LE BANDINELLI
alla jusqu^à faire mourir son fils de mauvais traitements. Nul ne descendit plus loin dans la haine et l'envie. Ce fut lui qui, rivalisant avec les révolutions de Florence qui avaient fait disparaître le carton de Léonard de Vinci , s'introduisit la nuit dans la salle qui renfermait le carton de Michel-Ange et commit le crime de le voler après l'avoir déchiré en morceaux.
Au reste, je ne sache pas d'expression plus fidèle de Thomme que les compositions atroces de ce maître qui marquent les côtés les plus sombres de la nature humaine. Tout sert de thème à la rage qui le possède. Les saintes femmes se précipitent^ comme à une exécution,, sur le Christ descendu de croix; heureusement qu'il est mort, elles le tueraient. Dans une leçon d'anatomie, le maître, devant les assistants terrifiés, fouille les entrailles du mort, comme sll était possible de faire souffrir encore le cadavre.
Qu'on ne dise pas seulement que ce fut la fureur d'un individu. 11 y a plus qu'un homme dans un artiste, le Bandinelli exprime l'horreur de lltalie violée.
Avec chacun de ces hommes Tltalie descend Tescalier des abîmes. Ce qu'elle perd en un demisiècle se juge lorsque les armées étrangères se retirent. Elle se retrouve un désert d'hommes.
L'académie vient avec le concile de Trente garrotter son libre génie. Plus d'étude savante , profonde de la nature; plus même de fantaisie : mais un art d'allusions enfantines, des allégories mythologiques insipides , des tableaux de dévotion sans foi, sans croyance. L'art n'est plus qu'ostentation.
A entendre parler les Carrache, ces grands pro-
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fesseurs, le sentiment si juste, si pur qu'ils ont conservé des maîtres, ferait croire que les anciens revivent en eux. Hais comme des vieillards dont la mémoire devient plus lucide à mesure que leurs forces diminuent^ ils repassent en imagination c beau siècle qu'ils sont incapables de continuer. La perfection, ils croient Tatteindre, prenant la qualité essentielle de chaque maître, se faisant une manière composée de la réunion de tempéraments si divers, comme les alchimistes du moyen âge qui pour guérir mélangeaient au hasard les substances les plus actives qui, par leur combins^isoo, ce neutralisent.
Je m'arrête à ces hommes saqs souffle^ pour qui il n'y eut plus de conquêtes ^ faire, pour qui Tinvention fut finie, la création des types arrêtée; chez qui Tart reste à distance de Thpmme, se séparant de plus en plus dq la nature. Artistes qui ne représentent pa& ce qu'ils voieat» mais c§ que l^s maîtres ont vu,
La peinture ne meurt en Italie que parce qu'on n'a plus d'yeux pour la voir^ plus d'âme pour la faire plus belle qu'elle n'est. Les grands artistes dfi l^ I^eï^i^nce n'o^J été grap^s qu'en propor-
tion de ce qu'ils avaient d'idéal. L'idéal est la religion de Tartiste. Elle survécut en Italie aux autres croyances. Le mouvement alla croissant jusqu'à ce que Ton fût persuadé que les maîtres avaient atteint Tidéal. Alors les artistes étaient vides comme des sépulcres.
Jusqu'ici, pour expliquer la décadence, on s*est borné à dire que les maîtres avaient atteint les limites de Tart. Quelle fausse critique de croire que les grands hommes épuisent le champ du génie ! Loin de là, par un psrt^ti pris de s'exprimer eux-mêmes qui n'appartient qu'aux forts, ils rajeunirent la tradition, Taugmenlèrent d'une âme nouvelle; ils transformèrent Tidéal; ils étendirent^ déployèrent les horizons de Fart. Dans leur individualité ils ont trouvé Tinfini, mais ils laissèrent à côté d'eux l'infini. Loin de fermer l'avenir, ils inauguraient par leurs œuvres l'ère de plus grandes œuvres.
