai que le

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Tintoret. Il donne à ses figures une pose qui les fait valoir et qu'elles peuvent conserver sans faliguer le spectateur. Le Tintoret n'a souci que d'étonner, aussi il peint des attitudes plutôt que des passions, le renversement des corps plutôt que rémotion, et, par Tabus du tour de force, il détruit refTet intime qui est le fond même de Tart.

L'excellence du Titien apparaît ici. Lui aussi, il sait peindre le mouvement, mais il sait surtout se contenir dans Vaccord du dedans et du dehors. Sans rien de forcé et sans grimace, il produit une impression forte, durable, gardant une peinture sereine dans les scènes violentes. Il n'a point la fantasmagorie qui éblouit chez le Tintoret, ce n'est pas un moment saisi pour paraître sublime au premier coup d'œil, et n'y plus regarder: il a ce qui attache, ce qui retient, la peinture du caractère.

Le Titien diffère du Tintoret ; comment diffèret-il de Paul Véronèse?

Paul Véronèse, transformé par Venise, est le vrai peintre de Venise. Lorsqu'il y arrive, il s'est déjà .essayé dans des Cènes à Vérone. Ses compositions manquent de légèreté, son coloris est un

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peu sombre et noirâtre. Â Venise sa couleur s'échauffei son style se dégage ^ il devient m^gnifiquç à mesure quil est plus vénitien. Élève du Parmesan^ il amène les grâces lombardes à la grande tournure des belles races de la Vénétie.

Quel peintre lombard n'eût pas été ravi par les spectacles qu'on n'a qu'à Venise, quand le plus blasé du xvi' siècle, un homme usé de débauches, représente avec bonheur un instant de celte fantasmagorie incessante? L'Arétin décrit au Titien absent , la vue qu'il a de sa fenêtre, du grand canal et des nuages empourprés par le soleil vers son coucher. JL'Arétin se trompe, il ne doit pas appeler le Titien : c'est le ciel, la Venise pittoresque de Paul Véronèse.

Ce peintre n'a que du bonheur à Venise. Il y est reçu par son compatriote Bernard Torlioni, prieur de Saint-Sébastien, qui lui confie le plafond de la sacristie de son église. Ces peinture^ le mettent en renom. A vingt-cinq ans il est surchargé de travaux, et obligé d'en faire exécuter une ps^rtie par ses élèves. Il sort vainqueur du concours enire les maîtres pour la décoration de la bibliothèque Saint-Marc, il reçoit la chaîne d'or, i\ accom-

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pagne à Rome Tambâssâdeur de la République.

Hichel-Ange, Raphaël, les antiqqes lui donnent plus d'ampleur dans le coptour; mais ce qu'il garde, ce qu'il augmente, et par où il ^st Paul Véronèse, c'est Taspect particulier, original, par lequel il a vu Venise.

A son retour, avant trente ans, il exécute les Cènes, véritables pompes de la Renaissance, Plus les mura sont immenses, plus son talent se déploie, grandit, plus il fait merveille daiis le faste de la mise en scène. Comblé de richesses et d'honneurs, il est aimé des artistes , et surtout du grand, du vénérable Titien, qui, de cinquante ans pllus âgé, l'embrasse publiquement chaque fois qu'il le rencoritre sur les places publiques, voulant bûuarôr en ce jeune homitie, disait-il, le génie de la peinture et la magnificence (le la ré^ publiqiie de Venise.

Qui fut, en effet, pliia magnifique que Paul Véronèâe ? Il semble prodiguer dans ses tableaux lès riphessea de TOrieilt et de rOcci^enti accumulées dans Venise par plusieurs siècles dé conquêtes et le monopole du commerce du pfiohde; Étranger et reconnaissant de Taecueil qu'il re^f

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çoit, il peint dans son admiration naïve et savante la vie d'enchantements que Venise présente. Pour prix de cette hospitalité , il fera ses chefsd'œuvre du triomphe de Venise.

Mais tout cela n'est qu'extérieur. Que reste-t-il de ce faste? Des monuments d'apparat plutôt que des œuvres d'art; il reste un grand décorateur plutôt qu'un grand peintre. La postérité n'a point ratifié les éloges exagérés que les contemporains lui donnèrent : « Si je pouvais choisir parmi tous les peintres italiens^ disait le Guide^ je voudrais être PaulVéronèse. » Le temps a noirci ces figures, terni ces vêtements de fête; les peintures du Véronèse se sont décolorées, lorsque celles du Titien n'ont fait que gagner d'effet, de puissance.

Pourquoi cette différence ? Les tableaux du Titien, empreints des reflets de son caractère, font voira chaque âge, à chaque moment, un homme solidement assis sur la pleine nature humaine.

Cette ampleur manque au Véronèse. Ce qu'il n'a point en caractère, il le regagne par la facilité brillante de son pinceau, qui brosse des toiles gi« gantesques, par le luxe de la mise en scène qu'il déploie dans ses compositions allégoriques ; mais

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ce n'est aujourd'hui que la splendeur pasfée d'un temps qui n'est plus, allusions flatteuses à une puissance évanouie : et si vous cherchez Thomme dans Tartiste, vous ne trouvez guère dans l'œuvre la plus vaste et la plus pompeuse qu'un peintre uniforme.

Chez le Tintoret comme chez le Véronèse, tout se résume dans la pose du corps, dans le choix du cosiume. Il leur faut de grandes toiles, il leur faut d'immenses réunions d'hommes, soit martyres, soit scènes de fête, soit olympe, soit paradis. Le sujet n'est qu'un prétexte pour l'accident de lumière, l'ajustement des costumes, Teffet d'architecture. L'accessoire fait oublier le principal, car dans cette disposition brillante vous chercheriez en vain deux figures qui s'entendent. Entre les personnes il n'y a plus de rapports d^esprit, plus de drame; art sans idées, qui garde de nobles et de belles apparences pour cacher la fatigue et rinsignifiance morale.

L'Italie finit par la comédie, Tart par le machinisme. Venise est le théâtre où un peuple se retire du sein de sa mort même , pour se jouer et s'étourdir au spectacle de ses chimères.

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