LE VERTIGE. — LES ECLECTIQUES
Partout où je m'arrête dans cette histoire^ je vois surgir la vie intarissable et nouvelle. Que serait-ce si j'avais en présence les œuvres détruites^ et ce qui est dispersé en Europe, enseveli, perdu dans les collections particulières, dans les villes où jamais les voyageurs ne s'arrêtent ! Dans le peu que j'ai pu voir, et même jusque dans Iç pâle reflet des gravures, la vie est telle qu'on pressent non-seulement ce qui a été fait, mais ce qui aurait pu l'être.
Comment se fait-il qu'après ce grand essor, il y ait un tel affaissement?
C'est pourtant le moment où le monde a retrouvé sa tradition. L'Italie moderne s'est reliée à la Grèce, à Rome antique. Raphaël a marié le christianisme et le paganisme dans la plus grande beauté possible. Michel- Ange s'est inspiré pour ses œuvres sublimes de Platon et des prophètes juifs. Les Vénitiens ont peint les paysannes du versant des Alpes dans une lumière d'OHent. De Tâme du Corrége ont jailli les trésors d'un monde à naître^ la démocratie du cœur. La Béatrix que Dante poursuivit de ciel en ciel sans pouvoir jamais l'atteindre , elle est descendue sur terre, elle est devenue visible à des yeux mortels. Chacune des écoles en a exprimé un des caractères :
l'école romaine, la perfection idéale dans l'harmonie de l'âme et du corps; Fécole florentine, l'austérité spirituelle ; l'école lombarde, l'effusion ineffable; l'école vénitienne, la maternité. Moment où la Madone devrait se transformer dans un idéal supérieur. Après le ravissement des yeux* devrait venir l'enseignement des âmes. Quand je contemple les chefs-d'œuvre de la Renaissance, j*attends, je désire, j'espère l'art d'éducation, Tart d'évocation que nous cherchons encore.
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Cela arrive^ mais seulement après trois siëcleë. Quant à TUalie, si profondément remuée en ellemême , qui disposait des ressources pratiques du dessin et de la couleur^ chose narrante I nous voyons ces facilités de Tart si laborieusement préparées par le îv* siècle, si largement , si heureusement mises à profit pai^ les maîtres, servir à précipiter la décadence.
L'anatomie, qui chez Michel-Ânge otivrait un champ nouveau à la recherche morale^ qui chez Léonard pressentait dails la création l'unité de composition^ donne aux ornemanistes ces formés bizarres, tourmentées. Les couches profondes qui dans la nature ne paraissent à la surface que dans le paroxysme de la passion, disloquent tout ce que nous voyons du corps humain.
Les ornemanistes, venus en France avec Tatitorité de Facadémié florentine, se sont emparés des écoles. Influence déplorable qti'il ne faut point rapporter à Michel-Ange. Il faut savoii* qu'il ne se livra si passionnément à Fétude de Panatomie que pour exprimer davantage les tem-^ pêtes de Tâme, les bouleversements des révolu-
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tions^ par une accentuation plus vigoureuse des formes humaines. Il voulait faire impression^ lui qui arrivait si tard^ au milieu de l'invasion étran* gère, au milieu de la réforme^ au milieu de la défaillance^ après les discordes civiles. Il rêvait dans Tart une Italie non plus sereine^ mais qui par Taustérité de son idéal y fût éternellement invincible. Ses œuvres halètent d'efifort , d'un effort héroïque , pour arrêter la décadence. Ce grand homme sentait bien que la question d'art était dans la question morale^ que l'art quelque riche^ quelque varié qu'il fût, ne s'aiderait de ses ressources que pour s'abîmer plus vite. Il le voulait austère, violent, sublime pour le mieux conformer à ce Dieu qui ne parlait aux peuples que par des cataclysmes^ et qui de son temps frappait si durement l'Italie au sein de ses délices.
Par là, Michel-Ange ouvrit une porte nouvelle à la décadence. Ce qui chez lui n'avait été que lo parti pris du stoïcien, l'exagération d'un homme seul qui se met en travers d'un monde, devint pour ses élèves la seule interprétation de la réalité. On nia la nature à l'état ordinaire chaque fois qu'elle contredisait ces formes violentes, et des
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hommes sans passion, sans idées fouillèrent le corps humain pour amener à sa surface des accidents bizarres, des formes étranges. 11 n'y eut plus que visages tourmentés, faces labourées, corps tordus : et la peinture, l'art qui retient le mouvement pour l'éternité, qui doit lui garder une position commode, la plus naturellement possible, inventa ces semblants de supplice où le corps de l'homme s^agite dans des convulsions éternelles.
Raphaël, par son âme plus douce, n'était point un réformateur comme Michel-Ange; dans un idéal de beauté qu'il puisait en lui, il venait réunir, pacifier, harmoniser les tendances et les aspirations des artistes qui Tavaient précédé. Il se garda sagement des exagérations anatomiques de l'école florentine. Cependant on peut voir dans ses batailles si bien gravées par des contemporains, quelles études savantes il fit du corps humain ! Son instinct d'harmonie lui' fit toujours représenter l'homme dans son équilibre. Ses nus ont une solidité qu'aucun peintre n'a égalée, parce que personne n'a si bien relié ensemble les couches profondes et les couches superficielles. Il le
dut à Tantique et à ses études deHasaccio^ l'artiste vrai par excellence.
Quoique Raphaël ait peint le mouvement, la fureur aussi bien que personne, il y garda la noblesse. Sa nature inclinait à la grâce, et arec raison Ton dit les vierges de Raphaël pour résumer son génie. Elles sont dans un mouvement tranquille, non immobiles comme celles du Pérugin , mais Tâme et le corps y sont juste d'accord pour exprimer la beauté : attitude indicible, inimitable, parce qu'elle est d'harmonie morale.
Michel-Ange, qui voyait si loin les entraînements de son temps, répugnait si fort à cette placidité des créations de Raphaël parce qu'il sentait dans ces grâces tranquilles une pente pour la mollesse , des séductions dangereuses. Il avait raison, car pour peu que ce qui est divin dans ces figures disparaisse, il reste encore dans le Parmesan la souplesse du corps, la grâce de ^attitude, mais l'insignifiance et le vide d'idées} et lorsque Tart est vide d'idées, vide de sentiments, qu'estil? un moyen de corruption. De là la facilité que Jules Romain eut de faire servir ces restes de beauté aui si^ets les plus obscènes.