Comme la production ne fait qu'ouvrir Pâme d'un artiste, l'art italien n'a fait que révéler les richesses lateptes de ce peuple, ses^trésors accumulés du fond des temps. Nous n'accepterons jappais que l'âme d'un peuple s'épuise par les
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grandes œuvres^ que la vie n'enfante que la stérilité^ nous qui avons senti révocation intérieure des œuvresde génie. Mais retournant cette proposition, nous dirons que cette magnifique expansion de la Renaissance nous démontre combien profond et national était le mouvement d'où procédait Part italien, pour avoir résisté si longtemps à tant de causes conjurées pour sa ruine. L'art fut la protestation de ce peuple pour ne pas mourir. Croyez-vous, par exemple, qu'Andréa del Sarto, le dernier né de Florence, surnommé sans Erreur, tant il fut doué de naissance, tant il y a de souffle, d'abondance naturelle dans sa peinture, tant la grande tradition de Florence est transparente dans ce simple qui n-eut aucune abstraction et chez qui tout est fait poiu* les simples; croyezvous qu'il n'aurait pas eu Tinvention qui manque à ses œuvres, s'il y avait eu des circonstances non pour rétouffement, mais pour l'évocation des hommes jeunes? Cet enfant du peuple était né pour être le Corrége de l'école florentine. Naïf, tendre et affectueux, il eut le charme singulier d'une nature mélancolique et d'une clarté parfaite; mais il vint lorsqu'il n'y avait plus de patrie, plus de
religion, plus de société, plus d*amis. Dans son besoin d'aimer, il s'appuya sur sa femme, il en fit sa Madone. Elle le perdit, Tentraînant à dissiper Targent que François !•' liii avait confié pour acheter en Italie des copies d'antiques. Cette faute le juge, car son peu dinvention ne fut autre que la faiblesse de son caractère.
Or, quand il n'y a plus eu de grands caractères, mais des peintres de talent, la fatalité l'a emporté.
Quelle fatalité?
Si vous tenez à l'expliquer, n'en accusez pas, pour Dieu ! les hommes de génie, mais dites, qu'au pied de ce grand arbre des libertés italiennes, quand il eut été suffisamment déchiré par la guerre civile, avili par Pinvasion, démembré par rétranger, on versa le poison du jésuitisme ; qu'on hébéta les campagnes par le fétichisme et la mendicité; que les gouvernements ne permirent aux jeunes hommes des villes que la fainéantise et la galanterie physique, et que l'inquisition tortura rhomme inspiré qui ouvrait en Italie Tère des sciences.
Pourtant^ après tant d'œuvres, l'Italie ne fut pas une moins féconde inspiratrice au xvip siècle qu'au XIV».
En pleine décadence^ dans une société de convention, qui cache ses pertes, ses misères par des grâces factices, au moment où Tarchitecture s'engorge sous une ornementation grossière, lorsque la figure humaine se farde et grimace sous l'exagération du costume , un philosophe qui eut la vertu et le génie de Corneille habite l'itahe. Il n'y voit, il n'y peint que Rome antique, et pour lui la figure humaine y garde toujours le type immuable de la statuaire grecque.
Sa couleur est un peu affaiblie, car il a fait ses yeux au demi-jour des tombeaux. En vivant dans les substructions , il a trouvé le secret de cet(e clarté pure et sereine dont parle Virgile dans les champs Élyséens. Quelle conscience, quelle vertu et quel doux charme de souvenir qui satisfait et retient devant ces toiles un peu passées, comme les monuments qui les inspirèrent ! Soit qu'il interprète riiistoire d'Orphée , plaçant au moment du ravissement du poète la blessure mortelle d'Eurydice, soit que, dans les bergers d'Arcadie, il réunisse ces pâtres et celte jeune flUe, penchés sur ce tombeau, déchiffrant Tinscription : Et Arcades amhOy il exprime la mélancolie que donne l'expérience de la vie, respect des morts que nous avons recueilli au commencement de cette histoire, comme l'essentielle inspiration de la Renaissance.
Le XVI* siècle finit partout en Europe par la perte des libertés de Tesprit. L'histoire des grands penseurs du xvii* est là pour dire quelle passion de solitude on eut quand on ne cherchait que le vrai. La pensée moderne se réfugie avec
ces moines volontaires dans la philosophie , dans
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l'art, dans les sciences. Elle s'y fait une retraite on les servitudes du inonde ne peuvent tuer Tâine tout à fait.
Poussin se retire dans Tinaltérable sérénité de l'antique. Il le constitue le précepteur éternel du genre humain. Il fait sa société de ces restes échappés à tant de révolutions et de vicissitudes. En effet, ces ruines jugent ce monde. Elles ne sont pas tristes, elles sont attrayantes, éloquentes dans leur austérité; elles sont surtout saines^ car elles remettent Thomme dans la vérité de ses conditions sur terre, l'héroïsme . — Même après la Renaissance, qui n'avait été que le conimentaire de l'antiquité par une âme chrétienne, il revient à ce vieux monde comme à ce qu'il y a de pur, de vrai, d'impérissable. Comme si la Renaissance ne s'était attachée qu'à l'extérieur, lui, il creuse plus avant et il trouve les énerçies du souvenir, les vertus de la mort, la piété de l'idée.
Ce fut un assez grand attrait pour retenir un tel homme et le faire vivre loin de la patrie. Dans ses lettres , il n'est question que d'affaires, mais toujours de la France et des événements de son temps. Il parle à peine d'esthétique , mais
il s'occupe de ce qui se passe en Europe. S'il ne vit pas en France, il la regrette. Des coteries qui ont toujours fait le malheur des arts dans ce pays, Font éloigné jeune et il ne peut se décider à revenir, à quitter les lieux où il vit avec les ancêtres du genre humain. Dans leur solitude calme et religieuse, il conserve son âme libre, intègre. Elle, s'y approfondit. On ne peut en douter en considérant la succession de son œuvre et surtout sa 'dernière composition, le Déluge, où l'art expire à réaliser la sublimité tragique de la conception.
Ce que Poussin, un homme qui savait tant, comprit parla conscience et le grand caractère, un simple, un ingénu, un ignorant le sentit dans la candeur, dans la virginité de ses impressions, tant la piété pour l'Italie est naturelle après taut d'œuvres pour le genre humain I
Voici un enfant qui arrive par hasard en Italie, qui ne sait rien, qui ne sut pas même signer son nom ; il s'éveille à celte belle lumière, son admi^ ration s'échauffe à ces ruines grandioses, et toute sa vie se passe à reconstruire ces palais détruits, à retrouver leur harmonie avec le paysage, à rani-
mer de ses souffles et de ses réves^ dans la campagne de Rome^ les fictions des poètes vieilles de deux mille ans^ mais les seules possibles, les seules convenables dans cette nature païenne. Ce Français qui ne s'est point courbé sur les textes se refait la poésie de ce vieux monde dans le ciel et la lumière. Plein de ravissement , il tombe à genoux , comme dans une de ses eaux-fortes intitulée YExtOse , où il représente un vieillard en adoration au milieu de la nature en fleurs du mois de mai.
De ce simple qui apporte dans Tart une âme nouvelle^ on peut dire ce que Virgile annonce dans une de ses églogues : Novu$ rmscitur ordo, une nouvelle ère commence.
En effet) ce que Raphaël accomplit pour la figure dans les compositions faistoriqueSi le mariage de Tantiquité et du christianisme, Claude Lorrain Texprime dans le paysage pour des instincts plus modernes. 11 marie ces ruines d'un monde détruit avec le ciel, juste au moment où Galilée le recule dans les espaces infinis^ où il le fait \oir rempli de milliards de mondes. Dans Claude Lorrain ce n'est déjà plus le ciel chrétien.
Cet horizon qui se découvre sur la mer infinie, cette brume, ce léger brouillard où se confondent dans le lointain le ciel et la terre , c'est Faube de la terre promise que les yeux modernes savent voir dans la nature, et qu'ils chercheront plus tard dans la société. Déjà Ton pressent devant ces tableaux qu'un temps viendra où il n'y aura plus de frontières, plus de barrières entre les hommes, puisque la nature offre d'elle-même ces perspectives sans limites aux yeux d'un simple qui la regarde naïvement, comme elle est.
Mais il y a un caractère qui me touche surtout dans l'œuvre de Claude Lorrain. 11 erre de préférence aux environs de Tivoli, près du temple de la Sibylle. Ses plus sublimes paysages sont ceux où il représente ce site célèbre, avec la cascade/ le temple entouré du bois sacré. Alors son style s'empreint d'un caractère religieux, et il me fait comprendre le mptère vénéré de cette terre qui reste toujours la terre des augures. Il n'y a qu'à creuser pour qu'elle devienne prophétique.
Genitrix hominum divumque Aima. .
L'hiimanité y a senll sa base. Le nouveau monde s'y est rattaché à l'ancien. Lltalie n'est point une nation à partielle est la terre de lumière où l'Europe se laissant charmer par des arts de fête, prit conscience de ses précédents.
Histoire de la fantaisie, de la feinte, de Tapologue. Le chemin en est charmant^ et les puissants du monde l'ont permis. Tout encouragé pour les agréments de la route, sans se douter que cela menât à conséquence. Mais la morale se dégage enûn du tissu des siècles. Ma seule prétention est dindiquer qu'il y a une morale à la fable, car il manque à Thistoire de Tart italien , de dire sous les fictions les vérités , et dans les œuvres qui semblent faites pour le plaisir des yeux, de raconter le drame sérieux qui inaugure les temps modernes , et constitue une des phases de Thistoire du libre esprit.